lundi 2 février 2026

Somptueusement préludé à l’IRCAM, Présences de Radio France 2026 célèbre les 80 printemps du génial maître du phonème Georges Aperghis

Paris. IRCAM, Espace de Projection. Samedi 31 janvier 2026 

Un prologue qui augure de façon remarquable au festival Présences qui célèbre les 80 ans d’un très grand compositeur ayant choisi la France en 1963, Georges Aperghis (*1946). Aucun regret à avoir, au contraire, de ne pas avoir eu de place au concert public prévu le soir-même, samedi 31 juillet à l’IRCAM,  qui portait l’intitulé « Avant-Premiere du Festival Présences de Radio France ». L’atmosphère des générales est souvent intense, car il s’agit d’être au plus près des conditions du concert, mais aussi riche en enseignements dans une atmosphère certes laborieuse mais souvent détendue à l’issue de la répétition. Ce qui a été le cas, et m’a en outre donné l’occasion d’échanger avec le compositeur central de Présences 2026, Georges Aperghis, son organisateur Pierre Charvet, le contrebassiste soliste Nicolas Crosse, membre de l’Ensemble Intercontemporain, mais aussi des compositrices, Edith Canat de Chizy et Marzena Komsta, entre autres, après m’être imprégné avec délectation de la musique extraordinaire d’Aperghis, sans une tête trop haute et trop large devant moi.

Georges Aperghis(né en 1946)  et Pierre Charvet, chargé de la programmation de Présences, discutant pendant la générale du Prélude Salle de Projection de l'IRCAM
Photo : (c) Bruno Serrou

Le programme proposé était d’une beauté, d’une force, d’une poésie, d’une inventivité stupéfiante. La première pièce était Pubs/Reklamen composé entre 2002 et 2015 pour soprano par une Donatienne Michel-Dansac, sa créatrice, toujours aussi expressive, virtuose et théâtrale dans l’expression des phonèmes et leur enchaînement avec des citations de slogans tirés de publicités, un vrai régal. Deuxième œuvre d’Aperghis de ce prélude, Dans le mur (2007, révisé en 2017) pour piano et électronique réalisée à l’IRCAM d’une haute virtuosité au groove extraordinaire, avec un aigu du piano suprêmement cristallin par une éblouissante Ninon Hannecart-Ségal, et Trompe-oreille pour trompette à double pavillon et électronique, pièce composée en 2022 en réponse à une commande de Radio France et de l’IRCAM pour le plus aigu des cuivres, particulièrement développée où Aperghis réunit toutes les possibilités et au-delà offertes par une trompette dont les bruits blancs, sons sifflés, souffle doublé de la voix, vibrations des lèvres et des cordes vocales le tout joué magistralement par Marco Blaauw, membre de l’Ensemble Musikfabrik, tandis que des cris d’oiseaux et de cloches sont émis par l’informatique et jouant avec l’instrumentiste. Autre page impressionnante, signée cette fois de Sofia Avramidou (*1988), compatriote d’Aperghis, œuvre en deux parties intitulée Dimorphos Delta/Folk song 7 pour voix, contrebasse et électronique avec une brillante partie de basse à quatre cordes brillamment jouée par Nicolas Crosse qui explore elle aussi toutes les possibilités de l’instrument, cette fois le plus volumineux des cordes, particulièrement les harmoniques, qui a introduit un chant funèbre écrit en grec par la compositrice, qui l’a elle-même délicatement interprété tout en assurant la partie électronique.

Bruno Serrou

Le Festival Présences 2026 se poursuit toute la semaine, de mardi 3 à dimanche 8 février. https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/tag/festival-presences-2026

Werther exceptionnel de Pene Pati aux côtés d’une brûlante Adèle Charvet en Charlotte à l’Opéra-Comique, portés par la direction palpitante de Raphaël Pichon

Paris. Opéra-Comique. Jeudi 29 janvier 2026 

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte)
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Soirée émotion à l’Opéra-Comique jeudi dernier, avec un Werther de Jules Massenet d’une force lyrique prodigieuse, sans pathos, mais à tirer des larmes à chaque instant de l’œuvre. Un Raphaël Pichon au sommet de son art à la tête de son remarquable ensemble Pygmalion, d’une homogénéité et d’un élan saisissants avec des solistes de premier plan (violon, violoncelle, cor, trombone, saxophone, flûte, hautbois, clarinette. Basson), d’une intensité, d’un art de la nuance, exaltant des couleurs de braise, enveloppant une équipe de chanteurs éblouissante, avec en tête de distribution un Werther exceptionnel, Pene Pati, voix onctueuse, puissante, hallucinant, face à une Charlotte renversante de vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit et son devoir d’épouse campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix de velours au timbre sensuel. Julie Roset est une touchante et juvénile Sophie, John Chest un Albert un rien détaché mais à la voix solide, Christian Immler un Bailli généreux. Les membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique forment une joyeuse équipe d’enfants. Dans un décor d’une simplicité biblique mais situant parfaitement l’action, avec une grande table où le couvert est mis, un orgue mural, un arbre de Noël changeant, la mise en scène de Ted Huffman, également auteur de la scénographie, est d’une grande lisibilité servie par une direction d’acteurs au cordeau.

Jules Masset (1842-1912), Werther. Christian Immler (le Bailli), Julie Roset (Sophie), 
Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Créé en allemand à Vienne en 1892, présenté pour la première fois en France à l’Opéra de Paris en 1893, Werther est avec Manon l’œuvre emblématique de Jules Massenet. Puisant dans le roman épistolaire de Goethe Les souffrances du jeune Werther, Massenet exalte le pathos romantique tout en évitant la facilité. Il suffisait à la fin de la représentation de jeudi d’écouter les réactions du public pour mesurer combien Werther continue de toucher jusqu’aux plus réfractaires à l’art lyrique. Moins de dix mois après une remarquable production du chef-d’œuvre de Jules Massenet au Théâtre des Champs-Elysées (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/le-dechirant-werther-de-jules-massenet.html), avec en tête de distribution une brillant couple Benjamin Bernheim/Marina Viotti, l’Opéra-Comique présente à son tour une nouvelle lecture de Werther tout aussi réussie. Cet ouvrage a beaucoup de chance, tant il inspire de spectacles de qualité respectant globalement les intentions de ses auteurs, tandis que chanteurs, chefs et orchestres en donnent généralement des interprétations de haute tenue, pour un résultat souvent bouleversant. 

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Julie Roset (Sophie), John Chest (Albert)
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Auteur de sa propre scénographie faite d’un décor unique en noir et blanc transportant l’action dans les années 1950, le metteur en scène Ted Huffman signe une production claire et efficace, dans laquelle tous les protagonistes s’expriment avec naturel au sein d’une direction d’acteur au cordeau, simple et d’une réelle efficacité. Dans ce cadre épuré où mobilier limité servent véritablement l’action, tables, chaises, couverts, orgue mural, fragments de bibliothèque, fleurs, arbre de Noël décoré par Sophie, le tout disparaissant durant l’interlude qui précède la scène finale, les accessoires étant déplacés par les protagonistes eux-mêmes afin de laisser nu tout l’espace du plateau où seul le sang qui s’écoule de la blessure mortelle de Werther introduit une tache de couleur pour un finale d’une sensibilité d’autant plus déchirante qu’elle est d’une grande sobriété. Seul élément troublant, Werther se tue avant même que Charlotte lui ait les pistolets qu’elle a obtenus d’Albert…

Jules Massenet (1842-1912), Werther
John Chest (Albert), Christian Immler (le Bailli), Fore Royer (Kätchen), Paul-Louis Barlet (Brühlmann),
enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Evitant toute mièvrerie et autres sucreries qui tirent souvent l’ouvrage au sirupeux et au pathétique, la conception de Raphaël Pichon ne donne pas dans la minauderie ni le larmoyant, proposant au contraire une approche virile et résolue, parfois violente, tout en laissant le chant s’emporter jusqu’à la tragédie, évitant tout pathos, mais n’empêchant jamais le sentiment de s’exprimer jusqu’à bouleverser l’auditeur tant il s’y trouve de troublante humanité. L’orchestre Pygmalion, qui n’a pas la rondeur des formations jouant sur instruments modernes, mais constitué de musiciens de premier plan, participe à la vérité du propos, en le rendant profondément humain, direct, authentique. Avec un nuancier ample et généreux, Pichon, qui laisse son orchestre donner toute sa puissance, déploie son art du chant en ne couvrant jamais ses chanteurs, qui participent pleinement à la polyphonie instrumentale. 

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte)
Phot : (c) Jean-Louis Fernandez

Il faut dire que la distribution, jeune et vaillante, ne souffre d’aucune faiblesse. Le couple Werther / Charlotte réunit deux chanteurs d’une générosité vocale et d’un engagement scénique exemplaires. Voix onctueuse, puissante, le ténor samoan Pene Pati, qui s’exprime en un français d’une rare fluidité, le souffle généreux, le timbre raffiné, le jeu d’acteur naturel. Face à lui, une Charlotte renversante de vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit et son devoir d’épouse campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix de velours au timbre sensuel, tandis que la sœur cadette de cette dernière, Sophie, est tenue par la brillante soprano Julie Roset d’une touchante et juvénile spontanéité, loin des caricatures que trop de ses consœurs ont tendance à brosser. Aux côtés de ce trio, une équipe sans défauts, avec l’Albert du baryton états-unien John Chest à la voix généreuse, le Bailli du puissant baryton-basse allemand Christian Immler, le Schmidt du ténor marseillais Carl Ghazarossian pétri d’humanité, sans oublier les membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique, qui forment une troupe d’enfants enthousiastes et fort attachante.

Bruno Serrou