jeudi 3 septembre 2026

Les PREM’S : Fabuleuse soirée Mahler du The Met Orchestra (TMO) et de son directeur musical Yannick Nézet-Séguin avec une impressionnante Joyce DiDonato

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 2 septembre 2026

Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

C’est un fabuleux début de saison que j’ai pu partager avec un public venu en nombre à la Philharmonie de Paris qui présage de soirées d’exception durant les neuf prochains mois avant peut-être l’apocalypse ! J’ai en effet assisté ce premier mercredi de septembre 2026 à un concert comme il en est peu : un Everest !… 

Le public de Les PREM'S de la Philharmonie de Paris à l'écoute du concert de The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Un orchestre, le TMO, aguerri au théâtre lyrique de l’une des fosses d’Opéras les plus illustres au monde, celle du Metropolitan Opera de New York sous son nom de scène, The Met Orchestra, dirigé par son directeur musical Yannick Nézet-Séguin, invité par la Philharmonie de Paris dans le cadre des festivités orchestrales d’ouverture de saison, les PREM’S dont c’est la seconde édition. Le brillant chef canadien était, comme toujours, particulièrement inspiré par le programme qu’il proposait, dirigeant avec délectation en poète au lyrisme envoûtant, le geste précis mais jamais sec, le corps dans le son, faisant remarquablement chanter son Orchestre du Met dans un programme consacré à l’un de ses célèbres prédécesseurs à ce même poste de l’Opéra new-yorkais en alternance avec Arturo Toscanini, Gustav Mahler, avec en soliste une sublime Joyce DiDonato dans des Rückert Lieder intimement vécus, exaltés par sa voix aux coloris à la fois sensuels  et solaires. Les Mahler de Nézet-Séguin et de ses musiciens sont emplis d’humanité, d’intériorité et d’une science des timbres d’une grande magnificence. Ce qui est apparu dès les premières mesures du lied initial des cinq Rückert-Lieder, Blicke mir nicht in Die Lieder qui augurait d’une interprétation dense et poignante de ce déchirant ensemble de cinq lieder de Gustav Mahler composés en 1901-1902. Comme leur titre générique l’indique, ces pages bouleversantes se fondent sur des vers du poète allemand Friedrich Rückert (1788-1866), qui a inspiré au compositeur autrichien au même moment les cinq Kindertotenlieder (1901-1904). Avec une simplicité directe d’une vibrante humanité, la soprano états-unienne Joyce DiDonato de sa voix souple, ample et pleine, a donné à ces pages introspectives une force dramatique particulièrement intériorisée, jamais distanciée, une humanité partagée avec un public tétanisé par la force de son interprétation, chaque mot exposé clairement comme s’il s’agissait d’une intime confidence. Cette interprétation d’une force intense a concerté avec un orchestre d’une grande souplesse, d’une expressivité et d’une précision remarquables, où chaque pupitre s’est imposé tour à tour ou de concert avec une cohésion exemplaire, notamment le cor anglais Pedro R. Diaz.

Joyce DiDonato, Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie, l’œuvre la plus optimiste de Mahler, aux côté du finale de la Troisième Symphonie  qui la précède, la partition qui la suit, la Symphonie n° 4 en sol majeur que Gustav Mahler composa entre 1892 et 1901. Yannick Nézet-Séguin et le Met Orchestra en ont donné une interprétation onirique, fine, merveilleusement structurée, miraculeusement contrastée, au nuancer infini, d’une constellation de couleurs chatoyantes emplies de sonorités moelleuses et fruitées, d’une saisissante unité et d’une polychromie de traits et de tons impressionnante, magnifiant des textures tout à tour limpides, lumineuses et voluptueuses ; le caractère, la profondeur, la dynamique, l’humanité toute e intériorité ont été exaltés par le chef et les musiciens de son orchestre. La gestique du chef canadien est toute en souplesse et en rectitude souriante, impulsant des tempi respirant large , des couleurs et des timbres à la palette infinie, un sens de la dramaturgie captivante caractéristique de musiciens aguerris au théâtre lyrique, le tout suscitant un état de grâce permanent chez l’auditeur, le public resté debout, stoïque, au parterre, au pied du plateau, n’a jamais été tenté de quitter la position debout, ne manifestant à aucun moment l’impression de fatigue qui aurait pu conduire certains à s’asseoir à même le sol. 

Joyce Di Donato, The Met Orchestra (TMO), Yannick Nézet-Séguin
Photo : (c) Bruno Serrou

La beauté plastique stupéfiante sous la conduite particulièrement inspirée de Yannick nézet-Séguin a saisi la salle entière, qui a écouté comme ensorcelé, silencieux et jamais tenté d’applaudir entre les mouvements. Deux grands moments dans cette interprétation, le deuxième mouvement, qui tient lieu de ScherzoIn gemächlicher Bewegung, ohne hast, diabolique à souhait, avec un fantasque violon solo aux sonorités grimaçantes, lunaires avec son second instrument, Benjamin Bowman s’avérant magistral avec ses deux iviolons, et un Ruhevoll (Pacifique) comme on aimerait en entendre plus souvent, d’une variété de ton extraordinaire, tour à tour rêveur, lyrique, dramatique, mélancolique, ardent, lumineux, tendre et brûlant, évitant judicieusement toute tendance au pathos. Enfin, un finale plus humain que paradisiaque, tant la voix Joyce DiDonato, placée au fond de l’orchestre entre harpe et cors, est d’une carnation merveilleusement maternelle, consolatrice plutôt qu’angélique, tandis que l’orchestre atteignait l’éther dans sa beauté solaire. Pour conclure, après un message d’un bel humanisme solidaire exprimé par Nézet-Séguin en français de son accent canadien particulièrement chaleureux, Joyce DiDonato et le Met Orchestra ont donné un dernier lied, Urlicht extrait du Cor merveilleux de l’enfant que Mahler a intégré à sa Symphonie « Résurrection » comme ante pénultième mouvement, sous la voix aux larges harmoniques de Joyce DiDonato s’exprimant au sein de l’orchestre, s’unissant aux instrumentistes pour une lecture d’une tendresse douloureuse, évoquant une solitude d’une affliction intense et profonde, solitaire, l’orchestre s’éteignant dans un silence à faire pleurer les pierres.

Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Bruno Serrou

En ouverture de programme, une fois n’est pas coutume de la part d’un orchestre états-unien, tous ayant pour habitude d’imposer des pièces contemporaines de leurs compositeurs-maisons affligeantes, les musiciens new-yorkais ont offert une œuvre d’une beauté et d’une humanité déchirante que la compositrice franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-2023) trop tôt disparue, Lumière et Pesanteur pour grand orchestre a composée en 2009. Cette partition créée le 22 août 2009 à Helsinki par le Philharmonia Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen est placée sous la conduite délicate d’un solo de trompette vaillamment tenu ce mercredi soir par David Krauss évoquant dans ses sonorités interrogatives celle de Charles Ives dans The Unanswered Question, tandis que l’orchestre jouait avec délice de la fluidité chatoyante et de la transparence liquide des textures instrumentales alternant souplesse et profondeur, légèreté et gravité.

Bruno Serrou

mardi 1 septembre 2026

EIC et RCAM 50 (1976-1977 -> 2026-2027) : Cinquante ans de l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) et de l’Ensemble Intercontemporain (EIC), entretien avec Pierre Boulez réalisé pour les vingt ans des deux institutions en 1996

L'Ensemble Intercontemprain;, Pierre Bpoulez et l'informatiqiue Ircam
Espace de projection de l'Ircam
Photo du tournage du film Répons de Robert Cohen, 1984

Le lundi 31 janvier 1977, le Centre national d’Art et de Culture Georges Pompidou ouvrait ses portes au public. En cette fin des années 1970, et malgré une première alerte sérieuse en 1974 qui marquera la fin des Trente Glorieuses, le monde était encore empli d’espoir. L’avenir s’annonçant prometteur, la créativité était à son comble Née de la « volonté du prince », qui était alors le président de la République française Georges Pompidou, l’idée d’un temple voué à l’art moderne et contemporain, de l’expression plastique au spectacle vivant en passant par le livre, le design et le cinéma, concept nouveau à l’époque, consacrait l'invenivité du XXe siècle. Oubliée un temps, la musique allait former l’un des axes majeurs du Musée d’Art Moderne du Centre Georges Pompidou auquel a été intégré l’IRCAM imaginé et confié à Pierre Boulez, réalisé par l’architecte Renzo Piano et inauguré en juillet 1977. Parallèlement, le compositeur chef d'orchestre lançait la première formation instrumentale permanenle exclusivement consacrée à la musique contemporaine, l'Ensemble Intercontemporain dont le premier concert officiel a été donné au Théâtre  de la Ville à Paris. en janvier 1977. L’entretien ci-dessous, que je publie ici quelques jours avant le premier rendez-vous fixé à la Cité de la Musique par l'Ensemble Intercontemporain les 19 et 20 septembre 2026, a été recueilli dans les locaux de l’IRCAM en novembre 1996, pour la revue trimestrielle Notes de la SACEM et repris dans un livre d’entretiens avec Pierre Boulez paru en 2017 (1) 

Pierre Boulez à l'Ircam
Photo : (c) Martine Franck / Magnum Photos

Bruno Serrou : Quand avez-vous été contacté pour la première fois par le président de la République Georges Pompidou ?

Pierre Boulez : Cela remonte au moment où Monsieur Pompidou a été élu Président de la République (2), le 15 juin 1969. Je l'ai vu en septembre 1969. Je l’ai vu dès septembre 1969, en tête à tête à l'Elysée. Il m'a joint au téléphone en Provence, tandis que je séjournais dans ma maison de Saint-Michel-l'Observatoire, une demeure isolée que je possédais dans le Luberon où je passais comme chaque été deux semaines de vacances. C'est son secrétariat qui m’a appelé, et j'ai cru que c'était une blague. Vous rendez-vous compte : on m’invitait à un dîner en tête-à-tête avec le Président de la République !!... Ce soir-là, Monsieur Pompidou m'a dit qu'il aimerait que je revienne en France. Et je lui ai répondu que je ne reviendrai pas en France pour simplement avoir un orchestre, parce que j'avais tout ce qu'il fallait avec Londres et New York, mais qu’en revanche, s'il y avait un projet intéressant, je ne le refuserais pas. Et je lui ai alors parlé du projet des Max-Planck Institut, ensemble d’instituts allemands portant le nom du découvreur de l’atome qui m'avait demandé, ainsi qu’à d’autres personnalités, d’élaborer des plans pur un Max-Planck Institut für Musik. Ce projet n'ayant pas abouti, je l’avais rangé dans mes tiroirs. L’institut envisagé avait plusieurs finalités, un département pédagogie, un autre de musicologie, un autre encore d'interprétation, enfin de musique contemporaine. J’avais été chargé du dernier projet.


B. S. : Ce n'est donc pas Michel Guy ni le ministre de la Culture de l’époque, Jacques Duhamel, qui ont soufflé votre nom au Président Pompidou ?

P. B. : Probablement Michel Guy a-t-il aidé, mais pour ce qui me concerne c'est à l’initiative directe du Président Pompidou. Quand l'idée du centre d'arts contemporains est venue à l’esprit du président, Michel Guy a joué les intermédiaires ou go-between entre lui et moi. C'était en novembre 1970, le temps que le centre soit décidé.


B. S. : George Pompidou souhaitait donc réunir en un même lieu l’ensemble de la création contemporaine.…

P. B. : En fait, dans le premier projet architectural, la présence de la musique se limitait à un centre de documentation, avec disques, livres, partitions, vidéos, etc. A la vue de vu ce projet que l'on m'avait envoyé j'ai clamé mon désintérêt. Ce à quoi il m’a été répondu : « Que voulez-vous ? » J'ai alors évoqué mon projet d’institut de musique contemporaine, et j'ai rédigé une note qui a été transmise à l'Elysée. Une sorte de mémoire, avec idées et conception.

Ircam, Pierre Boulez  travaillant l'informatique de Répons sur la 4X
Photo : Ircam

B. S. : Comment l’idée d’intégrer à votre projet d'informatique vous est-elle venue ?

P. B. : Elle a émergé au fur et à mesure de l’élaboration. Quand elle s’est cristallisée, j'ai pris contact à New York avec des gens qui m'avaient été recommandés. Et c'est là que j'ai saisi combien  l'informatique allait jouer un rôle important dans le futur. J'ai donc réservé une place à cette dernière, qui a finalement tout envahi, comme elle l'a fait dans tous les domaines ces vingt-cinq dernières années.


B. S. : Quel était votre objectif , en créant  l'Ircam ?

P. B. : Disposer d’un lieu où les compositeurs puissent réfléchir aux interférences technologie-musique. J'avais suivi le mouvement des studios en Allemagne, Hollande, Grande-Bretagne. J'avais constaté que tous végétaient parce qu'ils n'avaient jamais été autonomes et totalement ciblés. J'avais utilisé l'électronique dès 1952 et 1958. Je n'avais pas persévéré dans ce domaine parce que j’en voyais tous les défauts, la technique n'étant pas au niveau de la pensée musicale. Quand j'ai vu ladite technique évoluer, notamment au Bell Laboratory de New York, jJ’ai compris qu'il y avait quelque chose à faire, la technologie progressant à pas de géant dans cette direction.

 

B. S. : Le président Pompidou vous a-t-il donné carte blanche ?

P. B. : Je l'ai rencontré sitôt après avoir rendu mon mémoire, qui lui avait été rapidement transmis. Puis, en 1971, j'ai vu Robert Bordas, qui avait été nommé président du projet Musée d’Art moderne, et qui s'est occupé du concours d'architectes. Je  Nous avons commencé à travailler avec les architectes, les programmateurs, etc., et nous avons immédiatement perçu que l'Ircam ne pouvait pas être intégré au le projet déjà entériné. Bordas, en liaison avec l'Elysée, a alors suggéré de construire un bâtiment entièrement dévolu à l'Ircam. Si bien que quelqu’un  m'a dit que compte tenu des coûts, le prix des terrains, que c'était mieux d'aller en banlieue. J'ai refusé, parce que ,nous aurions ét de construction du Centre et pour moi ce qui était capital, c'était la liaison directe.

Le bâtiment de l'Ircam place Igor Stravinsky 
Photo : DR

B. S. : En quoi était-il important qu'il y ait cette unité ? Etait-ce pour créer une synergie entre tous les arts contemporains ?

P. B. : C'est surtout pour bénéficier du flux des visiteurs du Centre Pompidou, sinon nous n'aurions bénéficié de rien. C'était également un lieu de travail, c'est pourquoi nous avons aussi été amenés à ériger un bâtiment à part entière. Nous nous sommes rendu compte que l'édifice principal était un instrument de visite et non pas de travail. Néanmoins, dès le début, il a été prévu de faire des visites de l'Ircam. D’ailleurs, en 1974, nous avons organisé concerts et ateliers de préfiguration au Théâtre d’Orsay, que Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dirigeaient alors.

 

B. S. : Il y a donc toujours eu dans votre esprit une volonté d'ouverture, pour l’Ircam ?

P. B. : Oui, contrairement à l'idée de bunker colportée par certains. C'est pour cela que, dès le début, j'aI pensé à cette grande médiathèque qui est désormais ouverte à tous. Il y a toujours eu une bibliothèque (3), mais elle n’était consultable qu’à la demande, parce que nous n'avions ni les locaux ni le personnel. Tout cela coûte cher.

Pierre Boulez à l'Ircam
Photpo : (c) François Sechet/Corbis

B. S. : Afin de vous assurer du succès de votre entreprise, vous vous êtes entouré d'un noyau dur, restreint, de proches.

P. B. : Il y avait Luciano Berio, Vinko Globokar, Gerald Bennett, Jean-Claude Risst, Michel Decoust. Ce dernier nous a rejoints très tôt, la pédagogie ayant été rapidement ajoutée. Mais au tout début, il y avait quatre départements, Globokar pour les instruments) Berio pour électroacoustique), Bennett qui était chargé de la liaison, et Risse des ordinateurs.

 

B. S. : Aucun informaticien n'avait été jusqu'alors formé à la musique...

P. B. : Nous étions, dès 1974 en relation avec Stanford University aux Etats-Unis. En 1972, je visitais déjà tous les studios qui existaient. Je me tenais aussi informé de ce qui se faisait dans le Studio Siemens qui, dans les années soixante, commençait à s'intéresser à l'informatisation. Je me suis rendu à Stockholm, Londres, Utrecht, pour voir ce que nous pouvions faire à notre tour. Notre choix s'est surtout porté sur Stanford, parce que cette université était l’endroit où le développement était le plus avancé, grâce à la présence de John Dhowning (4). Tant et si bien que Toute l'équipe de l’Ircam a suivi un stage à Stanford en 1975, puis les ingénieurs de Stanford sont venus à Paris pour monter la première technologie Ircam. Berio a amené Giuseppe di Giunio, qui allait diriger l'équipe de réalisation du processeur de sons numériques 4A.

 

B. S. : Pendant les premières années, il n'est évidemment rien sorti de tangible de l’Ircam pour le grand public, puisqu'il a fallu mettre les choses au point, effectuer recherches, tests, et autres. L’Ircam était alors un laboratoire, à ses débust. Qu’avez-vous fait durant ces années, concrètement ?

P. B. : Il y a eu des œuvres, très peu, mais il y en a eu dès le départ. Je ne me souviens pas des noms de leurs auteurs ni des titres des pièces, car elles ne sont pas toutes immortelles, loin s'en faut. Mais il n’y en avait pas plus de deux ou trois par an. Moi-même, j’ai travaillé dessus dès les premières heures de l’Ircam, fin 1977. Le premier résultat tangible a été Repons, en 1981.

 

B. S. : Comme on a reproché à Richard Strauss de ne penser qu'à lui lorsqu'il travaillait pour le bien-être de ses confrères en élaborant à Berlin ce qui, après la Seconde Guerre mondiale, allait devenir la Gema, il vous a été reproché de travailler pour vous seul en lançant le projet Ircam.

P. B. : Je n'ai jamais voulu en faire un outil personnel. Je l'ai toujours dit. Et c'est ce qui suscite la faiblesse des autres institutions que d'être centrées sur une personnalité. Quand il n'y a pas vraiment une équipe qui fait tache d'huile, les institutions meurent très rapidement.

 

B. S. : Que vos premiers collaborateurs soient tous partis découle-t-il de la vie d'une institution ?

 P. B. : Quand l'institution modifie sa cible, il faut savoir prendre des décisions qui ne sont pas toujours très agréables, mais qu'il est nécessaire de prendre, sinon elle risque de mourir.

Pierre Boulez et l'Ensemble Intercontemporain le 8 décembre 2001
Photo :(c)  Philharmonie de Paris

B. S. : Avez-vous conçu l(Ensemble Intercontemporain en même temps que l’Ircam ?

P. B. : J’y ai pensé peu après. Lidée est venue parce que si des œuvres naissent, il faut qu'elles soient jouées. Or, il n’existait pas en France d'ensemble à la fois totalement professionnalisé et permanent. Il y en avait qui, sur le modèle du Domaine musical, donnaient quelques concerts de musique contemporaine. Pour ce faire, j’ai concocté le projet directement avec Michel Guy et Nicholas Snowman (5). A mon avis, un ensemble de musique contemporaine doit vivre à l'année et sous contrat.  Nous avons donné nos tout premiers concerts au TNP de Villeurbanne en décembre 1976.

 

B. S. : L’Ensemble Intercontemporain n’était-il pas attaché à l'Ircam  dont on a, parfois, l’impression qu'il est ue sorte den bras séculier ?

P. B. : L’Ensemble Intercontemporain est indépendant de l’Ircam, parce que la musique instrumentale continue à être composée sans faire appel à la technologie. Or, il faut lui donner aussi les moyens d'être jouée dans les meilleures conditions. Avant la fondaton de l’EIC, oute une partie du répertoire du XX° siècle n'était pas jouée régulièrement. On parle toujours du Domaine et d’autres formations qui existaient avant l’Intercontemporain, mais elles donnaient quatre à six concerts par an, pas davantage. Nous en donnons maintenant entre cinquante et quatre-vingts !

 

B. S. : S'il n'y avait pas eu Ircam, y aurait-il eu l’Ensemble Intercontemporain ?

P. B. : Probablement… Au moins y aurait eu des tentatives de création. Nous nous rendions compte de la nécessité d’un bras séculier. Mais l’Intercontemporain n'est pas que cela. C'est comme si l’on disait qu’il est l'orchestre de l'Ircam. Ce qui est partiellement vrai, d’ailleurs… Les œuvres de l'Ircam sont créées en principe par l'Intercontemporain, mais elles peuvent aussi l'être par d'autres ensembles. L'Ircam, surtout, n'avait pas assez d'œuvres à son catalogue. La réunion de l’Institut et de l’Ensemble a été ménagée dans le but de meubler une saison complète et pour que celle-ci ait une régularité. Nous avons voulu aussi faire des économies d’échelle, notamment de publicité et de promotion. Mais l'Ircam et l'Ensemble Intercontemporain ont des budgets séparés. Le premier dépend directement du ministère de la Culture, le second de la direction de la Musique.

Pierre Boulez et l'Ensemble Intercontemporain le 8 décembre 2001
Photo : (c) Philharmonie de Paris

B. S. : Quels ont été les critères de recrutement des collaborateurs de l'Ircam ?

P. B. : Au début, nous avon les avons reçus par cooptation et sur candidature. Comme il n'y avait pas grand monde pour se présenter, nous avons essayé de nous renseigner sur les gens qui souhaitaient se joindre à nous, poussés par le désir de participer à notre aventure.

 

B. S. : Pourquoi avez-vous renoncé à diriger l’Ircam ?

P. B. : Parce qu'une institution ne doit pas vivre sur une personne. Il faut être suffisamment forte pour se passer de son fondateur. J'y suis toujours, mais pour y travailler pour moi, comme si j'étais invité dans ma propre maison. Je suis en résidence et débarrassé des fonctions administratives que j'ai assumées pendant vingt ans. D'autant que le directeur de l'Ircam se doit de participe à toutes les commissions et à l’ensemble des comités de l'administration du centre Pompidou au même tittre que les chefs de départements.

 

B. S. : Que pensez-vous de ce que devient l'Ircam, qui s'ouvre à la fois à de nouvelles tendances musicales et à l'industrie ? Que cet outil soit accessible à tous les compositeurs était-ce votre ambition ?

P. B. : Bien sûr ! C'était mon idée de base : fournir aux compositeurs un atelier où ils aient du temps et de la disponibilité, des équipements et des spécialistes qui manipulent l'outil informatique, un atelier entièrement doté, non seulement en matériels mais aussi en hommes. Qu'ils y aient libre accès, sans bourse délier. Seuls les cours sont payants. Quand on invite quelqu'un, on ne le fait pas payer !

 

B. S. : Il faut donc que le postulant ait non seulement un projet, mais aussi la maîtrise l'informatique. S'il ne connaît pas l’outil, il est obligé de s'y former. Est-ce la condition ?

P. B. : Ce que nous avons voulu absolument éviter, c'est le bricolage. Ce qui est trop répandu, la qualité musicale passant systématiquement à l'arrière-plan. Pour notre part, nous tenons à ce que le compositeur connaisse bien son métier, nous ne voulons pas de bricoleurs.

Pierre Boulez, l'Ensemble Interconteporain et l'Ircam dans Répons
Photo extraite du film de Robert Cohen, 1984

B. S. : Voyez-vous un avenir dans l'outil informatique ?

P. B. : Evidemment ! Ce sera l’extension du matériau musical, de la pensée. Ce qui est plus ou moins comparable à ce que font les architectes avec tous les nouveaux matériaux qu'ils ont à leur disposition depuis le début du siècle. Eux aussi se servent de l'ordinateur et de logiciels adaptés à leurs besoins. Ce qui ne remplacera jamais le génie, l'imagination. Toutes ces techniques sont à la disposition du compositeur à la fois pour étendre le matériau dont il dispose, à partir du domaine à la fois purement synthétique ou amalgamant instrument et technologie, pour préparer un matériau musical dont il peut se servir par la suite, et pour pouvoir créer des structures aléatoires - ou pas - à partir de cette technologie. Le compositeur peut désormais expérimenter directement ce qu'il écrit avec les outils de synthèse sonore.


B. S. : Pour que l’IRCAM reste indépendant, il faut qu'il demeure sous la tutelle des pouvoirs publics. Mais les subventions tendant à se réduire, il lui faut aussi s'ouvrir à l'industrie. Cela pose-t-il des problèmes ?

P. B. : La station informatique 4X développée par Giuseppe di Giunio  a pu naître voilà vingt ans grâce à l'industrie. Elle a été conçue en même temps pour les compositeurs et pour la synthèse de bruits d'avions et de sous-marins en vue de simulation d’entraînement et de formation des pilotes. L’entreprise était française et était implantée du côté de Boulogne-Billancourt (6). Nous travaillons aussi avec Yamaha. Nos recherches ont également des retombées dans le domaine des musiques de variétés, et nous ne refusons pas ces débouchés, bien au contraire. Ils maintiennent en effet notre potentiel économique. Nous déposons aussi des brevets… Dès le début j'envisageais ce développement industriel, et si la 4X ne l’a pas été, c'est de la faute des entreprises, qui en ont décidé autrement. Mais les nouveaux supports le sont, et ils sont beaucoup plus petits. Depuis 1974-1975, quand Giuseppe di Giunio est venu travailler chez nous, jusqu'en 1985, soit pendant dix ans, nous pouvions fabriquer du hard ware. Mais aujourd’hui, ce serait complètement ridicule. Nous travaillons donc avec des industriels.

 

B. S. : D’aucuns clament que l'Ircam est un gouffre financier. Que leur répondez-vous ?

P. B. : Qu’ils ne savent pas grand-chose, parce qu'ils n'y connaissent rien. Ils ne viennent jamais aux concerts, ne savent pas ce qui a été créé ici, et copient les uns sur les autres sans vérifier leurs sources. Et du point de vue des coûts, l'entité Ircam/Ensemble Intercontemporain ne représente même pas le budget d'un orchestre symphonique.

 

B. S. : Le fait que vous ayez choisi Laurent Bayle (6) pour successeur à la tête de l’Ircam, était-ce parce que vous vouliez quelqu'un de différent de vous pour donner à l’Institut une impulsion  nouvelle ?

P. B. : C'est simplement parce que je l'avais rencontré quand il m'a invité au festival Musica de Strabourg (7) au moment où il l'a créé. La première année du festival, Laurent Bayle m’a invité à diriger un concert Edgar Varèse, la troisième année, il renouvela l’invitation, cette fois pour un concert de mes propres œuvres. J'ai immédiatement constaté qu'il était un homme tout à fait à ma convenance et qu'il remplirait très bien les fonctions de directeur de l’IRCAM. Je lui ai d’abord demandé d'être directeur artistique, puis je l'ai nommé directeur adjoint. Je me suis dit ensuite qu'il était temps de passer la main, et je l'ai désigné comme successeur. Si j'avais trop attendu, j’aurais pris le risque de le perdre, car il a reçu des offres quand il était mon adjoint. Je n'ai pas voulu le laisser partir, et il m’est resté fidèle.

Informatiqiue Ircam dans Répons de Pierre Boulez
Photo extraite du film de Robert Cohen, 1984

B. S. : Laurent Bayle était très jeune, à l'époque de sa nomination.

P. B. : Ceytte particularité a également joué en sa faveur. Outre le fait d'être compositeur et chef d'orchestre, j'ai aussi eu le privilège de savoir organiser. Peu de gens ont cette chance. Mais je ne suis pas un organisateur par désir de pouvoir. Et lorsque j'ai pu me débarrasser de cet aspect de ma personnalité, je m’y suis employé. Si je ne l'ai pas fait plus tôt, c'est parce que je n'avais pas trouvé la pointure idoine, et parce que l'organisme était trop récent, donc trop fragile pour se passer de mon nom. Je me souviens des polémiques de 1981. Au moment des élections présidentielles, les ennemis de l'Ircam se sont déchaînés. Ces gens ne viennent jamais au concert, ne se renseignent pas, n'e discutent jamais directement avec les responsables. C'est la paresse du pure des politiques, des journalistes, ils copient sur leurs voisins.

 

B. S. : Comment voyez-vous l'Ircam du XXI° siècle ?

P. B. : Je n'en sais strictement rien... J'aurais été incapable de vous prédire à la création de l'Ircam ce qu'il est aujourd'hui devenu. Je connaissais la direction que je voulais emprunter, pas ce qu'il allait être. Je n'aurais jamais pu prévoir que l'ordinateur allait tout envahir. J'aimerais que celui-ci permette à l'imagination et au matériau de se renvoyer constamment la balle, que l'invention du matériau suscite l’invention des idées… Je crois que c’est le fondement même de l'Ircam. Internet, nous l'avons en circuit fermé depuis longtemps, bien avant qu’il soit accessible à tous. Mais que les compositeurs puissent s'y connecter est nouveau et porteur d'avenir.

Place Stravinsky, travaux de l'Ircam en 1975
Photo : (c) JP Armand

B. S. : Envisagez-vous le développement d’un réseau sur la base Ircam-Cité de la musique ?

P. B. : Qu’est-ce que la décentralisation par rapport à un réseau ? Rien ! J'avais proposé dès 1976, avec Jean Maheu alors président du Centre Pompidou, que tous les studios de France, à l'exemple de nos connections avec l'étrangerry à l’instar de celles, très fortes, que nous entretenions avec MIT (7) de Boston, Stanford University en Californie, que les studios français soient directement reliés à l'Ircam, puisqu'il y aurait eu un centre nodal (8). Mais cette proposition n'a rencontré que des réactions négatives parce que l'Ircam a été suspecté de vouloir tout contrôler au point de craindre son hégémonie… Or, au contraire, si tous les centres avaient eu accès à tout ce que nous faisons, ils ses seraient technologiquement enrichis plus rapidement. Mais il ne faut pas forcer les talents…

 

B. S. : Que souhaitez-vous aux institutions que vous avez fondées ?

P. B. : Qu’elles vivent sans moi. C’est pourquoi jh’ai tenu à choisir mes collaborateurs à temps. Je ne voulais pas attendre d’être gâteux et que l’on s’aperçoive subitement qu’il fallait me remplacer. Cela aurait été vraiment trop tard, et l’on n’est jamais bien inspiré quand on agit dans la précipitation. Je ne suis pas du genre à penser « après moi le déluge : » J’au toujours donné à mes collaborateurs beaucoup de liberté dans leurs responsabilités. C’est ainsi que l’on forge des personnalités. Une maison, il faut d’abord la construire avant de pouvoir ouvrir les fenêtres. Je ne suis pas sectaire, si ce n’est contre le bricolage. Dieu m’en garde. Que les institutions que j’ai fondées fonctionne bien prouve que j’ai raison de les créer.

Propos recueillis par

Bruno Serrou

Paris, novembre 1996

1) ce texte figure dans le recueil d’entretiens publié en 2017, Entretiens avec Pierre Boulez 1983-2013 recueillis par Bruno Serrou (pages 79 à 89) paru aux Editions Aedam Musicae aujourd’hui disparues

2) Georges Pompidou (1911-1974), Premier ministre du Général Charles de Gaulle de 1962 à 1989, et qui à ce titre eut à gérer la crose de Mai 1968, a été élu Président de la République française le 15 juin 1969, à la suite de la démission du général, et a pri des fonctions de chef de l’Etat cinq jours plus tard. Il mourra en fonctions le 27 mai 1974 des suites d’un cancer. C’est donc son successeur, Valéry Giscard d’Estaing ; qui inaugurera le Centre Pompidou puis l’Ircam

3) La médiathèque de l’Ircam a été inaugurée peu avant cet entretien, en 1996

4) Compositeur et chercheur états-unien, John Chowning, né à Salem (New Jersey) zn 1934, élève de Nadia Boulanger à Paris, est le pionnier de la musique sur ordinateur. En 1964, aux laboratoires de la Bell Telephone et avec David Fool à l’Université de  Stanford, il met au point un programme de synthèse sonore et, en 1967, dz synthèse par modulation de fréquence. En résidence à Berlin en 1974, il travaille à l’IRCAM de 1978 à 1985. Il est notamment l’inventeur du fameux synthétiseur de Yamaha, le DX7

5) Nicholas Snowman (1944-2023), membre de l’Ordre de l’Empire britannique, est le co-fondateur du London Sinfonietta Dont il a été l’administrateur jusqu’en 1972. En 1976, il participe aux côtés de Pierre Boulez à la création de l’Ensemble Intercontemporain en prenant pour modèle le London Sinfonietta

6) L’ordinateur 4X a en effet été développé chez SOGITEC Industries, dont le siège social est à Suresnes. Il s’agit d’une filiale à cent-pour-cent du groupe aéronautique Dassault Aviation 

7) Depuis le 1er janvier 2006, Franck Madlener a succédé à Laurent Bayle à la tête de l'Ircam

8) La première édition du Festival Musica de Strasbourg a été organisée en septembre 1982. Cette manifestation a été créée à l’initiative de Jack Lang, alors ministre de la Culture, et de Maurice Fleuret, son directeur de la Musique, qui en ont confié la direction à Laurent Bayle, alors administrateur général de l’Atelier lyrique du Rhin à Colmar 

8) Centre technique où transitent tous les signaux échangés par un studio avec l’extérieur

 

 

 

 

lundi 24 août 2026

CD : Alice Ader, le coffret d’une vie d'une grande pianiste, « A Musical Journey with Alice Ader »

Photo : (c) Bruno Serrou

Édition magistrale proposant une impressionnante rétrospective, intitulée « A Musical Journey with Alice Ader », d’une artiste française majeure d’une extraordinaire sensibilité née en 1945 hélas trop rare, la pianiste aux sonorités éthérées et liquides dans un répertoire immense, Alice Ader, dans un coffret de trente-quatre CD chez Artalinna réunissant ses enregistrements studio officiels solistes, ses concerts de musique contemporaine, ses captations « live », de musique de chambre avec l’Ensemble Ader, et quantité d’inédits. Première remarque, cette anthologie de quarante-cinq ans d’activité trahit une artiste prodigue et ouverte, loin de la grande majorité de ses confrères et consœurs dont les prestations tournent autour d’une poignée de compositeurs et d’œuvres maintes fois remis sur le métier.

Ce coffret de trente-quatre CD réalisé par Nicolas Bomsel, qui fut le producteur du premier disque de l’artiste, retrace le parcours de la pianiste Alice Ader (née en 1945) au répertoire particulièrement éclectique. Il rassemble plusieurs enregistrements récemment redécouverts - notamment les masters Pianovox de la fin des années 1990 -, ainsi que nombre de sessions studio et d’enregistrements de concerts inédits. Elève de Jacques Février et de Geneviève Dehery, la virtuose française de quatre vingt un ans s’est illustrée dans un vaste répertoire courant du XVIIIe siècle au XXIe, de l’italo-Espagnol Domenico Scarlatti au Franco-Portugais Emanuel Nunes, de Johann Sebastian Bach à Arvo Pärt, de Moussorgski à Mompou, en passant par Benda, Dusek, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Robert Schumann, Johannes Brahms, Camille Saint-Saëns, Gabriel Fauré, César Franck, Guillaume Lekeu, Enrique Granados, Alexandre Scriabine, Serge Rachmaninov, Igor Stravinsky, Isaac Albéniz, Manuel de Falla, Grieg, Erik Satie, Claude Debussy, Maurice Ravel et d’autres beaucoup moins courus, Benda, Brixi, Dusek, Dussek, Maurice Delaistier, Iglesia, Sisask, Vorisek, soit un total de plus de deux cents œuvres de trente-huit compositeurs. Intitulé A Musical Journey with Alice Ader sans doute pour élargir à l’international son audience, ce coffret, publié avec un décalage d’un an le quatre-vingtième anniversaire d’Alice Ader, en offrant un vase panorama de sa carrière, permet d’aller de découvertes en découvertes, réunissant ses enregistrements studio difficilement accessibles depuis quelques années, particulièrement ceux d’origine Pianovox de la fin des années 1990, qu’ils soient solistes ou chambristes, ainsi que des documents d’archives voire parfois personnels, témoigne de l’insatiable curiosité et l’ouverture d’esprit de la musicienne.  

Les sonorités aériennes et fluides tirées du clavier par Alice Ader séduisent et convainquent dès l’abord, s’épanouissant dans toutes les partitions qu’elle choisit d’interpréter, qu’elles soient des époques classique, romantique ou contemporaine. Dans Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky enregistré en 2014 dans sa réduction pour deux pianos, la musicienne a choisi incidemment de travailler la partie du second instrumentiste au lieu du premier, ce qu’elle continua à donner en concert avant de décider de l’enregistrer sous cette forme.

Ainsi, de Beethoven la seule mais remarquable Sonate n° 32 en ut mineur op. 111 judicieusement mise en résonance avec l’ultime Sonate n° 21 en si bémol majeur D. 960 de Franz Schubert captées en 2022. Dz Robert Schumann, elle ne propose que le Minnespiel op. 10 n° 6, quelques pièces de Mozart et de Frédéric Chopin face à dix Pièces lyriques d’Edvard Grieg (1843-1907), et six Préludes de Serge Rachmaninov (1873-1943), dans un volume ouvert par le Concerto pour piano n° 2 en fa mineur op. 21 de Chopin capté live à Vienne par la Radio Autrichienne (ORF) le 9 juin 1999 où figurent également des pièces pour piano seul d’Alexandre Scriabine (1972-1915) et deux valses de Schubert.

Alice Ader offre de somptueux Debussy, les deux livres d’Images, Masques, Estampes, des fragments du Martyr de saint Sébastien dans une transcription d’André Caplet, élève de Debussy, Hommage à Haydn, Berceuse héroïque dans lesquelles la pianiste atteste d’une liberté de ton particulièrement envoûtante, l’expressivité et la souplesse de l’écriture du compositeur. Dans les deux livres des Préludes  et les Images, elle refuse le « flou » sensé caractériser l’impressionnisme pour restituer ces pages dans des sonorités qu’elle a voulu avec justesse « lumineuses, vibrante, irisées ». Un disque à emmener sur une île déserte, tout comme l’admirable intégrale de l’Art de la Fugue de Johann Sebastian Bach d’une force et d’une noblesse saisissante.

L’intégrale Ravel, qui compte parmi les meilleures de la discographie, plus axée sur la profondeur et la contemplation que sur la limpide simplicité préconisée par le compositeur en personne, ce qui est clairement perceptible dans les Valses plus sentimentales que nobles tant la lenteur est extrême. La Sonatine, le Tombeau de Couperin et les Miroirs pénètrent jusqu’au plus secret de la musique avec des pièces comme Oiseaux tristes, La Vallée des cloches, ainsi que Forlane extrait du Tombeau, ont rarement été jouées de façon aussi convaincante. Les morceaux les plus virtuoses, Jeux d’eau, Ondine, Scarbo sont impressionnantes de maîtrise et de musicalité. D’une lenteur hypnotique sont les Gnossiennes d’Erik Satie.

Proposés sous forme d’extraits dans un enregistrement de 1980 mis en regard de sept sombres Préludes de Debussy pour son premier trente centimètres, puis en intégrale en 1987 pour le CD, ses Vingt Regards sur l’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen sont à connaître coûte que coûte. Alice Ader fréquentait en effet fidèlement le domicile du compositeur qui lui prodiguait des conseils, à l’instar d’Yvonne Loriod. Dans le livret du coffret qu’elle a elle-même rédigé à la façon d’un « journal », la pianiste évoque l’exigence du maître, notamment sur « la question des plans sonores [et] sur le fait que toutes les notes  au sein des accords gardent une grande plénitude » et ajoute qu’il lui a avoué « en toute humilité qu’il n’est pas doué pour les mouvements métronomiques ».

C’est une interprétation pleine de malice et de candeur qu’offre Alice Ader de pages peu fréquentées de Franz Schubert, un bouquet de valses de jeunesse, dites « nobles et sentimentales », Ländler, Danses allemandes joué avec un naturel et une simplicité touchante et sans fioriture, avec même une innocence particulièrement engageante, à l’instar du récital d’inédits capté en l’église Saint-Merry de Beaubourg à Paris réunissant cinq compositeurs de la période classique tchèque, Jan Ladislav Dussek (1760-1812), Frantisek Xaver Dusek (1731-1799), Jiri Antonin Benda (1722-1795), Frantisek Xaver Brixi (1732-1771) et Jan Vaclav Vorisek (1791-1825), ainsi que Le CD intitulé Musica Callada consacré à Federico Mompou (1893-1987) avec ses quatre livres éponymes totalisant trente et une pièces composées entre 1951 et 1967 mises en résonnance avec les trois Paisajes de 1942. Brahms sur un Bechstein de 1887 sur lequel Ader donne toute la richesse polyphonique du maître de Hambourg, la consistance des longues courbes mélodiques caractéristiques de Brahms respire avec sérénité et chaleur, au risque parfois de perdre en intensité, comme dans les Klavierstücke op. 76, alors que les Intermezzi op. 117 sont plus naturels et spontanés, et si ‘il manque assurément le brillant d’un piano moderne, il faut féliciter  la pianiste de sa quête de sonorités délicates et intimistes qui s’avère passionnante.

Parmi les concerts inédits au disque, il faut d’abord retenir de polychromes Tableaux d’une Exposition de Modeste Moussorgski entourées d’une quinzaine d’autres pièces indépendantes, dont une vertigineuse Nuit sur le mont Chauve, les premier et troisième livres d’Iberia d’Isaac Albéniz. Côté musique de chambre le Quintette de César Franck est un pur joyau, tout comme le romantique Quintette avec pianoi op. 34 de Brahms et  le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen avec son Ensemble Ader réunissant pour le premier Christophe Poiget (violon I), Christophe Ladrette (violon II), Pascal Robauly (alto) et Isabelle Veyrier (violoncelle) et, pour le second, Philippe Berrod (clarinette), Christophe Poiget (violon) et Isabelle Veyrier (violoncelle). De l’école franckiste, le Quintette avec piano  de César Franck (1822-1890) avec la même formation que dans le Quintette de Brahms mis en regard des deux grands cahiers pour piano seul de Franck, le Quatuor avec piano de Guillaume Lekeu (1870-1894) avec Elisabeth Glab (violon), Françoise Gneri (alto) et Elisabeth Veyrier (violoncelle), auquel d’ajoutent les Trois Poèmes pour voix et piano avec la merveilleuse Rachel Yakar. Il convient d’ajouter Gabriel Fauré (1845-1924) et son premier Quatuor avec piano avec Poiget, Robault et Veyrier associé à six pièces pour piano seul deux Nocturnes, un Prélude et trois Romances sans paroles op. 17 et une Mazurka de Camille Saint-Saëns d’une souveraine plénitude, et un album Ernest Chausson (1855-1899) avec la soprano Bernarda Fink et cinq membres de l’Ensemble Ader.

Pour ce qui concerne la musique contemporaine, où l’on trouve essentiellement des pages chambristes, la part belle revient à Philippe Hersant (né en 1948), dont Alice Ader est assurément la muse pianistique pour qui, après un long silence, elle est retournée en studio à l’aube de ses 80 ans, enregistrant les dernières œuvres dont In Black, vaste partition qui explore passé, présent et futur qu’elle ponctue de pages du dernier Franz Liszt, énigmatique et d’une modernité absolue. Amie de longue date de Hersant, qui lui a notamment dédié ses Ephémères et son Concerto pour piano « Ruisseaux », elle l’a également été pour Olivier Greif (1950-2000), qui lui a dédié Ich ruf zu dir op. 356 dont le thème central provient d’une pièce de Heinrich isaac écrit pour clarinette, piano et quatuor à cordes enregistré live en 2000 par l’Ensemble Ader lors du Festival Présences de Radio France.

Bruno Serrou

1 coffret de 34 CD Artalinna (D2C Production & Management. Durée : 36h 41mn. Enregistrements : 1980-2025. DDD. Edition limitée. Livret de 126 pages avec un texte de présentation rédigé sous forme de journal par Alice Ader