Marc Garcia Vitoria (né en 1985). Photo : DR
Le portrait ci-dessous a été écrit pour le quotidien La Croix,
qui l'a publié en mai 2012. A l'instar de Francesco Filidei, son aîné de douze ans dont le portrait a été publié ici-même hier, le talent de Marc Garcia Vitoria et les
promesses contenues dans les partitions déjà composées par cet artiste déterminé que Michael Jarrell a choisi comme assistant dans sa classe de composition à Genève m'incitent à
porter ce texte à la connaissance des lecteurs de ce blog
A
l’instar du père du grand compositeur hongrois György Ligeti (1923-2006) qui
interdit à son fils d’écrire de la musique considérant que c’était impossible
après Schubert, un compositeur ne peut être que mort. Au mieux, s’il s’en
trouve, il est considéré avec incrédulité ou condescendance. Pourtant, aujourd’hui
comme hier, jeunes gens et jeunes femmes se destinent à la composition. Sont-ils
inconscients ? Sont-ils impudents ? Sont-ils fous ?... Bien que la création musicale audacieuse connaisse un certain désamour de la part du public, et, plus grave encore, des institutions et des décideurs, la fibre
artistique incite encore à s’y consacrer comme interprète, et, plus rarement, comme
compositeur. Beaucoup d’appelés mais peu d’élus, car il convient de s'accrocher et de croire en soi, tant la vie est pour eux loin
d’être simple. La place est en effet limitée, les obstacles sont innombrables, la
concurrence est rude. Plus rares encore sont les compositeurs qui ont beaucoup à
dire et s’aventurent sur des terres vierges mais fructueuses. « Composer
est un irrépressible désir, confie Marc Garcia Vitoria, et je ne me suis
jamais posé de question de carrière ou de possibilité d’en vivre. Ma seule
préoccupation est d’écrire des œuvres nouvelles. »
Né
à Valence le 14 mai 1985, vivant entre Genève, où il habite, Barcelone et Paris, Marc Garcia Vitoria est un compositeur particulièrement prometteur. Il est « tombé
en musique » à 8 ans, alors que ses parents ne sont pas même mélomanes. Néanmoins,
dans le village où il vit à l’époque, Castelló de Rugat, comme partout en Catalogne, la musique
est omniprésente avec les harmonies qui se chargent de la formation musicale
des enfants. C’est ainsi qu’il commence le solfège. « Mon père a demandé à
un ami musicien quels disques il me fallait écouter pour découvrir la musique. Le
solfège m’amusait, j’allais aux concerts de l’harmonie ou d’orchestres à
Valence avec mes parents. Ayant la sensation d’anticiper la musique, j’ai voulu
aller plus avant. » Curieusement, au sein de ladite harmonie, c’est par le
violon que Vitoria a commencé, avant de se tourner vers le piano. « Avant
18 ans, je ne pensais pas composer, contrairement à beaucoup de mes confrères qui
écrivent de petites choses à 12 ans. J’avais envie de créer, mais composer ne me
tentait pas, pourtant j’improvisais continuellement. Je pensais à la littérature,
mon père étant bibliothécaire... » Adolescent, Vitoria a su résister aux sirènes
des jeux de ses amis. « Les problèmes sont survenus à 16 ans, quand j’ai
décidé de renoncer à l’université pour le conservatoire. Ma mère a été choquée
parce que j’étais bon élève. Elle m’a demandé "es-tu vraiment
sûr ?", mais mon père a finalement consulté un musicien qui lui a
dit "tu as un enfant qui ne veut faire que de la musique, et tu n’es pas
content ?!" »
Ainsi,
Vitoria entre au Conservatoire de Barcelone où il étudie la théorie et la
composition avec Luis Naón, Gabriel Brnčic et Ramon Lazkano. « C’est grâce
à lui que je me suis définitivement
décidé. Il a très mauvais caractère, comme professeur, alors qu’il est en
vérité très doux et ouvert. Mais ses cours étaient tendus. » En 2008, Vitoria
est au Conservatoire de Genève pour étudier avec Michael Jarrell, dont il est
aujourd’hui l’assistant à la Haute Ecole de Musique de Genève. Il complète sa formation à Paris, à l’Ircam (Institut
de recherche et coordination acoustique/musique), et suit les cours d’été de la
Fondation Royaumont. « On apprend autant avec ses maîtres que par la
lecture et l’écoute des œuvres et le contact avec les instrumentistes, et il
faut garder une certaine innocence, précise-t-il. Mais il faut surtout avoir la
fibre bien ancrée en soi, car beaucoup de professeurs sont impitoyables. »
Vitoria ne se reconnaît aucun modèle, mais il a des affinités avec l’école
spectrale de Tristan Murail et Michael Levinas, qu’il a rencontrés. « La
seule fois où j’ai travaillé avec Levinas, c’est à Barcelone, où il m’a fait
découvrir Messiaen. Lorsque je l’ai revu, à Paris, je lui ai montré des pièces
qu’il a trouvées très banales. Il a aussi critiqué mes fugues : "Bon,
vous n’êtes pas au niveau ! Quel âge avez-vous ? – J’ai 19 ans – Eh
bien, vous pouvez encore entrer au Conservatoire de Paris..." Du coup,
j’y ai renoncé ! »
Vouloir être compositeur c’est se forger une
carapace pour ne se laisser impressionner par quiconque. « Il faut se
rassurer de temps à autre auprès de gens qui vous aiment, qui vous connaissent
et vous voient évoluer, convient-il. Nahon et Jarrell sont exigeants mais sincères,
respectueux et savent me conforter par leurs critiques constructives. »
Musicien de la génération informatique, qu’il connaît et maîtrise, il se
focalise néanmoins sur les instruments acoustiques et écrit à la main.
« Le compositeur doit avoir une approche pratique des instruments, car il lui faut
veiller à la bonne exécution de ce qu’il écrit. Je ne mets pas les interprètes
en danger. Mais si mes partitions doivent être comprises en tant que musique,
je ne fais pas de concessions. Je ne suis pas contre la difficulté, car, je
l’espère, dans vingt ans elle sera assimilée. En
tant que compositeur, je tiens à être ferme dans mes convictions pour rester
moi-même. »
Quant
à la relative audience de la musique contemporaine, même s’il en est conscient,
la question ne le met pas vraiment dans l’embarras. « C’est certes un peu
problématique, reconnaît-il, mais je n’y pense pas. Je ne suis pas prolifique,
avec quatre œuvres nouvelles par an en moyenne, et j’ai suffisamment de problèmes avec mon
propre métier, m’interrogeant sur mes choix artistiques, la promotion de ma musique, la
nécessité d’un poste d’enseignant pour vivre. Je m’insère dans une tradition
tout en étant moi-même, et j’espère apporter quelque chose aux gens. Côté public,
je suis plutôt optimiste dans la mesure où, pour moi, ma musique se doit
d’abord de convaincre les interprètes. C’est à eux de la transmettre. La
formation des instrumentistes est si élevée qu’ils s’investissent de plus en
plus volontiers dans la musique contemporaine. J’ai donc l’espoir de les voir
défendre la mienne, et s’ils le font bien il y a des chances qu’elle se
propage. » Vitoria sait aussi que le compositeur se doit de sortir de
sa tour d’ivoire en allant au-devant des autres créateurs. « La fondation
Royaumont m’a permis de rencontrer les danseurs de ma génération, ce qui
m’incite à travailler avec eux. Si je n’avais pas suivi ce stage, je n’aurais
rien fait avec eux. Mais les chances de rencontrer d’autres artistes sont de
plus en plus nombreuses, notamment à l’IRCAM, où je côtoie chorégraphes,
vidéastes, plasticiens... »
Parmi les projets de Marc Garcia Vitoria, une partition commandée par Radio France dans le cadre de la série "alla breve" qui sera enregistrée en juin prochain par l'Ensemble Diagonal, une pièce avec danse pour les Festival Archipel de Genève et la Fondation Royaumont, ainsi qu'une commande d'Etat pour l'Ensemble Intercontemporain qui sera créée au printemps 2014.
Bruno
Serrou
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