mardi 25 janvier 2022

Avec "Like flesh" de Sivan Eldar et Cordelia Lynn d’après Ovide l'Opéra de Lille crée le genre opéra écolo-féministe

Lille (Nord). Opéra. Vendredi 21 janier 2022

Sivan Eldar (née en 1985), Like flesh. Juliette Allen (l'Etudiante), William Dazeley (le Forestier), la Forêt. Photo : (c) Simon Gosselin

L’Opéra de Lille, sous l’impulsion de sa directrice Caroline Sonrier est réputé comme l’un des théâtres lyriques les plus créatifs de France.

Sivan Eldar, Like flesh. Helena Rasker (la Femme), la Forêt. Photo : (c) Simon Gosselin

Pour la seconde fois après La Métamorphose de Michael Levinas d’après Franz Kafka en 2011, le thème choisi plonge dans la métempsychose, cette fois à partir d’Ovide, avec Like flesh (Comme de la chair) sur un livret en anglais de Cordelia Lynn mis en musique par Sivan Eldar. Mis en scène par Silva Costa, cet opéra de chambre monté en coproduction (1) est donc porté par un trio de femmes. Seule exception, le chef d’orchestre, Maxime Pascal, sans doute parce que directeur de l’ensemble Le Balcon emblématique des musiques mixtes mêlant instruments acoustiques et l’électronique « live » de plus fidèle à l’Opéra de Lille à l’instar de l’ensemble Ictus… Un Ovide actualisé, puisqu’il s‘agit ici de dislocation des relations femme-homme à l’aune du réchauffement climatique.

Sivan Eldar, Like flesh. William Dazeley (le Forestier), Helena Rasker (la Femme), Juliette Allen (l'Etudiante). Photo : (c) Simon Gosselin

Pour son premier opéra, la compositrice israélienne Sivan Eldar (née à Tel-Aviv en 1985), pianiste et chanteuse de formation, élève du compositeur français Franck Bedrossian à l’Université de Berkeley en Californie, elle a suivi le cursus de l’IRCAM à Paris avec le compositeur catalan Hèctor Parra avant d’y être mise en résidence en 2018, travaillant avec le réalisateur informatique musicale Augustin Muller, étroitement associé à la conception de Like flesh. Travaillant indifféremment avec des musiciens classiques et non classiques et des artistes du théâtre, de la danse et des arts visuels, elle dirige depuis 2019 à l’Opéra-Orchestre de Montpellier les ateliers de création d’opéras dits « émergeants ». Pour Like flesh, elle a collaboré pour la quatrième fois avec la dramaturge britannique Cordelia Lynn (née en 1989), qui lui a façonné un texte dont le personnage central, une femme prisonnière d’un mariage mouvementé avec un bûcheron, s’émeut de la destruction de la forêt. Une liaison avec une étudiante hébergée par le couple la métamorphose en arbre. Cette expérience lui ouvre la porte de la liberté, mais l’étudiante, qui aspire à la fusion, la meurtrit en gravant sur son tronc deux cœurs…

Sivan Eldar, Like flesh. Helena Rasker (la Femme), Juliette Allen (l'Etudiante), la Forêt. Photo : (c) Simon Gosselin

Comme souvent lorsqu’il s’agit d’électronique « live », celle-ci donne à entendre un son continu cantonné dans l’extrême grave du spectre qui engendre un climat menaçant pénétrant les corps, tandis que les treize instruments acoustiques instillent un peu de lumière au sein d’une musique liquide et obsédante. Aux trois personnages centraux se joignent six choristes qui incarnent la Forêt. Cette partie chorale est particulièrement fouillée, au point de constituer l’élément le plus inventif de l’œuvre, le trio de solistes, la contralto néerlandaise Helena Rasker (la Femme), le baryton britannique William Dazeley (le Forestier) et la soprano belge Juliette Allen (l’Etudiante) restant systématiquement dans le récitatif chanté. Maintenant le plateau constamment dans le noir, la mise en scène de Silvia Costa est plus plastique qu’illustrative d’une œuvre fort bien chantée et jouée par Le Balcon dirigé avec panache par Maxime Pascal.              

Bruno Serrou

1) En coproduction avec les Opéras de Montpellier (10-13 février 2022) et de Nancy (30 septembre 2022), et l’IRCAM. A Lille jusqu’au 28 janvier 2022. Rés. : 03.62.21.21.21. www.opera-lille.fr.


jeudi 20 janvier 2022

Die Vögel de Walter Braunfels s'impose en France comme un chef-d'oeuvre à l'Opéra du Rhin 102 ans après sa création à Munich

Strasbourg. Opéra du Rhin. Mercredi 19 janvier 2022


Photo : (c) Klara Beck


L’Opéra du Rhin convie à la découverte d’un opéra postromantique de tout premier plan en création française, Les Oiseaux (créé le 30 novembre 1920 Théâtre National de Munich) de Walter Braunfels


Photo : (c) Klara Beck


Walter Braunfels (1882-1954) est de ces compositeurs célébrés en leur temps mais que l’Histoire a étouffés. Du moins jusqu’à la fin des années 1990, lorsqu’un éditeur de disques commença à publier une sélection d’œuvres de quelques-uns d’entre eux, Alexandre Zemlinsky, Erich Wolfgang Korngold, Viktor Ullmann, Hans Krása … En dépit de leur succès ces compositeurs disparurent de l’affiche à l’avènement du IIIe Reich, qui les qualifia de « dégénérés » et les réduisit au silence parce que juifs ou sortant des critères esthétiques nazis, puis négligés après 1945 par l’avant-garde qui, tout en créant de nouveaux carcans avec le sérialisme intégral, opta pour la « tabula rasa » qui les condamna à l’oubli parce qu’appartenant à l’ordre tonal qu’ils jugeaient comme l’un des éléments ayant conduit à la dictature et à l’ultra-conservatisme… Beaucoup subirent ainsi une double peine, à l’instar de Walter Braunfels…


Photo : (c) Klara Beck


En effet, loin de l’école de Schönberg voire de l’expressionnisme d’un Zemlinsky, Braunfels se situe de plain-pied dans le postromantisme. Allemand classé dégénéré après avoir refusé de composer l’hymne de l’Allemagne hitlérienne puis pour avoir un quart de sang juif par son père, quoique lui-même protestant converti au catholicisme, son œuvre a été interdite après 1933 alors qu’il était l’un des compositeurs les plus populaires d’Allemagne. Tant et si bien qu’il a fallu attendre la fin des années 1990 pour redécouvrir Braunfels et Die Vögel, dont le premier enregistrement a été publié en 1996 dirigé par Lothar Zagrozek…


Photo : (c) Klara Beck


Sur un livret adapté par le compositeur de la pièce éponyme du poète grec Aristophane, la musique à l’harmonie exacerbée est d’une expressivité paroxysmique, empreinte de naturalisme panthéiste. Les quatre rôles centraux sont un Rossignol confié à une soprano colorature, Bonespoir à un ténor héroïque, Fidèlami et Prométhée à deux barytons-basse. L’histoire conte les aventures de deux citadins las de la compagnie des hommes qui se réfugient dans le royaume des oiseaux. Ils les convainquent de bâtir pour eux leur cité idéale et deviennent maîtres du ciel en interceptant les fumées des sacrifices que les hommes élèvent aux dieux à qui ils demandent tribut. Zeus les punit par une tempête qui détruit leur ville, ce qui les incite à retourner parmi les humains… Au début de l’acte II, le climat est comparable à celui de la grande scène de l’Empereur de La Femme sans Ombre de Richard Strauss, bien qu’il soit impossible qu’ils se soient inspirés l’un l’autre les deux opéras ayant été composés en parallèle… La tempête plonge dans Le Vaisseau fantôme et la pénultième scène dans la fin du Crépuscule des dieux de Richard Wagner tandis que le finale est proche d’Ariane à Naxos de Strauss et que l’atmosphère générale annonce la musique de film dans l’esthétique hollywoodienne de Korngold...


Photo : (c) Klara Beck


La distribution réunie à Strasbourg est exemplaire, Marie-Hélène Munger, Tuomas Katajala, Cody Quattlebaum, Josef Wagner en tête, le chœur de l’Opéra impressionne toujours malgré les masques. La jeune cheffe coréenne de talent, Sora Elisabeth Lee, disciple d’Alain Altinoglu,  remplace au pied levé le directeur musical en titre Aziz Shokhakimov, positif au Covid, comme cinq solistes des pupitres des vents de l’orchestre relevés par des supplémentaires qui s’en sont sortis avec les honneurs au sein d’un Philharmonique de Strasbourg flamboyant. Mise en scène sans oiseaux de Ted Huffman, dont la direction d’acteur est au cordeau, dans un décor grisâtre de bureau open space d’Andrew Lieberman qui n’invite en aucun cas au rêve…


Bruno Serrou 

Opéra de Strasbourg jusqu’au 30 janvier, Filature de Mulhouse les 20 et 22 février. www.Operanationaldurhin.eu. L’opéra est capté par ARTE et France Musique et diffusé à partir du 10 février à 19h sur ARTE Concert où il sera disponible 1 an, et le 19 février sur France Musique. A lire, le Chant des bêtes, Essai sur l’animalité à l’opéra de Jean-François Lattarico (Editions Classiques Garnier)

 


jeudi 23 décembre 2021

Mozart une Flûte enchantée de commedia dell’arte à Nancy

Nancy. Opéra national de Lorraine. Vendredi 17 décembre 2020

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La Flûte enchantée. Photo : (c) Jean-Louis Fernandez/Opéra National de Lorraine

Pour clore joyeusement l’an 2021 de tous les dangers, l'Opéra national de Lorraine propose à Nancy une Flûte enchantée de Mozart délicieusement onirique

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La Flûte enchantée. Photo : (c) Jean-Louis Fernandez/Opéra National de Lorraine

Pensée par ses concepteurs, Mozart son compositeur, et Schikaneder son librettiste, pour le théâtre populaire, la Flûte enchantée ouvre à toutes les fantaisies, des plus chargées en symboles plus ou moins abscons jusqu’aux plus délirantes. Alliant poésie, rêve, effroi, légèreté, profondeur, vie et mort intimement imbriquées, cette œuvre est aussi trop souvent rattachée à l’ésotérisme.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La Flûte enchantée. Photo : (c) Jean-Louis Fernandez/Opéra National de Lorraine

Ce que donne à voir et entendre l’Opéra national de Lorraine déleste l’œuvre la plus prisée de Mozart de son fatras néo-maçonnique dans une mise en scène d’Anna Bernreitner d’esprit naïf hérité des tréteaux de commedia dell’arte s’avère à la fois souriant et grave. Au sein de décors tournants dignes du Douanier Rousseau d’Hannah Oellinger et Manfred Rainer, qui signent également costumes et animations murales d’animaux géants tandis que les trois enfants s’égayent sur un toboggan de square, le spectacle proposé par la directrice fondatrice du groupe Oper rund um basé à Vienne investit le monde de l’enfance, avec son optimisme éclatant, ses angoisses incontrôlables, son onirisme primesautier. « Remettant au goût du jour » le livret selon ce qu’elle entend démontrer, la metteuse en scène autrichienne, pour sa première production en France, défait adroitement la Flûte enchantée de ses attributs ésotériques pour se focaliser sur l’humanisme merveilleux, le féerique candide en proposant une méditation à la fois métaphysique et ingénue sur la vie et la mort pour tous, enfants et adultes, à l’instar de l’élan populaire qui a gouverné les concepteurs de l’œuvre.    

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La Flûte enchantée. Photo : (c) Jean-Louis Fernandez/Opéra National de Lorraine

Sous la direction moirée du chef hollandais Bas Wiegers connu pour son engagement pour la musique contemporaine, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Lorraine souple aux sonorités flatteuses, ainsi qu’un chœur cohérant, cette Flûte enchantée séduit musicalement. Au sein d’une distribution homogène, seule la Pamina de Christina Gansch déçoit. Christina Pulitsi est une Reine de la Nuit à la voix flexible qui impressionne par l’aisance dont elle témoigne constamment suspendue dans le vide, David Leigh est un excellent Sarastro, Jack Swanson un Tamino élégant et serein, Michael Nagl un Papageno juvénile au timbre clair, Anita Rosati une Papagena primesautière, Mark Omvlee un Monostatos solide, Christian Immler un noble orateur, Susanna Hurrell, Ramya Roy et Gala El Hadidi constituent un brillant trio de Dames, à l’instar des deux hommes d’armes d’Ill Ju Lee et Benjamin Colin. Mais il faut surtout saluer trois femmes du chœur qui ont sauvé in extremis la représentation substituant leur chant côté cour à celui des trois enfants prévus décelés positifs au Coviod-19 remplacés sur le plateau par autant de jeunes mimes…

Bruno Serrou

Opéra de Nancy, jusqu’au 28/12/21. Rés. : 03.83.85.33.11. www.opera-national-lorraine.fr/fr/

dimanche 19 décembre 2021

CD : 30 ANS D’EXCELLENCE DU LABEL CLASSIQUE « PRAGA DIGITALS » EN 30 CDs

Pour célébrer le retour du label Praga créé en 1991 et après trois ans d’absence, son repreneur Little Trebica publie un coffret de trente CDs d’enregistrements qui ont forgé le renom de cet éditeur. Une occasion à ne pas manquer pour les mélomanes en cette période de fêtes

Membre du jury du Concours de quatuors à cordes d’Evian (désormais à Bordeaux sous la direction artistique du Quatuor Modigliani) 1978, le journaliste critique musical Pierre-Emile Barbier découvrait le jeune Quatuor Pražák, vainqueur de cette édition. Fils d’altiste professionnelle, ingénieur électronicien parachevant ses études par la musicologie pour assouvir sa passion, membre de l’Académie Charles Cros, acteur passionné de la Tribune des Critiques de Disques de France Musique de l’épique époque des controverses enflammées, organisateur de concerts, éminent connaisseur des instruments à cordes, épris de culture slave, plus particulièrement de musique tchèque, Pierre-Emile Barbier décidait à la demande de ses amis musiciens tchèques de les produire en se substituant au label Supraphon emporté dans le tourbillon de la Révolution de Velours en 1989. D’autant qu’à cette époque prolifèraient quantité d’ensembles de chambre à Prague et dans les régions tchèques. C’est ainsi que Barbier se prend à produire non seulement le Quatuor Pražák, mais aussi les Quatuors Kocian, Párkányi, Zemlinsky, les Trios Guarneri et Kinsky de Prague, le Prague Piano Duo, les solistes Michal Kaňka, Slávka Pěchočová qu’il enregistre dans un studio de Prague et qu’il met en perspective avec d’illustres aînés des Quatuors Végh et Smetana et du Trio David Oïstrakh notamment. Parallèlement à la musique de chambre enregistrée avec les moyens techniques de pointe, le fondateur directeur artistique de Praga crée au sein de son label la collection Réminiscences où il reprend des captations de grands concerts pragois, comme ceux de Sviatoslav Richter, Arturo Benedetti Michelangeli, Vaclav Neumann, la Philharmonie Tchèque, et des enregistrements connus dans des transferts techniques de très grande qualité qui magnifient l’essence artistique exceptionnelle de ces gravures, entre autres de la contralto canadienne Maureen Forrester, et des chefs d'orchestre comme Wilhelm Furtwängler, Ferenc Fricsay, André Cluytens, Ernest Ansermet, Igor Markevitch, Manuel Rosenthal…

Il est bien évident que ce coffret est loin d’être exhaustif des trente ans d’histoire d’un label dont le fondateur est mort en avril 2018 et qui compte un nombre phénoménal d’enregistrements de référence parmi les quelques quatre cent cinquante productions du catalogue, mais la totalité de ceux qui ont été réunis pour la circonstance sont des merveilles absolues, avec des chefs-d'œuvre de Smetana, Dvořák, Janáček, Suk, Martinů, Fišer, Schulhoff, Sibelius, Debussy, Ravel, Bartók, Chostakovitch, Schönberg, Schubert, Beethoven, Moussorgski, Mozart, Weber, Haydn, Brahms, Mendelssohn, Honegger, Stravinski, Prokofiev, Tchaïkovski, Mahler, R. Strauss, Rachmaninov, du solo à l’orchestre symphonique. Trente-cinq heures de musique fabuleuse sur trente CDs jouée par les interprètes les plus éblouissants de trente décennies proposés dans des restitutions sonores les plus somptueuses. Une sorte de bilan à garder précieusement tel un trésor présageant du retour de quantité de disques de premier choix et de la pérennité de l’esprit d’exigence et de quête artistique absolue d’un label élaboré avec amour par un fou de musique.

Bruno Serrou

30 CDs Praga Digitals PRD 250421/Little Trebica (article paru dans le quotidien La Croix du 19 décembre 2021)

mardi 7 décembre 2021

Avec Turandot de Puccini, Gustavo Dudamel prend promptement possession de l’Opéra Bastille

Paris. Opéra national de Paris-Bastille. Samedi 4 décembre 2021

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Alessio Arduini, Jinxu Xiahou, Matthew Newlin (Ping, Pang, Pong). Photo : (c) Charles Duprat/OnP

Pour sa première apparition dans la fosse de l’Opéra de Paris, Gustavo Dudamel, son nouveau directeur musical, électrise le public avec un Turandot de Puccini de feu

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Carlo Bosi (Altoum), Elena Pankratova (Turandot), Jinxu Xiahou, Matthew Newlin (Pang, Pong). Photo : (c) Charles Duprat/OnP

Voilà près de vingt ans que Paris n’avait pas vu sur scène le chef-d’œuvre de Giacomo Puccini, qui avait été présenté pour la dernière fois dans une mise en scène de Francesca Zambello. Ultime opéra de Puccini, qui ne parvint pas au terme de sa genèse, la mort l’emportant le 29 novembre 1924 avant qu’il en entreprenne le duo final, Turandot n’en est pas moins l’un des phares de l’opéra du XXe siècle. Loin de l’esprit du théâtre de tréteaux de l’opéra que Ferruccio Busoni adapta du même Carlo Gozzi en 1917, la partition de Puccini est un drame violent et sanguinaire, plongeant dans l’exotisme d’Épinal d’une Chine médiévale réputée barbare, avec nombre d’emprunts aux modes musicaux.

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Alessio Arduini, Jinxu Xiahou, Matthew Newlin (Ping, Pang, Pong), Gwyn Hughes Jones (Calaf). Photo : (c) Charles Duprat/OnP

La production de l’Opéra de Paris éblouit par ce que donne à entendre Gustavo Dudamel. Orchestre fluide, cristallin, d’une variété de coloris au nuancier illimité, ne saturant jamais l’espace auquel il donne au contraire une profondeur de champ phénoménale, comme s’il connaissait la fosse de l’Opéra Bastille depuis toujours, telle est la portée de la vision du chef vénézuélien. Seul regret, qu’il n’ait pas utilisé la version de Luciano Berio de la scène finale, mieux ciselée, plus fine et contrastée que celle traditionnellement utilisée de Franco Alfano, il est vrai élève de Puccini et dont les droits sont désormais dans le domaine public. Sous la direction de Dudamel, l’Orchestre de l’Opéra jubile, transporté par la vision chatoyante, au lyrisme ardent, du chef sud-américain qui ménage de somptueux moments de grâce poétique alternant avec une puissance et des tensions dramatiques inouïes. Dudamel aura su prendre sans attendre toute la mesure de la fosse de Bastille. 

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Photo : (c) Charles Duprat/OnP

La production de Robert Wilson, créée en 2018 à l’Opéra de Madrid, ici secondé pour l’entrée à Bastille par Nicola Panzer, est une incontestable réussite esthétique et dramaturgique, associant beauté plastique, psychologie, humour. Plus encore que les deux héros, la princesse chinoise Turandot et son prétendant princier déchu tartare Calaf, ce sont les ministres impériaux Ping, Pang, Pong 
que Wilson érige ici en principaux protagonistes d’une œuvre dont ils sont les deus ex machina, se projetant dans toutes les strates de l’action, bougeant, dansant, mimant à l’envi, unissant intrigue et protagonistes, qui n’en sont pas moins engoncés dans leurs propres univers, leurs propres obsessions.

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Gwyn Hughes Jones (Calaf), Guanqun Yu (Liù). Photo : (c) Charles Duprat/OnP

Prise dans son ensemble, la distribution est homogène, malgré quelques faiblesses de la part des deux protagonistes centraux qui sont assez longs à trouver leurs marques, la soprano russe Elena Pankratova, pourtant habituée du rôle de Turandot, dont la voix s’épanouit pleinement dans la scène finale, comme si elle se réservait à cette fin, et le ténor gallois Gwyn Hughes Jones, qui a des difficultés dans le haut du spectre. La soprano chinoise Guanqun Yu est une Liù un rien trop mûre, la basse ukrainienne Vitalij Kowaljow (Timur) et le ténor italien Carlo Bosi (Altoum) sont impeccables. Mais c’est le trio de ministres qui emporte l’adhésion totale, les ténors (Alessio Arduini, Jinxu Xiahou, Matthew Newlin) triomphant autant vocalement que chorégraphiquement.

Bruno Serrou

Jusqu’au 30 décembre 2021. Rés. : 08.92.89.90.90. www.operadeparis.fr

 

 

mardi 16 novembre 2021

A Perpignan, Aujourd’hui Musiques 2021 au carrefour des modes d’expression musicale contemporains

Perpignan (Pyrénées-Orientales). Théâtre de l'Archipel. Vendredi 12, samedi 13, dimanche 14 novembre 2021

Photo : (c) Bruno Serrou

Après une annulation peu avant son premier concert mi-novembre 2020 pour cause de Covid-19, Aujourd’hui Musiques s’ouvre de plus en plus depuis 10 ans à tous les styles d’expressions musicales

Théâtre de l'Archipel de Perpignan. Photo : (c) Bruno Serrou

A 12 mois de ses trente ans, le festival de création contemporaine Aujourd’hui Musiques s’impose à la fois comme l’un des plus ouverts et des plus proches du public. Légèrement à la marge au début, il se révèle désormais précurseur de l’esprit des festivals de musique contemporaine, se délaissant l’œuvre écrite pour se projeter dans l’univers de l’électronique improvisée, acteur des évolutions technologiques. Malgré la pandémie, ce rendez-vous automnal attire un large public, du plus jeune au plus âgé avide de découvertes.

Prologue de concert dans le hall-foyer du Théâtre de l'Archipel. Photo : (c) Bruno Serrou

Disposant d’une enveloppe propre de trois cents mille euros au sein du budget du Théâtre de l’Archipel de Perpignan qui l’a intégré à sa programmation dès son ouverture en 2011, Aujourd’hui Musiques présente la diversité de la recherche technologique contemporaine. « Les machines ne sont plus cantonnées dans le secret des laboratoires, s’enthousiasme Jackie Surjus-Collet directrice artistique du festival, elles sont entrées dans nos vies et participent à notre vision du monde. Le public le sait et il entend l’expérimenter avec nous. » 

Groupe Aquaserge « Perdu dans un étui de guitare ». Photo : (c) Bruno Serrou

Performances, improvisation, œuvres interactives, déambulations électroniques associant corps et sensations, deviennent dans ce festival désormais suivi par beaucoup de ses congénères, particulièrement le festival Musica de Strasbourg, un instrument de création image et son, aux confluences des musiques « actuelles » et « savantes », des plus anciennes (Bach, Haendel) aux plus accessibles du XXe siècle (Satie).

La Muse en Circuit, « Fake ». Photo : (c) Bruno Serrou

Cette édition 2021 a débuté le week-end dernier et se conclura le prochain week-end. La balade Fake proposée par le collectif La Muse en Circuit créé par Luc Ferrari et dirigé aujourd’hui par Wilfried Wendling, est une adaptation pour une promenade dans le centre de Perpignan de celle de septembre 2020 à Musica de Strasbourg. 

Sceniscome, « Cyclic ». Photo : (c) Bruno Serrou 

En prélude au spectacle du soir, Cristal Baschet par Michel Deneuve jouant de sculptures sonores des frères Baschet qu’il a présentées sans rire comme étant « aussi difficiles à jouer qu’un violon », suivi par de déambulations interactives sensorielles La Maison sensible et Cyclic de Sceniscome, et GeKiPe de l’Ensemble Flashback, en prologue du spectacle sensoriel LIBER de la Compagnie Intensités de Maguelone Vidal, avec un mixeur sonore aux limites de la saturation et qui se termine sur un chaste strip-tease… Toutes expériences qui se ressemblent terriblement quant aux résultats sonores…

Compagnie Intensités / Maguelone Vidal, « LIBER ». Photo : (c) Bruno Serrou

Un programme voué à des compositrices du XVIIe et du XXIe siècles a été offert par le magnifique Chœur de Chambre Spirito de Nicole Corti a clôt le premier week-end du festival, prouvant que les musiques écrites et acoustiques restent pérennes et d’une force créatrice inégalable qui, avec le couple d’accordéonistes Jean-Etienne Sotty et Fanny Vicens. 

Chœur de Chambre Spirito, Jean-Etienne Sotty et Fanny Vicens (accordéons), Nicole Corti (direction). Photo : (c) Bruno Serrou

Cet ensemble vocal enrichi de deux accordéonniste a enthousiasmé le public, particulièrement le créatif Paradiso pour douze voix et deux accordéons microtonals (2018) d’Edith Canat de Chizy, et deux autres de ses œuvres, Amore pour cinq voix de femmes et Vega pour deux accordéons microtonals à côté de deux chants pour voix seule de Betsy Jolas et du charmant Bruyères à l’automne pour douze voix mixtes a capella de Gracian Finzi, mis en regard de pages d’Elizabeth Jacquet de Guerre et de Barbara Strozzi.

Bruno Serrou

Original paru dans le quotidien La Croix daté lundi 15 novembre 2021

jeudi 11 novembre 2021

Le sobre mais lumineux Eugène Onéguine de Tchaïkovski du Théâtre des Champs-Elysées

 Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Mercredi 10 novembre 2021

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Eugène Onéguine. Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Adapté par le compositeur et Constantin Chilovski du roman éponyme d’Alexandre Pouchkine, Eugène Onéguine de Piotr Illitch Tchaïkovski est l’un des opéras les plus populaires du répertoire. Pourtant, il y a longtemps qu’il n’était pas réapparu sur une scène lyrique parisienne. C’est dire combien son retour était attendu.

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Tatiana), Jean-Sébastien Bou (Onéguine). Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

De cette histoire au romantisme exacerbé, Stéphane Braunschweig tire sans jamais en trahir l’essence une action de toute éternité, celle d’un héros (Onéguine) sans but et d’un égoïsme indifférent à tout ce qui l’entoure, à commencer par l’amour d’une jeune fille (Tatiana), se plaît à susciter la jalousie de son meilleur ami (Lenski) qu’il pousse au duel en charmant lourdement sa fiancée (Olga) et qu’il tue, mais finira par regretter d’avoir rejeté la femme qui l’aimait et qui a fini par épouser un prince (Grémine) sans pour autant l’oublier, et à qui il essaye vainement de l’arracher…

                         Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Eugène Onéguine. Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Dans sa scénographie quasi nue plus symboliste que réaliste, permettant une grande liberté dans l’espace pour le développement de l’action, qui s’exprime sur la totalité du plateau du Théâtre des Champs-Elysées parfois resserrée par un cadre mural rectangulaire à trois côté orné de deux jeux de deux fois trente chaises, de tables de casino et d’une chambre s’y intégrant par le dessous de scène, un décor uniformément blanc, ornementé par les seuls tissus colorés des élégants costumes de Thibault Vancraenenbroeck, Stéphane Braunschweig, en véritable homme de théâtre, sait ce que direction d’acteur signifie. Il donne en effet à chacun de ses protagonistes une humanité et une authenticité remarquable, y compris dans les chœurs, qu’il sait faire bouger comme trop peu de metteurs en scène d’opéra, jusqu’à les faire danser avec art. Braunschweig a réussi cette gageure dans un opéra pourtant réputé réfractaire au théâtre, remarquablement servi il est vrai par la cohésion totale entre solistes, chœur et orchestre.

                  Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Eugène Onéguine. Photo : (c) Théâtre des Champs-Elysées

Gelena Gaskarova, Tatiana déjà en 2010 à Pleyel dans une version concertante de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse sous la direction de Tugan Sokhiev. La soprano pétersbourgeoise a campé une magnifique et touchante Tatiana, et sa présence rayonnante, la grâce infinie de sa ligne de chant, le vif argent de son timbre ont transcendé certaines duretés dans l’aigu et des fortissimos légèrement décolorés. Jean-Sébastien Bou, s’impose en campant un Onéguine complexe, dur et froid puis ardent et suppliant. Autre chanteur impressionnant, le brûlant Lenski de Jean-François Borras, ténor puissant, solide, à la voix vif-argent, tandis que Jean Tietgen est un Prince Gémine de noble stature. Mireille Delunsch excelle en Madame Larina dont elle fait un personnage touchant, Alisa Kolosova gratifie Olga de sa voix pleine au mezzo de velours, Delphine Haidan est une généreuse nourrice, Marcel Beekmann - qui ne fait pas oublier le Triquet de Michel Sénéchal ni celui de Jean-Paul Fouchécourt - et Yuri Kissin complètent l’ensemble à la perfection, tandis que le Chœur de l’Opéra National de Bordeaux est impressionnant de volume et d’homogénéité. Souple et onctueux, l’Orchestre National de France fait un sans faute sous la direction déliée, expressive et délicate de la violoniste chef d’orchestre états-unienne Karina Canellakis.

Bruno Serrou

Jusqu’au 19 novembre. Coproduction du Théâtre des Champs-Elysées et de l’Opéra National de Bordeaux, cet Eugène Onéguine sera bientôt repris dans la capitale aquitaine