samedi 10 janvier 2026

Le brio épique de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sous la direction exaltante de Daniel Harding

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 9 janvier 2026 

Daniel Harding, Orchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou

C’est un programme réunissant deux compositeurs réputés antithétiques que l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par Daniel Harding a proposé à la Philharmonie de Paris pour son début d’année 2026. Qui de plus éloignés en effet, du moins a priori, que Johannes Brahms et son encrage bachien et son héritage schumannien, et Richard Strauss, admirateur de Mozart, Berlioz et Wagner ? Les deux hommes pourtant avaient plus d’un point en commun… 

Daniel Harding, Orchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou

C’est par l’intermédiaire du chef d’orchestre pianiste Hans von Bülow que Richard Strauss prenait acte des qualités intrinsèques de la création de Johannes Brahms. Après le conformisme de sa formation, placée sous l’empire du cercle familial, pour lequel la musique s’arrêtait à Mendelssohn, et avant la découverte de Richard Wagner, grâce à sa rencontre avec le neveu de ce dernier, Alexander Ritter, premier violon de l’Orchestre de Meiningen, et en dépit de son propre père, ennemi juré du compositeur de Tristan, Strauss finit par s’intéresser à Brahms, sous l’influence de Bülow, son mentor en matière de direction d’orchestre. Ce dernier, en effet, s’était engagé aux côtés de Brahms depuis que son épouse Cosima s’était enfuie pour rejoindre Wagner. Dans ses souvenirs, Strauss rappelle combien son Chant du voyageur dans la tempête op. 14 pour chœur et orchestre sur un poème de Goethe, créé au Gürzenich de Cologne le 8 mars 1887, est marqué par son enthousiasme pour Brahms suscité par Bülow. L’on perçoit en effet clairement l’influence du Chant du Destin du maître de Hambourg composé entre 1868 et 1871 sur un poème de Hölderlin. Sur les conseils de Bülow, Strauss envoie à Brahms sa Suite pour treize instruments à vent dès le lendemain de sa création, le 19 novembre 1884, avec force détails sur les conditions dans lesquelles la première a été donnée sous la direction de son mentor.

L’année suivante, second chef de Bülow à Meiningen, Strauss fait la connaissance de Brahms. L’occasion est exceptionnelle : le maître est venu diriger en personne la création de sa Quatrième Symphonie. Le soir de son arrivée, Brahms assiste à un concert dirigé par son jeune confrère, qui a programmé sa propre Symphonie en fa mineur. « Jeune homme, lui dit Brahms à l’issue du concert, étudiez attentivement les danses de Schubert, exercez-vous à inventer de simples mélodies de huit mesures. » Et Strauss d’ajouter dans ses souvenirs : « C’est principalement à Johannes Brahms que je n’ai jamais dédaigné d’intégrer dans mes œuvres une mélodie populaire. » Autre reproche formulé par Brahms en cette soirée du 21 octobre 1885 : « Votre symphonie renferme trop d’éléments thématiques futiles. Vos thèmes, dont les seuls contrastes sont d’ordre rythmique, s’accumulent pour ne former pour finir qu’un accord parfait, qui n’a que peu de valeur. » Strauss, loin de se vexer, affirme n’avoir dès lors utilisé le contrepoint que pour des nécessités poétiques dont « l’exemple le plus saisissant se trouve dans le troisième acte de Tristan ».

Mais les sentiments de Strauss à l’égard de l’œuvre de Brahms ne seront pas sans réserves, même si l’on décèle des climats aux élans brahmsiens dans ses œuvres nées dans les dernières années de la décennie 1880. Cette période est incontestablement placée sous le signe des impressions favorables que le jeune compositeur reçoit de la première mondiale de la Quatrième Symphonie op. 98 à Meiningen le 25 octobre 1885. « Au-delà de tout débat, écrit Strauss à son père, la nouvelle symphonie de Brahms est une œuvre gigantesque, d’une grandeur de conception et d’invention qui trahit le génie dans son traitement de la forme, la richesse de ses structures, d’une vigueur et d’une force hors du commun, nouvelle et originale. Et pourtant, Brahms est authentique de A à Z, en un mot, cette œuvre enrichit la musique. Il est difficile d’exprimer avec des mots toutes les choses magnifiques contenues dans cette œuvre. Tu ne peux que l’écouter inlassablement, avec révérence et admiration. » Peu après, toujours à Meiningen et sous la direction de Brahms, faute de percussionnistes en nombre suffisant, Strauss est à la grosse casse aux côtés de Bülow, qui tient les cymbales, pour une exécution de l’Ouverture Académique. Il est possible de parier sur le fait que Brahms a renoncé à l’orchestre en constatant la montée en puissance de Strauss et de son génie de l’orchestre qui s’imposera dans toute son évidence avec le poème symphonique Don Juan créé à Weimar en 1889. C’est en tout cas ce que l’on peut éprouver à l’écoute du Double Concerto pour violon et violoncelle de 1887, aux élans tendrement nostalgiques caractéristique de la tonalité de la mineur, un la de corde à vide commun aux deux instruments solistes.

Daniel Harding, Kian Soltani, Marc Desmons, Orchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou

L’Orchestre Philharmonique de Radio France a donné dans une salle qui lui va bien et où le public est au large, la Philharmonie de Paris, contrairement à sa salle habituelle du Quai Kennedy, un programme somptueux, dirigé avec autant d’élégance que de vaillance et de précision par Daniel Harding. Commençant avec un « Don Quixote » de Richard Strauss épique, ardent, onirique et dramatique par un brillantissime trio de solistes d’archets, un vaillant, vivant, poétique, chaleureux violoncelliste d’origine Iranienne Kian Soltani, qui tire de son Stradivarius ex-Boccherini des sonorités de braise, puissantes, colorées, aux harmoniques amples et chaudes, campant un véritable personnage de tragi-comédie, dialoguant avec un fantastique Marc Desmons, alto premier solo de l’OPRF, campant un touchant Sancho Panza de commedia dell’arte, tandis que le premier violon Nathan Mierdl, de ses accents moelleux et brillants à la fois incarnait le côté romanesque, tendre et consolateur. Idée brillante des organisateurs, les surtitres déclinant les étapes successives du poème symphonique. Soutenu façon bourdon par Nadine Pierre, premier violoncelle solo du Philharùonique, Kian Soltani a donné en bis une page de la tradition iranienne qu’il a présentée comme un hommage à ses compatriotes qui luttent et meurent en ce moment contre le régime des mollahs.

En seconde partie, une extraordinaire Symphonie n° 4 de Brahms, vigoureuse, tendue, virevoltante, héroïque, le chef britannique mettant superbement en évidence les différents plans sonores, magnifiant la fabuleuse polyphonie brahmsienne, soulignant le chant des premiers violons et le contre-chant des seconds, qu’il a mis face à face, encadrant violoncelles et contrebasses. Seul légère réserve, un effectif de cordes straussien (16, 14, 12, 10, 8) reprenant la nomenclature de DQ de RS, qui, en raison du faible effectif de l’orchestre de Thuringe, avait participé au triangle à la création de cette Quatrième à Meiningen le 21 octobre 1885…

Kian Siloti, Orchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert a été ouvert sur une œuvre généralement programmée en seconde partie tant son caractère symphonique prédomine malgré la présence de deux instruments solistes, le Don Quixote op. 35 (Don Quichotte) d’après le roman picaresque de Miguel de Cervantes, premier volet du diptyque - diptyque au demeurant très peu proposé par les organisateurs de concerts - que Richard Strauss commença à Munich en 1896 dont la création a été donnée à Cologne le 8 mars 1898 par l’Orchestre du Gürzenich, Helt und Welt, le second étant Ein Heldenleben op. 40 (Une Vie de Héros, 1898). Cette ample partition de plus d’une quarantaine de minutes à l’écriture dense, virtuose et à l’orchestration extraordinairement foisonnante trop rarement programmé poème symphonique Don Quichotte op. 35 (1897) sous-titré « (Introduzione, Tema con Variazioni e Finale) Variations fantastiques sur un thème à caractère chevaleresque pour grand orchestre », variations qui, au nombre de dix, content en autant d’étapes les aventures du chevalier à la triste figure (personnalisé par le violoncelle solo) immortalisé par Miguel de Cervantès accompagné de son écuyer Sancho Panza dont le caractère bucolique et malicieux est confié à l’alto, à la clarinette basse et au tuba, et du fantôme de Dulcinée incarné par le violon. La lecture de Daniel Harding a été épique à souhait, le chef britannique tirant profit de la virtuosité et de l’engagement serein des musiciens du « Philhar’ », magnifiant la riche et onctueuse palette sonore du violoncelle de Kian Soltani, visage rayonnant faisant corps avec son instrument aux sonorités puissantes et colorées, fusionnant merveilleusement avec le remarquable premier alto de l’orchestre, Marc Desmons, au jeu incroyablement sûr et ses sonorités ardentes et charnues, à l’instar de Nathan Mirdl, premier violon solo de la soirée, sans oublier les pupitres de bois et de cuivres, à commencer par la clarinette basse que je n’ai pas réussi à identifier et le tubiste Forian Schuegraf.

Daniel Harding, Nathan Mierdl, Otchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou

Avec un tapis de cordes straussien de soixante archets, là où de plus en plus de formation même symphonique se contentent de plus en plus souvent de quarante cordes, Daniel Harding a pu instiller à l’OPRF un son grave et rond qui convient singulièrement aux couleurs de l’orchestration de Brahms, qui vivait assurément la tête dans les timbales, tout en obtenant des sonorités plus aérées et lumineuses, évitant ainsi les impressions trop répandues et exprimées en forme de reproche quant à la surabondance de l’écriture du maître de Hambourg. De petite taille, la stature altière, le geste aérien, large et précis, l’œil pétillant, le sourire aux lèvres, l’élégance faite homme, Daniel Harding a donné des deux œuvres programmées, Don Quichotte et la Symphonie n° 4 en mi mineur op. 98 des interprétations aérées et chatoyantes avivées par une dynamique souveraine laissant percer un chant d’une luminosité et d’une humanité transcendante. D’une ampleur épique, son approche s’est imposée par l’unité du discours, l’opulence du phrasé, les tensions tour à tour dramatiques et apaisées, l’onirisme du mouvement lent, le scherzo virevoltant et ludique, surtout côté bois solistes qui se répondaient gaiement. Orchestre magnifique de feu et de braise, virtuosité au cordeau, avec des flèches dardant comme des fusées, ont magnifié cette ultime symphonie de Brahms. Une interprétation tendue comme un arc au point que le temps est passé tel l’éclair, Daniel Harding portant l’œuvre avec conviction et dramatisme, arêtes vives, interprétation dense, métrique parfaite.

A noter que, en deux soirées, la Philharmonie aura été enchantée par deux artistes d'origine iranienne, la cheffe d'orchestre Yalda Zamani, jeudi soir à la tête de l'Ensemble Intercontemporain Cité de la Musique (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/lensemble-intercontemporain-ouvre-2026.html) et ce vendredi soir en soliste de l'OPRF, le violoncelliste Kian Soltani.

Bruno Serrou

vendredi 9 janvier 2026

L’Ensemble Intercontemporain ouvre 2026 sur une perspective troublante de l’outil numérique appliqué à la « création musicale »

Paris. Cité de la Musique. Salle des Concerts. Jeudi 8 janvier 2026 

Renaud Déjardin dans Phoenix Eye, Dragon Eye de Yang Song (née en 1985)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Premier concert de l’année pour moi. Il s’est tenu à la Cité de la Musique / Philharmonie de Paris, un concert de musique contemporaine de l’Ensemble intercontemporain dirigé par Yalda Zamani. Le thème, « Grand soir numérique », se voulait-il porteur d’avenir où simplement une proposition de constat de la situation du numérique dans la création musicale ? Quoi qu’il en soit, le meilleur (rare) aura côtoyé le pire (hélas le plus partagé), du DJ basique à la quête d’originalité en devenir… 

Ars Natura d'Annabelle Playe et Hugo Arcier
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Ouvert et fermé par deux pièces interminables à rendre sourd le quidam non pourvu de boules Quies (je plains ceux qui n’en ont pas reçu), dont je ne saisis pas du tout l’intérêt. Il y en a d’ailleurs si peu que chacune est accompagnée d’une vidéo pas même apte à combler les vides sidéraux d’une créativité réduite aux acquêts, la première signée d’un duo Annabella Playe pour la « composition » où les sonorités graves sont si puissante qu’elle traversent le corps et font vibrer les bas-ventres et les fessiers, et Hugo Arcier pour la vidéo qui malgré les progrès de la technologie numérique, est à une distance stratosphérique de l’inventivité clairvoyante d’un Stanley Kubrick dans 2001: A Space Odyssey sorti en 1968, morceau heureusement présenté dans sa version courte de vingt-deux minutes et non pas celle d’une cinquantaine de minutes bizarrement intitulé Ars Natura - légende du futur ou archéologie sonore du monde, qui, créé à l’Opéra de Montpellier le 30 janvier 2025, annonce un triste devenir à la musique tant les sons sont basiques, type Jean-Michel Jarre constamment dans la nuance fffff, sans le groove de Jarre, tandis que la vidéo est un continuel défilé en plan de fuite de lignes et de volumes fuyant dans le cosmos en une course folle, tandis que l’auteur de la réalisation sonore était au clavier. 

F E M I N A de Riccardo Giovinetto
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Rebelote en phase finale de la soirée, un solo de clavier électronique déclenchant des sons saturés nécessitant des bouches-oreilles, si bruyante et attendue que, j’ose l’avouer, je n’ai pu tenir que dix minutes sur les quarante annoncées, une « performance audiovisuelle » intitulée F E M I N A de Riccardo Giovinetto, qui se présente comme un « artiste visuel et multimédia italien, physicien et professeur universitaire », créée le 30 septembre 2023. Entre ces deux « tue l’oreille », tandis que les yeux essayent de décrypter la « déconstruction » de visages féminins tirés de tableaux de la Renaissance.

Yalda Zamani
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Plus musicales, les trois œuvres qu’encadraient ces « performances », ont heureusement permis aux musiciens de l’Ensemble Intercontemporain de s’illustrer. A commencer par le violoncelliste Renaud Déjardin, dans une pièce suscitant la surprise (heureuse) d’un solo pour violoncelle (joué à l’horizontale avant de finir à la verticale), geste, vidéo et avec électronique « live » de la Chinoise Mongole Yang Song (née en 1985), Phœnix Eye, Dragon Eye, œuvre composée en 2020 et créée le 12 juin 2021 au CentQuatre-Paris dans le cadre du Festival ManiFeste de l’IRCAM qui traite l’instrument à archet tel un guqin (cithare chinoise équivalent du koto nippon) dont l’exécution a été pénalisée impromptu par un bug informatique qui a conduit l’interprète à interrompre momentanément son exécution. La vidéo « live » projette en gris plan le jeu de l’exécutant tandis que l’électronique « agit en parallèle ou en contrepoint des actions de l’interprète » (Yang Song).

Yalda Zamani, Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Après l’entracte, réunis en ensemble sous la direction de la cheffe d’origine iranienne Yalda Zamani, les musiciens de l’Intercontrmporain ont donné deux créations d’autant de compositeurs français. La première, Au banquet des visages, a été conçue par Clara Olivares (née en 1993) pour grand ensemble et électronique en 2025 et réalisée à l’IRCAM et exploite en partie l’intelligence artificielle (IA). Cette pièce de plus d’une quinzaine de minutes écrite pour quinze instrumentistes (1) appelée à être développée sur plus d’un tour d’horloge commence comme un coup de poing et qui se révèle être une page des plus inspirée de son auteur, nerveuse et dynamique, avec des inserts de voix humaines plus ou moins détimbrées chuchotant, criant, dialoguant sur des messages rendus plus ou moins compréhensible exprimant peurs et désirs, mais avec hélas un tunnel en son centre, comme un long moment de respiration. Plus intense encore, l’œuvre suivante, Valets pour ensemble et électronique (2) d’Augustin Braud (né en 1994) qui s’inspire de Valet Noir. Vers une écologie du récit de Jean-Christophe Cavallin, utilise dans leurs registres aigus des instruments parmi les plus graves de l’orchestre et qui réussit ainsi la gageure de fusionner les sources qu’il rend inidentifiables au point que l’oreille confond, sonorités des instruments naturels et sons électroniques. Œuvre pointilliste, d’une densité et d’une grande variété sonores, elle aura été la partition la plus aboutie de la soirée, malgré la plage un rien trop longue en son centre, riche en surprises, avec un piano occupant la place centrale, remarquablement tenu par Dimitri Vassilakis, placé côté jardin, ainsi que les cuivres qui exposent dans la phase finale de la pièce un thème aux contours nostalgiques, tandis que les seuls instruments à archet utilisés sont les plus aigus, violon et alto.

Bruno Serrou

1) flûte, hautbois, clarinette (aussi clarinette basse), basson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, piano (Disklavier, interface entre la partie instrumentale et l’électronique), deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, électronique

2) Hautbois, clarinette (aussi cor de basset et clarinette basse), clarinette contrebasse, basson, saxophone ténor (aussi saxophone soprano et baryton), cor, tuben, trombone, trompette basse, deux percussionnistes, piano, deux violons, alto, électronique diffusant notamment une guitare électrique enregistrée par les soins du compositeur puis retravaillée et multipliée à l’IRCAM diffusés à travers quatre volumineux amplificateurs placés sur le devant de la scène