lundi 6 avril 2026

Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion ont offert à la Philharmonie de Paris dans la soirée de Vendredi saint une envoûtante « Matthäus Passion » de Jean-Sébastien Bach

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 3 avril 2026 

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion (choeur et orchestre), Choeur d'enfants et de jeunes de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Fabuleuse Passion selon saint Matthieu de Johann Sebastian Bach en cette soirée de Vendredi Saint 2026 à la Philharmonie de Paris par une équipe magistralement menée par un Raphaël Pichon particulièrement inspiré, d’une intense intimité, à la tête de ses instrumentistes et de ses magnifiques chanteurs Pygmalion qui excellent dans la création du cantor de Leipzig. Poétique, dynamique, colorée, d’une profonde spiritualité, vibrante et vivante comme l’Humanité entière souffrante et emplie d’espérance, cet incomparable chef-d’œuvre a connu ce Vendredi Saint 2026 une interprétation inouïe de grandeur, de chaleur, d’onirisme, de beautés sonores, de rythmes fébriles 

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion (choeur et orchestre)
Photo : (c) Bruno Serrou

La Matthäus Passion ou Passion selon saint Matthieu ou encore Passio Domini nostri Jesu Christi secundum Evangelistam Matthaeum (Passion de Notre Seigneur Jésus Christ selon l’Evangéliste Matthieu) BWV 244 (1727-1742) de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) est considérée comme l’absolu chef-d’œuvre du Cantor de Leipzig, mais aussi comme le parangon de l’histoire de la musique sacrée occidentale qui a largement contribué à façonner la réputation du compositeur-intime du Divin, comme l’écrivait notamment le philosophe roumain Emile Cioran, « s’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu »… Fervent luthérien, musicien d’église (« J’ai toujours gardé une fin en vue, disait le compositeur, à savoir… diriger une musique d’église bien réglée à l’honneur de Dieu »), plus particulièrement à Leipzig comme Cantor de l’église Saint-Thomas, nourri de ses lectures de la Bible, Jean-Sébastien Bach a pensé sa musique pour la seule gloire de Dieu, comme le fera au siècle suivant son confrère autrichien Anton Bruckner. Cantates sacrées, messes, motets, vaste cursus organistique, œuvres pour clavecin, pièces pour ensembles sont imprégnées de foi chrétienne. Servir Dieu par la musique, telle a sans doute été la mission que Jean-Sébastien Bach s’est donnée, assuré que la musique est « une harmonie agréable célébrant Dieu et les plaisirs de l’âme » et que s’il jouait « les notes comme elles sont écrites, c’est Dieu qui fait la musique », tandis que « l’harmonie est à côté de la piété »…

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion (choeur et orchestre), Choeur d'enfants et de jeunes de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Des cinq Passions que Jean-Sébastien Bach est réputé avoir écrites, toutes sur des livrets du poète saxon Christian Friedrich Henrici dit Picander (1700-1764) adapté des quatre Evangéliste canoniques (Matthieu, Marc, Luc et Jean), la Passion selon saint Matthieu BWV 244 est l’une des deux œuvres du genre quoi nous soient parvenues complètes depuis la mort de son auteur, aux côté de la Passion selon saint Jean, tandis qu’une troisième, celle selon saint Marc composée en 1731, n’est que parcellaire. Alors que la saint Jean a été donnée à Leipzig sous la direction de l’auteur en 1724, 1725, 1732 et 1749, la saint Matthieu a été programmée en 1727 et 1729, puis dans une version révisée, en 1736 et 1742. Attribuée à Bach mais écrite par une main anonyme, une Passion selon saint Luc est néanmoins cataloguée BWV 246 par la Bachgesellschaft (Société Bach). Les deux passions subsistantes sont jouées aujourd’hui encore à Leipzig en alternance chaque Vendredi Saint pendant les Vêpres en l’église Saint-Thomas dont Bach a été le Cantor de 1723 à 1750, ainsi qu’en l’église Saint-Nicolas.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion
Photo : (c) Anthony Rojo / Pygmalion 

Donnée Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris devant une salle comble et recueillie, la Passion selon saint Matthieu entendue ce Vendredi Saint a été un grand moment d’introspection. Disposant en miroir le chœur et le double orchestre distribués en arc de cercle mais bien dissociés des deux côtés du plateau reliés par les cinq violoncelles et l’orgue positif et le clavecin du continuo, l’Evangéliste et Jésus étant installés de chaque côté du chef assis sur des cubes en bois, les autres chanteurs solistes, les principaux et ceux émanant du chœur Pygmalion, s’exprimant entre les deux chœurs face au public ou directement sur le devant de la scène, entourant le chef, Raphaël Pichon. Ce dernier a offert une interprétation d’une force intérieure extrême magnifiée par une sincérité humaine et une intensité expressive particulièrement touchante, à la fois dynamique, profonde et lyrique, toujours bouleversante de cette partition monumentale, faisant entendre chacune des voix instrumentales avec une clarté phénoménale, portant un éclairage luminescent sur le contrepoint, la souple polyphonie des questions/réponses des deux orchestres se faisant face, avec des solistes instrumentaux remarquables, dont les deux premiers violons, Sophie Gent et Louis Creac’h, les violoncelles Antoine Touch et Cyril Poulet, les gambistes Julien Léonard et Garance Boizot, les hautbois d’amour et hautbois da caccia Jasu Moisio, Lidewei de Sterck, Gabriel Pidoux et Jon Olaberria, les bassons Evolène Kiener et Josep Casadellà, les flûtes Georgia Browne, Raquel Martorell Dorta (aussi flûte à bec), Jonty Coy et Clémence Bourgeois, Daubigney, Stefanie Troaffaes, les orgues positifs Matthieu Boulineau et Ronan Khalil (aussi clavecin), le théorbe Thibaut Roussel qui ont abondamment participé à la beauté feutrée et ardente de cette interprétation de leurs sonorités chaudes et subtilement colorées qui ont magnifié un mise en reliefs ample et épanouie.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Stéphane Degout (Jésus/basse I), Raphaël Pichon, Julien Prégardien (Evangéliste), Pygmalion (choeur et orchestre)
Photo : (c) Anthony Rojp / Pygmalion

La distribution solistes a atteint les sommets vocaux et expressifs, avec en tête de distribution un immense Évangéliste en la personne du solide et suprêmement chantant, d’une bouleversante intensité, le ténor Julian Prégardien totalement habité par son personnage, chantant par cœur du début à la fin, et l’impressionnant baryton Stéphane Degout, bouleversant Jésus qui attise les larmes dans la poignante aria « Komm, süsses Kreuz ». A leurs côtés les excellents Julie Roset en femme de Ponce Pilate/soprano I, Maïlys de Villoutreys, Ancilla i/soprano II, la mezzo-soprano charnelle et sépulcrale Lucile Richardot, Testis I/contralto ii de Paul-Antoine Bénos-Djian (vocalement excessivement puissant, au risque de déséquilibrer le cast), les ténors Laurence Kilsby et Zachary Wilder, et l’impressionnant Pilate/Caïphe/basse 2 de Christian Immler. Le double chœur Pygmalion, au sein duquel tous les protagonistes vocaux étaient plus ou moins mêlés, est doté de riches personnalités aux voix polychromes qui ont donné à cette soirée une dimension dramatique proprement stupéfiante, tandis que, dans la première partie de la Passion, le Chœur d’enfants et de Jeunes de l’Orchestre de Paris préparé par Richard Wilberforce, a offert toute sa ferveur juvénile et une réelle spontanéité au chœur d’entrée « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen » et au choral « O Mensch, bewein dein Sünde gross » concluant la première partie. Une soirée qui restera vivante dans la mémoire de ceux qui, comme moi, auront eu le privilège d’y assister…

Bruno Serrou

jeudi 2 avril 2026

Claude Debussy et la Finlande par l’Orchestre de Paris et Esa-Pekka Salonen

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 1er avril 2026 

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Concert de l’Orchestre de Paris dirigé par son chef principal désigné Esa-Pekka Salonen cette semaine à la Philharmonie de Paris dans un programme à dominante impressionniste mais amputé d’une pièce chorale de Stravinski annoncée mais devenue fantôme, les Quatre Chants paysans russes passés à la trappe… Le programme a commencé et s’est conclu avec deux partitions célèbres de Claude Debussy encadrant deux œuvres finlandaises… 

Esa-Pekka Salonen, Stefan Dohr, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert de l’Orchestre de Paris de la Semaine Sainte s’est donc ouvert sur l’œuvre qui est sans doute la plus connue de « Claude de France », le  Prélude à l’après-midi d’un faune (1894) qui va si bien à la phalange parisienne. Esa-Pekka Salonen saisit à merveille la chaleur sensuelle de l’après-midi faunesque, et les solos de vents sont d’une fluidité remarquable, une alchimie de timbres fascinante. Ce prologue d’une ineffable beauté a préludé à un long Concerto pour cor d’Esa-Pekka Salonen, corniste de formation, par ses créateurs en août 2025 au Festival de Lucerne, Stefan Dohr, son dédicataire, cor solo des Berliner Philharmoniker, et l’Orchestre de Paris dirigé par l’auteur. Annoncée complexe et créative sur les plans techniques et sonore, il ne se trouve pourtant à l’écoute de cette partition en trois mouvements classiques de près de trente minutes certes virtuose, aucun traitement qui surprenne l’oreille et moins encore engendre l’inouï, une certaine monotonie se faisant même jour jusqu’à ce qu’enfin le finale soit emporté par un groove faisant plus ou moins songer à Leonard Bernstein.

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

 La seconde partie a été totalement différente, avec deux œuvres somptueuses qui vont formidablement bien au chef compositeur finlandais, qui inspire une véritable alchimie de la part des musiciens de l’Orchestre de Paris (violon, violoncelle solos, bois et cuivres).  La fantaisie symphonique La Fille de Pohjala de Jean Sibelius et le triptyque symphonique La Mer de Debussy où Salonen a fait plonger l’auditeur dans les souvenirs de ce que faisait Pierre Boulez dans cette même partition. Salonen a ouvert cette seconde partie dans son jardin finlandais, choisissant parmi le répertoire pour orchestre de la grande référence de la musique de son pays qu’est Jean Sibelius le poème symphonique La Fille de Pohjala op. 49 qui, à l’instar de la Suite Lemminkaïnen op. 22 (1893-1895), est inspiré du Kalevala, épopée populaire de l’écrivain folkloriste finlandais Elias Lönnrot (1802-1884). Composée en 1906, créée dans la foulée Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg à la fin de la même année, révisée en 1919, cette « fantaisie pour orchestre » évoque un vieux barde du nom de Väinämöinen, qui, apercevant depuis son traineau la belle jeune fille du Nord Pohjala assise sur un arc-en-ciel tissant un drap d’or, en tombe immédiatement amoureux. Alors qu’il lui demande de se joindre à lui dans son voyage, elle le met au défi d’effectuer un certain nombre de travaux insurmontables, dont la construction d’un navire à partir de fragments de grenouilles. Il réussit la plupart d’entre eux, mais il se heurte aux esprits malveillants dans sa tentative de construction du bateau, finissant par se blesser avec une hache. Il abandonne alors son entreprise et reprend seul son périple… A la tête d’un Orchestre de Paris heureux de toute évidence de jouer cette musique naturelle à son chef désigné, en souligne à satiété les couleurs et les chatoiements ensorcelants, mettant en évidence la puissance expressive, les métamorphoses de couleurs et de rythmes qui reflètent les différents états d’âme des personnages, passant idéalement du naturalisme au merveilleux. Dans La Mer de Claude Debussy, Esa-Pekka Salonen, qui se situe entre postromantisme et impressionnisme tout en mettant en exergue les hardiesses de l’écriture debussyste, fait des trois « esquisses symphoniques » non pas une symphonie en trois mouvements mais un poème symphonique en trois parties, s’avérant ici plus descriptif que suggestif. Les textures délicieusement charnues de l’Orchestre de Paris, ainsi que la polyphonie d’une fluidité absolue sont parues merveilleusement claires, ce qui a permis à Salonen de mettre en relief les infinis détails avec précision et minutie, tout en se montrant narratif et d’une expressivité soulignant les embruns et le flux liquide, des sonorités supérieurement limpides, attentif aux détails sans jamais briser l’élan, un Debussy peint à l’acrylique et non pas à l’aquarelle, jamais agressif néanmoins mais aux climax d’une vigueur saisissante, tandis que le chef finlandais exalte une alchimie sonore dans la continuité de l’œuvre en ouverture de programme, le Prélude à l’après-midi d’un faune, bouclant ainsi son programme pour former un véritable cercle…

Bruno Serrou