jeudi 8 octobre 2026

Les extraordinaires flamboiements de l’Orchestre de Cleveland dirigé par Franz Welser-Möst

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 6 octobre 2026

Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra
Photo : (c) Clément Savel / Cheeese

Que de rondeurs, que de précision dans les attaques et l’expression, que de couleurs onctueuses dans le fabuleux Cleveland Orchestra, qui est peut-être le plus admirable des « Big Five » états-uniens, comme l’a démontré mardi leur unique concert en France 


Golda Schultz, Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra
Photo : (c) Clément Savel / Cheeese

 

Profondément marqué par les plus de trente ans de règne du grand chef hongrois George Szell, suivi de Pierre Boulez, Lorin Maazel et Christoph von Dohnanyi, son directeur musical pendant dix-huit ans, conforté par le chef autrichien Franz Welser-Möst à sa tête depuis vingt-quatre ans, la phalange de la mégapole portuaire de l’Ohio reste assurément le plus européen des orchestres du continent américain. Toujours fluide, transparent, clair, précis, du ppp aux limites de l’audible au fff le plus flamboyant et sans saturation ni approximation dans le jeu et dans le son, même à peine effleuré. 

Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra

Photo : (c) Clément Savel / Cheeese

 

A la Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Cleveland a magnifié un programme germano-soviétique des années 1940-1945, commençant par les crépusculaires Quatre derniers lieder op. posth. AV 150 que Richard Strauss composa durant son exil suisse en 1948, ou les premiers pupitres de cordes (merveilleux Premier violon Joel Link, le violoncelle de Mark Kosower) et le piccolo de Mary Kay Fink dans les ultimes accords de Im Abendrot ont magnifié les sonorités nobles et chatoyantes de l’orchdestre straussien, chantant avec chaleur les moindres inflexions de l’écriture du compositeur bavarois, tandis que la voix de la soprano sud-africaine Golda Schulz au timbre séduisant a manqué de chair et sa conception d’émotion, tandis que l’on ne saisissait pas un mot des vers de Hermann Hesse et de Joseph Eichendorff. 

 Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra

Photo : (c) Clément Savel / Cheeese


En regard de l’ultime chef-d’œuvre straussien, l’une des « symphonies de guerre » de Dimitri Chostakovitch, la Huitième en ut mineur op. 65 composée et créée en 1943, année charnière de la Seconde Guerre mondiale, écho de la terrifiante offensive allemande de novembre 1942 et sa déroute devant Stalingrad en février 1943, avec ses trois premiers mouvements tragiquement sombres et d’une violence extrême, véritable tragédie épique, cri immense contre la fureur guerrière, le troisième ayant le côté hallucinant d’une bataille de chars d’assaut, et se conclut dans une sérénité quasi champêtre. Dédiée au directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, Evgueni Mravinski, l’œuvre compte cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert par une marche infernale qui évoque clairement une trouée de chars d’assaut et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante. Un peu plus de huit mois après l’énergique réalisation de l’Orchestre de Paris dirigé par Kleaus Mäkelä (voir https://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/dirige-avec-energie-par-klaus-makela.html?m=1), la geste instillée par Franz Welser-Möst est apparue d’une limpidité constante, d’une intensité inouïe déployée avec une bouillonnante v italité intérieure, le chef autrichien paraissant en outre laisser toute latitude à ses musiciens, qui ont ainsi pu exalter librement les flamboiements de leurs somptueuses sonorités, supérieurement lustrées (cor anglais, hautbois, flûte, clarinette basse, basson, cuivres, altos, violoncelles, contrebasses), loin des grincements des orchestres russes de l’ère soviétique, ce qui n’a pas empêché le drame déchirant d’une humanité souffrante de s’exprimer.


Bruno Serrou

dimanche 4 octobre 2026

Les Siècles dirigés par Pierre Bleuse ont célébré avec faste le deux cent cinquantième anniversaire des Etats-Unis d’Amérique

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Jeudi 1er octobre 2026

Leah et Judith Pisar, Pierre Bleuse, Rachel Willis-Sørensen
Les Siècles, Maîtridse de Radio France, Philharmonia Chorus
Photo : (c) Bruno Serrou

Pierre Bleuse a dirigé avec énergie un concert-hommage à la fondation des Etats-Unis d’Amérique en 1776 au Théâtre des Champs-Elysées à la tête de Les Siècles, orchestre fondé par François-Xavier Roth en 2003, entouré du chœur symphonique de référence, le Philharmonia Chorus, et de la Maîtrise de Radio France

 

Le moment phare du concert a été la Symphonie n° 3 « Kaddish » de Leonard Bernstein (1918-1990, immense chef d’orchestre pianiste états-unien et compositeur célébré pour être notamment l’auteur de la musique de la comédie musicale et du film West Side Story. Auteur de trois symphonies à titres, la dernière a été composée en 1963 et créée à Tel Aviv par l’Orchestre Philharmonique d’Israël dirigé par l’auteur avec l’actrice Hannah Rovina et la soprano Jennie Tourel le 10 décembre de cette même année, dix-huit jours après l’assassinat à Dallas du trente-cinquième président des Etats-Unis, le Démocrate John Fitzgerald Kennedy, « à la bien-aimée mémoire » de qui le compositeur a dédié sa partition, qu’il révisera en 1977. Commande de la Fondation Serge Koussevitzky pour l’Orchestre Symphonique de Boston dont Charles Much était alors le directeur musical, cette œuvre pour orchestre, chœur mixte, chœur d’enfants, récitant(e) et soprano solo conçue peu après le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem et son exécution le 31 mai 1962 suivis de la crise des missiles de Cuba en octobre de la même année, repose sur le Kaddish, prière judaïque de louan ges à Dieu et de paix prononcée en période de deuil écrite en araméen et en hébreu pour le dernier verset, complétée de textes de liaison conçus par Leonard Bernstein, qui avait déjà chanté le divin dans ses deux symphonies précédentes, Jeremiah (1944) et The Age of Anxiety (1948-1949/1965), est pour son auteur une prière de paix qu’il entend offrir à tous. Mécontent de ses propres textes, le compositeur révise sa symphonie en 1977, il demande à son ami Samuel Pisar de rédiger un texte alternatif porteur de sa propre expérience de la Shoah. Mais ce n’est que dix ans après le décès du compositeur que le conseiller de feu le président Kennedy achève son poème Un dialogue avec Dieu, version qui sera créée en 2003, avec le poète en narrateur, tandis que la fille du compositeur donne son propre texte parlé. 

 

C’est cette version Pisar, dont la première française avait été donnée à l’UNESCO à Paris par l’Orchestre symphonique de Paris dirigé par John Axelrod à l’occasion de la Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste, le 26 janvier 2009, qu’a donnée l’orchestre Les Siècles jeudi au Théâtre des Champs-Elysées. Faisant appel à une grande formation instrumentale, dotée d’une riche percussion, harpe, piano et célesta, la partition compte trois mouvements, L’invocation, Adagio - Kaddish 1, suivi de Din-torah, Di nuovo Adagio - Kaddish 2, Andante con tenerezza et, pour conclure, de Kaddish 3. Scherzo, Presto scherzando - Finale, Adagio come nel Din-Torah - Allegro vivo con gioia. Grand cri de révolte contre l’holocauste mais aussi acte de foi, d’espoir et de joie pacifiée offert avec une enthousiasmante humanité avec le texte anglais de Samuel Pisar, qui évoque ses souvenirs indicibles des camps de concentration, dit par son épouse et leur fille, Judith et Leah Pisar, tandis que le rituel a été chanté avec piété et dévotion par la soprano états-unienne Rachel-Wills-Sørensen tandis que le Philharmonia chorus venu de Londres dirigé par Gavin Carr a enthousiasmé par son souffle ardent et sa stupéfiante cohésion, tandis que la maîtrise de Radio France, d’une belle unité, en raison d’une carence côté effectif de garçons, est apparu trop « parfait ». Le tout dirigé avec un énergie et ampleur par Pierre Bleuse, qui a su donner à cette œuvre impressionnante l’unité nécessaire mais qui n’est pas évidente à obtenir.

 

En prologue à ce grand-œuvre de Bernstein, une pièce monolithique standard de la « création contemporaine » états-unienne, Hommage au Soleil sans rayonnement solaire d’Elise Arancio (née en 2000 à Atlanta) en création mondiale, et, pour clore la soirée, la Symphonie n° 9 en mi mineur « du Nouveau Monde » op. 95, d’Antonín Dvorák (1841-1904) dynamique, enthousiaste avec de beaux instants d’onirique nostalgie, dans une acoustique un peu sèche, et jouée sur instruments fin XIXe siècle, les musiciens ayant permuté dans leurs loges les instruments modernes utilisés en première partie, ce qui a suscité des incidents de cors et surtout de cor anglais, ce dernier émettant en outre des sonorités peu flatteuses. Je regrette personnellement que Les Siècles, soiuhaitant peut-être attirer davantage de public pour cette soirée, ait opté pour cette opus célébrissime du compositeur tchèque, qui, certes, utilise du matériau thématique nord-américain mais dont l’atmosphère est emplie de nostalgie pour ses terres ancestrales, plutôt que l’une des symphonies de Charles Ives ou Appalachian Spring pour orchestre symphonique d’Aaron Copland, ce qui eût sonné « plus états-unien »… 


Bruno Serrou