mardi 12 décembre 2023

L’Enlèvement au Sérail de Mozart flamboyant de Le Concert de La Loge sous l’énergique impulsion de Julien Chauvin, son directeur fondateur, au Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Lundi 11 décembre 2023 

Julian Chauvin et Le Concert de La Loge. Photo : DR

L’opéra concertant présente de nombreux avantages. Surtout en matière musicale, car, si elle prive l’œuvre de sa dimension théâtrale, elle permet de concentrer l’attention sur la seule écoute de la musique, défaite de toute scorie scénique et dramaturgique qui tend de plus en plus souvent au contresens. Et comme l’inspiration de Mozart suscite à elle seule musique et théâtre, lorsque l’on propose l’un de ses ouvrages scéniques en concert, hier soir L’Enlèvement au Sérail au Théâtre des Champs-Elysées, il serait regrettable de se priver d’une telle aubaine, toute occasion étant bonne à prendre pour s’immerger dans l’univers chatoyant du compositeur autrichien.

Julien Chauvin. Photo : DR

Singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb Stephanie le Jeune, Die Entfürung aus dem Serail (L’Enlèvement au sérail) est le deuxième des grands ouvrages scéniques de Mozart. Créé avec succès à Vienne en 1782, cet opéra-comique écrit sur un texte allemand à la suite d’une commande de l’empereur Joseph II établit la réputation du Salzbourgeois dans la capitale autrichienne. Le compositeur, qui voulait à la fois éblouir le monarque et le public viennois afin d’assurer son avenir de musicien indépendant, réussit à concocter ici le premier grand chef-d’œuvre de l’histoire de l’opéra allemand.

Solistes, Julien Chauvin, Le Concert de La Loge, Choeur Fiat Cantus. Photo : (c) Bruno Serrou

S’agissant donc d’un Singspiel, équivalent germanique de l’opéra-comique français, l’action se déploie essentiellement pendant les dialogues parlés, et la musique ne comporte pas de récitatifs accompagnés et se subdivise en vingt et un numéros comptant airs et ensembles. Mozart fonde sa musique sur l’exotisme de l’empire ottoman récemment défait militairement par l’Autriche aux portes de Vienne. On y trouve de ce fait de la musique turque avec triangle, cymbales et grand tambour, à l'imitation des fanfares des janissaires utilisées pour stimuler la soldatesque turque. Comme beaucoup de comédies de l’époque, quantité d’éléments sont empruntés à la commedia dell’arte. Les personnages de l’opéra montrent quelques stéréotypes turcs, surtout Osmin, le sinistre gardien du sérail du Pacha Selim qui profère ses menaces des abysses de sa voix de basse. Sa présence menaçante et vindicative sert d’appui au thème principal qu’est celui de la clémence, thème qui sera repris par Mozart dans son ultime opéra, la Clémence de Titus, en 1791. L’on y trouve aussi Così fan tutte à travers le doute des hommes quant à la fidélité de leurs promises, ainsi que maints ingrédients de Die Zauberflötte (La Flûte enchantée) de neuf ans postérieure, notamment la virtuosité des voix de femmes digne de la Reine de la Nuit… Rappelons que le Pacha ne s’exprime que par la parole, et que le rôle est de ce fait tenu par un comédien. L’opéra conte les aventures suscitées par la tentative du noble espagnol Belmonte aidé de son serviteur Pedrillo d’enlever sa fiancée Constance - qui porte le prénom de Constance Weber que Mozart allait bientôt épouser -, capturée en haute mer par des pirates et vendue au Pacha Selim qui la retient prisonnière dans son sérail sous la surveillance de son intendant Osmin en compagnie de sa servante Blondine, fiancée de Pedrillo. Alors que les deux couples d’amants se croient perdus, la tentative d’évasion étant découverte par le sanguin Osmin, la clémence de Selim les libère de façon fortuite.

Solistes, Julien Chauvin, Le Concert de La Loge, Choeur Fiat Cantus. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour éviter les longueurs qui n’auraient pas manqué de se faire jour dans une exécution concertante en raison de la longueur des dialogues parlés, le texte originel a été remplacé par un récit en français réalisé pour l’occasion par le critique musical Yvan A. Alexandre qui a été mis dans la bouche de Selim-pacha, seul personnage costumé d’une longue toge orientale, à l’instar de son factotum Osmin, le reste de la distribution étant en vêtements civils noirs de concerts. La jeune équipe de chanteurs s’exprimant en allemand réunie pour l’occasion était équilibrée et engageante. Les femmes étaient engageantes, leurs promis charmants et piquants, tous séduisants sur le plan vocal. La soprano canadienne Florie Valiquette, timbre épicé et ligne de chant flexible, a connu de légères difficultés avec les célestes vocalises qui caractérisent le rôle de Constance, dont elle possède prestance et élégance. La soprano roumaine Florina Ilie a l’abattage de Blondine, sa voix est charnue et colorée, tout comme son promis Pedrillo tenu par le solide ténor malgache Sahy Ratia, qui surmonte aisément les aigus que Mozart a réservé au rôle. Tout comme le ténor sud-africain Levy Sekgapane, solide Belmonte doté d’une avenante musicalité. L’Osmin de la basse géorgienne Sulkan Jaiani convainc par sa voix enjôleuse dont l’envergure surprend, son timbre de basse chantante agrémentant un ambitus descendant dans l’extrême grave avec facilité. L’Administrateur général de la Comédie Française, le metteur en scène Eric Ruf, impose son talent de comédien en campant un Selim-narrateur sobre et prenant d’évidence plaisir à dire les rares traits d’humour que lui ménage le texte qu’il est chargé de défendre. Quant aux brèves interventions chorales, elles ont été vaillamment assurées par le Chœur Fiat Cantus, formation à vocation pédagogique établie à Montrouge créée en 1997 par Pascale Jeandroz.

Solistes, Julien Chauvin, Le Concert de La Loge, Choeur Fiat Cantus. Photo : (c) Bruno Serrou

Mais cette soirée vaut surtout pour ce qu’a donné à entendre le rutilant orchestre d’instruments anciens au jeu « historiquement informé » créé en 2015, Le Concert de La Loge (qui a été contraint par une décision de justice incompréhensible, suite à une plainte du comité olympique français, de renoncer au terme « La Loge Olympique », la formation rendant par son nom hommage à l’ensemble éponyme du XVIIIe siècle dont il a adopté la spontanéité et les usages) dirigé du violon avec simplicité et allant par son directeur-fondateur, Julien Chauvin, seul musicien en chemise blanche, dirigeant debout depuis son poste de premier violon, un orchestre constitué de dix violons, trois altos, trois violoncelles, une contrebasse, bois et cors par deux et percussion. Un orchestre d’une précision, d’une chaleur, d’un dynamisme, d’une truculence bienveillante, qui a instillé à l’exécution de l’opéra de Mozart une énergie, une vigueur juvénile emplie de flamme, de poésie, d’humanité, de sortilèges.

Bruno Serrou

samedi 9 décembre 2023

L’ardente spiritualité des trois premières cantates de l’«Oratorio de Noël» de Johann Sebastian Bach selon Masaaki Suzuki et The Age of Enlightenment au Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Vendredi 8 décembre 2023 

Masaaki Suzuki. Photo : DR

Belle mais frustrante exécution Théâtre des Champs-Elysées de l’Oratorio de Noël de Johann Sebastian Bach par l’Orchestra of the Age of Enlightenment & Choir dirigé par l’éminent spécialiste japonais du cantor de Leipzig Masaaki Suzuki avec une excellente distribution sans diva dont un brillant contre-ténor, Hugh Cutting. Mais que de frustration, puisqu’il aura manqué rien moins que la moitié de l’œuvre, le concert ne donnant à entendre que la seule partie consacrée au temps de Noël. 

Masaaki Suzuki, soloists, choir & Orchestra of the Age of Enlightenment. Photo : (c) Bruno Serrou

Parmi l’énorme quantité de partitions d’inspiration religieuse conçues par Johann Sebastian Bach entre mai 1723, année du début de son contrat de Thomaskantor à Leipzig, et 1740, année où il renonce à ses activités de Cantor, le compositeur saxon a composé cantates, chorals, messes, motets, passions, oratorios pour tous les temps liturgiques du calendrier chrétien. Parmi ses trois oratorios pour  le temps liturgique, le Weihnachtsoratorium (Oratorio de Noël) BWV 248 - les deux autres étant pour Pâques et pour l’Ascension -, partition constituée en fait de six cantates composées en 1734 pour les trois jours de Noël de cette année-là (La naissance, L’annonce aux bergers, L’adoration des bergers), le Nouvel An (La Circoncision et le nom de Jésus), le premier dimanche de l’année (Le voyage des Rois mages) et l’Epiphanie (L’adoration des Rois mages) 1735. A sa création, l’œuvre n’a donc pas été jouée en une fois, mais durant les six jours correspondant au temps de Noël jusqu'à l’Epiphanie, les 25, 26, 27 décembre, 1er janvier, le premier dimanche qui suit et le 6 janvier.

Masaaki Suzuki. Photo : DR

Bach reprend dans ce recueil quantité d’éléments d’œuvres antérieures, chœurs et arie, adaptés aux circonstances, avec changements de textes d’origine essentiellement profane, de tonalités et d’effectifs. Introduisant l’ensemble par une sinfonia, seul moment purement instrumental de l’oratorio, pour lui donner une structure en soixante-quatre numéros, chiffre symbolique de la perfection, il fractionne ses six cantates en deux groupes de trois en fonction de la teneur du texte, les parties I, III et VI forment un bloc de la même tonalité de ré majeur, un effectif comparable avec trompettes et timbales virevoltantes. Pastorale pour instruments à vent sans chœur introductif, la partie II est fondée sur la totalité de sol majeur (sous-dominante de ré majeur), la partie IV est en fa majeur (la relative de ré mineur) orchestrée avec des cors, les deux dernières parties retournant à la tonalité originelle en passant par la dominante la majeur, l’ultime cantate reprenant le même effectif que la première et la mélodie du même choral dans le chœur final, choral que Bach avait utilisé cinq fois dans sa Passion selon saint Matthieu. Quant au texte, il puise dans les Evangiles selon saint Luc et selon saint Matthieu contant la naissance, la circoncision et les rois mages venant d’Orient, et d’auteurs divers parmi lesquels Martin Luther, Johann Rist, Paul Gerhardt et Picander, ce dernier étant un proche collaborateur du cantor pour qui et avec qui il a réalisé les livrets de plusieurs cantates et des passions.

Masaaki Suzuki, Soloists, Choir & Orchestra of the Age of Enlightenment. Photo : (c) Bruno Serrou

L’orchestre requis par Bach est constitué de trois trompettes, d’une paire de timbales, de deux flûtes traversières, deux hautbois, deux hautbois d’amour/hautbois da caccia, deux violons, alto et d’un continuo comprenant un orgue et deux violoncelles, soit un total de seize instrumentistes, tandis que l’effectif vocal compte un chœur de seize voix mixtes d’où émergent quatre solistes (soprano, contralto ou contreténor, ténor, basse). Fondateur en 1990 de l’ensemble Bach Collegium Japan dont il est toujours le directeur musical et avec lequel il a enregistré l’intégrale des cantates du cantor de 1995 à 2014, Masaaki Suzuki est une autorité incontestée dans les domaines de la connaissance et de l’interprétation de la musique de Jean-Sébastien Bach, dont il porte la création partout dans le monde, jusqu’au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.

Masaaki Suzuki, Soloists, Choir & Orchestra of the Age of Enlightenment. Photo : 'c) Bruno Serrou

L’absence des trois dernières cantates est d’autant plus regrettable que le public du Théâtre des Champs-Elysées ne s’est pas trompé sur l’attrait de l’affiche, puisqu’il est venu en nombre assister à cet Oratorio de Noël en pleine période de l’Avent, écoutant son exécution dans un silence absolu, une ambiance quasi religieuse. Il est vrai que ce que le chef japonais a donné à entendre à la tête d’une formation qui n’est pas la sienne mais qu’il connaît bien, l’Orchestra of the Age of Enlightenment et son chœur de chanteurs professionnels, solistes pour la plupart, formations plus que trentenaire qui a eu pour « artistes principaux » des chefs comme Mark Elder, Simon Rattle, Vladimir Jurowski, Ivan Fischer et John Butt, a été d’une profondeur, d’une sensibilité, d’une spiritualité proprement mystique, le tout étant servi par une pureté vocale et instrumentale pénétrante, les couleurs sombres et feutrées des instruments, toujours justes mais manquant parfois de brillance, carence légère néanmoins justifiée dans le cas de l’accompagnement dépouillé du violon solo (Kati Debretzeni) dans l’aria Schliesse, mein Herze, dies delige Wunder (Garde, mon cœur, ce bienheureux miracle) pour alto (ici contreténor) à la tonalité grave et nostalgique, mais que l’on eût souhaité un rien plus chatoyant dans sa seconde partie, tandis que le chœur s’est avéré vivant, coloré, parfaitement intelligible. Sortant du chœur et y retournant, les quatre jeunes solistes (la soprano galloise Jessica Cale, le contreténor Hugh Cutting, son frère ténor Guy Cutting, et le baryton-basse allemand Florian Störtz) se sont imposés par la perfection de leur chant, le velours de leurs timbres qui se mêlaient au chœur avec infiniment de naturel. D’autant plus frustrant, car, n’en doutons pas, les trois dernières cantates de l’Oratorio de Noël auraient plané sur les mêmes cimes... Cette même équipe reviendra-t-elle à Paris en janvier pour donner la suite de l’œuvre ?...

Bruno Serrou 

vendredi 8 décembre 2023

Leif Ove Andsnes a célébré dignement Serge Rachmaninov avec un Orchestre de Paris la tête et le son emplis de l’esprit de Noël

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Mercredi 6 décembre 2023 

Leif Ove Andsnes et Klaus Mäkelä. Photo : (c) Orchestre de Paris

Programme russe cette semaine pour l’Orchestre de Paris, qui a réuni deux compositeurs aussi célébrés en Russie qu’aux Etats-Unis, et volontiers réunis en une même entité, comme peuvent l’être les Français Claude Debussy et Maurice Ravel, Serge Rachmaninov, le cadet dont on célébrait en 2023 le double anniversaire de la naissance (cent-cinquante ans) et de la mort (quatre-vingts ans), et Piotr Ilitch Tchaïkovski, l’aîné décédé voilà cent-trente ans, ce dernier avec une œuvre célébrant opportunément Noël. 

Leif Ove Andsnes, Klaus Mäkelä, Ji-yoon Park (premier violon invitée), Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Si au disque, les deux compositeurs sont associés par eux partitions concertantes pour piano et orchestre, avec le Concerto n° 1 de Tchaïkovski et le Concerto n° 2 de Rachmaninov, l’Orchestre de Paris les a réunis avec une œuvre concertante du second et une musique de ballet du premier.

Leif Ove Andsnes, Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Norvégien Leif Ove Andsnes compte parmi les plus grands pianistes de notre temps. Cette semaine, invité de l’Orchestre de Paris, il a offert au public parisien un magnifique Concerto n° 3 pour piano et orchestre en ré mineur op. 30 de Serge Rachmaninov. Le pianiste norvégien, élégant et sobre, en a donné une interprétation magnétique. Après un premier mouvement retenu et manquant légèrement de souffle, s’attachant néanmoins à faire chanter le matériau thématique confié au clavier, Andsnes s’est libéré complètement pour faire respirer librement l’intermède Adagio au lyrisme intense, faisant bruire des sonorités pleines rondes, pour déboucher sur un Finale : Alla breve impressionnant de tenue et d’allant, sans pathos et sans les ralentendi intempestifs que trop de ses confrères exploitent de façon erronée, dialoguant avec une connivence communicative avec un Orchestre de Paris aux effectifs fournis mais ne couvrant jamais le soliste, Klaus Mäkelä étant en parfaite osmose avec son soliste. En bis, Andsnes a donné une Mazurka op. 33/2 de Frédéric Chopin saturée de lumière.

Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Quoique l’on puisse penser des trois ballets mis en musique par Piotr Ilitch Tchaïkovski, il faut bel et bien convenir qu’il est le premier compositeur russe à avoir composé de grandes et foisonnantes partitions pour la danse. Très courue sous forme de ballet, cette part de la création du compositeur russe est négligée par les salles de concerts, contrairement aux partions du genre de son compatriote Igor Stravinsky. Il faut dire que sa trilogie est particulièrement longue, et nombre de passages peuvent paraître indigestes sans chorégraphie. Composé après Le Lac des Cygnes (1875-1876) pour le Théâtre du Bolchoï à Moscou et La Belle au bois dormant (1888-1889) pour le Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, Casse-Noisette a été créé dans ce dernier théâtre le 10 décembre 1892 dans une chorégraphie de Lev Ivanov. Période de l’Avent oblige, de ce ballet en trois actes de quatre vingt dix minutes qui a pour cadre les fêtes de Noël, l’Orchestre de Paris a choisi de ne donner que l’ouverture et les deux tableaux du premier acte, le tout dépassant déjà allègrement les trois-quarts d’heure de musique. Un premier acte dont la partition contient des mélodies parmi les plus populaires du répertoire classique (notamment l’harmonisation pour orchestre seul de la chanson Bon voyage Monsieur Dumollet) et des références à Mozart, à l’instar de l’opéra La Dame de Pique conçu en 1890, en particulier dans l’Ouverture miniature, la Marche, le Petit galop des enfants et la Danse du grand-père. Sans ballet, cette musique n’est pas dénuée de longueurs, et l’écoute attentive révèle quelque prosaïsme qui suscite une certaine monotonie, malgré les indéniables et pérennes qualités de l’Orchestre de Paris et la conviction de son directeur musical, Klaus Mäkelä.

Bruno Serrou 

jeudi 7 décembre 2023

Entretien : Claudio Monteverdi et Rinaldo Alessandrini, maîtres madrigalistes

CD : Entretien autour de la publication chez Naïve en onze CDs de la remarquable intégrale des neuf livres de madrigaux de Claudio Monteverdi par Rinaldo Alessandrini et son Concerto Italiano

Rinaldo Alessandrini. Photo : DR

Claveciniste, organiste, pianofortiste, chef d’orchestre et de chœur italien, Rinaldo Alessandrini est à 63 ans l’un des plus éminents spécialistes des répertoires des XVIIe et XVIIIe siècles, plus particulièrement du seicento italien. En 1984, il fonde à cette fin l’ensemble vocal et instrumental Concerto Italiano universellement célébré pour ses remarquables exécutions de madrigaux de la fin de la Renaissance, Orlando di Lasso, Luca Marenzio, Girolamo Frescobaldi, répertoire dans lequel il a commencé son activité, faisant ses débuts à Rome avec La Calisto de Francesco Cavalli, et de musique baroque, de Bach et Haendel à Mozart et Vivaldi, dont il a enregistré pour Naïve opéras et concertos, dont un certain nombre n’avaient plus été joués depuis trois siècles. En 1993 paraît chez le même éditeur le premier volume de madrigaux de Monteverdi, le Livre IV, entreprise qu’il achève en 2022 avec le Livre VII. Il aura donc fallu vingt-neuf ans à Rinaldo Alessandrini et son Concerto Italiano pour graver l’intégralité des neuf livres (le dernier étant posthume), allant du chant et de la poésie purs emplis d’affetti des années 1587-1592, à une forme proprement théâtrale dans le huitième livre publié en 1638. J’ai rencontré Rinaldo Alessandrini pour le magazine Scherzo de Madrid à l’occasion de la publication chez Naïve de cette somptueuse intégrale réunie en un coffret de onze CDs. En voici la version originale française 

Bruno Serrou : Vous avez décidé de devenir musicien sur le tard. Vous étiez un adolescent de 14 ans, l’âge auquel généralement les enfants se détournent de la musique classique… 

Rinaldo Alessandrini : J’ai commencé à m’y intéresser vraiment au moment où je suis entré à l’université. A 14 ans, la musique m’attirant plus ou moins, j’ai commencé à étudier le piano, mais ce n’était pas dans l’idée de devenir musicien. J’ai attendu de terminer le lycée et de faire mon service militaire, obligatoire à l’époque, et ce n’est donc qu’en revenant à la vie civile que je me suis dit qu’il me fallait me décider. J’ai choisi la musique. J’avais vingt ans. J’ai bien fait d’attendre, parce que je me suis retrouvé avec des musiciens de mon âge avec qui j’ai partagé mon temps et mon travail. Nous avons tous commencé ensemble, et j’ai très vite décidé de m’inscrire au Conservatoire d’Amsterdam.

B. S. : Avez-vous pensé dès le début à la musique ancienne ? 

R. A. : Oui. J’avais néanmoins gardé mon professeur de piano à Rome, et à Amsterdam je suivais les cours de clavecin de Ton Koopman.

B. S. : Etes-vous allé à Amsterdam pour Ton Koopman ?

R. A. : Il fallait impérativement aller à Amsterdam parce qu’à l’époque il n’y avait rien d’intéressant en Italie pour le clavecin. J’avais rencontré Ton Koopman dans des stages qu’il avait donnés en Italie. Je lui ai demandé s’il était possible d’aller à Amsterdam, ce n’était donc pas très compliqué. Quand on est jeune on se persuade rapidement que l’on peut prendre un train de nuit pour arriver de bon matin à Amsterdam et assister à des cours, et retourner à Rome le lendemain.

B. S. : Qu’est-ce qui vous a attiré vers la musique ancienne ?

R. A. : Mon professeur de piano était étonné par le fait que j’adorais jouer Bach, Mozart plutôt que Chopin. Il y avait donc en moi, dès cette époque, quelque chose qui me conduisait naturellement vers un tel choix. Dès cette époque, le son du clavecin me plaisait beaucoup. Après, il y a eu une combinaison un peu particulière parce qu'en 1980 la musique baroque avait commencé à exploser en Italie. Les musiciens de ma génération parlaient beaucoup de ce mouvement, nous étions très engagés dans ce discours-là. Notre intérêt était très fort.

B. S. : En Italie, à l’aube du mouvement baroque, il y avait Claudio Scimone et ses I Musici…

R. A. : Oui, mais le style historique et l’utilisation des instruments anciens étaient continuellement au centre de nos discours. C’est donc une combinaison de différents paramètres qui m’a conduit vers la musique baroque. Devenu musicien sur le tard, cette idée ne m’a pas poursuivi toute ma jeunesse. A vingt ans, je me suis tout de suite senti à l'aise entouré de gens avec qui j’aimais travailler.

B. S. : Qu’est-ce qui vous intéressait avant vos vingt ans ?

R. A. : Rien de spécial. J’étais au lycée jusqu’à 18 ans. J’ai donc fait ma scolarité jusqu’au baccalauréat, et immédiatement après j’ai dû partir au service militaire. La musique me plaisait beaucoup, je jouais déjà du piano. J’avais un intérêt naturel pour la musique, mais ce n’était pour devenir musicien professionnel. C’était tout à fait casuel.

 B. S. : On parle toujours de la musique baroque allemande, française, etc., mais en Italie il y a aussi tout ce qu’il faut dans le domaine de la musique ancienne. Qui travaillait le répertoire du seicento à ce moment-là ?

R. A. : Presque personne… Je pense que nous vons été plus ou moins les premiers à nous être attachés au répertoire dans lequel nous nous sommes lancés à l’époque. Du moins les groupes qui sont aujourd'hui encore en activité, comme Il Gioardino Armonico fondé en 1985. Fabio Biondi a constitué l’Europa Galante un peu plus tard, en 1990, mais nous formons de fait la première génération du mouvement en Italie. Des gens enseignaient le clavecin dans un certain nombre de conservatoires, beaucoup de vieilles dames, mais il n’y avait vraiment rien d’intéressant.

 B. S. : Ce qui fait que vous aviez tout à défricher. Vous avez dû entreprendre un travail de recherche musicologique considérable, parce qu’il vous fallait retrouver toutes ces partitions qui étaient oubliées…

R. A. : Vous voyez dernière moi que je possède encore tous les livres et toutes les partitions que j’ai collectés à l’époque. Cette collecte aura probablement été l’aspect le plus intéressant de notre entreprise parce que nous faisions tous les jours des découvertes. Nous nous échangions constamment livres, photocopies, informations. Malheureusement, ne disposant pas encore d'Internet. Aujourd’hui, tout est devenu très simple. Mais, de toute façon, ce travail nous engageait beaucoup, surtout ce qui concerne la musique italienne du XVIIe siècle, le « siècle d’or » de notre culture musicale.

 B. S. Il y avait en effet les Gesualdo, les Frescobaldi, les Cavalli, et quantité d'immenses compositeurs…

R. A. : Oui, mais aujourd’hui encore nous essayons de valoriser le travail de compositeurs que nous connaissons bien mais dont la musique n’est pas souvent jouée. Cette activité m’occupe pratiquement tous les jours parce qu’avec Internet nous avons tous la possibilité de visiter les bibliothèques mises en ligne dans le monde, tous les trésors que contient chacune d’elles, manuscrits, incunables, premières impressions de partitions, tous les jours on découvre des documents. Toutes les bibliothèques du monde ou presque sont disponibles en ligne, à l'exception des britanniques qui sont quasi inaccessibles en ligne. Mais aux Etats-Uni beaucoup de choses sont disponibles, et la plus grande partie des documents des bibliothèques européennes est accessible en ligne. Des sites nous aident beaucoup, nous signalant précisément où se trouvent documents et éditions. La recherche est désormais très facile, et nous pouvons la faire tout en restant chez nous.

B. S. : Mais le revers de la médaille est que l’on n’a plus de contacts ni avec les gens ni avec le papier…

R. A. : Oui, d’une façon ou d’une autre, mais de toute façon visiter une bibliothèque contraint à se conformer aux horaires limités des bibliothèques, et il est impossible de travailler la nuit. Aujourd’hui, tout est beaucoup plus facile. Les contacts humains, le contact direct avec les documents que nous dégotions, ont certes disparu, mais tout ce qui nous parvenait ou que nous découvrions, livres, partitions, photocopies, était à chaque fois une victoire en soi parce que nous avions la possibilité finalement de lire des choses qui nous intéressaient beaucoup. Cette longue quête suscitait au bout du compte un moment qui nous engageait considérablement, c’était vraiment très excitant.

B. S. : A force de côtoyer des spécialistes de la musique ancienne, on se rend compte qu’il y a plus ou moins dans ce répertoire ce côté invention, recherche, concentration pour la quête, les manuscrits anciens n’étant pas toujours aisément déchiffrables. N’y aurait-il pas des rapports sur la façon de travailler entre la musique ancienne et la musique contemporaine ?

R. A. : Je ne sais pas… A un moment de ma vie, j’ai fait pas mal de musique contemporaine. Mais je suis toujours tombé sur des partitions préexistantes. Je n’ai donc pas vraiment suivi l’activité de la création contemporaine en profondeur. J’ai dirigé quantité d’œuvres nouvelles, et dans la musique ancienne il y a ce côté un peu imprévisible des partitions qui n’arrivent pas en bon état, ou, par exemple dans les éditions de madrigaux, il manque des voix et il nous faut donc retravailler des éditions détériorées, notamment par l’humidité. De toute façon il y a tellement encore à faire… L’an dernier, je me suis rendu à la bibliothèque du conservatoire de Naples, ayant besoin de consulter des documents qui n’étaient pas en ligne. Je connais cette bibliothèque mais une fois encore j’ai vu la quantité impressionnante de partitions qu’elle détient. A Naples, le conservatoire a une chance incroyable parce que sa bibliothèque renferme des choses fantastiques, des vieilles éditions du XVIIe siècle de musiciens totalement inconnus.

B. S. : Inconnus parce qu’inintéressants ?

R. A. : Ils sont inconnus parce que… Oui… Il y a parfois des documents inintéressants… Il faut considérer qu’il y a toujours eu une abondance de publications, donc… Même dans l’histoire de la musique, nous connaissons le nombre de compositeurs, mais effectivement nous ne pouvons pas nous dédier à tout le monde. Souvent, nous tombons sur des musiciens pour qui on se demande pourquoi personne ne connaît quoi que ce soit d’eux. C’est très étrange, mais par chance on peut arriver à consulter des éditions, des manuscrits…

B. S. : Arrivez-vous facilement à convaincre les programmateurs, qui sont toujours plus ou moins frileux à l’idée de donner des œuvres inconnues, voulant à tout prix remplir leurs salles ? A l’instar des maisons de disques. Parvenez-vous à les convaincre du bien-fondé de les jouer ? Arrivez-vous à imposer vos choix ?

R. A. : Pas toujours... De toute façon, je me considère chanceux. Le soutien que Naïve par exemple me porte dans ce type de recherche est capital. Le fait déjà de pouvoir enregistrer, fixer un programme sur CD est effectivement un support efficace pour montrer la qualité d’une musique qui était complètement inconnue. Il se trouve heureusement des programmateurs qui acceptent de prendre des risques et qui sont capables de se rendre compte que tout le monde a intérêt à présenter de la musique qui en vaut la peine.

B. S. : Y compris les salles de concerts ?

R. A. : Cela dépend des salles. De toute façon, on ne peut pas proposer un programme de madrigaux dans une salle de mille cinq cents places. Il y a donc des situations différentes, des festivals, des saisons, des lieux centrés sur la musique de chambre, d'autres sur les musiques anciennes plutôt que sur la musique romantique, et nous essayons de les convaincre. Il est néanmoins vrai que l’époque Quatre Saisons de Vivaldi, Stabat Mater de Pergolèse n’est pas terminée. Il faut faire avec.

B. S. : Considérez-vous la musique italienne comme votre spécialité ? Est-ce elle qui vous tient le plus à cœur ?

R. A. : Disons que c’est la musique que j’ai le plus étudié parce que ce travail ne concernait pas seulement la musique mais plusieurs aspects de notre culture, donc pour saisir la musique italienne du passé il faut travailler sur plusieurs facettes des contextes culturels et historiques qu’il faut mettre ensemble, notamment la littérature et la peinture, mais aussi l’histoire. Nous avons tous eu la chance de beaucoup travailler la musique de Johann Sebastian Bach, elle est essentielle pour tous les musiciens et nous ne pouvons pas y renoncer. Nous sommes tombés sur des compositeurs un peu plus étranges d’une manière ou d’une autre, comme Vivaldi, qui a représenté un moment crucial de la culture italienne, mais son langage est très particulier. Le prêtre roux parle de lui-même, alors qu’au XVIIe siècle, la musique est un peu plus généraliste en Italie. C’est-à-dire que le mouvement musical de cette période compte plusieurs compositeurs dans la même idée mais qui ont réagi de façons différentes. Lorsque Vivaldi arrive, il bénéficie de structures déjà très fixées dans le domaine du théâtre d’opéra…

B. S. : Vivaldi, c’est le XVIIIe siècle, pas le XVIIe

R. A. : Oui, mais il y a un côté expérimental dans le XVIIe siècle qui a permis à plusieurs compositeurs de réagir face à une idée générale, c’est-à-dire l’idée nouvelle de la musique qui travaille avec un texte. Donc qui illustre plutôt ce qui se cache derrière un texte, et il est particulièrement intéressant de voir comment les compositeurs de la première moitié du seicento ont diversment réagi, les conditions étant elles-mêmes différentes selon les Etats et les villes de la péninsule italienne. Chaque cité avait ses particularités culturelles, notamment musicales.

B. S. : Les musiciens italiens voyageaient-ils moins dans les pays voisins que leurs confrères européens ?

R. A. : Oui, les Allemands venaient en nombre pour visiter l’Italie et travailler avec les musiciens italiens.

 B. S. : La musique italienne est donc centrale dans l’époque qui vous occupe…

R. A. : D’une façon ou d’une autre, des mouvements très importants sont nés en Italie. Déjà à partir de l’opéra, dès le début du XVIIe siècle, le discours a évolué principalement en Italie et a été exporté. Francesco Cavalli par exemple en France. En Italie, pas mal de choses se sont passées, mais c’était au moment où effectivement les styles nationaux ont commencé. En France évidemment, de plus en plus, Lully, puis Rameau…

B. S. : Lully, qui était Italien mais qui est vite devenu des plus franco-français…

R. A. : Il a vite perdu son côté italien.

Claudio Monteverdi (1767-1643). Photo : (c) Tyrolian State Museum Ferdinandeum

B. S. : Quelles sont selon vous les particularités de la musique italienne ?

R. A. : Ce n’est pas une question de soleil ou de sensualité, contrairement à une idée reçue. C’était plutôt une question très importante : un changement radical de point d’observation de la musique. Comme vous le savez, c’est le moment où les compositeurs se sont persuadés qu’il convenait de mettre en contact étroit la musique avec le texte d’une manière différente, nouvelle, de changer complètement la hiérarchie texte/musique. C’était essentiel parce que la musique devenait un véhicule d’émotions. Musique et texte sont porteurs d'une même émotion. A partir de ce constat, les compositeurs ont découvert comment la musique pouvait elle aussi instaurer un langage complètement indépendant du texte.

 B. S. : Avant, l’école franco-flamande et le contrepoint étaient-ils prédominants ?…

R. A. : Juste avant, c’était un style musical fondé sur la qualité du contrepoint pour lequel la doctrine était essentielle. On jugeait la qualité du travail mais l’efficacité n’était pas toujours considérée.

 B. S. : Serait-ce le Concile de Trente qui a mis du plomb dans l’aile à la polyphonie au profit de la compréhension du texte ?

R. A. : Cet aspect a beaucoup touché la musique sacrée, mais pour ma part je crois que tout est né avec les premiers opéras à Florence, en 1600, moment où il y a eu nombre de discussions philosophiques. Jacopo Peri (1561-1633), Giulio Caccini (1551-1618) et leur Euridice de 1600 sur un livret d’Ottavio Rinuccini  (1562-1621), après il faut arriver à 1607 avec L’Orfeo de Claudio Monteverdi (1567-1643). La première décennie du XVIIe voit donc la naissance d’une idée qui se développera tout au long du siècle, mutant très rapidement, toutes les décennies, suivant les modes littéraires. Ce n’était pas une évolution, mais le fruit d’un travail frénétique.

B. S. : Il y a les opéras destinés aux cours princières, comme à Mantoue, puis à des théâtres et à des publics populaires, comme à Naples…

R. A. : Oui, c’est déjà très clair au début du XVIIe siècle. De toute façon, les styles différaient selon les zones, les lieux en Italie. C’est pourquoi je pense que le seicento est un moment singulièrement intéressant, avec ces mouvements rapides, et surtout le plus captivant ce sont les croisements entre les styles de divers lieux, fruits des voyages des artistes d’un endroit à un autre, ce qui engendrait le mélange des styles. C’est là que tout devient passionnant.

B. S. : Combien de temps vous a demandé le projet d’intégrale des madrigaux de Claudio Monteverdi ?

R. A. : Une trentaine d’années. Cette durée dans le temps s’explique par le fait que nous avions parallèlement d’autres desseins en cours. Mais je suis convaincu aujourd’hui que c’était la meilleure façon d’aborder ce projet parce que si nous l’avions bouclé voilà trente ans nous n’aurions pas eu la possibilité d’apprendre d’autres choses qui ont enrichi notre conception globale du projet, et nous en sommes arrivés à la fin avec une manière probablement constante pour certains aspects de celle du tout début et pour d’autres fort distinctes, des changements de points de vue, de découvertes qui sont intervenus durant ces trente années d’élaboration. Cet étalement dans le temps a été bénéfique parce qu'il nous a permis de réfléchir pour métaboliser la musique, tout ce qui arrive de l’extérieur du projet en termes de réaction, de suggestion, de culture, de lecture. Le temps est essentiel. Si bien que si nous avions tout terminé voilà trente ans, je ne pense pas que ç’aurait été la meilleure solution.

 B. S. : N’y a-t-il pas eu, du coup, une évolution dans votre conception, dans le style de votre interprétation, dû à un approfondissement dans la durée ? A la limite, n’aurait-il pas fallu tout recommencer ?...

R. A. : Ce n’est pas une véritable évolution, parce que, je le répète, de toute façon notre attitude face à cette musique est toujours la même, mais il y a eu changements quant aux moyens, à la situation de la musique. Certains éléments ont été mieux considérés, d’autres sont passés à l'arrière-plan. Il en résulte donc divers équilibrages entre les éléments à disposition.

 B. S. : Avez-vous enregistré dans l’ordre chronologique ? Comment avez-vous conçu votre projet ?

R. A. : Ce n’était pas par ordre chronologique. C’était tout à fait casuel. A l’époque nous n’avions pas arrêté de stratégie, n’ayant pas encore l’idée d’intégrale. C’est venu petit à petit, avec l’envie d’enregistrer un Livre supplémentaire, puis un autre, mais sans volonté chronologique, enregistrant le quatrième ou le cinquième au lieu du deuxième ou du troisième…

B. S. : Il y a des madrigaux purement vocaux, d’autres avec instruments, plus dramatiques que d’autres…

R. A. : Tous les madrigaux sont dramatiques, d’une façon ou d’une autre. Disons que le style devient de plus en plus ajusté pour le théâtre, surtout dans les septième et huitième Livres. Il se trouve de ce fait un mélange de langages dans ces deux Livres. Il s’agit ici d’une musique presque créée pour la scène.

B. S. : De fait, Monteverdi est allé petit à petit vers la théâtralisation de sa musique, avant de se lancer dans l’opéra en tant que tel. Avant L’Orfeo, il avait écrit cinq Livres de madrigaux. Sont-ce pour lui une sorte de laboratoire ?

R. A. : Il avait en effet déjà écrit pas mal de madrigaux, mais… Je pense qu’il ne faut pas parler de trajectoire, il faut plutôt imaginer que Monteverdi réagit surtout à tout ce qui se passait autour de lui, c’est-à-dire qu’à l’époque du septième Livre et à celle du huitième, il était à Venise, où l’activité culturelle était considérable, surtout une animation publique où le côté théâtral de la musique était très fort. Il s’adapte donc, d’une manière ou d’une autre, à ce que la ville où il se trouvait voulait. Il ne renonce jamais vraiment au style polyphonique parce que même dans le huitième Livre nous avons des madrigaux à cinq voix. Même les grands madrigaux à six voix avec instruments sont polyphoniques, le langage reste plus ou moins le même. C’est plutôt l’aspect, le packaging qui diffère. Il est néanmoins clair que la musique de théâtre ou son développement vers un tour théâtral l’a beaucoup influencé.

B. S. : Quels sont les compositeurs qui ont influencé Monteverdi ? Personne ne vient de nulle part.

R. A. : L’un des compositeurs qui l’ont beaucoup influencé à Ferrare est Luzzasco Luzzaschi (1554-1607), qui allait très souvent à Ferrare. Mais Monteverdi déclare estimer la musique de presque tous ses contemporains à partir de Cipriano de Rore (1515/1516-1565), Luca Marenzio (1553-1599), Carlo Gesualdo (1566-1613)... Il évoque aussi des compositeurs complètement inconnus mais qui étaient populaires en son temps, comme Giovanni Pecci (1571-1643), mais s’il parle en bien des compositeurs précédemment cités, c’est parce que ce sont les madrigalistes qui ont été les plus populaires à l'époque.

B. S. : Monteverdi avait-il accès à des compositeurs hors de la péninsule italienne ?

R. A. : Je ne pense pas. Je n’ai jamais lu dans ses lettres quoi que ce soit de spécial qui lui serait arrivé de l’étranger. Monteverdi, quand il travaillait à Mantoue, était au cœur d’un centre culturel considérable, parce qu’entre Mantoue et Ferrara il n’y a pas loin. C’était déjà un lieu très important pour la culture musicale au temps de Luzzaschi, il y avait notamment Giovanni Battista Guarini (1538-1612), le poète du temps. L’activité artistique était donc déjà très forte. Venise était complètement différent. C’était une place indépendante pour tout ce qui concerne la culture. Celle-ci y était créée, et Monteverdi était au centre de la création.

 B. S. : Il y avait aussi la basilique Saint Marc, qui était un lieu important pour la musique…

R. A. : Oui, elle suscitait une activité centrale, mais Monteverdi était lui-même quelqu’un d’influent, surtout à Venise. La ville le sollicitait constamment. Et même à Venise, il était encore sollicité par Mantoue, qui avait essayé de le récupérer, mais il a refusé parce qu’à Venise il était très bien payé, très bien considéré, il y était très indépendant, et il avait beaucoup à faire, alors que Mantoue était une cité plus oppressante. Venise, à l’époque, était un lieu où un homme de culture, un compositeur pouvait s’exprimer facilement.

B. S. : Avec le commerce vénitien vers l’Asie, Monteverdi a-t-il été influencé par l’Orient ?

R. A. : Non. Rien.

B. S. : Avec la musique de Monteverdi, n’y a-t-il pas de problèmes d’instrumentarium, l’orchestration étant plus ou moins notée clairement

R. A. : Oui, mais c’est un faux problème. L’Orfeo est empli de détails d’instrumentation. La partition est détaillée, quant à l’instrumentation. Pour tout ce qui concerne les opéras, il est aisé de lire les documents des théâtres, à Venise comme ailleurs en Italie. Il y avait un groupe de continuo, à un à deux clavecins, un groupe de guitaroni

B. S. : Le continuo, avec la basse chiffrée, pas de problèmes, mais pour le reste des instruments, qu’en est-il ?

R. A. : Nous savons tout sur les cordes. L’utilisation d’instruments à vent n’était pas encore notée de façon précise. Il faut considérer qu’il y avait déjà à l’époque un certain professionnalisme, sans attendre, les théâtres lyriques ont créé une catégorie de professionnels. Pour ce qui concerne le côté musical, il faut le considérer d’une façon extrêmement attentive, c’est-à-dire que l’opéra était surtout quelque chose qui se passait sur la scène et non pas dans la fosse. Au contraire de la musique sacrée où l’on sait tout ce qui est nécessaire, l’emploi d’instruments à cordes et d’instruments à vent, corneti, tromboni… Après, l’utilisation est un faux problème. Certaines voix ont été écrites par Monteverdi en persoinne, et il est clair que les instruments peuvent doubler les lignes vocales.

B. S. : Dans Poppea par exemple, il y a peu d’indications...

R. A. : Oui, mais ce sont des instruments à cordes, tout simplement. Il y a de la musique à trois voix dans la version de Venise, de la musique à quatre voix dans celle de Naples. Mais ce ne sont que des instruments à cordes.

B. S. : Impossible de faire un mixte des deux versions ? Faut-il absolument choisir la version que l’on souhaite donner ?

R. A. : Cela dépend. De toute façon, Le Couronnement de Poppée est un cas qui restera ouvert parce que les deux manuscrits présentent des détails très différents, donc, que ce soit la version de Venise ou celle de Naples, le choix reste respectueux, authentique.

B. S. : Sont-ils tous les deux de la main de Monteverdi ?

R. A. : Non. La musique qui reste de Poppea n’est pas entièrement de Monteverdi. Il y a des apports considérables de Cavalli, notamment. Donc, ce qui reste n’est probablement pas à cent pour cent de Monteverdi

B. S. : Ce pourrait expliquer pourquoi à l’écoute de la Didone de Cavalli on retrouve le style de Poppea.

R. A. : Oui… En revanche, la musique du Ritorno d’Ulisse in patria, sauf une ou deux scènes, est entièrement de Monteverdi. Poppea est un exemple effectivement de ce qui se passait à l’époque à Venise où les reprises d’opéras étaient courantes, et en ces occasions, ils étaient réélaborés, modifiés, recomposés par qui le voulait. N’oublions pas qu’il n’y avait pas de droits d’auteur à l’époque.

B. S. : C’était toujours la musique de l’instant. Il y a un canevas, et l’on brode dessus ? Aucune représentation devait être identique…

R. A. : En effet. De toute façon, à la lecture des manuscrits il est évident que la musique était manipulée, tant il y a d’autographies différentes.

B. S. : Vous avez créé Concerto Italiano en 1984. Avez-vous immédiatement pensé à un ensemble réunissant chœur et orchestre ?

R. A. : Oui, j’ai fondé les deux en même temps. Les musiciens d’il y a quarante ans ne sont plus là, évidemment. En général, nous essayons de privilégier une stabilité de collaboration, autant que faire se peut. Il est très important d’acquérir un langage d’ensemble, on ne peut donc pas recommencer à chaque fois. Mais l’orchestre est à géométrie variable, en fonction des projets.

B. S. : Même chose pour le chœur ?

R. A. : Non… L’ensemble vocal est fondé sur un groupe de six ou sept chanteurs qui sont toujours les mêmes.

B. S. : Comment résolvez-vous la question des castrats dont l’art lyrique italien était épris ?

 R. A. : Pour les madrigaux, il n’y a pas de problème de castrat parce que cette voix n’y existe pas. Pour ce qui concerne l’opéra, cela dépend, parce que de toute façon au XVIIIe siècle il y avait évidemment des rôles masculins chantés par des femmes et des personnages féminins chantés par des hommes. Donc, le croisement des sexes était absolument double-face. Aujourd’hui encore l’usage perdure. La coutume est venue d’employer des contre-ténors à la place des castrats, même si franchement au niveau de l’anatomie ce n’est pas exactement la même chose. Sinon, il y avait la possibilité, comme cela se pratiquait au XVIIIe siècle, si le grand castrato n’était pas disponible, une femme le remplaçait. Il est donc aujourd’hui possible de choisir entre plusieurs options.

B. S. : Finalement la musique baroque c’est la grande liberté. On peut quasi improviser. La basse continue, avec la basse chiffrée, c’est aussi la liberté que l’on ne trouvera plus par la suite…

R. A. : Plutôt que de grande liberté, je pense qu’il faut parler d’une structure du théâtre qui a changé au XIXe siècle. Aujourd’hui, cela nous apparaît comme une très grande liberté, alors qu’au fond c’était une mode, une combinaison pour laquelle tout était assez naturel, et plutôt que liberté il faut dire qu’il y avait des codes très stricts pour tout ce qui concerne la musique, et avant tout ce que le public attendait. Il ne faut donc jamais considérer ce concept de liberté comme pouvant justifier tout et n’importe quoi. Parce qu’il y avait des attentes très précises, des catégories expressives et esthétiques extrêmement précises. De ce fait, aujourd’hui, cela nous semble quelque chose de très souple, mais en fait c’était extraordinairement codifié. Il s’agit d’une culture qui, évidemment, est si loin de nous que parfois nous en sommes étonnés parce que nous ne pouvons pas imaginer une telle structure dans un opéra de Verdi, évidemment, mais à l’époque c’était normal, parce qu’une combinaison d’éléments amenait le monde de l’opéra dans cette direction.

B. S. : Aujourd’hui, vous avez-vous-même une conception de la musique ancienne qui vous est propre. Mais Ton Koopman a la sienne, Nikolaus Harnoncourt avait la sienne, Philippe Herreweghe, Raphaël Pichon aussi… Chacun détient donc finalement sa vérité.

R. A. : Pas précisément. Aujourd’hui nous disposons de tous les éléments historiques nécessaires pour  savoir comment l’exécution musicale se déroulait à l’époque. Mais évidemment, il nous faut un pouvoir de conviction envers le public, ce qui nous conduit à ce que vous appelez la vérité de Koopman, la vérité d’Herreweghe, ce qui correspond exactement à l’effort que chaque musicien fournit pour rendre la musique la plus attractive possible pour le public. Evidemment, c’est l’opinion du musicien, ou l’effort expressif du musicien. Mais c’est le même effort qu’un pianiste ou qu’un violoniste qui joue de la musique romantique : c’est ce que l’on dénomme l’interprétation. Nous ne pouvons pas oublier que nous savons exactement comment la musique de Bach était jouée en son temps, comme celle de Monteverdi était jouée à son époque. C’est à nous de respecter les conventions selon lesquelles cette musique était créée et jouée, c’est en fait à nous de rendre la musique vivante. Et l’effort que nous fournissons pour rendre la musique vivante est notre vérité.

B. S. : Sait-on précisément comment les instruments de musique sonnaient en leur temps ? Les copies d’anciens ne font pas forcément sonner les instruments comme les originaux. Est-on certain que ce soient les bons timbres ?

R. A. : Des instruments de l’époque nous sont parvenus en excellent état. Les copies sont faites d’après des instruments du passé qui ont survécu. Même en matière ce facture instrumentale, nous disposons de quantité de traités, de documents, de renseignements quant au résultat sonore que nous pouvons obtenir qui correspond vraiment à celui de l’époque.

B. S. : Quels sont vos projets ? Vous avez enregistré une intégrale Monteverdi, allez-vous entreprendre la même chose avec d’autres compositeurs, par exemple Carlo Gesualdo ?...

R. A. : Nous avons en effet un projet autour de Gesualdo, non pas une intégrale mais autour de sa personne et de sa création. Gesualdo à Naples, les premières vingt années du XVIIe et les compositeurs qui étaient dans la même ville en ce temps-là, dans le cercle de Gesualdo et dans la cité. Une quinzaine de compositeurs complètement inconnus. Nous commençons les enregistrements en janvier de madrigaux de ces compositeurs, deux œuvres de chacun qui vont nous permettre de montrer que Gesualdo n’était pas un cas isolé, que son langage musical est typiquement napolitain. Gesualdo était dans la ville, il suivait donc le langage de Naples de son temps.

B. S. : Quand on pense Italie on pense aussi à la peinture de la Renaissance et du baroque. Vous qui êtes Romain, qu’en est-il de la musique romaine ?

R. A. : Il y en a beaucoup, à côté de celle de Giovanni Pierluigi da Palestrina (v.1525-1594) et de Luca Marenzio (1553-1599). Evidemment, Rome était une ville où la musique était essentiellement sacrée. Mais quand vous considérez par exemple l'attractivité de Rome par exemple sur Arcangelo Corelli (1653-1713), Alessandro Scarlatti (1660-1725), ou le mouvement de l’Accademia dell’Arcadia qui était très important, c’est aussi Rome. Et la musique sacrée de style romain était monumental, avec des chœurs à seize, vingt-quatre voix, comme celle de Giuseppe Ottavio Pitoni (1657-1743). Rome est la ville de l’oratorio, Giacomo Carissimi (1605-1674), la création de l’opéra à Rome, Emilio de Cavalieri (1550-1602)… Le répertoire romain est considérable.

B. S. : Le jouez-vous ? 

R. A. : Nous l’avons beaucoup joué. Nous nous sommes consacrés à Marenzio, qui fait partie de notre répertoire… Je ne suis pas un grand défenseur de la musique de Palestrina que je trouve de bonne facture mais pour la polyphonie il y a des choses encore plus intéressantes que les siennes. Marenzio et Palestrina sont les deux musiciens qui se confrontaient à la fin du XVIe siècle.

B. S. : La papauté avait une grande influence sur eux.

R. A. : Rome était en effet la capitale de l’Etat pontifical. C’est pourquoi la musique qui y était produite et exécutée était surtout d’essence sacrée. Pourtant, à Rome, il n’y avait pas la musique sacrée au sens propre du terme, mais la musique d’église qui était essentielle pour la liturgie, et la plus grande partie était plutôt de la musique profane chantée et jouée dans les églises. Surtout au XVIIe siècle, le style a complètement changé, ce qui fait que la musique est devenue un élément qui contribuait à la fréquentation des églises par des gens qui allaient non pas à la messe mais pour écouter de la musique. C’est pourquoi les églises se battaient pour travailler avec les meilleurs musiciens et les meilleurs compositeurs. 

B. S. : Donnez-vous des concerts en tant que claveciniste, organiste, où uniquement comme chef d’orchestre ?

R. A. : J’exerce toujours en effet mes activités d’instrumentiste. Pas souvent, mais je joue encore. C’est une façon d’équilibrer mon travail. C’est-à-dire que travailler le clavecin est encore un moment à part dans l’apprentissage de compositeurs et d’œuvres que je ne connais pas. C’est aussi un moment pendant lequel je me détends, me calme un peu, me dédie à une dimension de mon travail un peu plus personnelle.

B. S. : Quand vous travaillez une œuvre nouvelle, est-ce à la table ou avec un instrument à proximité ?

R. A. : J’ai un clavecin dans mon studio. Un instrument flamand à double clavier. Je le joue pour travailler, pas dans mes concerts, car il est difficile à transporter. Nous avons la chance de pouvoir disposer de bons instruments partout, donc transporter un clavecin est compliqué et finalement inutile.

B. S. : La musique espagnole fait-elle partie de vos investigations ?

R. A. : Je connais effectivement la musique espagnole, surtout celle pour clavier. Je n’ai pas une très grande connaissance de la musique d’ensembles. J’ai un peu travaillé en 1991-1992 avec Jordi Savall, m’associant à son ensemble comme claveciniste dans ses programmes de musique espagnole. C’est là où j’ai pratiqué un peu ce répertoire, mais il ne fait pas vraiment partie de mon champ d’investigation. J’ai joué avec Savall les Vespri de Monteverdi, je l’ai suivi à plein temps pendant deux ou trois ans avec Monteserrat Figueras, des concerti de musique espagnole.

B. S. : Continuez-vous à chercher de nouvelles partitions ?

R. A. : Constamment ! Notamment, comme je vous l’ai dit pour le programme napolitain de ce disque autour de Carlo Gesualdo. J’ai profité de la Covid-19 pour visiter virtuellement les bibliothèques on line du monde. Cette activité m’a conduit à lire les éditions de près de trois cent cinquante madrigaux pour finir par en sélectionner trente. Si vous considérez que dans un livre de madrigaux il y a une vingtaine de pièces, il faut savoir se dire « ça c’est mieux, ça c’est intéressant, ça, ça l’est moins »…

B. S. : Vous consacrez-vous à l’enseignement ?

R. A. : Je l’ai fait dans le passé, mais pas en ce moment. D’abord, je suis à la retraite, je n’ai donc plus le droit d’enseigner dans un conservatoire. Mais il m’arrive de temps à autres de donner quelques masters classes, en Italie, en France, mais ce n’est pas régulier.

 Propos recueillis par Bruno Serrou, Paris/Rome, jeudi 30 novembre 2023

Je dédie ce texte à mon amie Magdalena Zuradzka, claveciniste, docteur ès-musicologie, spécialiste du seicento italien, professeur de musicologie à l'Université Jagiellonian de Cracovie 

mercredi 6 décembre 2023

L’Opéra de Lyon a donné en concert à Paris, Théâtre des Champs-Elysées, une effervescente Adriana Lecouvreur de Cilèa

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Mardi 5 décembre 2023 

Daniele Rustioni. Photo : (c) Opéra national de Lyon

Le chœur et l’orchestre de l’Opéra national de Lyon et son excellent directeur musical Daniele Rustioni, ont donné dans un Théâtre des Champs-Elysées comble (en attendant la production en janvier de l’Opéra de Paris (1)) une brûlante version concert d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilèa, auteur d’une musique taillée à la serpe, brute de fonderie, avec de rares plages raffinées, avec de brillants solides et une brillante distribution. 

Francesco Cilèa, Adriana Lecouvreur. Solistes, Orchestre et Choeur de l'Opéra national de Lyon. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré son renom, Adriana Lecouvreur de Francesco Cilèa (1866-1950) n’est pas des plus courus en France. C’est pourtant grâce à ce seul ouvrage que ce contemporain de Pietro Mascagni et de Ruggero Leoncavallo s’est maintenu. Inspiré du drame d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé Adrienne Lecouvreur, le livret d’Arturo Colautti est tiré d’un fait réel qui opposa la princesse de Bouillon et la tragédienne Adrienne Lecouvreur admirée par Voltaire, qui en fit l’une de ses interprètes favorites et avec qui il entretint une relation amoureuse. Elle eut également une liaison avec Maurice de Saxe, maréchal de France. Mais en 1730 sa santé vacilla soudain. C’est alors que le bruit courut de son empoisonnement par la duchesse de Bouillon, elle-même éprise du maréchal.

Francesco Cilèa, Adriana Lecouvreur. Tamara Wilson (Adriana), Orchestre et Choeur de l'Opéra national de Lyon. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est cette rivalité entre une princesse et une tragédienne pour l’amour d’un maréchal, et la mort de la seconde après avoir inhalé les parfums d’un bouquet de violettes empoisonné offert par la seconde qui sont au centre de l’opéra de Cilèa. Créé à Milan en 1902 par Angelica Pandolfini dans le rôle-titre, Enrico Caruso dans celui de Maurizio, et Giuseppe De Luca en Michonnet, ce dernier étant l’un des régisseurs du Théâtre Français secrètement épris de la tragédienne, l’ouvrage connut un succès rapide. Théâtre dans le théâtre, l’action est en effet efficace et il a inspiré au compositeur une musique brillante, souvent très sonore, et d’une évidente facilité, autant d’écriture que d’écoute.

Francesco Cilèa, Adriana Lecouvreur. Solistes, Orchestre et Choeur de l'Opéra national de Lyon. Photo : (c) Bruno Serrou

Deux jours après une première exécution sur le plateau de l’Opéra de Lyon, les forces musicales de la scène lyrique nationale rhodanienne se sont imposées devant la salle archi-comble et concentrée du Théâtre des Champs-Elysées d’un public qui a clairement apprécié un staff de qualité, deux mois avant les représentations scéniques  programmées à l’Opéra de Paris-Bastille (1). La soprano états-unienne Tamara Wlson, qui vient de chanter la princesse Turandot de l’opéra de Puccini à l’Opéra de Paris et que l’on retrouvera en ce même théâtre dans Beatrice di Tenda de Bellini (2), campe une Adriana ardente aux aigus rayonnants, ne forçant jamais sa voix et attestant d’une musicalité constante. La mezzo-soprano languedocienne Clémentine Margaine, qui retrouvera le rôle à l’Opéra de Paris, est une Princesse de Bouillon fielleuse à souhait rivalisant avec l’héroïne autant dans l’intrigue amoureuse que vocalement par sa plénitude et ses sombres colorations. Entre elles deux, le ténor états-unien Brian Jagde, le Calaf de Tamara Wilson à Bastille, est un Maurizio solide pourvu d’un large nuancier, sa voix rayonnant sans forcer. Le baryton géorgien Misha Kiria incarne un touchant Michonnet. La basse italienne Maurizio Muraro est un Prince de Bouillon vénérable. Les rôles secondaires étaient parfaitement tenus par des solistes de l’Opéra de Lyon Studio et du Chœur du théâtre lyonnais. Sous la direction enthousiaste et idiomatique du chef italien Daniele Rustoni, son directeur musical attentif à l’expression du chant et jouant d’un nuancier ingénieux tout en encourageant son orchestre dans la vigueur sonore heureusement non dénué de nuances, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon et ses pupitres solistes (harpe, clarinette, cor anglais, cuivres, violon, alto, violoncelle, contrebasse) a efficacement contrôlé la véhémence de l’orchestration de Cilèa, qui ne fait pas dans la dentelle.

Bruno Serrou

1) Du 16 janvier au 7 février 2024. - 2) Du 9 février au 7 mars 2024 

dimanche 3 décembre 2023

Festival Ligeti 4/4 : Sans scénographie, "Le Grand Macabre" a enthousiasmé le public de Radio France par sa jouissive beauté nue au lyrisme métaphysico-scatologique transcendant

Paris. Maison de la Radio. Auditorium. Samedi 2 décembre 2023 

György Ligeti (1923-2006), Le Grand Macabre. Solistes, Choeur et Maîtrise de Radio France, Orchestre National de France, François-Xavier Roth (direction). Photo : (c) Radio France

Mémorable soirée offerte par l’Orchestre National de France, François-Xavier Roth, le Chœur et la Maîtrise de Radio France et le Festival d’Automne à Paris pour le Centenaire de la naissance de György Ligeti (1923-2006), avec une version semi-scénique de Benjamin Lazar de son fabuleux opéra Le Grand Macabre d’une liberté, d’une inventivité, d’une sensualité, d’une gourmandise inouïes, sur un livret caustique et libertin, à l’humour grinçant parfois scatologique, volontiers grossier du compositeur et de Michael Meschke d’après le dramaturge bruxellois Michel de Ghelderode (1898-1962) dont il a magnifié l’univers fantastique, lugubre, grotesque voire saugrenu, cruel, énergique avec une musique qui se renouvelle continuellement, crée de l’insolite au point de surprendre à tout instant en se transformant constamment. L’avantage d’une exécution concertante par rapport au théâtre d’opéra est de goûter pleinement les magies d’un orchestre qui se renouvelle continuellement. Distribution exemplaire, dans une nouvelle traduction française de la version révisée en 1996.

György Ligeti (1923-2006), Le Grand Macabre. Solistes, Choeur et Maîtrise de Radio France, Orchestre National de France, François-Xavier Roth (direction). Photo : (c) Radio France

Inspiré de la Balade du Grand Macabre du dramaturge belge Michel de Ghelderode, le livret écrit à l’origine en allemand de cet opéra de la seconde moitié du XXe siècle parmi les plus joués dans le monde est co-signé par le compositeur et Michael Meschke. Pour lui donner davantage en universalité, Ligeti a tenu à ce que l’œuvre soit donnée dans la langue locale du théâtre qui le produit (Bruxelles, pour les raisons linguistiques évidentes et en tant que capitale de l’Europe et siège de l’Otan, a néanmoins opté pour l’anglais, à l’instar de la production mise en scène par l’Etatsunien Peter Sellars pour Salzbourg en coproduction avec le Théâtre du Châtelet). Apparemment hétérogènes et détachées les unes des autres, les quatre scènes se présentent tel un collage supérieurement réalisé qui sollicite tous les modes d’expression artistique. Le sujet, emprunté à la danse macabre médiévale illustrant le Jugement dernier, combine apparitions fantasques sur fond d’Apocalypse fondé sur une langue d’une grossièreté métaphysique. Avec ce Nekrotzar, dit le Grand Macabre, qui veut anéantir le monde sans y parvenir pour cause d’abus d’alcool, l’humour burlesque singulier de Ligeti se fait ici d’un cynisme communicatif qui permet toutes sortes d’élucubrations aux metteurs en scène et aux auditeurs-spectateurs. Cela malgré les réserves et fâcheries que le compositeur ne manquait pas de manifester de son vivant aux diverses productions. Dans Le Grand Macabre, l’aigreur et le sarcasme grinçant côtoient le non-sens reflets de la condition humaine. A partir d’un tel sujet, qui ne pouvait que l’inspirer tant il lui ressemble, Ligeti joue à détourner l’opéra pour mieux y revenir, se plaisant à paraphraser plus ou moins ouvertement quantité de ses aînés du passé. Citer pour transgresser, recycler, détourner les objets sélectionnés, en y associant provocation et poésie, pour mieux intégrer le théâtre et l’absurde dans l’opéra. Cet énorme éclat de rire en forme de vent de folie est néanmoins un théâtre d’une profondeur abyssale, la mort, la camarde, ici le Grand Macabre Nekrotzar, étant chez l’Homme la principale préoccupation, le but ultime de la vie, permanente compagne spirituelle, intellectuelle, physique.

György Ligeti (1923-2006), Le Grand Macabre. François-Xavier Roth, Orchestre National de France. Photo : (c) Bruno Serrou

Tout ce qui fait la personnalité de Ligeti est contenu dans son grand opéra. Créé en 1978 à Stockholm en suédois, vu à l'Opéra de Paris en français en 1981 dans une production de Daniel Mesguich qui fit grand bruit, Le Grand Macabre, adapté d’une pièce de théâtre de Michel de Ghelderode lui-même héritier d’Alfred Jarry (1873-1907), est pour le compositeur une sorte de farce noire proche du monde du peintre primitif flamand Jérôme Bosch (1450-1516) et du peintre-illustrateur-poète parisien Roland Topor (1938-1997), mais aussi du peintre-graveur brabançon Pieter Bruegel (v.1525-1569). Le compositeur raille la mort, cette bavarde éthylique que chacun craint mais qui finit par disparaître, laissant quelque répit à l’humanité pour jouir de la vie. Ligeti a retravaillé dix mois en 1996 son ouvrage, qu’il appuie désormais sur un livret anglais rimé, et l'a disposé non plus en actes mais en scènes lui donnant une continuité d’autant plus grande que l’opéra est maintenant entièrement chanté, et élargi la superbe passacaille finale qui lui attribue ainsi un tour classique. Egalement réorchestrée, cette partition raffinée est entrée de plein pied dans le grand répertoire dès sa version princeps. Cette œuvre n’appartient pas à l’avant-garde, elle est la quintessence de la personnalité et de l’indépendance de son auteur, tant d’éléments de son langage formant en vérité le fonds de la musique d’aujourd’hui. « Certes, le tout reste complexe, mais Wagner l’est toujours, comme Berg, mais nous avons tous plus ou moins grandi avec cette musique », comme me le faisait remarquer Esa-Pekka Salonen lors d’une répétition de l’ouvrage Théâtre du Châtelet en 2006. Le Grand Macabre renvoie au classicisme, notamment à Mozart, sa stratégie étant très mozartienne, tant il transforme le temps de la même façon, passant sans transition du drame à la comédie, de la gravité à la grâce, comme cette sublime passacaille lancée au second acte par le petit effectif des cordes. Cette filiation rend nécessaire la participation de chanteurs aguerris au bel canto, familiers non seulement de Mozart mais aussi de Bellini et Donizetti, Le Grand Macabre étant une œuvre d’une extrême vocalité, même si, sur le plan rythmique, elle peut poser quelque souci aux chanteurs, dès le duo d’entrée Amando-Spermando (mezzo-soprano) / Amanda-Clitoria (soprano) qui rappelle La Bohème de Giacomo Puccini. Si la situation est érotique, voire grivoise sinon pornographique, la langue est parfois si onirique qu’elle atteint le comble de l’émotion. D’une rutilante inventivité, Le Grand Macabre est transcendé par une musique vivante, audacieuse, libre, hors mode, non dogmatique, une inépuisable inventivité, dans laquelle le compositeur hongrois inocule tout ce qui constitue son univers sonore, avec des citations de Monteverdi jusqu’à Puccini, en passant par Mozart, Beethoven, Schumann, Liszt, Verdi, Offenbach, ainsi que des autocitations, mais aussi les sons des villes contemporaines, klaxons, sonnettes de téléphones et de vélos, appeaux, au sein d’un orchestre où les instruments à vent (trois flûtes dont deux piccolos, trois hautbois dont un hautbois d’amour et un cor anglais, trois clarinettes dont une clarinette basse, un saxophone alto, trois bassons dont un contrebasson, quatre cors, quatre trompettes, trois trombones, tuba) et la percussion (timbales et gamme complète de peaux - tambours, grosses caisses, toms, tablas, etc. -, de claviers - clavecin, piano, orgue Hammond, orgue régale, célesta, marimba, xylophone, synthétiseur - et de métaux - cymbales, tam-tams, gongs, cloches, etc. -, trois harmonicas, harpe, mandoline) dominent, tandis que les cordes sont à effectif réduit (trois violons, deux altos, six violoncelles, quatre contrebasses).

György Ligeti (1923-2006), Le Grand Macabre. Solistes, Choeur et Maîtrise de Radio France, Orchestre National de France, François-Xavier Roth (direction). Photo : (c) Radio France

Un univers qui correspond en tous points à la démesure, à l’audace et à la poésie de l’inspiration de Ligeti, celui du fantastique apocalyptique de Jérôme Bosch et de Pierre Breughel, voire de Roland Topor, qui signa la scénographie de la création française au palais Garnier en 1980 pour la mise en scène de Daniel Mesguich, trois peintres dont l’humus correspondent admirablement au grotesque scatologique et au fantastique apocalyptique de Ghelderode et au monde sonore déjanté de Ligeti, qui crée une cacophonie mordante et hilarante  qui se présente dès le prélude de chacune des deux scènes impaires (symphonie de klaxons pour le premier, cadence de sonneries de téléphones pour le second, mais aussi appeaux, harmonicas, etc.), le tout se voulant parodie d’opéra dont il émane pourtant une impression plus opératique qu’un opéra se revendiquant comme tel.

György Ligeti (1923-2006), Le Grand Macabre. Benjamin Lazar, François-Xavier Roth, Orchestre National de France. Photo : (c) Bruno Serrou

Sous l’impulsion de François-Xavier Roth, mains de velours dans des gants de fer, à la fois délicieusement évocatrice, épique, humoristique, rigoureuse, sereine, fluide mais solide, univoque, polymorphe, décidée trahissant une réelle et intime connaissance de la partition et du style protéiforme de Ligeti, l’Orchestre National de France s’est avéré dans une forme éblouissante, jouant cette partition avec un plaisir évident, exaltant à satiété des sonorités de braise dans un espace élargi en divers points de l’Auditorium derrière le public et dans les hauteurs, ce qui devrait pousser les responsables de la phalange à concevoir des programmations plus téméraires. La distribution réunie pour cette unique représentation heureusement captée par Arte (1) a réuni une palette de chanteurs acteurs de premier plan, sous l’impulsion du metteur en scène Benjamin Lazar, avec à sa tête le baryton-basse britannique Robin Adams, macabre Nekrotzar d’une effrayante vérité, l’époustouflant Piet du Bock du ténor français Matthieu Justine, la mezzo-soprano allemande Judith Thielsen et la soprano nantaise Marion Tassou en ardents amoureux Amando/Spermando et Amanda/Clitoria, le baryton-basse français Olivier Gourdy, imposant astrologue Astradamors, et sa bestiale épouse Mescalina campée par l’endurante mezzo-soprano française Lucile Richardot entendue dans trois œuvres différentes en l’espace d’une semaines (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2023/11/festival-ligeti-24-les-percussionnistes.html et http://brunoserrou.blogspot.com/2023/11/raphael-pichon-la-tete-de-son-ensemble.html), le brillant contreténor britannique Andrew Watts en Prince Go-Go immature, et la phénoménale soprano française à la voix agile et aux aigus triomphants Sarah Aristidou, tandis que le Chœur, avec ses solistes, et la Maîtrise de Radio France ont participé avec bonheur et cohésion à la réussite d’ensemble de cette grande et belle soirée de bonheur musical à la gloire de l’un des plus grands compositeurs de l’histoire de la musique, György Ligeti.

Bruno Serrou

1) À voir (pour ceux qui n’ont pas pu être présents) et à revoir (pour les chanceux qui ont eu le bonheur d’y être) sur ARTE Concert ce Grand Macabre donné le 2 décembre 2023 à Radio France et accessible jusqu'au 31 mai 2024 : https://www.arte.tv/fr/videos/114846-005-A/francois-xavier-roth-dirige-le-grand-macabre-de-ligeti/?fbclid=IwAR2qaolmh0mkBQboPw8CnK6jEznNaMk2h07eKfTC1A1A3_NQQx0pAmtqG9U