Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 9 janvier 2026
C’est un programme
réunissant deux compositeurs réputés antithétiques que l’Orchestre Philharmonique
de Radio France dirigé par Daniel Harding a proposé à la Philharmonie de Paris pour
son début d’année 2026. Qui de plus éloignés en
effet, du moins a priori, que Johannes Brahms et son
encrage bachien et son héritage schumannien, et Richard Strauss, admirateur de
Mozart, Berlioz et Wagner ? Les deux hommes pourtant avaient plus d’un
point en commun…
C’est
par l’intermédiaire du chef d’orchestre pianiste Hans von Bülow que Richard
Strauss prenait acte des qualités intrinsèques de la création de Johannes
Brahms. Après le conformisme de sa formation, placée sous l’empire du cercle
familial, pour lequel la musique s’arrêtait à Mendelssohn, et avant la
découverte de Richard Wagner, grâce à sa rencontre avec le neveu de ce dernier,
Alexander Ritter, premier violon de l’Orchestre de Meiningen, et en dépit de
son propre père, ennemi juré du compositeur de Tristan,
Strauss finit par s’intéresser à Brahms, sous l’influence de Bülow, son mentor
en matière de direction d’orchestre. Ce dernier, en effet, s’était engagé aux
côtés de Brahms depuis que son épouse Cosima s’était enfuie pour rejoindre
Wagner. Dans ses souvenirs, Strauss rappelle combien son Chant du voyageur dans la tempête op. 14
pour chœur et orchestre sur un poème de Goethe, créé au Gürzenich de Cologne le
8 mars 1887, est marqué par son enthousiasme pour Brahms suscité par Bülow.
L’on perçoit en effet clairement l’influence du Chant du
Destin du maître de Hambourg composé entre 1868 et 1871
sur un poème de Hölderlin. Sur les conseils de Bülow, Strauss envoie à Brahms sa
Suite pour treize instruments à vent
dès le lendemain de sa création, le 19 novembre 1884, avec force détails sur
les conditions dans lesquelles la première a été donnée sous la direction de
son mentor.
L’année
suivante, second chef de Bülow à Meiningen, Strauss fait la connaissance de
Brahms. L’occasion est exceptionnelle : le maître est venu diriger en
personne la création de sa Quatrième Symphonie.
Le soir de son arrivée, Brahms assiste à un concert dirigé par son jeune
confrère, qui a programmé sa propre Symphonie en fa mineur.
« Jeune homme, lui dit Brahms à l’issue du concert, étudiez attentivement
les danses de Schubert, exercez-vous à inventer de simples mélodies de huit
mesures. » Et Strauss d’ajouter dans ses souvenirs : « C’est
principalement à Johannes Brahms que je n’ai jamais dédaigné d’intégrer dans
mes œuvres une mélodie populaire. » Autre reproche formulé par Brahms en
cette soirée du 21 octobre 1885 : « Votre symphonie renferme trop d’éléments
thématiques futiles. Vos thèmes, dont les seuls contrastes sont d’ordre
rythmique, s’accumulent pour ne former pour finir qu’un accord parfait, qui n’a
que peu de valeur. » Strauss, loin de se vexer, affirme n’avoir dès lors
utilisé le contrepoint que pour des nécessités poétiques dont « l’exemple
le plus saisissant se trouve dans le troisième acte de Tristan ».
Mais
les sentiments de Strauss à l’égard de l’œuvre de Brahms ne seront pas sans
réserves, même si l’on décèle des climats aux élans brahmsiens dans ses œuvres
nées dans les dernières années de la décennie 1880. Cette période est
incontestablement placée sous le signe des impressions favorables que le jeune
compositeur reçoit de la première mondiale de la Quatrième
Symphonie op. 98 à Meiningen le 25 octobre 1885.
« Au-delà de tout débat, écrit Strauss à son père, la nouvelle symphonie
de Brahms est une œuvre gigantesque, d’une grandeur de conception et
d’invention qui trahit le génie dans son traitement de la forme, la richesse de
ses structures, d’une vigueur et d’une force hors du commun, nouvelle et
originale. Et pourtant, Brahms est authentique de A à Z, en un mot, cette œuvre
enrichit la musique. Il est difficile d’exprimer avec des mots toutes les
choses magnifiques contenues dans cette œuvre. Tu ne peux que l’écouter
inlassablement, avec révérence et admiration. » Peu après, toujours à
Meiningen et sous la direction de Brahms, faute de percussionnistes en nombre
suffisant, Strauss est à la grosse casse aux côtés de Bülow, qui tient les cymbales,
pour une exécution de l’Ouverture Académique.
Il est possible de parier sur le fait que Brahms a renoncé à l’orchestre en
constatant la montée en puissance de Strauss et de son génie de l’orchestre qui
s’imposera dans toute son évidence avec le poème symphonique Don Juan créé à Weimar en 1889. C’est en
tout cas ce que l’on peut éprouver à l’écoute du Double
Concerto pour violon et
violoncelle de 1887, aux élans tendrement
nostalgiques caractéristique de la tonalité de la mineur, un la
de corde à vide commun aux deux instruments solistes.
L’Orchestre
Philharmonique de Radio France a donné dans une salle qui lui va bien et où le
public est au large, la Philharmonie de Paris, contrairement à sa salle
habituelle du Quai Kennedy, un programme somptueux, dirigé avec autant
d’élégance que de vaillance et de précision par Daniel Harding. Commençant avec
un « Don Quixote » de Richard Strauss épique, ardent, onirique et dramatique
par un brillantissime trio de solistes d’archets, un vaillant, vivant,
poétique, chaleureux violoncelliste d’origine Iranienne Kian Soltani, qui tire
de son Stradivarius ex-Boccherini des sonorités de braise, puissantes,
colorées, aux harmoniques amples et chaudes, campant un véritable personnage de
tragi-comédie, dialoguant avec un fantastique Marc Desmons, alto premier solo
de l’OPRF, campant un touchant Sancho Panza de commedia dell’arte, tandis que
le premier violon Nathan Mierdl, de ses accents moelleux et brillants à la fois
incarnait le côté romanesque, tendre et consolateur. Idée brillante des
organisateurs, les surtitres déclinant les étapes successives du poème
symphonique. Soutenu façon bourdon par Nadine Pierre, premier violoncelle solo du Philharùonique, Kian Soltani a donné en bis une page de la tradition iranienne
qu’il a présentée comme un hommage à ses compatriotes qui luttent et meurent en
ce moment contre le régime des mollahs.
En seconde partie, une extraordinaire Symphonie
n° 4 de Brahms, vigoureuse, tendue, virevoltante, héroïque, le chef
britannique mettant superbement en évidence les différents plans sonores,
magnifiant la fabuleuse polyphonie brahmsienne, soulignant le chant des
premiers violons et le contre-chant des seconds, qu’il a mis face à face,
encadrant violoncelles et contrebasses. Seul légère réserve, un effectif de
cordes straussien (16, 14, 12, 10, 8) reprenant la nomenclature de DQ de RS,
qui, en raison du faible effectif de l’orchestre de Thuringe, avait participé
au triangle à la création de cette Quatrième
à Meiningen le 21 octobre 1885…
Le concert a été ouvert sur une œuvre généralement programmée en seconde
partie tant son caractère symphonique prédomine malgré la présence de deux
instruments solistes, le Don Quixote op.
35 (Don Quichotte) d’après le
roman picaresque de Miguel de Cervantes, premier volet du diptyque - diptyque au demeurant très peu proposé par
les organisateurs de concerts - que Richard Strauss commença à Munich en 1896
dont la création a été donnée à Cologne le 8 mars 1898 par l’Orchestre du
Gürzenich, Helt und Welt, le second
étant Ein Heldenleben op. 40 (Une Vie de Héros, 1898). Cette ample
partition de plus d’une quarantaine de minutes à l’écriture dense, virtuose et
à l’orchestration extraordinairement foisonnante trop rarement programmé poème
symphonique Don Quichotte op. 35 (1897) sous-titré « (Introduzione, Tema con Variazioni e Finale)
Variations fantastiques sur un thème à caractère chevaleresque pour grand
orchestre », variations qui, au nombre de dix, content en autant d’étapes
les aventures du chevalier à la triste figure (personnalisé par le violoncelle
solo) immortalisé par Miguel de Cervantès accompagné de son écuyer Sancho Panza
dont le caractère bucolique et malicieux est confié à l’alto, à la clarinette
basse et au tuba, et du fantôme de Dulcinée incarné par le violon. La lecture
de Daniel Harding a été épique à souhait, le chef britannique tirant profit de
la virtuosité et de l’engagement serein des musiciens du « Philhar’ »,
magnifiant la riche et onctueuse palette sonore du violoncelle de Kian Soltani,
visage rayonnant faisant corps avec son instrument aux sonorités puissantes et
colorées, fusionnant merveilleusement avec le remarquable premier alto de l’orchestre,
Marc Desmons, au jeu incroyablement sûr et ses sonorités ardentes et charnues, à
l’instar de Nathan Mirdl, premier violon solo de la soirée, sans oublier les
pupitres de bois et de cuivres, à commencer par la clarinette basse que je n’ai
pas réussi à identifier et le tubiste Forian Schuegraf.
Avec un tapis de
cordes straussien de soixante archets, là où de plus en plus de formation même
symphonique se contentent de plus en plus souvent de quarante cordes, Daniel
Harding a pu instiller à l’OPRF un son grave et rond qui
convient singulièrement aux couleurs de l’orchestration de Brahms, qui vivait
assurément la tête dans les timbales, tout en obtenant des sonorités
plus aérées et lumineuses, évitant ainsi les impressions trop répandues et exprimées
en forme de reproche quant à la surabondance de l’écriture du maître de
Hambourg. De petite taille, la stature altière, le geste aérien, large et
précis, l’œil pétillant, le sourire aux lèvres, l’élégance faite homme, Daniel
Harding a donné des deux œuvres programmées, Don Quichotte et la Symphonie
n° 4 en mi mineur op. 98 des interprétations aérées et chatoyantes avivées
par une dynamique souveraine laissant percer un chant d’une luminosité et d’une
humanité transcendante. D’une ampleur épique, son approche
s’est imposée par l’unité du discours, l’opulence du phrasé, les tensions tour
à tour dramatiques et apaisées, l’onirisme du mouvement lent, le scherzo
virevoltant et ludique, surtout côté bois solistes qui se répondaient gaiement.
Orchestre magnifique de feu et de braise, virtuosité au cordeau, avec des
flèches dardant comme des fusées, ont magnifié cette ultime symphonie de Brahms.
Une interprétation tendue comme un arc au point que le temps est passé tel
l’éclair, Daniel Harding portant l’œuvre avec conviction et dramatisme, arêtes
vives, interprétation dense, métrique parfaite.
A noter que, en deux soirées, la Philharmonie aura été enchantée par deux artistes d'origine iranienne, la cheffe d'orchestre Yalda Zamani, jeudi soir à la tête de l'Ensemble Intercontemporain Cité de la Musique (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/lensemble-intercontemporain-ouvre-2026.html) et ce vendredi soir en soliste de l'OPRF, le violoncelliste Kian Soltani.
Bruno Serrou





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