Paris. Opéra-Comique. Jeudi 29 janvier 2026
Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte)
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Soirée émotion à l’Opéra-Comique jeudi
dernier, avec un Werther de Jules
Massenet d’une force lyrique prodigieuse, sans pathos, mais à tirer des larmes
à chaque instant de l’œuvre. Un Raphaël Pichon au sommet de son art à la tête
de son remarquable ensemble Pygmalion, d’une homogénéité et d’un élan saisissants
avec des solistes de premier plan (violon, violoncelle, cor, trombone,
saxophone, flûte, hautbois, clarinette. Basson), d’une intensité, d’un art de
la nuance, exaltant des couleurs de braise, enveloppant une équipe de chanteurs
éblouissante, avec en tête de distribution un Werther exceptionnel, Pene Pati,
voix onctueuse, puissante, hallucinant, face à une Charlotte renversante de
vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit et son devoir d’épouse
campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix de velours au timbre
sensuel. Julie Roset est une touchante et juvénile Sophie, John Chest un Albert
un rien détaché mais à la voix solide, Christian Immler un Bailli généreux. Les
membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique forment une joyeuse équipe d’enfants.
Dans un décor d’une simplicité biblique mais situant parfaitement l’action, avec
une grande table où le couvert est mis, un orgue mural, un arbre de Noël
changeant, la mise en scène de Ted Huffman, également auteur de la
scénographie, est d’une grande lisibilité servie par une direction d’acteurs au
cordeau.

Jules Masset (1842-1912), Werther. Christian Immler (le Bailli), Julie Roset (Sophie),
Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Créé en
allemand à Vienne en 1892, présenté pour la première fois en France à l’Opéra
de Paris en 1893, Werther est avec Manon l’œuvre emblématique de Jules
Massenet. Puisant dans le roman épistolaire de Goethe Les souffrances du jeune Werther, Massenet exalte le pathos
romantique tout en évitant la facilité. Il suffisait à la fin de la
représentation de jeudi d’écouter les réactions du public pour mesurer combien Werther continue de toucher jusqu’aux
plus réfractaires à l’art lyrique. Moins de dix mois après une
remarquable production du chef-d’œuvre de Jules Massenet au Théâtre des
Champs-Elysées (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/le-dechirant-werther-de-jules-massenet.html),
avec en tête de distribution une brillant couple Benjamin Bernheim/Marina
Viotti, l’Opéra-Comique présente à son tour une nouvelle lecture de Werther tout aussi réussie. Cet ouvrage a
beaucoup de chance, tant il inspire de spectacles de qualité respectant
globalement les intentions de ses auteurs, tandis que chanteurs, chefs et
orchestres en donnent généralement des interprétations de haute tenue, pour un résultat
souvent bouleversant.

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Julie Roset (Sophie), John Chest (Albert)
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Auteur de sa propre scénographie faite d’un décor unique en
noir et blanc transportant l’action dans les années 1950, le metteur en scène Ted
Huffman signe une production claire et efficace, dans laquelle tous les
protagonistes s’expriment avec naturel au sein d’une direction d’acteur au
cordeau, simple et d’une réelle efficacité. Dans ce cadre épuré où mobilier limité
servent véritablement l’action, tables, chaises, couverts, orgue mural,
fragments de bibliothèque, fleurs, arbre de Noël décoré par Sophie, le tout
disparaissant durant l’interlude qui précède la scène finale, les accessoires
étant déplacés par les protagonistes eux-mêmes afin de laisser nu tout l’espace
du plateau où seul le sang qui s’écoule de la blessure mortelle de Werther
introduit une tache de couleur pour un finale d’une sensibilité d’autant plus déchirante
qu’elle est d’une grande sobriété. Seul élément troublant, Werther se tue avant
même que Charlotte lui ait les pistolets qu’elle a obtenus d’Albert…

Jules Massenet (1842-1912), Werther.
John Chest (Albert), Christian Immler (le Bailli), Fore Royer (Kätchen), Paul-Louis Barlet (Brühlmann),
enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Evitant toute mièvrerie et autres
sucreries qui tirent souvent l’ouvrage au sirupeux et au pathétique, la conception
de Raphaël Pichon ne donne pas dans la minauderie ni le larmoyant, proposant au
contraire une approche virile et résolue, parfois violente, tout en laissant le
chant s’emporter jusqu’à la tragédie, évitant tout pathos, mais n’empêchant
jamais le sentiment de s’exprimer jusqu’à bouleverser l’auditeur tant il s’y
trouve de troublante humanité. L’orchestre Pygmalion, qui n’a pas la rondeur des
formations jouant sur instruments modernes, mais constitué de musiciens de
premier plan, participe à la vérité du propos, en le rendant profondément
humain, direct, authentique. Avec un nuancier ample et généreux, Pichon, qui
laisse son orchestre donner toute sa puissance, déploie son art du chant en ne
couvrant jamais ses chanteurs, qui participent pleinement à la polyphonie
instrumentale.
Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte)
Phot : (c) Jean-Louis Fernandez
Il faut dire que la distribution, jeune et vaillante, ne souffre
d’aucune faiblesse. Le couple Werther / Charlotte réunit deux chanteurs d’une
générosité vocale et d’un engagement scénique exemplaires. Voix onctueuse,
puissante, le ténor samoan Pene Pati, qui s’exprime en un français d’une
rare fluidité, le souffle généreux, le timbre raffiné, le jeu d’acteur naturel.
Face à lui,
une Charlotte renversante de vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit
et son devoir d’épouse campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix
de velours au timbre sensuel, tandis que la sœur cadette de cette
dernière, Sophie, est tenue par la brillante soprano Julie Roset d’une
touchante et juvénile spontanéité, loin des caricatures que trop de ses consœurs
ont tendance à brosser. Aux côtés de ce trio, une équipe sans défauts, avec l’Albert
du baryton états-unien John Chest à la voix généreuse, le Bailli du puissant baryton-basse
allemand Christian Immler, le Schmidt du ténor marseillais Carl Ghazarossian pétri
d’humanité, sans oublier les membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique,
qui forment une troupe d’enfants enthousiastes et fort attachante.
Bruno Serrou