jeudi 29 janvier 2026

Brillante prise de rôle d’Alexandre Duhamel dans un captivant « Fliegende Holländer » de Richard Wagner à l’Opéra de Rouen

Rouen (Seine Maritime). Théâtre des Arts. Mardi 26 janvier 2026 

Richard Wagner (1813-1883, Der fliegende Holländer 
Alexandre Duhamel (le Hollandais)
Photo : (c) Caroline Doutre

Ce soir, Théâtre des Arts Rouen, pour une nouvelle production de Der fliegende Holländer de Richard Wagner de haute tenue vocale, avec une impressionnante Senta de la soprano suédoise Silja Aalto, ardente, solide, puissante, face à un trio masculin très homogène, le Hollandais ombrageux et noir d’Alexandre Duhamel, l’excellent Erik du ténor gallois Robert Lewis, et surtout le vigoureux Daland de Grigory Shkarupa, tandis que Mary d’Héloïse Mas à la voix de velours avait une présence trop envahissante, de par la volonté de la metteuse en scène Marie-Eve Signeyrole, globalement fidèle au propos de l’œuvre malgré des options de lecture parfois hors sujet ou redondantes et l’appui d’une vidéo souvent en direct tournée par un caméraman omniprésent. Le Chœur Accentus, en résidence à l’Opéra de Rouen, a brillé tout au long de la soirée, ainsi que l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, qui a fait un quasi sans faute sous la direction vive, implacable  et onirique de Ben Glossberg 

Richard Wagner (1813-1883), Der fliegfende Holländer
Photo : (c) Caroline Doutre

Quatrième opéra de Richard Wagner, Der fliegende Holländer (le Hollandais volant, 1843), connu en France sous le titre le Vaisseau fantôme, ouvrage que son auteur destinait à l’Opéra de Paris qui le lui refusa tout en lui achetant les droits du livret pour en confier la musique au compositeur français Pierre-Louis Dietsch (1808-1865), est le premier des dix opéras jugés dignes par les descendants du maître saxon de la scène du Festspielhaus de Bayreuth (1). Sa durée, comparable au seul prologue du Ring, Das Rheingold  (l’Or du Rhin) dans la production wagnérienne lui aussi donné sans entracte, et sa structure traditionnelle où perce déjà la révolution formelle wagnérienne, ainsi que certains de ses grands thèmes, l’errance, le sacrifice, la rédemption par l’amour, en font à la fois l’œuvre la plus directement accessible du maître saxon et le sas d’entrée dans son univers, en sa qualité d(œuvre-synthèse quoique située en aval dans la création du musicien dramaturge.

Richard Wagner (1913-1883), Der fliegende Holländer 
Photo : (c) Caroline Doutre

Aucun vaisseau sur le plateau, au sens propre du terme, mais des images vidéo de pleine mer agitée sur un écran en son centre, l’eau et les embruns, réels ou suggérés, étant omniprésents, qui pénètrent jusque dans les vêtements des protagonistes, introduites dès l’ouverture avec les creux vertigineux de l’océan, avec naufrage et noyades, avant l’apparition de deux cubes chargés de mourants et de cadavres se serrant l’un contre l’autre et se séparant en fonction de l’action dans l’acte premier, tandis que dans l’acte final une paire de mats porteurs de voiles symbolisant le navire du Hollandais s’apprêtant au départ. Cet apparent dépouillement de la scénographie de Fabien Teigné qui, par sa modularité, associe en un même lieu univers marin et terrestre, se révèle d’une grande efficacité et suscite de puissantes images, le tout réalisé avec dextérité par la metteuse en scène Marie-Eve Signeyrole, également auteur de la vidéo en partie tournée en direct qui s’avère non pas invasive ni illustrative mais active et partie intégrante de la dramaturgie, tandis que les éclairages donnent parfois le tour de tableaux de l’école de peinture hollandaise. La direction d’acteur est d’une grande efficacité, chacun des chanteurs pénétrant leurs rôles respectifs avec une grande vérité, l’accent étant mis néanmoins sur l’aspect mercantile du marché passé entre Daland, le père de Senta, et le Hollandais errant, rêvé et aimé par la jeune fille. 

Richard Wagner (1813-1883), Der fliegende Holländer 
Silja Aalto (Senta), Robert Lewis (Erik)
Photo : (c) Caroline Doutre

Un Hollandais incarné au sens propre du terme par le baryton français Alexandre Duhamel, qui, pour sa prise de rôle, s’investit pleinement pour brosser un être sombre, introspectif, usé par des siècles d’errance à travers les mers du globe en quête de rédemption par l’amour tant il paraît fataliste, incapable de maîtriser son propre destin, tant physiquement que vocalement, avec une tessiture ample et ferme dans la totalité de son registre, avec des aigus solides et ses graves profonds. Son rival, Erik, est remarquablement tenu par le ténor gallois Robert Lewis, voix d’une impressionnante plénitude, puissante et nuancée, qui donne intensité et consistance à ce personnage souvent trop discret voire falot, qui devient ici un authentique rival du Hollandais, devenant ainsi l’un des personnages-clefs du drame. Mais, côté masculin, celui qui emporte la palme est incontestablement l’impressionnant Daland de la basse russe Grigory Shkarupa, voix puissante et nuancée au timbre noir et abyssal capable de monter dans le registre aigu sans faillir. Face à ce trio, la brillante et juvénile Senta de l’excellente soprano finlandaise Silja Aalto, voix vaillante au timbre lumineux, qui ne cesse de bouleverser, autant musicalement que dramatiquement, tant il émane d’elle un engagement, une volonté d’une saisissante humanité. Bien qu’envahissant scéniquement, la mise en scène la rendant omniprésente, le rôle de Mary est brillamment tenu par la mezzo-soprano franc-comtoise Héloïse Mas. Seul hiatus de la distribution, le Pilote du ténor britannique Julian Hubbard, qui en fait des tonnes - mais est-ce de son fait ? - dans son air qu’il transforme en chanson d’ivrogne qui le conduit à un savonnage de son registre aigu. Le Chœur Accentus/Opéra Normandie Rouen est fidèle à sa réputation d’excellence, associant à son homogénéité et à sa cohésion un réel engagement dramatique.

Richard Wagner (1813-1883), Der fliegende Holländer 
Silja Aalto (Senta), Alexandre Duhamel (le Hollandais)
Photo : (c) Caroline Doutre

Dans la fosse, sous la direction vive, tendue et onirique lyrisme émanant autant de la tragédie humaine que d’une nature hostile de son directeur musical Ben Glassberg, également directeur musical de la Volksoper de Vienne, l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen est le véritable héros de la soirée, avec de brillants intervention solistes et une homogénéité de timbres, même si l’on peut relever un manque de liant et de rondeur, qui amplifie il est vrai le côté juvénile de l’écriture instrumentale de Wagner, qui est encore en devenir à l’époque de la genèse de l’œuvre.

Bruno Serrou

1) L’été 2026, à partir de l’édition du cent-cinquantenaire, le même festival de Bayreuth, allant à l’encontre de la volonté de son fondateur, introduit dans les murs du Festspielhaus l’opéra en trois actes Rienzi

 

 

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