lundi 22 janvier 2024

La magicienne Yuja Wang et le virtuose Mahler Chamber Orchestra ont ensorcelé la Philharmonie de Paris dans un programme particulièrement original

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Samedi 20 janvier 2023 

Yuja Wang et le Mahler Chamber Orchestra dans le Concerto pour piano et instruments à vent d'Igor Stravinski. Photo : (c) O. Bertrand

C’est un concert téméraire d’originalité et varié de piano concertant du début du XXe siècle que Yuja Wang, s’appuyant sur sa notoriété amplement méritée, a proposé samedi à la Philharmonie de Paris avec le prestigieux Mahler Chamber Orchestra, chacune des deux parties étant introduite par une œuvre tchèque 

Mahler Chamber Orchestra dans la Sérénade pour instruments à vent avec violoncelle et contrebasse d'Antonin Dvořák. Photo : (c) Bruno Serrou

Créé en 1997 par le chef italien Claudio Abbado, fondateur éminent d’orchestres dont on célébrait hier la mémoire dix ans après sa mort le 20 janvier 2014,  le Mahler Chamber Orchestra est un collectif à géométrie variable constitué de musiciens virtuoses de vingt-sept nationalités différentes (y compris hors Europe) qui se produit avec les chefs, les solistes et les compositeurs parmi les plus célèbres, comme Andris Nelson, Daniel Harding, chef honoraire, Daniele Gatti, son conseiller artistique, George Benjamin, Mitsuko Ushida.


Yuja Wang et le Mahler Chamber Orchestra dans le Concerto pour piano et instruments à vent d'Igor Stravinsky. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour les débuts de leur collaboration artistique, Yuja Wang et le Mahler Chamber Orchestra ont porté leur dévolu sur un programme fort original que la pianiste chinoise a discrètement dirigé du piano, après que l’ensemble eût joué seul et debout, donnant ainsi à l’œuvre davantage d’allant et une impulsion plus énergique, la romantique Sérénade pour instruments à vent, violoncelle et contrebasse en ré mineur op. 44 en quatre mouvements d’Antonin Dvořák (1841-1904) contemporaine des Rhapsodies slaves op. 45 et des Danses slaves op. 46, œuvre un peu longue créée à Prague le 17 novembre 1878 qui associe marche militaire, éléments traditionnels tchèques (comme le furiant), seul l’Andante con moto présente un climat plus classique et sombre.

Yuja Wang, Mahler Chamber Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Les effectifs étant différents d’une pièce à l’autre, les changements de plateaux se sont faits longuets, sur le modèle des concerts de musique contemporaine… Les neuf instrumentistes à vent et la contrebasse de la Sérénade (deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, trois cors) étaient rejoints par treize de leurs collègues instrumentistes à vent (trois flûtes, un hautbois, quatre trompettes, un cor, trois trombones, un tuba), le contrebassiste par trois de ses confrères auxquels s’est ajouté un timbalier, effectif orchestral requis par Igor Stravinski (1882-1971) pour son Concerto pour piano et instruments à vent créé à l’Opéra de Paris voilà bientôt un siècle, le 22 mai 1924, avec le compositeur au piano sous la direction de Serge Koussevitzky. Nerveuse mais suave, lumineuse et colorée, chaleureuse et sensuelle, l’interprétation proposée par Yuja Wang et le Mahler Chamber Orchestra a été pur enchantement, la soliste installée à la façon conventionnelle du concerto, instaurant souplesse et liberté dans le jeu instrumental et le rendu de l’œuvre qui semblait comme improvisée tout en s’avérant respecter les intentions du compositeur. 

Yuja Wang, Mahler Chamber Orchestra dans le Capriccio pour piano et instruments à vent de Leoš Janáček. Photo : (c) Bruno Serrou

En début de seconde partie, le rare Capriccio pour piano et sept instruments à vent de Leoš Janáček (1854-1928). Cette partition fait partie du court cursus d’œuvres concertantes pour piano écrites pour la seule main gauche. Mais contrairement aux plus fameuses de celles conçues dans les années 1920-1930 (Concertos de Maurice Ravel, Serge Prokofiev, Richard Strauss, plus tard Benjamin Britten), celui de Janáček n’a pas été écrit pour Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit pendant le premier conflit mondial, mais pour Otakar Hollmann, qui, blessé, avait dû renoncer au violon pour se tourner vers les claviers afin de poursuivre sa carrière de musicien. Après avoir tergiversé, le compositeur morave finit par accepter la commande d’une œuvre concertante mais complexifie le plus possible l’écriture et la technique de jeu qui s’avèrent être quasi impossibles d’exécution, et associe le piano à un effectif improbable de sept instruments à vent (une flûte/piccolo, deux trompettes, trois trombones, un tuba ténor). Dialoguant avec des pupitres de bois et de cuivres d’une dextérité exemplaire, Yuja Wang s’est jouée avec une aisance stupéfiante de tous les pièges ménagés par Janáček et restituant à l’envi la diversité des climats et des intentions expressives, tour à tour espiègle, solennelle, sarcastique, mélancolique… 

Yuja Wang, Mahler Chamber Orchestra dans Rhapsody in Blue de George Gershwin. Photo : (c) Bruno Serrou

... Excellente introduction après un long intervalle dû au changement de plateau, à une enthousiasmante Rhapsody in Blue de George Gershwin (1898-1937) dans sa version originale pour piano et jazz band (piano solo, hautbois, clarinette, clarinette basse, saxophone sopranino/saxophone alto par un, saxophones sopranos, le premier aussi saxophone baryton, le second aussi saxophone ténor, cors, trompettes, trombones par deux, un tuba, timbales, percussion, batterie, banjo, piano d’orchestre, quatre violons, contrebasse) mus par un groove particulièrement communicatif, invitant le public à la danse, le tout joué avec une énergie, un élan, une adresse impressionnants qui ne cessent d’étonner de la part de ces musicien classiques et de cette frêle musicienne néanmoins singulièrement musclée, comme l’atteste le profond décolleté dans le dos de sa robe amplement ajourée et ses incroyables talons d’une telle hauteur que sa démarche rigide et peu assurée suscitent l’étonnement tant l’on se demande comment elle parvient à maîtriser à ce point les trois pédales du Steinway…  

Bruno Serrou

samedi 20 janvier 2024

Péter Eötvös 80 (3/3) : L’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par Gergely Madaras a célébré Péter Eötvös dans un programme de créations avec la Maîtrise et le Chœur de Radio France

Paris. Maison de la Radio. Auditorium. Jeudi 18 janvier 2024 

Péter Eötvös (né en 1944). Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

Ultime étape de l’hommage de Paris au plus Parisien des grands compositeurs hongrois depuis Franz Liszt, Péter Eötvös pour ses 80 ans, le concert de Radio France excellemment dirigé par le Hongrois Gergely Madaras a réuni la quasi-totalité des forces musicales de la « maison ronde », la Maîtrise, le Chœur et l’Orchestre Philharmonique de Radio France, dans un remarquable programme monographique pour de grands effectifs (1)

Katharina Kammerloher, Artavazd Sargsyan, Gergely Madaras, Lambert Wolson, Orchestre Philharmonique de Radio France, Choeur de Radio France. Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

Après le musique d’ensembles à la Philharmonie de Paris/Cité de la Musique par l’Ensemble Intercontemporain dont il fut pendant douze ans le directeur musical (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2024/01/peter-eotvos-80-lensemble.html), puis la musique de chambre à l’IRCAM par des membres du même EIC précédé d’un colloque sur sa création (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2024/01/peter-eotvos-80-lircam-et-lensemble.html), c’était au tour de Radio France de célébrer les quatre-vingt printemps du compositeur hongrois, cette fois avec sa musique chorale et celle pour orchestre, avec deux créations mondiales et deux premières auditions françaises interprétées par l’Orchestre Philharmonique de Radio France avec lequel Péter Eötvös entretient des relations privilégiées depuis plus de trente ans et qu’il aurait dû diriger ce 18 janvier, s’il n’avait dû passer la main pour raison de santé à son compatriote et cadet de quarante ans Gergely Madaras. 

Maîtrise de Radio France, Sofi Jeannin. Photo : (c) Bruno Serrou

Comme tout compositeur hongrois qui se respecte depuis Franz Liszt, Péter Eötvös, maître de l’opéra avec treize ouvrages lyriques à son catalogue, s’intéresse particulièrement à la voix, y compris aux effectifs choraux, maîtrises d’enfants et chœurs d’adultes, professionnels et amateurs, confondus. Il convient ici de rappeler qu’il chantait enfant dans une maîtrise, formation pour laquelle il a composé plusieurs pièces a capella. L’une d’elles, conçue en 1956 - une semaine avant l’Insurrection de Budapest contre le régime soviétique - par un compositeur de douze ans, a été donnée durant ce concert. Son titre, Egyedül (Solitude) qui se conclut sur les vers « Je me sens seul / Seul, si seul / Seule la lueur de la grande lune ronde », en dit déjà long sur l’esprit profondément mélancolique du tout jeune homme. Un spleen que le compositeur gardera sa vie durant, à l’instar de ses compatriotes, comme il me le précisait le 6 février 1998 lorsque nous évoquions la littérature russe peu avant la création à l’Opéra de Lyon de son chef-d’œuvre lyrique, Trois Sœurs d’après Anton Tchekhov : « La souffrance des Hongrois est comme celle des Russes, cela quelle que soit l’époque. Chez nous, tout le monde souffre - phénomène sans doute lié à la langue. Il y a en nous une sorte de fatalisme de la souffrance, et nous laissons les gens souffrir car nous ne pouvons rien y faire. Pour nous, l’optimisme est un devoir, car, sinon, rien ne fonctionne. Mais le pessimisme est toujours sous-jacent » (voir https://brunoserrou.blogspot.com/2018/08/peter-eotvos-portrait-et-entretiens-du.html). Péter Eötvös a retrouvé la partition d’Egyedül en 2001, la révisant une première fois pour sa création le 26 octobre 2022 à l’Académie des Sciences de Hongrie, puis en 2006 pour le cinquantième anniversaire de la revue musicologique Muzsika le 13 novembre 2007 par le Chœur d’enfants de la Radio hongroise, avec la dédicace « In memoriam Zoltán Kodály », compositeur qui le fit entrer comme élève à l’Académie Franz Liszt de Budapest dont il était alors le directeur. La Maîtrise de Radio France donné cette œuvre de jeunesse dans une traduction française de Marta Godeny.

Sofi Jeannin, Maîtrise de Radio France. Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

C’est directement en français, dans une traduction de Roger Munier, que Péter Eötvös a composé pour la Maîtrise de Radio France à qui l’œuvre est dédiée et qui en a donné la création mondiale dans le cadre de ce concert, Treize Haïkus consacrés aux petits animaux des villes et des champs répartis en cinq courtes entités - trois Rossignol, trois Alouette, un Moineau, trois Papillon , trois Grenouille -, reflets de l’attrait exercé sur le compositeur par les cultures orientales, particulièrement celle du Japon découverte dans les années 1960 en compagnie de Karlheinz Stockhausen dont il était alors l’un des proches collaborateurs, et son moyen-âge, qui a notamment inspiré As I Crossed a Bridge of Dreams et Lady Sarashina. La partition de Péter Eötvös au caractère ludique est emplie d’humour, de facéties d’écriture, de clins d’œil à la nature et à l’Orient, tout en étant merveilleusement chantante, suscitant un plaisir partagé entre les jeunes choristes et leurs auditeurs, le compositeur plongeant également dans l’univers madrigaliste de la Renaissance italienne qui lui est cher, comme il l’a démontré notamment dans Trois Sœurs, et l’amoureux de la langue s’exprime pleinement par des jeux et des répétitions de mots qu’il traite jusqu’à les transformer en phonèmes, à l’imitation de la phonologie nippone, l’homme de théâtre qu’est Eötvös concluant sur des croissements de grenouilles, après avoir imité chants et crachements d’oiseaux, bruits de bec, ajoutant gestes et mimiques qui ravissent clairement les enfants, sous la direction radieuse de leur cheffe de chœur, Sofi Jeannin…

Xavier de Maistre,; Gergely Madaras, Orchestre Philharmonique de Radio France. Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

Seconde création mondiale de ce concert monographique Péter Eötvös, le Concerto pour harpe et orchestre interprété par son dédicataire, Xavier de Maistre. Contrairement à ses précédentes œuvres concertantes, celle-ci ne s’est pas vue attribuer de titre autre que celui générique de « concerto ». Peut-être en raison de la rareté même de ce type d’œuvres destiné à la harpe, contrairement au piano ou au violon, à l’instar de la forme en trois mouvements alternant tempi vif-lent-vif, avec deux cadences, la première dès l’introduction de l’Allegro e felice initial, la seconde au terme du finale sobrement indiqué 3eme mouvement, tandis qu’au centre de l’œuvre Péter Eötvös ancre plus encore son concerto dans la tradition en renvoyant à Maurice Ravel, qui fit largement appel à la harpe (introduction et Allegro, Ma mère l’Oye, Concerto en sol…). La contemporanéité de l’œuvre se situe dans l’écriture et les effets que le compositeur introduit dans le jeu et les sonorités de la harpe concertante qu’il fait ensuite passer en réverbération, écho ou dialogue au sein des divers pupitres de l’orchestre (deux flûtes dont un piccolo et une flûte alto, deux hautbois dont un cor anglais, trois clarinettes dont une clarinette basse, deux bassons dont un contrebasson, deux cors, deux trompettes, deux trombones, tuba, percussion, célesta, cordes (12, 10, 8, 6, 4)), glissandi, jeu près de la table d’harmonie, frappes sur le bois, résonances des harmoniques, arrachés des cordes, exploitations des nombreux registres de timbres et de techniques, l’emploi de la scordatura au quart de ton, le tout engendrant des couleurs inouïes, surtout lorsqu’elles sont confrontées aux cordes quant à elles normalement accordées. Xavier de Maistre a donné de cette œuvre une première exécution au cordeau, jouant avec une aisance confondante une partition a priori complexe mais qui ne joue jamais contre le soliste, le compositeur connaissant parfaitement tous les instruments de l’orchestre et faisant son possible pour travailler en amont avec le dédicataire de ses partitions  concertantes. Peut-être l’œuvre, toujours passionnante, gagnerait-elle à être légèrement resserrée en quelques passages de chacun des mouvements, mais en l’état elle ne cesse de solliciter l’oreille de l’auditeur.

Katharina Kammerloher, Artavazd Sargsyan, Gergely Madaras, Lambert Wilson, Orchestre Philharmonique de Radio Frnce, Choeur de Radio France. Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

C’est une grande partition de près de cinquante-cinq minutes que la seconde partie de ce concert monographique a présenté en première audition française. Un fantastique oratorio intitulé Halleluja-Oratorium balbulum, portrait de notre temps à l’humour sarcastique, voire désespéré empli de réminiscences de musique du passé pour récitant, un ange mezzo-soprano, ténor aigu campant un Prophète bégayant, chœur jubilatoire et grand orchestre aux couleurs foisonnantes (quatre flûtes dont deux piccolos et une flûte alto, trois hautbois dont un cor anglais, trois clarinettes dont une petite clarinette et une clarinette basse, trois bassons dont un contrebasson, quatre cors, trois trompettes, trois trombones, tuba, timbales, cinq percussionnistes, piano, célesta, accordéon, cordes (quatorze, douze, dix, huit, six)) et chœur mixte. Composée en 2015 à la suite d’une commande du Festival de Salzbourg et du Wiener Konzerthaus en collaboration avec le festival Wien Modern, l’oratorio a été créé le 30 juillet 2016 à Salzbourg par les Wiener Philharmoniker et le Chœur de la Radio hongroise dirigés par Daniel Harding. Le texte, ou plutôt les fragments de texte, originellement écrits en hongrois par Péter Eötvös et son ami écrivain Péter Esterházy disparu le 14 juillet 2016, traduit en allemand pour la création salzbourgeoise et en français pour ce concert, compte quatre parties sur lesquelles le compositeur a écrit une musique puissante, ironique, mordante, désillusionnée, truffée d’emprunts aux alléluias plus ou moins célèbres de l’histoire de la musique associés à d’autres références, de Claudio Monteverdi à Béla Bartók, en passant par Johann Sebastian Bach, Georg Friedrich Haendel, Wolfgang Amadeus Mozart, Robert Schumann, Modest Moussorgski, Anton Bruckner et jusqu’aux Beatles… Ainsi, la structure générale de l’œuvre, texte et musique étant emplis de citations et de collages, n’est pas sans rappeler le travail de Luciano Berio.

Lambert Wilson, Orchestre Philharmonique de Radio France, Choeur de Radio France. Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

Le livret s’inspire plus ou moins de Nokter de Saint-Gall (v.840-912), dit Le Bègue ou Balbulus, moine bénédictin musicien poète auteur notamment d’une geste consacrée à Charlemagne qui est campé ici par le ténor à travers le personnage du Prophète, l’autre voix chantée incarnant un ange, attribué non pas à la soprano aiguë attendue mais à une mezzo-soprano (« Prophète, tu tisses le Monde de tes paroles or la Parole ne garantit rien »), tandis que le récitant, à qui est attribué une place centrale, mène avec humour une réflexion sur le langage et le silence (« On parle de l’espace, de la relation entre la musique, la parole et le silence, de ce qu’il y a dans un fragment et de ce qu’il n’y a pas, et du reste »), le tout autour de l’événement qui aura fait entrer le monde dans le XXIe siècle, l’acte terroriste du 11 septembre 2001… 

Choeur de Radio France. Photo : (c) Christophe Abramowitz / Radio France

L’œuvre, qui s’achève obsessionnellement sur les mots « sel et poivre » répétés à l’envi tandis que l’avion dans lequel est embarqué l’ange mezzo-soprano est censé être en train d’entrer en collision avec l’une des Twin Towers du World Trade Center de New York le 11 septembre 2001, est mue par un humour acéré, ironique, tragique, désillusionné, tragiquement sombre, sentiment qui, comme évoqué plus haut, gouverne la vie et la création du compositeur. Dans cet oratorio, le chœur, l’ange, le prophète bègue et le récitant agissent en pleine conscience de leur mission. « Je suis le narrateur. Le prosateur. […] Ma verbosité est structurelle, donc c’est un défaut non corrigible. Je suis le défaut. Je suis la répétition », non sans reconnaître néanmoins que « quoi qu’il en soit, la musique va toujours décider de tout. […] La musique, ce n’est pas moi. Ah, quel dommage ! » Tandis que le prophète bègue retrouve à la fin son élocution normale « l’oratorio n’a pas de fin, il ne fait que prendre fin. Ce n’est qu’un fragment », avant que la recette du jus de tomate servi à l’ange dans l’avion soit égrenée par l’ensemble du plateau vocal qui introduit l’œuvre dans l’absurdité de la violence obscurantiste du terrorisme.

Gergely Madaras montrant au public lors des saluts la partition d'Halleluja-Oratorium balbulum de Péter Eötvös, Orchestre Philharmonique de Radio France. Photo : (c) Bruno Serrou

Interprété par une éblouissante équipe artistique, la création française de l’oratorio a connu un franc succès. La  mezzo-soprano allemande Katharina Kammerlohrer, l’une des invitées privilégiées de Daniel Barenboïm au Staatsoper « unter den Linden » de Berlin, est un ange à la voix fruitée et souple surmontant avec assurance les saillies de l’orchestre, le ténor français d’origine arménienne Artavazd Sargsyan balbutie en virtuose de sa voix haut perchée tel un Mime tétralogique, et le comédien Lambert Wilson, qui aime la musique au point de se plaire à se produire dans tous les oratorios possibles et imaginables pour le plus grand plaisir des mélomanes, est un narrateur particulièrement engagé, caustique et expressif à souhait, tandis que le Chœur de Radio France chante sa riche et dense partie avec vaillance. De sa battue précise et sans fards, le chef hongrois Gergely Madaras, remplaçant le compositeur (2), qui, souffrant, a écouté le concert retransmis en direct par France Musique depuis Budapest, a remarquablement dirigé un Orchestre Philharmonique de Radio France étincelant, donnant à l’œuvre une intensité, un lustre singulier, les excellents tuttistes sertissant de somptueux écrins aux pupitres solistes, notamment à l’alto parmi les cordes, mais aussi bois et cuivres, ainsi qu’une foisonnante percussion, « instrument » que Péter Eötvös apprécie et « soigne » particulièrement.

Bruno Serrou

1) Concert à écouter pendant un mois en streaming sur le site de @francemusique et l'application @radiofrance

2) Halleluja-Oratorium Babilum a été enregistré par Wergo (Schott) dans sa version allemande sous la direction de Péter Eötvös, avec Iris Vermillon (mezzo-soprano), Topi Lehtipuu (ténor), Matthias Brandt (récitant), le WDR Rundfunkchor et le WDR Sinfonieorchester (1 CD WER 73862)

jeudi 18 janvier 2024

Lahav Shani embrase l’Orchestre de Paris jusqu’à la fusion dans une hallucinante Sixième Symphonie de Gustav Mahler

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Mercredi 17 janvier 2023 

Lahav Shani. Photo : (c) Orchestre de Paris

Lahav Shani est décidément un très grand chef. Quatre mois après le concert Tchaïkovski/Brahms avec « son » Israel Philharmonic (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2023/09/ouverture-de-saison-virtuose-de.html), il était cette semaine de retour à la Philharmonie de Paris, cette fois à la tête de l’Orchestre de Paris qu’il avait dirigé voilà treize mois dans Beethoven et Tchaïkovski (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/12/lorchestre-de-paris-recu-avec-bonheur.html), dans deux œuvres de musique autrichienne, répertoire dans lequel le vainqueur du Concours de chef d’orchestre Gustav Mahler de Bamberg 2013 excelle incontestablement. 

Lahav Shani. Photo : (c) Orchestre de Paris

L’entente entre l’actuel directeur musical des Orchestres Philharmoniques de Rotterdam et d’Israël, et l’Orchestre de Paris est d’évidence sans nuages, voire idyllique, tant la phalange parisienne et le chef israélien se sont investi dans un même élan dans les œuvres programmées, la phalange parisienne en son entier se sont investis avec bonheur jusque dans les moindres aspérités des deux partitions, s’illustrant par leurs sonorités d’une fabuleuse richesse de timbres, de couleurs, de syncrétisme. Il faut dire que, une fois n’est pas coutume à l’Orchestre de Paris, les cordes étaient non pas disposées à l’américaine (premiers et seconds violons, violoncelles, altos, contrebasses derrière ces derniers selon la configuration habituelle de l’Orchestre de Paris) mais à l’allemande (violons i & II se faisant face séparés par violoncelles et altos, contrebasses derrière les violons I, tandis que les trompettes étaient à pistons, donc plus claires et plus étincelantes que celles à palettes désormais utilisée dans le répertoire autre que français.

Martin Fröst, Lahav Shani, Orchestre de Paris. Photo : (c) Orchestre de Paris

Autre particularité de ce concert, c’est non pas Joseph Haydn mais son cadet Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) qui a été mis en regard de Gustav Mahler (1860-1911), en outre en complément d’une symphonie qui la plupart du temps remplit une soirée entière. Il s’est agi de l’une des œuvres ultimes du compositeur salzbourgeois, le splendide Concerto pour clarinette et orchestre en la majeur KV. 622, ultime des quarante-trois concertos de Mozart, sa création ayant eu lieu à Prague le 16 octobre 1791 avec en soliste son dédicataire, Anton Stadler. En soliste, le brillant clarinettiste chef d’orchestre suédois Martin Fröst aux sonorités rutilantes et feutrées mais aussi brillantes dans l’aigu, jouant avec une aisance et une spontanéité propres à transporter l’auditeur dans un véritable cocon d’harmonies ensorcelantes. En bis, Martin Fröst a eu l’opportune idée de préluder à la seconde œuvre du concert en improviser sur la Sixième Symphonie de Gustav Mahler, puis d’être rejoint par l’Orchestre de Paris et Lahav Shani dans l’une des Danses Klezmer de son frère altiste compositeur, Göran Fröst.

Lahav Shani, Byol Kang (violon solo invitée), Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie de concert, une partition qui, généralement, fait à elle seule l’objet d’un concert entier. C’est dire combien cette semaine l’Orchestre de Paris se sera fait généreux envers son public. Plus d’un siècle sépare le concerto de Mozart (1791) et la Sixième Symphonie en la mineur de Mahler (1905). L’une des œuvres les plus déchirantes et hallucinées du compositeur autrichien, celle qui, à l’instar des Kindertotenlieder, est la plus tristement prémonitoire de la biographie de son auteur, avec ses combats à couper le souffle, ses grands moments d’introspection douloureuse, ses plages d’espoir brutalement brisé par des drames menaçants, une angoisse qui atteint des sommets de déchirure avec les trois immenses coups du destin qui fracassent l’élan frénétique du funeste finale - Lahav Shani a choisi l’option finalement retenue par le compositeur de n’utiliser que la grosse caisse pour l’ultime coup du destin plutôt que le troisième coup de marteau/hache. D’où le son sous-titre apocryphe « Tragique » donné à cette bouleversante partition. Cette Sixième Symphonie en la mineur est aussi la symphonie mahlérienne la plus porteuse d’avenir, qui aura particulièrement marqué Alban Berg (l’interlude en ré mineur du troisième acte de Wozzeck, notamment, lui doit beaucoup). Le plus remarquable parce que le plus délicat à réussir, le premier mouvement, Allegro energico, ma non troppo est apparu d’une unité constante là où souvent il apparaît décousu, le chef maîtrisant pleinement le matériau thématique qui se multiplie à foison de façon plus ou moins éparse, la symphonie se sera ainsi avérée de bout en bout vertigineuse de tragique et de brio. Shani a choisi de placer le mouvement lent en troisième position, Mahler ayant lui-même longtemps hésité à introduire cet Andante moderato en deuxième ou troisième partie, ce qui indique que Shani, en mettant le champêtre Andante moderato en troisième place, était conscient que sa conception singulièrement poignante de l’œuvre eût pu asphyxier l’auditoire s’il avait enchaîné la lutte obstinée et horrifiante de l’accablant Scherzo magnifiquement alterné cependant par le double trio d’une touchante innocence, à l’immense Finale Allegro moderato - Allegro energico course haletante vers l’abîme de près d’une demie heure violemment interrompue par trois fois comme si le héros Mahler se heurtait à un mur en béton muni d’une froide lame d’acier tranchante, Lahav Shani a pu s’engager sans réserve dans sa vision apocalyptique servi par un Orchestre de Paris d’une impressionnante virtuosité, s’engageant avec magnificence dans le drame implacable qui gouverne l’œuvre entière. Une interprétation dantesque, d’un tragique exacerbé à tirer des larmes, avec des musiciens parisiens jouant au cordeau, attestant d’une ferveur confondante et d’un panache à toute épreuve, avec une mention spéciale pour le cor solo, Benoît de Barsony, et pour le trompette solo, Frédéric Mellardi.

Bruno Serrou


lundi 15 janvier 2024

Entretien : Philippe Jaroussky, contre-ténor chef d’orchestre pédagogue passionné de découvertes de partitions et de jeunes talents

Philippe Jaroussky. Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Considéré à ses débuts comme un véritable phénomène vocal tant sa voix avait de souplesse et d’aisance dans l’aigu au point qu’il était comparé à un ange, Philippe Jaroussky aura atteint dès l’âge de vingt-huit ans la maturité vocale requise pour les grands rôles du répertoire baroque. Musicien complet - adolescent il hésita entre le violon, le piano et le chant, songeant même à la composition -, il est devenu pédagogue en fondant une académie en 2017 avant de devenir chef d’orchestre en 2021 tout en poursuivant sa carrière de contre-ténor en se produisant avec les grands ensembles baroques, dont le sien, Artaserse, sur la scène lyrique internationale, s’imposant particulièrement dans Monteverdi, Scarlatti, Vivaldi, Haendel, révélant un répertoire souvent inédit dans des programmes originaux. En témoignent ses récitals discographiques à thèmes comme le Giovanni Battista Bassani pour Opus 111, le Benedetto Ferrari pour Ambroisie, Un concert pour Mazarin avec Jean Tubéry, les Cantates virtuoses avec son ensemble Artaserse ou Heroes sur des airs d’opéras de Vivaldi avec Jean-Christophe Spinosi chez Warner, label pour lequel il enregistre en exclusivité depuis 2003. A 45 ans, Philippe Jaroussky se plait à prendre des risques dans tous les répertoires, comme l’attestent son disque de mélodies françaises et celui réunissant des lieder de Franz Schubert à paraître au printemps 2024. Il enregistre en février avec son ensemble des cantates de chambre italiennes du XVIIIe siècle (Scarlatti, Porpora), tandis que son intérêt pour la création contemporaine se confirme, le contre-ténor, qui se félicite du fait que des compositeurs écrivent en fonction des caractéristiques de sa voix, participant en juin à Berlin à la création mondiale d’un opéra de Marc-André Dalbavie.

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Philippe Jaroussky à Budapest. Photo : (c) : Nagy Attila

Bruno Serrou : Célèbre comme chanteur, vous vous tournez de plus en plus vers la direction d’orchestre. Quelles sont vos motivations ?

Philippe Jaroussky : Ce n’est pas une nouvelle fantaisie, puisque cela remonte à la fondation de mon ensemble Artaserse, en 2002. Au début, cette formation ne comptait que quelques instrumentistes qui constituaient une sorte de laboratoire à idées au sein d’un orchestre XVIIIe siècle de quinze à vingt personnes que je dirigeais uniquement pendant les répétitions, me contentant de donner des indications avant de nous produire ensemble devant le public, l’orchestre derrière moi. Mais je ne l’avais jamais dirigé physiquement. J’ai franchi le pas avec Il primo omicidio d’Alessandro Scarlatti, puis Giulio Cesare de Georg Friedrich Haendel et Orfeo d’Antonio Sartorio. Avant, les musiciens d’Artaserse jouaient derrière moi. Nous donnions donc uniquement des récitals. Mais je pense avoir la faculté de diriger. Du moins n’est-ce pas prétention de ma part, car j’estime qu’il faut être conscient de ce que l’on sait faire pour le bien faire… En vérité, j’ai toujours eu dans un coin de ma tête l’idée de diriger.

B. S. : Entendez-vous suivre l’exemple de René Jacobs et de Nathalie Stutzmann, entre autres ?

P. J. : Particulièrement pour ce qui concerne la recherche d’œuvres oubliées et négligées… Je pense que la motivation d’un chef, notamment dans le répertoire baroque, consiste aussi à faire découvrir auteurs et œuvres. Si l’on entend faire ce que font les autres, cela ne présente guère d’intérêt. Ce qui n’empêche pas de défendre son point de vue sur Bach, Haendel, Mozart et autres, bien entendu, mais ce que je viens de faire avec l’Orfeo de Sartorio me porte depuis une quinzaine d’années. Pour ce type d’œuvres, le travail n’est non pas proche de la musique contemporaine mais d’un esprit comparable. Le plus souvent, nous ne disposons que d’une ligne de basse et d’une ligne de chant, ce qui laisse un vaste espace de liberté. Ce qui est le cas de cet Orfeo, où nous avons surtout eu à travailler sur le double continuo afin d’obtenir de véritables dialogues dans les récitatifs, à définir le moment où la harpe joue seule, celui où intervient le lirone, que j’ai identifié au personnage d’Aristeo, qui passe son temps à se plaindre. En fait, j’ai réalisé un travail d’orchestration, cherchant la couleur qui aidera le public à comprendre le sens du moment. Lorsque la musique est agitato, je fais intervenir tous les musiciens, par moments je mets des tremolos à la basse… En vérité, le chef a dans ce répertoire une grande marge de manœuvres.

B. S. : Est-ce vous qui avez eu l’idée de la production de l’Orfeo de Sartorio que vous avez dirigée en 2023 ?

P. J. : J’ai proposé l’ouvrage. D’abord à l’Opéra de Montpellier, puis en coproduction avec l’ARCAL (Atelier de recherche et de création pour l’art lyrique) qui fêtait son quarantième anniversaire. Mais je n’ai pas découvert la partition. René Clemencic en avait réalisé un premier enregistrement en 1970, puis il a fallu attendre plus d’un demi-siècle pour qu’un second paraisse, cette fois dirigé par Stephen Stubbs à la tête d’une équipe étatsunienne. Pour ma part, j’en avais enregistré des extraits dans mon disque La Storia d’Orfeo que j’ai conçu comme une cantate-concentré de pages des Orfeo de Claudio Monteverdi, Luigi Rossi et Antonio Sartorio. Ce qui est magnifique dans cet opéra est la scène du serpent que l’on ne trouve pas dans les autres Orphée. Chez Sartorio, le musicien poète est un peu spécial, extrêmement noir, et ses frères sont azimutés. Quand l’opéra a été repris à la fin du XVIIe siècle, il a été titré Orfeo o vero l’amante geloso, ce qui résume le sujet. Mais j’avais commencé à diriger dans une fosse d’opéra en mai 2022 avec Giulio Cesare de Haendel au Théâtre des Champs-Elysées. Cette production a été captée par la chaîne de télévision Mezzo (1). Auparavant, j’ai dirigé un oratorio que j’apprécie et qu’avait enregistré René Jacobs, Il primo omicidio d’Alessandro Scarlatti. J’ai pensé que cette forme conçue pour le concert était parfaite pour mes débuts de chef. En effet, l’oratorio suscite en général des œuvres moins longues que l’opéra, et nul besoin de mise en scène. En outre, le sujet et les personnages de Scarlatti, Lucifer, Adam, Eve, Caïn, Abel, excitent l’imagination. La création du monde est un mythe aussi puissant que celui d’Orphée, et j’ai eu la chance que Valérie Chevalier, directrice de l’Opéra de Montpellier, après m’avoir annoncé l’annulation des concerts, fasse le nécessaire pour une captation vidéo. Réalisé le 5 mars 2021, cet enregistrement a été organisé en peu de temps, présentant un véritable défi pour moi qui dirigeais pour la toute première fois. A l’issue de la captation, j’ai pu analyser sur la vidéo ma façon de diriger…

B. S. : Avez-vous appris seul à diriger ?

P. J. : J’ai écouté les conseils de quelques amis qui m’ont donné des recommandations fondamentales. Mais, en regardant cette première captation, je me suis dit que j’avais encore beaucoup de travail. D’autant plus que j’ai la volonté d’être précis, ce qui peut parfois conduire à une certaine stérilité. J’ai rapidement compris en me regardant qu’il me fallait être plus souple, ce qui dit combien la Covid-19 m’aura finalement été utile dans mon apprentissage de la direction. J’ai en effet ainsi rapidement compris qu’il faut laisser un espace de liberté aux musiciens qui sont face à vous, leur suggérer sans brutalité, le chef n’étant plus un dictateur depuis longtemps, surtout quand il a dix-sept musiciens devant lui et non pas cent. Ce qui m’a immédiatement plu, c’est la possibilité d’agir sur la qualité du son, des nuances avec de simples gestes. Il est vrai qu’au début on s’épuise parce que l’on ne connaît pas l’économie de moyens nécessaire pourtant perceptible chez les grands chefs, qui bougent peu. Bien entendu, j’ai mon background de violoniste et de pianiste « manqués », si bien que je considère ma carrière de chanteur comme un passage, qui, tout compte fait, sera peut-être la plus longue période de ma vie de musicien. Les gens s’étonnent quand je leur dis que, lorsque je dirige Orfeo ou Giulio Cesare in Egitto, le chant ne me manque pas. En fait, j’aime me mettre au service des chanteurs qui sont sur le plateau. Je les comprends de façon épidermique, et je pense que l’un des avantages d’un chef-chanteur est sa capacité de percevoir le moment où le chanteur a besoin d’un quart de seconde de plus pour respirer ou qu’il lui faut presser le tempo s’il tient à ce que le chanteur arrive au bout de sa phrase, et autres détails énergétiques. Etre chef baroque est aussi être pédagogue. Georg Friedrich Haendel et Nicola Porpora étaient non seulement compositeurs, mais aussi professeurs de chant. Ils façonnaient les chanteurs en fonction de ce qu’ils attendaient d’eux. Dans le cas de l’Orfeo avec l’ARCAL, nous avons beaucoup travaillé avec les chanteurs, et dans le cadre de mon activité au sein de mon Académie (2), je cherche à partager ma conception du chant. J’ai en effet beaucoup réfléchi sur la technique vocale. Quand j’ai commencé à chanter, ma voix était assez petite, très légère et plutôt angélique, mais elle passait la rampe malgré tout, et il a fallu que j’entre cette voix dans mon corps petit à petit, ce qui a toujours été une lutte. J’ai énormément travaillé l’instrument avec ma professeur de chant, Nicole Fallien, qui me suit depuis mes dix-huit ans. J’ai d’autant plus besoin d’elle aujourd’hui que je dispose de moins en moins de temps pour entretenir ma voix, c’est-à-dire que quand je travaille deux heures avec elle c’est comme si je travaillais dix heures seul. Elle et moi trouvons encore des voies à explorer, parce que le corps change, la maturité musicale évolue, même et peut-être surtout à 45 ans…

Philippe Jaroussky chantant devant son ensemble Altaserse. Photo : DR

B. S. : L’âge de la plénitude vocale ?

P. J. : Cela dépend du domaine. Je crois qu’à 35 ans j’avais une flexibilité, une colorature plus rapide, en revanche je pense que j’ai acquis en dix ans une réelle maturité du texte, une façon plus évoluée d’aborder l’émission du son, ce qui est très intéressant cette dernière étant devenue plus libre. Le son résonne davantage à l’intérieur de mon corps avant d’en sortir.

B. S. : Votre voix serait-elle plus puissante aujourd’hui qu’hier ?

P. J. : Assurément. Et si j’avais eu une voix plus large, je ne me serais pas posé de questions, je n’aurais jamais eu de problèmes avec l’orchestre avec un registre vocal fait pour Puccini, Wagner et les rôles héroïques. Comme on le perçoit par exemple à l’écoute d’Anna Netrebko, la dimension du son est chez elle naturellement ample. Pour ma part, j’ai dû abondamment travailler parce que, le succès venant, j’ai très vite eu accès à de très grandes salles, et je pense que je n’en avais pas encore la maturité technique, ce qui me donnait l’impression d’être à l’extérieur de moi-même, de m’essouffler. Je ne sais pas si je suis un bon pédagogue du chant mais je sais que, après sept ans d’activité au sein de mon académie, je me suis aussi amélioré comme professeur. Au début, je donnais à mes stagiaires quarante informations en dix secondes, et je sais maintenant qu’il est préférable d’insister sur deux ou trois points dans le cadre d’un cours, puis de passer à autre chose. Je ressens beaucoup énergiquement, et j’ai pu donner en ce domaine quelques conseils à des chanteurs d’Orfeo pour qu’ils acquièrent plus de solidité vocale, de spontanéité. Il y a toujours eu chez moi cette énergie naturelle qui peut sembler dérisoire chez un contre-ténor…

B. S. : La voix de contre-ténor est en effet artificielle...

P. J. : Une voix de soprano est-elle naturelle ?... Aucune voix lyrique ne l’est, en vérité. La difficulté est de ne pas attraper des tics. Des tics d’expression, des tics de vibrato... Je parle beaucoup du vibrato comme conséquence de la santé d’une voix, et non pas comme une donnée de base. Avec le vibrato, si on lui donne sa juste place, il n’y a pas de problème. Il faut donc savoir avant tout le contrôler. Souvent, penser vibrato empêche de penser au placement de la voix, si bien que cette dernière n’est pas totalement comme il faudrait. Le vibrato sera plus large ou plus serré selon les circonstances… Avec les jeunes chanteurs, je me permets de faire part de mon expérience, et je sens que cela leur plaît et leur est profitable parce que quand on est jeune on a tellement à prouver, notamment que l’on peut remplir un théâtre, jouer la comédie, être à la limite un sportif, chanter juste, dans le style, en plusieurs langues, avoir des aigus, avoir des graves... On risque donc de se perdre, de se noyer.

B. S. : Où en êtes-vous avec le registre de votre voix de contre-ténor ? Vous étiez sopraniste, à vos débuts…

P. J. : Je suis désormais mezzo-soprano, avec une couleur un peu particulière. Il faut savoir faire évoluer sa voix, et il est bon de la travailler constamment. C’est ce que je fais. Ma voix gagne en harmoniques graves, en relief, en profondeur. Il me faut aussi garder ce qui en fait l’identité. Elle est plutôt dans la lumière, la clarté. Je ne dois pas lutter contre elle. Entre elle et moi, c’est une collaboration, il convient donc d’être gentil avec elle. Si je le suis, elle le sera avec moi.

B. S. : Qu’est-ce qui vous a conduit à éprouver le besoin de créer votre propre académie ?

P. J. : Je l’ai créée voilà sept ans. Ce projet découle de mon propre parcours. Je n’étais pas d’une famille de musiciens, enfant je vivais dans une banlieue parisienne, à Sartrouville. Un professeur de classe de Sixième a dit un jour à mes parents qu’ils devraient m’inscrire dans un conservatoire, et j’ai immédiatement mordu à l’hameçon. Ce professeur avait repéré que j’étais doué pour la musique, que j’étais même déjà musicien grâce à ma voix. Je n’ai pourtant pas fait de chorale étant enfant, mais il nous faisait chanter et il disait que je chantais parfaitement juste. J’ai commencé par le violon, qui m’a tout de suite accroché. J’ai aimé souffrir avec ce violon, parce qu’il faut convenir que c’est l’instrument avec lequel on souffre le plus. Aussi, je savais que je n’allais pas devenir un virtuose. J’ai donc pensé au piano. Il est bon d’avoir un rapport généraliste à la musique, mais là aussi il m’aurait fallu commencer plus jeune. Finalement, à vingt ans, j’ai eu la chance d’être assez vite médiatisé grâce à ma voix de sopraniste, d’avoir été rapidement invité par de nombreuses radios et télévisions, pas uniquement spécialisées mais aussi dans des programmes et sur des chaînes généralistes. J’ai fait des talkshows, un peu de tout, j’étais bon public à ce moment-là. Dès cette époque, beaucoup de clichés ont rongé l’idée-même de musique classique, qui a notamment la réputation d’être très élitiste, d’être faite pour les bourgeois qui ont un piano chez eux… J’exagère à peine. Du coup, les gens me disaient « mais il faudrait faire quelque chose pour changer son image », et j’acquiesçais « oui, il faut agir »… Quand vous êtes interviewé, il faut bien répondre quelque chose… Rentré chez vous, vous vous dites « oui, et moi, que fais-je ? » Or, il est vraiment urgent de s’activer ! J’ai eu personnellement la chance de rencontrer cet enseignant de Sixième peu avant mon adolescence qui a cru en moi et qui disait à mes parents « il faut que votre fils fasse de la musique, il est vraiment doué », puis des professeurs de musique qui n’ont pas hésité à me donner des cours supplémentaires pour que je rattrape mon retard. Tout cela, il faut à tout prix le généraliser !

B. S. : La renommée est arrivée très tôt, dans votre carrière…

P. J. : J’avais vingt et un ou vingt-deux ans. J’avais reçu mon premier cours de chant à dix-sept ans et demi. Je suis allé très vite. Trop vite même. A début, ma professeur me courait après en me disant « mais attends, tu n’es pas prêt ». Mais cette vélocité m’est revenue dessus comme un boomerang. Après vingt ans de carrière, je me suis dit que mon tour était peut-être venu de faire quelque chose pour les autres. C’est ainsi que m’est venu à l’esprit le projet professionnalisant d’académie pour chanteurs et instrumentistes. L’activité pédagogique a commencé en septembre 2017 au moment de l’ouverture de La Seine Musicale à Boulogne-Billancourt, commune de la banlieue ouest de Paris. Le recrutement se fait sur audition. Nous prenons chaque année cinq jeunes préprofessionnels de dix-huit à trente ans dans chacun des domaines que nous avons choisis. J’ai ainsi cinq chanteurs, Nemanja Radulovic a cinq violonistes, Anne Gastinel cinq violoncellistes, Cédric Tiberghien cinq pianistes. A cela s’ajoutent des masters classes avec des invités d’exception… Tout est entièrement gratuit. Les sessions sont au nombre de trois par an, et nous nous regroupons tous régulièrement pour faire de la musique de chambre.

Photo : (c) Warner Classics

B. S. : L’Académie n’est-elle donc pas uniquement centrée sur la musique baroque ?

P. J. : L’académie n’est pas du tout baroque, ce qui a d’ailleurs surpris les gens. Cette année, j’ai Cédric Tiberghien, Anne Gastinel, Nemanja Radulovic… Un vrai bonheur ! Les jeunes constatent avec raison qu’il est hélas de plus en plus difficile d’entrer dans le métier. En dehors des cours que nous leur dispensons, nous leur faisons faire des émissions de radio, des concerts estampillés du label de l’académie, nous donnons des recommandations pour des concours à ceux qui en demandent, en fait beaucoup de choses différentes.

B. S. : Votre Académie se déroule-t-elle uniquement en trois sessions d’une semaine ?

P. J. : S’y ajoute en effet une session de trois ou quatre jours qui se conclut sur un grand concert avec orchestre. Je tiens à ce quatrième rendez-vous parce que beaucoup de musiciens jouent seuls leur partie de concerto et n’ont pas l’occasion de l’interpréter avec un orchestre. Dans le futur, nous organiserons une année consacrée à un thème particulier, par exemple le baroque, avec clavecin et continuo. Mais le projet dont je suis le plus fier s’adresse aux enfants. Autour des trois mêmes instruments, violon, violoncelle et piano, quinze professeurs se relaient pour enseigner la musique à une centaine d’enfants. Vingt-cinq élèves en sortent chaque année, autant y entrent. Nous ne voulons pas nous substituer aux conservatoires, parce que n’en avons ni les moyens ni l’énergie. Il s’agit en fait d’un cursus de trois ans, deux fois une heure par semaine, ce qui est très bien pour débuter l’apprentissage d’un instrument, que nous prêtons. Les cours sont entièrement gratuits. De nombreux mécènes nous soutiennent. J’en suis très fier, parce que s’agissant d’un programme social, nous choisissons des mécènes particulièrement motivés. Nous sommes installés à La scène Musicale à Boulogne-Billancourt, à l’instar de l’Académie. Ce projet s’adresse à des enfants éloignés des pratiques culturelles, ce qui me tient particulièrement à cœur car je sais à titre personnel qu’il est possible d’être très heureux dans une famille qui n’a pas d’argent. Ce qui me fait extrêmement plaisir aussi est de recevoir des parents qui me disent combien leur enfant a changé, a fait de progrès, tandis que les enfants me disent par exemple « vous avez changé ma vie parce que maintenant j’adore le violoncelle »... Peut-être qu’un jour l’un d’eux intègrera l’Académie comme musicien préprofessionnel.

B. S. : Parmi les stagiaires de l’Académie, combien sont-ils entrés dans le métier ?

P. J. : Il est impossible de changer les gens en trois semaines. Notre objectif consiste à donner un coup de pouce. Outre les cours que nous dispensons à nos stagiaires, nous leur demandons de parrainer un enfant qui entre dans le cursus. Nous tenons en effet à insuffler des valeurs à ces futurs musiciens professionnels. J’estime qu’il est important de le faire parce que je pense qu’un jeune pianiste de dix-huit ans est très préoccupé de son avenir tant il s’en trouve d’excellents, si bien qu’il a tendance à être autocentré, alors que la plupart d’entre eux ont eu la chance d’avoir des parents qui les ont soutenus. Nous essayons aussi d’insuffler des valeurs de camaraderie, car je suis convaincu que les amitiés musicales se forgent quand on est jeune, et je suis très content parce que les musiciens qui sont passés à l’Académie continuent de jouer ensemble… N’est-il pas enthousiasmant de découvrir des jeunes talents ?

B. S. : Comment recrutez-vous vos étudiants ?

P. J. : Sur audition, qui se déroulent sur deux jours. En général, je reçois chaque année plus de cent-soixante dossiers, j’en écoute seul entre quinze et vingt, et j’en retiens cinq. Ce qui représente une lourde responsabilité.

B. S. : Quels sont vos procédés de choix de quinze candidats parmi les cent-soixante dossiers que vous recevez, pour n’en retenir finalement que cinq ?

P. J. : Tous les dossiers sont accompagnés de documents audiovisuels. Beaucoup de postulants n’ont clairement pas le niveau. Chez d’autres, je sens que les choses sont déjà tellement installées que notre formation ne leur servirait à rien. Mais il m’arrive hélas de me tromper parce qu’il peut y avoir de bonnes et de moins bonnes vidéos. C’est pourquoi ma responsabilité est lourde. Tous les ans, c’est un déchirement de m’obliger moi-même à n’en retenir que cinq. Mais cette sélection rigoureuse qui peut être frustrante est certainement fructueuse à en juger du nombre de jeunes chanteurs estampillés de mon académie qui se produisent en public, de jeunes instrumentistes entrés dans des ensembles de musique de chambre, quatuors, trios. L’idée de découvrir des talents n’est pas seulement inhérente à mon activité au sein de l’Académie, mais aussi, désormais, comme chef d’orchestre. C’est passionnant ! Par exemple, pour l’Orfeo de Sartori, nous avons reçu deux cents dossiers. Ne pouvant assumer seul la sélection, l’ARCAL a fait une présélection, puis nous avons passé deux jours à écouter les candidats retenus. Ce qui n’a pas manqué de susciter des déchirements, parce que pour chaque rôle nous avions trois ou quatre postulants pouvant le tenir. Imaginer un rôle pour un chanteur est une mission fantastique. Aujourd’hui encore je découvre des chanteurs que je pourrai appeler pour divers projets…

B. S. : Quels sont vos projets artistiques ?

P. J. : Sans trop en dévoiler, je dirigerai mon premier opéra complet de Mozart en 2025. Un Mozart de jeunesse avec l’Orchestre de Montpellier que j’ai déjà dirigé en partie en octobre dernier au milieu d’extraits de ses premiers opéras avec la soprano Marie Lys. Puis il y aura un Haendel, peut-être un Vivaldi. Cependant, en tant que chef d’un ensemble baroque, surtout indépendant, se pose la question des financements. Or, j’arrive après la bataille, et je sais combien il est difficile d’obtenir des subsides en ce moment. Je me donne cinq ans pour juger de la viabilité financière de mon projet, parce que tant qu’avec Artaserse nous nous produisions uniquement en concert et en récital, c’était gérable, mais sur des productions avec sept ou huit chanteurs plus ou moins connus et parfois la participation d’un chœur, les budgets peuvent être conséquents. Mon rêve serait de diriger Don Giovanni. Au-delà, je ne pense pas que j’irai jusqu’à Richard Wagner et Richard Strauss. J’avoue que l’un des grands plaisirs qui m’animent en tant que chanteur d’opéra, même quand j’étais peu connu, est le moment où j’arrive sur une production lyrique, je ne sais pas vraiment à quelle sauce je vais être mangé quant à la mise en scène et à la scénographie. Je ne connais ni les décors, ni les costumes, et c’est souvent le premier jour des répétitions que le metteur en scène montre à toute l’équipe les maquettes. Nous sommes toujours surexcités le premier jour parce que nous ne savons rien de la production, sauf s’il y a des vidéos qui obligent à des tournages préalables. En tant que chef d’orchestre, j’ai eu mon premier moment d’émotion quand pour Giulio Cesare, préparé pendant la Covid-19, nous avons fait une visioconférence avec les directeurs du Théâtre des Champs-Elysées et de l’Opéra de Montpellier, le metteur en scène et son équipe qui ont présenté leur projet un an à l’avance. J’ai été ému parce que je me suis dit « voilà ce que c’est d’être chef d’orchestre, être intégré en amont dès la conception du projet, de pouvoir discuter avec les directeurs de théâtre sur la distribution des rôles, qui peut évoluer en fonction des chanteurs que le directeur va me présenter et que je ne connais pas. » Un véritable dialogue s’instaure entre eux et moi, ce qui est fascinant. Pour moi, être chef présente aussi la capacité d’offrir de temps à autre des rôles plus ou moins importants à d’anciens élèves de mon académie, de constituer une sorte de jardin des voix. Deux de mes anciennes stagiaires étaient dans la troupe de l’Orfeo de Sartorio, la soprano Michèle Bréant, qui était Euridice après avoir été de la promotion de 2022, et Anara Khassenova, qui chantait Autonoe, qui avait été de la première édition de l’académie. Lors de leur audition, je n’ai rien dit à leur propos à Benjamin Lazar, le metteur en scène, afin de ne pas l’influencer. Le bonheur de faire des auditions, de découvrir de jeunes talents, de pouvoir attribuer un rôle à quelqu’un, est un véritable plaisir pour un chef d’orchestre.

B. S. : Jusqu’à quand vous donnez-vous avant de passer à plein temps du chant à la direction ?

P. J. : Je sais que le compteur tourne… D’autant que la voix de contre-ténor se fonde sur une certaine juvénilité - ce n’est pas une voix de baryton-basse qui peut s’exprimer longtemps sans flancher. Cela dépend aussi du répertoire, mais je me vois continuer à me produire vocalement sur scène au maximum jusqu’à 55 ans, avant de faire plus ou moins comme Nathalie Stutzmann, c’est-à-dire d’être finalement tellement pris par mon travail de chef que le basculement se fait sans frustration. Il y a aussi une limite que je trouve éprouvante, c’est lorsque les divas deviennent l’ombre d’elles-mêmes, et persistent malgré tout à chanter devant un public, qui, déçu, finit par se refuser d’assister à leurs prestations. Mais en même temps, c’est touchant parce que je pense que tous les artistes se disent « je vais être assez lucide pour arrêter quand le temps sera venu », et moi-même je me dis que peut-être je ne le ferai pas non plus.

B. S. : Sauf que vous êtes désormais chef d’orchestre.

P. J. : Ce n’est pas parce que tous les voyants sont au vert, que tout se passe bien pour moi, mais même en plaisantant je conviens que j’ai de meilleures critiques en dirigeant qu’en chantant, sans doute parce que c’est nouveau.

B. S. : Envisagez-vous de diriger d’autres répertoires que lyriques ?

P. J. : J’ai envie de symphonies de Mozart, et de continuer à faire découvrir des œuvres inconnues ou oubliées. Je voudrais aussi diriger des rêves comme le premier opéra que j’ai chanté de ma vie, sous la direction de Jean-Claude Malgoire, L’incoronazione di Poppea dans le personnage de Néron, le premier rôle que j’ai tenu sur scène. Pour moi, cet ouvrage de Monteverdi est l’Opéra des opéras. J’aimerais aussi entreprendre des projets sortant des sentiers battus, faire des versions synthétiques d’opéras, plus ou moins sous la forme de musique de chambre, des spectacles conçus pour un lieu précis. Je pense que lorsque l’on commence à diriger, on ne sait jamais où cette activité va nous mener. Peut-être nulle part, finalement. Les voyants sont au vert, pour moi, mais il y a cette dimension financière qui est prégnante - avez-vous vu le nombre d’excellents ensembles qui vont mal et qui disparaissent ?

B. S. : Souvent parce qu’ils s’appuient sur une personnalité, et lorsque celle-ci se retire pour une raison ou une autre, la structure chancelle…

P. J. : J’ai une chance incroyable dans le domaine baroque avec ces musiciens qui aiment jouer avec moi. Ils ne me considèrent pas que comme un chanteur mais comme un musicien à part entière. Ce qui me fait vraiment plaisir, parce qu’ils ont confiance en moi au point d’essayer volontiers ce que je leur demande. Quand je donnais des concerts, je chantais les musiciens derrière moi. Or, le bonheur que me procure la fosse est d’être en face de mes musiciens, de pouvoir leur sourire, ce qui suscite une véritable communion. A cela s’ajoute le plaisir d’être en même temps face aux chanteurs, ce qui me permet de les soutenir pendant la représentation. Pour moi, du moins pour le moment, il est beaucoup plus physique de diriger que de chanter. Ce qui peut paraître paradoxal. Il est vrai que je dirige tout, et un opéra comme l’Orfeo ou Giulio Cesare demande trois heures trente de concentration. Mais la pression qui pèse sur le chef n’est pas la même que celle du chanteur. Ce qui est très étrange. Je viens de faire une tournée de treize récitals en tant que chanteur, je ne me suis pas senti épuisé, juste plus vide à la fin qu’au début. Un concert tous les deux jours, check in d’hôtel, ne pas parler, rester dans ma chambre, room service, ce n’est pas désagréable d’être dans une bulle. Si je devais chanter ce soir, je ne pourrais pas vous parler comme je le fais une heure avant le début du spectacle. Je me sens plus disponible en tant que chef. Mais je conviens avoir pour le moment beaucoup de chance parce que je n’ai pas encore eu à gérer de chanteur malade à remplacer à la dernière minute. Durant une tournée comme celle que nous avons faite avec Orfeo, j’ai pu mesurer à quel point tout repose sur les épaules du chef d’orchestre. Surtout en tant que chanteur connu qui dirige, vous savez que les gens viennent sur votre nom. Dès la première note, le public voit si vous êtes en forme ou pas. Ce qui n’est pas facile, parce que la pression est considérable.

Philippe Jaroussky enregistrant à Prague. Photo : (c) Petra Hajská

B. S. : Sur le plan discographique, vous êtes artiste exclusif Warner depuis plus de vingt ans.  

J. P. : Il est important pour moi d’être depuis longtemps dans la même maison de disques, puisque Virgin était chez EMI, deux labels aujourd’hui passés chez Erato dont la maison-mère est désormais Warner. Ainsi, tous mes anciens disques estampillés Virgin sont aujourd’hui labellisés Erato. D’ailleurs, quand, à l’issue d’un concert, je signe un disque étiqueté Virgin, je me dis « tiens celui-là a plus de quinze ans » (rires). J’ai eu la chance de faire beaucoup de disques. Je suis arrivé un peu à la fin de l’âge d’or, alors que Cecilia Bartoli dynamisait le CD avec le concept de l’album centré sur une époque, un chanteur du passé, une atmosphère, etc. J’en ai fait quelques-uns dans le genre… J’ai parfois l’impression de faire trop de disques.

B. S. : Avez-vous une idée du nombre d’enregistrements auxquels vous avez participé ?

P. J. : Une quinzaine de récitals en vingt ans. Sans compter les participations à des récitals de confrères, les opéras… J’ai également fait des incursions hors du baroque, avec des mélodies françaises, des lieder de Schubert…

B. S. : Réécoutez-vous vos disques après publication ?

P. J. : Oui. En fait à la fin d’un enregistrement, j’ai dû tellement travailler dessus qu’il me faut un an avant de le réécouter. C’est un peu l’indigestion. Mais je suis assez content de certaines choses. Je me souviens par exemple de la parution du CD Opium, disque qui a suscité des débats à sa sortie avec des tribunes « pour » et d’autres « contre », « un contre-ténor qui chante la mélodie française, qu’est-ce que c’est ? »… Il se trouve encore des personnes qui n’aiment pas cet enregistrement, mais il est malgré tout devenu un classique, les gens en parlant désormais comme tel. Je suis content d’avoir pris ce risque. J’ai encore pas mal de disques en préparation. J’enregistre le prochain en février, ce sera avec l’Ensemble Artaserse des cantates de chambre italiennes du XVIIIe siècle, un répertoire qui n’est pas assez fréquenté, alors que la cantate pour les compositeurs baroques est un peu comme le quatuor à cordes pour Beethoven, des œuvres où ils intègrent quantité d’idées nouvelles qu’il expérimentent avant de les développer ou non, si bien que cette musique est très savante, fort belle, ce que l’on ne sait pas suffisamment, tandis que les opéras sont très fréquentés. Elles sont signées Alessandro Scarlatti, Nicolo Porpora... Ce qu’il y a aussi d’intéressant avec le genre cantate est que les œuvres sont assez courtes et qu’il n’y a donc pas la nécessité d’en tirer des extraits. Une œuvre entière compte généralement deux ou trois arie, tandis que lorsque l’on donne des airs d’opéras, le résultat n’a ni queue ni tête, ce qui est assez frustrant.

B. S. : Quels sont vos projets discographiques ?

P. J. : J’en ai beaucoup. Va bientôt paraître un CD consacré à des lieder de Schubert avec Jérôme Ducros, pianiste qui m’accompagne depuis très longtemps. J’ai sélectionné les lieder indépendamment de toute idée de cycle, au point d’exclure ceux qui en font partie. Je n’ai choisi que des pages se suffisant à elles-mêmes. Ce disque est une véritable prise de risques. Je crois que ce sera celui sur lequel j’aurai le plus travaillé. J’ai d’autres projets de disques, mais je ne peux pas tout dévoiler.

B. S. : Et sur le plan scénique ?

P. J. : Je participe cette année à la création mondiale du quatrième opéra de Marc-André Dalbavie au Staatsoper « Unter den Linden » de Berlin sous la direction musicale de Marie Jacquot. Ce sera ma seule apparition sur une scène lyrique en 2024. La première est le 30 juin (3). Il s’agit de mon second opéra avec ce compositeur, après Le Soulier de Satin à l’Opéra de Paris-Garnier en 2021. Je suis ravi de le retrouver, notamment parce qu’ayant déjà écrit pour moi il connaît parfaitement ma voix, car, outre Le Soulier de Satin, il avait précédemment composé pour moi le petit bijou qu’est son recueil de Sonnets de Louise Labé que j’ai chanté avec grand plaisir. Le rôle qu’il m’a confié a l’air très intense. Le titre de l’œuvre est Melancholie des Widerstands (Mélancolie de la Résistance) sur un livret de Guillaume Métayer rédigé en collaboration avec David Marton, qui signera la mise en scène. Le sujet est tiré du roman éponyme paru en 1989 du Hongrois László  Krasznahorkai, parabole noire sur la situation de l’Europe de l’Est à la chute du mur de Berlin. Ce même roman a inspiré le treizième opéra de Péter Eötvös, Valuska, qui a été créé le 2 décembre dernier à l’Opéra national de Budapest.

B. S. : Les disques que vous évoquez vous font intervenir en tant que chanteur. Quels sont vos desseins discographiques en tant que chef d’orchestre ?

P. J. : Aucun pour le moment. De l’Orfeo de Sartorio, il y a eu une captation par la chaîne de télévision Mezzo à l’Opéra de Montpellier, mais nous n’avons pas de disque en perspective.

B. S. : Comment procédez-vous avec votre maison de disques dans le choix des programmes ?

P. J. : Avec Warner et son directeur artistique Alain Lanceron nous entretenons un véritable partenariat. La relation est merveilleuse, tant je suis enchanté de la confiance qui m’est accordée. Par exemple, Alain Lanceron a enregistré en 2007-2008 le disque Opium sur ma proposition, maintenant il est devenu mon CD le plus vendu en Allemagne.

B. S. : Vous souvenez-vous de votre tout premier disque ?

P. J. : Les deux premiers étaient pour Opus 111 et Ambroisie. Ils étaient consacrés à la musique de Giovanni Battista Bassani et à celle de Benedetto Ferrari, compositeur que j’aime beaucoup et qui, je crois, a participé à la création de L’incoronazione du Poppea. Peu après, j’ai enregistré avec Gérard Lesne et son Il Seminario Musicale Sedecia, re di Gerusalemme d’Alessandro Scarlatti pour Veritas/Virgin Classic, et, dans la foulée, le disque Concert pour Mazarin que j’ai fait avec Jean Tubéry lui aussi paru chez Virgin, label devenu Erato, filiale de Warner et avec lequel j’enregistre en exclusivité depuis 2003. A 45 ans, j’ai un quart de siècle d’expérience du chant derrière moi, et j’essaye désormais de prendre les choses comme des bonus, car je sais que je vais bientôt devoir arrêter ma carrière de chanteur. J’essaye d’éviter la frustration en me disant que j’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, et si je devais m’arrêter, je crois que je serais un chanteur comblé.

B. S. : Quelle place attribuez-vous au disque 

P. J. : J’ai toujours aimé en faire. Le dernier en date, Forgotten arias, a été réalisé avec Julien Chauvin et son orchestre Le Concert de La Loge. Ce disque ne compte que des inédits, avec dix arie oubliées écrites entre 1748 et 1770 par neuf compositeurs différents, Christoph Willibald Gluck, Johann Christian Bach, Niccolo Jommelli, Johann Adolph Hasse, Niccolo Piccinni, Andrea Bernasconi, Giovanni Battista Ferrandini, Tommaso Traetta et Giuseppe Valentini,  tous sur des textes de Pietro Metastasio (1698-1782), qui a inspiré des centaines d’opéras. Avec de tels enregistrements, j’ai le sentiment d’apporter quelque chose d’important qui tient de la prospection musicologique. Je fais souvent ce type de recherche pendant mes tournées. J’arrive à l’hôtel le soir, j’entre dans ma bulle et je travaille via Internet. Je dois avoir entre deux cents et trois cents opéras dans mon ordinateur, avec lequel je peux télécharger par exemple un opéra entier de Hasse en moins de cinq minutes. Quand dans le cours de mes lectures un air me frappe, je le sélectionne, le chante dans ma tête où je l’entends. Ce que j’aime aussi avec le disque est le dépassement de soi, car, ce qui préoccupe plus ou moins est qu’il faille s’assurer que l’on n’a rien oublié ou négligé. Faire des enregistrements s’apprend, sinon la perfection technique et la « propreté » extrême peuvent conduire à passer à côté de l’émotion. On entend distinctement dans les anciens enregistrements, y compris studios, des scories que l’on ne laisserait plus passer aujourd’hui, parce qu’à l’époque on coupait les bandes aux ciseaux. Le Concerto pour violon de Jean Sibelius par Ginette Neveu me fascine, mais on entend clairement les deux coupes effectuées dans le premier mouvement, et à l’écoute on se dit qu’il n’est pas possible d’avoir laissé passer de telles altérations. Maintenant, avec le numérique, on sait caler les prises avec une extrême précision. Etre un musicien d’enregistrements est un apprentissage. Nous connaissons tous des musiciens qui n’aiment pas enregistrer, d’autres qui au contraire adorent. Maria Callas par exemple détestait le studio, tandis que Glenn Gould abhorrait le concert… Je pense qu’une quinzaine de mes enregistrements live sont intéressants, et j’aimerais que l’on puisse un jour les assembler en album. Peut-être y songerai-je quand je serai devenu le vieux Jaroussky, comme il a été fait pour la Maria Callas de 1957, mon éditeur publiera peut-être un Philippe Jaroussky de 2003, qui n’était pas si mal par rapport à celui de 2023 [rires]…

Recueilli par Bruno Serrou

Paris, samedi 16 décembre 2023

                                                                                                              (En partie publié en espagnol dans le magazine Scherzo)

 1) https://www.youtube.com/watch?v=bj3GqIqXKus

2) www.academiejaroussky.org

3) Du 30 juin au 12 juillet 2024, https://www.staatsoper-berlin.de/de/veranstaltungen/melancholie-des-widerstands.12157/