Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Vendredi 5 décembre 2025
Jacques Offenbach (1819-1880), Robinson Crusoé
Photo : (c) Vincent Pontet
Découverte vendredi d'un opéra-comique de Jacques Offenbach, Robinson Crusoé au
Théâtre des Champs-Elysées, animé par les deux compères particulièrement inspirés par ce répertoire
qu’ils défendent avec force et passion depuis une trentaine d’années, Marc
Minkowski et Laurent Pelly. L’action se déroule dans un appartement de
l’enfance de Robinson, entouré de ses parents, puis dans des tentes de SDF et
de réfugiés au pied de buildings new-yorkais en verre, puis sur l’île habitée
de sauvages cannibales hantée par une horde de Trump menaçants, happy end,
Crusoé et sa promise Edwige montant sur un navire qui les ramènent chez eux
comme émergeant d’un rêve. Un livret ayant du mal à démarrer, mais une musique
d’une grande variété, plongeant dans toute la création d’Offenbach, annonçant
même les Contes d’Hoffmann, une orchestration magistrale avec des solos de
violoncelle, de cor et de hautbois de toute beauté. Les Musiciens de Louvre
excellent, bien que parfois trop fort, ressenti peut être dû à la place du
balcon où j’étais installé, chœur Accentus d’une homogénéité exemplaire,
distribution de haut vol, avec une fantastique Julie Fuchs en Edwige, un
touchant Vendredi d’Adèle Charvet, le séduisant ténor Sahy Ratia en Robinson,
avec à leurs côtés les excellents Marc Mauillon (Toby), Rodolphe Briand (Jim
Cocks), Emma Fekete (Suzanne) et Laurent Naouri dans le trop court rôle du père
de Robinson, Sir William Crusoé

Jacques Offenbach (1819-1880), Robinson Crusoé
Photo : (c) Vincent Pontet
Opéra-comique en trois actes et cinq tableaux, Robinson Crusoé a été créé Salle Favart le 23 novembre 1867, son
auteur, Jacques Offenbach, est alors au faîte de sa gloire. Tiré du livre
éponyme qui fait aujourd’hui encore la gloire de l’écrivain aventurier
britannique Daniel Defoe (1660-1731) publié en 1719 qui avait déjà inspiré en
1805 Alexandre Piccinni (1779-1850), le livret a été conçu par Eugène Cormon
(1810-1903) et Hector Crémieux (1828-1893). Restée en retrait dans la riche
production d’Offenbach (1), cette œuvre n’en regorge pas moins de trouvailles
musicales et de scènes savoureuses, comme celle du pot-au-feu où l’on apprend
que le cannibalisme a été inventé par un prêtre missionnaire. L’initiative de
ce retour à la scène revient à trois théâtres, dont celui qui correspond à la
réputation du compositeur rhénan, celui de « Mozart des
Champs-Elysées » qu’il acquit de son vivant avec une excellente
distribution menée de façon festive et élégante par un tandem qui a toujours
servi Offenbach avec diligence et talent, Marc Minkowski et Laurent Pelly, qui
se retrouvent autour d’Offenbach après Orphée
aux Enfers, le premier en 1998, suivi de les Contes d’Hoffmann, la
Belle Hélène et la Périchole. Tous
deux, entourés d’une distribution de premier plan s’exprimant au sein d’une une
scénographie de Chantal Thomas, ont permis à cette partition méconnue de
s’imposer au sein de la production d’Offenbach comme une œuvre de premier rang,
mettant en évidence le côté rêveur du personnage plutôt que son côté
introspectif et philosophe que lui avait donné Defoe. Décidant de son propre
chef de partir à l’aventure après de tristes adieux à ses parents, le héros quitte
la maison familiale de Bristol et, suite à une attaque de pirates, se retrouve
sur une île déserte, à l’embouchure de l’Orénoque, mais ici plus proche d’un
New York hanté par Donald Trump. Il y vit avec Vendredi, qu’il a arraché des
mains de cannibales, les Pieds-Verts. Empêtré dans ses illusions, il trouve en
Vendredi un compagnon plein d’humour et d’humanité, tandis que Jim Cocks,
émigré lui aussi, ne doit sa survie qu’au fait d’être devenu le maître de cuisinier
des anthropophages dans un usine alimentaire à l’enseigne fluo géante de EAT. L’irruption
d’Edwige, sa fiancée venu à sa recherche pourchassée par une tribu de
cannibales avides de chair fraiche et d’une bande de pirate en quête de
trésors, le ramènera à la réalité. A sa création, bien que servie par une
équipe artistique prestigieuse, l’œuvre rencontre un succès mitigé, la critique
se moquant des prétentions au sérieux de celui qu’elle considère comme un
amuseur et le public se trouvant déconcerté par le mélange des genres.

Jacques Offenbach (1819-1880), Robinson Crusoé
Photo : (c) Vincent Pontet
Malgré le soin apporté par Laurent Pelly efficacement soutenu par son
complice Marc Minkowski, de ses Musiciens du Louvre et du chœur Accentus, il
faut un acte entier au spectateur pour entrer pleinement dans l’action. D’autant
plus que pour qu’il n’y ait qu’un entracte, la représentation souffre d’un
évident déséquilibre entre les deux parties qui en résultent. Dans un premier
temps, l’intérêt du spectacle tient
principalement de la musique d’Offenbach, avivée par la direction alerte de
Minkowski et aux Musiciens du Louvre qui servent avec allant la partition qui
recèle quantité de pages symphonique de grande qualité, ce qui insuffle un élan
théâtral que Pelly a plus ou moins de difficultés à instiller dans un premier
temps. L’acte initial se déroule dans l’appartement familial de Robinson,
présenté sous différents angles par la grâce d’un plateau tournant, tandis que
l’île de Robinson est constituée de tentes de réfugiés à portée de buildings
de verres, le metteur en scène scénographe insistant ainsi sur le fait qu’à ses
yeux les SDF sont aujourd’hui les naufragés de la société de consommation. Il
faut attendre l’arrivée du personnage loufoque de Jim Cocks pour que le théâtre
prenne corps, sa chanson du pot-au-feu préparée aux petits oignons faisant
mouche, le titulaire du rôle, Rodolphe Briand, prenant plaisir à en souligner le
fantasque. A partir de ce moment, les gags se succèdent à bâtons rompus pour
culminer dans une valse d’Edwige jubilatoire rondement menée par une Julie
Fuchs inénarrable en clone de mannequin californien dotée d’une voix malléable
et d’une beauté plastique toujours exceptionnelle au service de coloratures d’une
agilité et d’une précision saisissantes. Face à elle, le Vendredi pimpant d’Adèle
Charvet, fougueux et pétulant, à la voix ample au timbre de braise, Au sein de
cette distribution de haut rang, l’on retrouve trop brièvement un duo de chanteurs aux
tempéraments généreux qui s’illustrent depuis des années dans ce type de
répertoire, le baryton Laurent Naoury en Sir William Crusoé, ainsi que la
mezzo-soprano Julie Pasturaud en Deborah, tandis que leur progéniture,
Robinson, Il est brillamment campé par l’excellent ténor malgache Sahy Ratia,
timbre délectable, voix particulièrement flexible, candeur juvénile, tandis que
le timbre clair de Marc Mauillon en Toby, ami de Robinsion, et Emma Fekete en
Suzanne sa fiancée dotée d’une voix de soprano aérienne, excellent dans la seconde
partie du spectacle, en particulier dans un irrésistible duo du sacrifice.

Jacques Offenbach (1819-1880), Robinson Crusoé
Photo : (c) Vincent Pontet
Après le Théâtre des Champs-Elysées, cette production réalisée en
collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, se rendra à Angers, Nantes, Rennes
Bruno Serrou
1) L’œuvre n’avait pas été donnée à Paris depuis 1986 dans une production
mise en scène par Robert Dhéry