mercredi 18 janvier 2012

Kátia Kabanová de Leoš Janáček, un coup de maître d’André Engel aux Bouffes du Nord


Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, mardi 17 janvier 2012
 De gauche à droite : Céline Laly (Varvara), Kelly Hodson (Katia) - Photo : (c)Richard Schroeder
C’est un superbe spectacle que propose le Théâtre des Bouffes du Nord avec Kátia Kabanová que Leoš Janáček (1854-1928) composa en 1919-1921 sur un livret de Vincence Cervinka adapté de l’Orage du dramaturge russe Alexandre Nikolaievitch Ostrovski (1823-1886) présenté dans une production nouvelle signée André Engel. Le metteur en scène français avait déjà illustré de subtile façon l’opéra naturaliste du compositeur morave La petite renarde rusée, qu’il avait monté à l’Opéra de Lyon avant de le reprendre au Théâtre des Champs-Elysées et de le peaufiner pour l’Opéra de Paris-Bastille, cette dernière reprise étant disponible en dvd(1). Engel a commencé à travailler sur cette production en 2010, dans le cadre d’une master class en l’abbaye de Royaumont dispensée à de jeunes chanteurs en collaboration avec la pianiste chef de chant Irène Kudela, directrice musicale du projet. Impressionné par la qualité de ses interprètes et par leur investissement, il a souhaité poursuivre l’expérience et a pensé que le cadre intime et envoûtant du Théâtre des Bouffes du Nord était le lieu idéal pour présenter ce travail au public. La version piano-chant généralement exploitée par les théâtres lyriques durant les lectures et les premières répétitions scéniques, sert d’assise à cette production non sans avoir été retravaillée pour l’occasion par Irène Kudela. La proximité des interprètes et du public offerte par ce rapport scène/salle unique à Paris qui autorise un travail d’acteur extrêmement fouillé, configuration impossible à l’Opéra, où la fosse crée un abîme entre le plateau et la salle ce qui conduit les chanteurs à appuyer leur jeu, ne serait-ce que pour que leur voix passe la rampe. C’est cet avantage qu’avait immédiatement perçu Peter Brook lors de son installation aux Bouffes du Nord, avant d’y programmer en 1981 une adaptation de Carmen de Bizet titrée La tragédie de Carmen, puis, en 1992, Impressions de Pelléas d’après Pelléas et Mélisande de Debussy, deux partitions retravaillées pour la circonstance par Marius Constant, avant de terminer en 2010 ses mandats de directeur des Bouffes sur Une flûte enchantée dans une réduction pour piano de Franck Krawczyk de La flûte enchantée de Mozart.
Affirmons-le d’entrée, le travail d’André Engel est remarquable. Chaque chanteur vit littéralement dans la peau de son personnage. Tous sont plus crédibles les uns que les autres, et leurs voix sont solides, sûres, bien timbrées, leur style à la mesure de vocalité de Janáček où se fond idéalement leur musicalité. Si l’articulation n’est pas parfaite, il convient de noter que la perfection est difficile à atteindre chez Janáček, qui s’exprime non pas en tchèque mais en morave, leur chant est si solide et bien conduit qu’ils surmontent tous l’extrême tension du style propre au compositeur, qui magnifie comme nul autre la théâtralité de ses sujets par une écriture épousant au cordeau les particularités rythmiques, plastiques et musicales de son idiome. Les chanteurs peuvent ainsi se concentrer pour l'essentiel sur leur travail d’acteur. Ce qui est remarquable aussi est la qualité d’écoute de chacun pour les autres, y compris le pianiste, ce qui suscite une interprétation chambriste. La scénographie de Nicki Rieti est pratique et bien agencée avec ce toit d’immeuble autour duquel et sur lequel se concentre l’action, tandis que les dégagements, tant du plateau que de la salle dont les limites ne sont pas clairement définies dans ce théâtre, ce qui le rend plus précieux encore dans le paysage des salles parisiennes, sont intelligemment exploités. Le tout est remarquablement eclairé par André Diot, qui réalise un impressionnant orage, tandis que les costumes de Chantal de la Coste-Messelière situent l’action au début des années 1960, à l’instar de ceux d’Anna Viebrock dans la production de Christoph Marthaler de ce même ouvrage vu à l’Opéra de Paris-Garnier en 2004 et en 2011. Kelly Hodson incarne une Kátia d’une émouvante beauté, aimante, éperdue, torturée par l’incompréhension de son amant et de la société qui l’entoure dont elle se sait la victime expiatoire, Céline Laly est sa jeune belle-sœur Varvara, empressée et mutine, inconsciente de la tragédie qu’elle suscite, Elena Cabouri campe une Kabanicha (la belle-mère) acariâtre mais sans excès. Les hommes sont naturellement couards, mais sans exagération, faibles et lâches comme seul peut l’être le sexe dit "fort" face à la force morale féminine, ce qu’a parfaitement illustré dans ses opéras Janáček, qui admirait profondément la Femme et qui érige cet opéra en hymne à sa gloire. José Canales est un Tichon, époux de Kátia, veule et pusillanime, Jérôme Billy un Koudriach ardent et généreux, Paul Gaugler un Boris niais et obtus qui ne saisit pas le moindre sentiment que Kátia, son amante, lui voue. Mathilde Cardon (Clara), Douglas Henderson (Kouliguine) et Michel Hermon (Dikoj) complètent la distribution de leur indéniable présence. Au piano, hélas un demi-queue, Nicolas Chesneau tient à lui seul le rôle de l’orchestre entier dont les couleurs si caractéristiques manquent assurément tant elles rendent le compositeur immédiatement identifiable. Si seul cet aspect peut poser question, cette carence s’avère aussi bénéfique, puisque ce n’est plus l’orchestration qui fait ici que Janáček est grand mais son écriture vocale au débit si particulier qu’il est à la fois proche du langage parlé et génialement musical.
Bruno Serrou
1) Capté en novembre 2008. 1 DVD Medici Arts

mardi 17 janvier 2012

Mort de l'immense musicien Gustav Leonhardt

Mardi 17 janvier 2012

Gustav Leonhardt (1928-2012) - Photo : DR


La Hollande vient d'annoncer le décès de l'immense claveciniste, organiste chef d'orchestre Gustav Leonhardt, à Amsterdam le 16 janvier 2012 à l'âge de 83 ans. Voilà un mois, il avait décidé de mettre un terme à sa carrière, à l’issue d’un ultime récital, au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris.

Gustav Leonhardt (1928-2012) a toujours été considéré comme une autorité intellectuelle, morale et artistique sur la musique ancienne. Né à 's-Graveland le 30 mai 1928, il était avec Nikolaus Harnoncourt l'un des pionniers de l'interprétation à l'ancienne du répertoire baroque, sur lequel il n'a cessé de travailler non pas en musicologue mais en authentique musicien, comme l'attestent ses interprétations d’un nombre considérable d’œuvres des XVIIe et XVIIIe siècles et son livre l'Art de la fugue qu'il a publié dès 1952, à l’âge de 24 ans. Enseignant depuis 1954 au Conservatoire d'Amsterdam puis, parallèlement, à l'Université de Harvard aux Etats-Unis en 1969-1970, et à l'Académie Chigiana de Sienne à partir de 1988, il a formé plusieurs générations de clavecinistes et d'organistes comprenant entre autres Bob van Asperen, Diane Bish, Alan Curtis, Bernard Foccroule, Pierre Hantaï, Siebe Henstra, Christopher Hogwood, Elisabeth Joyé, Ton Koopman, Skip Sempé. En tant qu'interprète, il a fondé en 1955 le Leonhardt Consort, qui, bien que jouant encore sur instruments modernes, a tenu un rôle considérable dans la renaissance de la musique ancienne et sur son essor. Leonhardt travaille ensuite, désormais sur instruments anciens, avec Alfred Deller, Philippe Herreweghe, avec qui il partage avec Nikolaus Harnoncourt la première intégrale discographique chez Telefunken des cantates de Jean-Sébastien Bach, Frans Brüggen, etc. 

En 1967, il est Jean-Sébastien Bach dans le magnifique film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet Chronique d'Anna Magdalena Bach, et fonde en 1970, sur la suggestion du label discographique Deutsche Harmonia Mundi, l'Orchestre de La Petite Bande, qui a pour chef permanent le violoniste flamand Sigiswald Kuijken. « L’important pour Leonhardt n’était pas sa personne, contrairement à la majorité des interprètes de l’époque, mais l’œuvre, qui était au centre de sa démarche, me disait Philippe Herreweghe en 2006. Contrairement à d’autres, ce qui lui tenait le plus à cœur était de toujours choisir des musiques très forte. Lorsque je l’ai connu, j’avais 22 ans et lui 40, il avait déjà une grande connaissance des tempéraments, de la justesse, de l’articulation, etc. Mais son point le plus spectaculairement fort pour moi, était sa rigueur rythmique totale. Sa hauteur de vue est très grande, la moindre trace de vulgarité est impensable chez lui. C’est un aristocrate, voilà pourquoi il sert si bien une musique qui, fondamentalement, est avant tout aristocratique. »

La riche discographie de Gustav Leonhardt compte plus de deux cents références, partagées entre les labels Vanguard, Das alte Werk, Deutsche Harmonia Mundi, Seon, Philips, Alpha et Early Music Records Russia.

Bruno Serrou

A lire : Sur Leonhardt de Jacques Drillon (Editions Gallimard, 2009)


La Péniche Opéra ouvre la saison de son trentenaire avec un diptyque Donizetti/Bouchot


La Péniche Opéra, lundi 16 janvier 2012

 Donizetti, Rita ou le mari battu Amira Selim (Rita), Christophe Crapez (Peppe), Paul-Alexandre Dubois (Gasparo) Photo : (c) La Péniche Opéra
C’est toujours un réel plaisir d’embarquer à bord de la Péniche Opéra, tant l’atmosphère y est particulière. Pourtant, cette année du trentenaire de la création de ce lieu magique a failli ne pas avoir lieu, faute de ressources suffisantes. Subventions publiques réduites de façon drastique, mécénat défaillant, jauges limitées ont  laissé craindre fin 2011 à la disparition de ce petit théâtre flottant, où se fait entendre, lorsqu’un bateau passe au large, l’écho des cliquetis de l’eau résonant sur sa coque du bassin de La Villette sur le canal de l’Ourcq où il est amarré, à quelques encablures de la Cité de la musique. Fondé en 1982 par Mireille Larroche, cet opéra-studio reste fidèle à son concept originel, investiguer sur l’opéra, genre considéré désuet à l'époque, et lui associer le théâtre musical. Depuis lors, La Péniche Opéra a présenté 154 productions de  100 compositeurs pour 120 levers de rideaux par an, auxquels il convient d’ajouter accueils, 146 « coups de cœur », « Lundis de la contemporaine » (titre si évocateur qu’il a été repris par France Musique), 100 actions culturelles, des résidences d'artistes, quantité de commandes d’œuvres nouvelles... Recevant 6000 spectateurs par an auxquels il convient d'ajouter les 30.000 à 40.000 personnes sur diverses autres scènes, ce théâtre flottant qui exhale un léger arome de mazout se voue également à une réflexion sur la création, non seulement contemporaine mais aussi sur le répertoire et les œuvres oubliées ou jugées surannées. Dirigée par un collège d'artistes sous la houlette de Mireille Larroche, La Péniche Opéra est également en résidence à Fontainebleau et vingt-deux communes du sud de la Seine-et-Marne.
Pour son ouverture de saison, La Péniche Opéra offre un spectacle partiellement créé au Théâtre de Fontainebleau en novembre 2010, associant un opéra-comique de Gaetano Donizetti (1797-1848), Rita ou le mari battu, et un demi-opéra de Vincent Bouchot (né en 1966), Elle est pas belle la vie ?, donné en création. Le tout avec trois chanteurs-comédiens et un piano(1) délicieusement mis en scène, le premier par Mireille Larroche, le second par Alain Patiès. Créé douze ans après la mort de son auteur, écrit sur un livret français de Gustave Vaëz, Rita ou le mari battu est d’une incroyable actualité. Patronne d’une auberge devenue veuve, l’héroïne, ex-femme battue, a choisi de passer du statut de victime à celui de bourreau, en menant à la baguette son second époux, Peppe, qui la craint tant qu’il en est devenu piteux. Mais un jour débarque son premier mari, le vaniteux Gasparo, qui, croyant sa femme trépassée, cherche à récupérer son acte de mariage. Cette situation suscite une succession de quiproquos, situations loufoques et invraisemblances dans lesquelles le spectateur se laisse emporter sans résistance. Ce spectacle d’une heure respecte la partition de Donizetti, se limitant à l’ajout de deux twists endiablés des Chaussettes noires et des Chats sauvages, lancés par Gasparo sur le jukebox de l’auberge, dont le fameux Twist à Saint-Tropez. Menés par l’avenante Amira Selim, merveilleuse Rita à la voix séduisante mais au vibrato un peu large et aux vocalises légèrement criardes, le ténor Christophe Crapez (Peppe) et le baryton Paul-Alexandre Dubois forment un inénarrable duo de compères falots et lâches, le trio se glissant dans leurs rôles respectifs avec naturel dans l’intelligente mise en scène de Mireille Larroche pour un délicieux moment de comédie.
En seconde partie de soirée, le « demi-opéra » Elle est pas belle la vie ? est entièrement de la main de Vincent Bouchot, puisqu’il en signe à la fois la musique et le livret ; livret qu’il a lui-même adapté des Nouvelles brèves (de comptoir) de Jean-Marie Gourio, qui lui avait inspiré en 2005 Brèves de comptoir. Commande de La Péniche Opéra à l’un de ses artistes les plus fidèles (il s’y produit autant comme chanteur et comme compositeur), cet ouvrage pour trois chanteurs et piano use d’un vocabulaire plus vert et bariolé que celui de Donizetti, et a pour unique décor le comptoir d’un café doté de tous les ustensiles propres à un débit de boisson et derrière lequel trône un énorme écran de télévision. Christophe Crapez est le bistroquet, Paul-Alexandre Dubois le client. Cinquante minutes durant, tout deux commentent de façon plus ou moins incongrue l’actualité que ressassent diverses chaînes de télévision, de la météo au tsunami japonais, en passant par le printemps arabe, la famine au Soudan ou les facéties verbales de Nicolas Sarkozy... Actualité commentée par les deux hommes qui égrènent des vérités plus ou moins burlesques dans de longs dialogues de sourds, tandis que, omniprésente mais invisible, Amira Selim, qui se lance continuellement dans d’amples vocalises, est la voix fruitée et insidieuse de la télévision. Vincent Bouchot, qui connaît bien la voix (il est notamment membre de l’Ensemble Clément Janequin), fait chanter ses personnages sur le ton de la conversation en adoptant le style du recitar cantando qu’il conduit avec bonheur, tandis qu’il use à bon escient de l’électronique liée aux actualités télévisées, et que la partie pianistique, tenue avec maestria par Caroline Dubost,  est riche et variée. Bref, de quoi passer une réjouissante soirée !
Bruno Serrou
1) Rita ou le mari battu a été filmé à Fontainebleau avec la même équipe et un orchestre de fosse de onze musiciens, l’Ensemble Musica Nigella dirigé par Takénori Nemoto. 1 DVD Maguelone (Intégral Distribution)

dimanche 15 janvier 2012

Deux concerts Oscar Strasnoy du festival Présences de Radio France 2012


Théâtre du Châtelet, vendredi 13 et samedi 14 janvier 2012
Après le Finlandais Esa-Pekka Salonen en février 2011, musicien à l’aura internationale acquise comme chef d’orchestre davantage que comme compositeur, le festival de création musicale de Radio France Présences, qui se déroule cette année encore Théâtre du Châtelet, a pour figure centrale de sa vingt-deuxième édition l’Argentin Oscar Strasnoy. « Lorsqu’il m’a été proposé voilà deux ans d’être l’invité de cette édition de Présences, je n’y ai dans un premier temps pas prêté attention, m’a déclaré le compositeur pour le quotidien La Croix. Je me trouvais en effet à Ekaterinbourg quand j’ai reçu un appel de Marc-Olivier Dupin, alors directeur de la Musique à Radio France qui dirigeait le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris quand j’y étais étudiant. Mais cette idée m’a paniqué ! » Strasnoy s’est néanmoins décidé à relever le défi non sans se précipiter sur ses partitions pour les corriger avant de choisir les plus méritantes.
Né en 1970 dans une famille « juive agnostique » d’origine russe comprenant un certain nombre de musiciens installée à Buenos Aires, où il a très tôt commencé l’étude du piano, pour aborder à 15 ans la composition et la direction d’orchestre, naturalisé Français vivant moitié à Paris moitié à Berlin, ancien élève des Conservatoires de Paris et de Francfort, Strasnoy est un compositeur iconoclaste. Riche en influences littéraires et cinématographiques, bariolée, pleine d’esprit et de bonne humeur, revendiquant son métissage, sa musique se veut avant tout discursive. Soucieux de théâtralité, son langage s’approprie, réinvente, détourne le patrimoine musical sans tomber dans le pastiche, et ne craint pas d’être corrosif, comme l’atteste sa « tragédie barbare » Cachafaz de Copi créée en 2010 à Quimper. L’opéra et le théâtre musical sont au centre des préoccupations de Strasnoy ; une création lyrique hors normes ouverte par Midea en 1996, qui lui a valu le Premio Orpheus attribué par Luciano Berio, suivi de deux ouvrages d’après Witold Gombrowicz, Opérette et Geschichte, toujours pour formations réduites, sur des textes éclatés et une dramaturgie hors contingences. Ce que devrait conforter le nouvel opéra sur lequel il travaille actuellement, une commande de l’Opéra de Bordeaux pour la fin de l'année en cours sur un texte russe de Daniils Harms (1905-1942), Slutchaï (Incident), succession de vingt-cinq saynètes. « L’idée littéraire, le texte déterminent mon envie de composer, tandis que la langue conditionne musicalité et dramaturgie : le russe est dans la vitesse d’exécution, l’anglais est haché, l’italien incite à la mélodie... Ma musique se veut au service du théâtre, ce qui m’incite à la citation et à puiser dans le patrimoine populaire. » Si bien que, quelles que soient les circonstances, l’œuvre de Strasnoy est avant tout illustrative. « Mon imaginaire n’est pas conceptuel, reconnaît-il. J’aime travailler en équipe, avec dramaturges, metteurs en scène et interprètes. C’est pourquoi, en cours d’écriture, je me propose d'animer des ateliers à mi-parcours avec les divers intervenants dans les productions afin de juger en groupe de la façon dont sonne et fonctionne l’œuvre en devenir. Je compose à la mesure des interprètes, comme Berio par exemple pour ses Sequenze. »
Le concert d’ouverture n’a malheureusement pas été à la hauteur de l’attente suscitée par ce que nous connaissions jusqu'à présent de Strasnoy. Tout d’abord en raison d’une salle moins remplie que d’habitude à cause de la politique tarifaire décidée par la direction de la Musique de Radio France, qui, après vingt ans de gratuité, a choisi de faire payer les plus de 28 ans, ce qui ne peut que handicaper un compositeur à découvrir encore d'un public potentiel qui assistait encore l'an dernier au festival. Autre déception, due cette fois aux défaillances étonnantes de la formation amirale de Radio France, l’Orchestre National de France, en petite forme dirigée sans panache par la jeune chef estonienne Anu Tali. Les quatre Interludes marins et la Passacaille extraits de l’opéra Peter Grimes de Benjamin Britten ont non seulement été victimes de sérieux décalages et approximations, mais surtout d'une vision terne au point de rendre cette musique ennuyeuse. Le comble pour ces pages particulièrement imagées. Quant à l’opéra pour six solistes et orchestre le Bal d’Oscar Strasnoy, l’impression eut sans doute été toute autre avec un orchestre plus enthousiaste et homogène. Il convient néanmoins de constater que le livret de Matthew Jocelyn adapté de la nouvelle éponyme d’Irène Némirovsky (1903-1942) publiée en 1930 est une réussite. Bien qu'assistant à un oratorio mis en espace, le spectateur a pu suivre l’action de cet opéra créé le 7 mars 2010 à l’Opéra de Hambourg grâce aux illustrations colorées et facétieuses de Hermenegildo Sabat mettant les personnages en situation et au jeu des chanteurs conforme aux indications du librettiste et à leur diction claire. Trine Wilsberg Lund campe (Antoinette) une délicieuse adolescente revêche et mutine, Myriam Gordon-Stewart est une Rosine nouveau-riche plus vraie que nature, Fabrice Dalis un fourbe mari banquier, Anne-Beth Solvang une duègne déjantée, tandis que Chantal Perraud (Mlle Isabelle, professeur de piano) et Hugo Oliveiro (le domestique Georges) sont du même tonneau. Reste la musique, imprégnée d’influences diverses, de la musique Klezmer à Mahler, ce qui, à force d'inciter à la recherche de les sources, perturbe la concentration nécessaire à l’écoute d’une partition sans cesse mouvante, qui rebondit constamment et qui s’amuse goulument...
En revanche, le second concert Strasnoy en soirée du week-end (il y en avait deux l’après-midi de samedi et deux dimanche après-midi) a été donné par un excellent Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé de superbe façon par Dima Slobodeniouk. Le chef russe a ainsi pu restituer toute la magie et l’élan poétique du Chant du Rossignol qu’Igor Stravinsky a tiré en 1919 pour les Ballets russes de son opéra Rossignol adapté d’un conte d’Andersen et créé en 1914 dont il reprend l’essentiel des deuxième et troisième actes. Les trois œuvres de Strasnoy présentées avant celle de Stravinsky sont des hybrides bien écrits mais trop emplis de citations et références pour être personnelles, même si le tout est bien agencé et adopté ouvertement par le compositeur. La première page du triptyque d’hier soir, Incipit (Sum 1) commande de Radio France composée en 2008-2011 et dédiée à Péter Eötvös, était donnée en création mondiale, tandis que Scherzo (Sum 3), composé en 2005 pour l’Orchestre National d’Ile-de-France(1), cite littéralement entre autres l’ultime sonate pour piano de Schubert reprise à l’envi par le piano de l’orchestre. Hommages à Berio, les Trois Caprices de Paganini de Strasnoy sont une succession de paraphrases en forme de concerto pour violon et orchestre donné en création mondiale par leur dédicataire, la violoniste Latica Honda-Rosenberg, le mouvement initial se fondant sur le premier des 24 Caprices pour violon op. 1 du maestro italien, le mouvement lent sur le sixième et le finale sur le vingt-quatrième. Cette musique fort sympathique et ludique est d’un musicien cultivé au cœur généreux, mais ne bouleverse et ne surprend guère. Ce qui n’explique pas la désertion du public, car, plus encore que la veille, le Théâtre du Châtelet était hier soir peu fréquenté…
Bruno Serrou

1) Nous nous faisons ici volontiers le relais d’un appel de l’ONDIF :
« L’Orchestre National d’Île de France est en danger !
Créé en 1974 à l’initiative de Marcel Landowski, alors directeur de la Musique d’André Malraux, l’Orchestre National d’Île de France est composé actuellement de 117 salariés dont 95 musiciens.
Co-financé par le Conseil Régional d’Île-de-France et l’Etat, c’est la seule formation à avoir pour mission la diffusion de la musique symphonique sur l’ensemble du territoire francilien, notamment en dehors du périphérique.
Il offre à nos 11 millions de concitoyens la possibilité d’entendre les grandes œuvres du répertoire et mène une politique culturelle très engagée qui le place dans les 10 orchestres les plus remarqués dans ce domaine.
Le 4 octobre dernier, la Direction régionale deglobale de l’État) sur quatre ans, la ramenant ainsi au niveau du début des années 1980.
Cette décision sans concertation préalable et en totale contradiction avec les propos tenus en septembre par monsieur Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, place dès janvier prochain l’Orchestre National d’Île de France en danger.
À ce jour, c’est le seul orchestre symphonique à être visé par ce recadrage budgétaire.
Cette décision remet en cause la réalisation des missions de service des affaires culturelles (DRAC) a annoncé la décision de réduire sa subvention de 700 000 € (33 % de la subvention
public de l’orchestre : missions territoriales, éducatives et sociales.
Face à cette décision brutale et injustifiée, le conseil d’administration demande que la situation fasse l’objet d’un moratoire.
Pour nous soutenir, signez notre pétition :
http://www.orchestre-ile.com/petition/index.php?petition=4&signe=oui »

vendredi 13 janvier 2012

Matalón et Adámek ouvrent la 41e saison de l’ensemble 2e2m


Conservatoire Régional de Paris, Auditorium Marcel Landowski, Jeudi 12 janvier 2012 

 Ensemble 2e2m - Photo : DR

Voilà quarante ans, le compositeur Paul Mefano fondait l’ensemble 2e2m (2e pour « études (et) expression », 2m pour « (des) modes musicaux »), qui appartient à la première génération de formations à géométrie variable qui, dix-huit ans après le Domaine musical de Pierre Boulez, entendait associer des collectifs de compositeurs et de musiciens interprètes. Il en est ainsi depuis 1972, puisque, présidé par le compositeur Bernard Cavanna, le comité directeur de 2e2m est aujourd’hui encore constitué des deux entités, qui se veulent les garants de l’ouverture et du pluralisme musicaux. Avec plus de six cents créations, 2e2m peut s’enorgueillir d’avoir révélé un grand nombre d’œuvres et de compositeurs d’importance. Implanté à Champigny-sur-Marne au titre d’une résidence de création, l’ensemble irrigue la région parisienne et la France entière, mais aussi l’Europe et le monde dans le cadre de vastes tournées de concerts et de spectacles lyriques dont il est souvent l’un des coproducteurs.

Donné hier soir dans un Auditorium Marcel Landowski du Conservatoire à rayonnement régional de Paris archicomble, le premier concert de la saison 2011-2012 est emblématique de son activité, puisqu’il s’est ouvert sur une création mondiale du compositeur argentin Martín Matalón (né en 1958) et s’est conclu sur deux œuvres du compositeur en résidence cette année, le Tchèque Ondřej Adámek (né en 1978). Entre ces deux moments phares, se sont immiscés deux autres Tchèques, Martin Smolka (né en 1959) et Leoš Janáček (1854-1928).

Ecrit pour accordéon, flûte, clarinette, basson, cor, trompette, harpe, deux percussionnistes, violon et violoncelle, Trame X de Matalón appartient à la série générique inspirée du poème éponyme de Jorge Luis Borges (1899-1986), immense écrivain argentin à qui le compositeur est particulièrement attaché. C’est d’ailleurs avec un « parcours musical » sur La Rosa profunda présenté Centre Pompidou en 1992 qu’il s’est fait connaître en France. Depuis lors, l’essentiel de sa création puise dans le monde labyrinthique du poète. Construit en quatre mouvements, Trame X se fonde sur l’articulation des concepts, dans leur échange, leur agilité, leur développement dans le temps, comme l’explique le compositeur. Autant que l’on puisse en juger par cette première audition, l’œuvre est riche en timbres et en dynamiques et, comme toujours chez Matalón, expressive, prenant l’auditeur par la main pour ne plus le lâcher, grâce notamment à l’atmosphère onirique exaltée par l’accordéon.

Die Seele auf dem Esel (L’âme de l’âne) pour flûte, clarinette, piano, percussion, violon, alto et violoncelle de Martin Smolka n’était donné partiellement, en première audition française. Compositeur praguois, Smolka tient une place centrale dans la musique contemporaine tchèque comme l’un des fondateurs de l’Ensemble Agon dont il a été le directeur artistique jusqu’en 1998. Ecrit en 2008 pour la Radio bavaroise, comptant initialement six mouvements réduits à quatre pour une seconde version, Die Seele auf dem Esel s’appuie sur le contraste entre le forte et le silence, le vif et le lent, le tutti et le solo, l’exaspération et le calme, avec pour assise le violoncelle. Il résulte ainsi de cette pièce une force expressive authentique avivée par la virtuosité de l’écriture instrumentale.

Forte déception en revanche dans l’admirable Capriccio pour piano pour la main gauche, flûte et sextuor de cuivres (1926) de Leoš Janáček que les musiciens de l’ensemble 2e2m semblaient découvrir au moment du concert. Au point que leur chef et directeur artistique Pierre Roulier a dû faire recommencer par trois fois les premières mesures. De guerre lasse, il a finalement laissé filer l’exécution – terme qui peut être ici pris au sens premier – de l’œuvre jusqu’à son terme, mais sans convaincre pour autant. Il est triste d’avoir assisté impuissant à ce naufrage qui conduisait ces musiciens au demeurant excellents aux portes de l’asphyxie, sans jamais parvenir serait-ce qu’à s’approcher un tantinet des couleurs caractéristiques du compositeur morave qui le font à la fois si original et si intense dans l’expression et l’émotion. Même la pianiste, Véronique Briel, est restée à l’extérieur du propos, se limitant à tenir sa partie avec un son étroit et sans carnation.

Le pauvre Capriccio était encadré par deux pages d’Ondřej Adámek. La première, Rapid Eye Movements pour quatuor à cordes et électronique, est datée 2003-2005. Certes exigeante, avec sa geste reposant sur la respiration et la pulsation cardiaque, cette œuvre nécessitait-elle pour autant la présence d’un chef d’orchestre, certes doté d'un curseur à ses pieds, pour être convenablement exécutée ? Le second quatuor, avec électronique en temps réel, de Philippe Manoury, Tensio (2010), pourtant plus complexe que celui d’Adámek, avait été créé par le Quatuor Diotima  sans pareil soutient, après avoir été longuement préparé par les musiciens avec la seule présence de son auteur et chaque musicien disposant de son propre curseur informatique au pied. Ce qu’Adámek n’a certainement pas manqué de faire, puisqu’il assistait à ce concert, bien qu’il vive désormais à Berlin, d’autant plus qu’il s’agissait hier soir, rappelons-le, du premier rendez-vous public de sa résidence 2e2m. Création en France, B-low Up pour flûte, hautbois, deux clarinettes, cor, trompette, trombone, piano, harpe, accordéon, deux percussionnistes (dont un jouant dans le coffre du piano) et quintette à cordes avec contrebasse (2009-2010), renvoie peut-être au célèbre film de Michelangelo Antonioni Blow Up (1966), mais a aussi et surtout pour référent le souffle, l’extension, la déflagration (Bellow (and) up). Cette pièce en trois parties est pleine de bruits et de silences, tandis que les instruments sont utilisés au-delà de leurs propriétés, au point qu’il en sort des sons inusités qui les rendent souvent méconnaissables suscitant parfois une confusion judicieuse, une trompette pouvant sonner comme un violon, une clarinette comme un accordéon, tandis que le coffre du piano est à lui seul un véritable aquarium.


BRUNO SERROU

jeudi 12 janvier 2012

Brève : Nouveau disque Boulez à paraître chez DG

Deutsche Grammophon annonce la réalisation prochaine d'un nouvel enregistrement discographique de Pierre Boulez consacré cette fois au poème symphonique Pelleas und Melisande d'Arnold Schönberg, qu'il avait enregistré pour Erato en 1991 avec le Chicago Symphony Orchestra, et à des pages de Richard Wagner. Boulez dirige cette fois le Gustav Mahler Youth Orchestra. Un magnifique bain de jouvence en perspective

L'Orchestre de Paris, Blomstedt et Fellner héroïques


Paris, Salle Pleyel, mercredi 11 janvier 2012

Herbert Blomstedt - Photo : DR

C’est un très beau concert qu’a proposé ce mercredi l’Orchestre de Paris, qui a ainsi célébré les quatre vingt cinq printemps d’Herbert Blomstedt avec six mois d'avance en l’invitant à diriger un programme dans lequel il excelle. Un Orchestre de Paris disposé de façon qui ne lui est guère coutumière, avec les seconds violons côté cour, contrebasse côté jardin derrière les premiers violons et les violoncelles à la demande expresse de Blomstedt. Moins glorifié que ses confrères les plus illustres de sa génération, mais reconnu du grand public mélomane pour ses intégrales des symphonies de Nielsen, Sibelius et de la musique orchestrale de Hindemith, et pour ses affinités avec Berwald, Mendelssohn, Brahms et Bruckner, mais aussi pour ses interprétations de Beethoven et de Richard Strauss, c’est dans la création de ces deux derniers qu’il s’est produit à Paris en ce début du mois de janvier 2012. Après la Cinquième Symphonie de Bruckner en mars 2010 et avant de retrouver l’orchestre la saison prochaine pour quatre concerts, dont une Huitième du même Bruckner, c’est à ces deux compositeurs allemands baignés de l’esprit viennois que le chef suédois né aux Etats-Unis a consacré son programme. « Accompagnateur » réputé, il a forgé dans le Quatrième concerto pour piano en sol majeur op. 58 (1803-1806) de Beethoven un écrin somptueusement moelleux et raffiné avec un Orchestre de Paris délectable, en dépit d’un violoncelle solo sonnant curieusement de façon métallique dans son dialogue avec le piano dans le mouvement lent, à un Till Fellner magnifique de délicatesse et de poésie contenue. Silhouette noble et élancée, geste élégant, le pianiste viennois intériorise idéalement ce magnifique concerto, dont il offre une vision qui n’est pas sans rappeler son maître Alfred Brendel. La seconde partie du concert était consacrée à Une Vie de Héros op. 40 (1897-1898), second volet du diptyque Held und Weld  (Héros et Monde) de Richard Strauss, avec Don Quichotte op. 35 (1897) qu’a brillamment joué l’Orchestre Français des Jeunes dans cette même salle Pleyel le 19 décembre dernier. Blomstedt n’avait pas dirigé ce poème symphonique autobiographique depuis une vingtaine d’années, tandis que l’orchestre parisien l’a dédaigné pendant onze ans… Cette longue pause pour chacun des protagonistes s’est avérée fructueuse, hier soir, le temps de la maturation leur ayant permis de porter cette somptueuse partition sur les cimes, l’Orchestre de Paris confirmant ainsi ses affinités avec le compositeur bavarois acquises en partie pendant ses années Bychkov (1989-1998). Cette vision de feu a été magnifiée par un orchestre précis et onctueux, tandis que Blomstedt a laissé respirer la luxuriante polyphonie, particulièrement dans les épisodes les plus étoffés et puissants, les Adversaires du héros et le Champ de bataille du héros, les nombreux solos des bois (notamment Gildas Prado et Pascal Moraguès) et de cor (Benoit de Barsony) et les pupitres de harpes, cuivres et percussion se montrant ductiles et sûrs. Seule réserve, sans doute suscitée par un choix délibéré d’interprétation, le violon solo trop terrien de Roland Daugareil dans la Compagne du héros avec un vibrato trop appuyé et ample et un archet trop charnu, loin des caractéristiques morales, intellectuelles et physiques de l’épouse du compositeur, certes ferme dans ses positions, volontaire, ordonnatrice, mais aussi dynamique, primesautière, trépidante. Prochain Strauss par l’Orchestre de Paris, la semaine prochaine, avec Une Symphonie alpestre dirigée par le jeune et brillant chef letton Andris Nelsons…
Bruno Serrou