vendredi 22 octobre 2021

Bernard Haitink, dernier des géants de la génération des chefs d’orchestre nés dans les années 1920 est mort jeudi 21 octobre 2021

Bernard Haitink (1929-2021). Photo : DR

« Je suis un modeste musicien » martelait Bernard Haitink à qui s’aventurait à évoquer avec lui son énorme carrière de chef d’orchestre. Pourtant, aujourd’hui, c’est bien l’un des chefs les plus grands de l’histoire de la musique qui est mort à Londres jeudi 21 octobre 2021… Il avait dirigé son ultime concert au Festival de Lucerne le 6 septembre 2019, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, avec le Concerto n° 4 pour piano de Beethoven avec Emanuel Ax en soliste, et la Symphonie n° 7 de Bruckner.

Derrière la silhouette menue de cet homme discret se cachait un caractère bien trempé qui savait ce qu’il voulait et qui donnait la priorité à la musique, rien que la musique, mais toute la musique. Il faut dire que Bernard Haitink était l’antithèse du gourou, et plus encore du tyran. Il était la modestie-même et convenait n’avoir aucun goût pour le pouvoir. « C’est horrible à dire, mais s’il n’y avait pas eu les abominations de l’Occupation nazie, je n’aurais jamais été chef d'orchestre, remarquait cet homme qui parlait guère. Il y aurait eu des chefs beaucoup plus talentueux que moi. » Peu disert, il ne déployait aucun geste qui puisse griser ou hypnotiser le public. Il privilégiait la concentration, la clarté de l’expression sans effet de manche. Les musiciens savaient qu’ils pouvaient compter sur son sang-froid dans les passages les plus complexes d’une partition, guidés par une gestique sure. Il les faisait jouer avec le maximum de concentration, d’intensité, de liberté. Il adorait les musiciens, qui le lui rendaient bien. Il s’est en effet beaucoup battu seul pour eux, notamment pour l’Orchestre du Covent Garden pendant les travaux du théâtre en 1997-1999 tandis que les musiciens étaient menacés de licenciement, ainsi que pour l’Orchestre du Concertgebouw lors de la crise financière des années 1980. « Il est très important disait-il que les musiciens vous fassent confiance, qu’ils sachent que, le moment venu, vous les défendrez et ne les laisserez pas tomber. »

Malgré cette modestie, le chef hollandais né à Amsterdam le 4 mars 1929 a connu l’une des vies musicales les plus riches de notre temps, se produisant à la tête des orchestres et des institutions les plus prestigieuses au monde (Amsterdam, Boston, Chicago, Berlin, Dresde, Vienne, Londres, Glyndebourne, Salzbourg) tout en se maintenant à l’écart du battage médiatique. Pourtant, ceux qui l’ont vu et entendu diriger garderont toute leur vie le souvenir précieux d’innombrables concerts et son impressionnante discographie qui ont fait l’histoire, Haydn, Mozart, mais surtout Beethoven, Liszt, Wagner, Bruckner, Brahms, Janacek, Mahler, Debussy, R. Strauss, Ravel, Stravinski, Chostakovitch, Britten… Il aura tout dirigé, à l’exception de Bach… jusqu’en 2008, où, à la surprise générale, il a enfin conduit sa première Passion selon saint Matthieu. « Je ne suis pas reconnu comme spécialiste de Bach, disait-il. Je ne l’ai jamais dirigé en Hollande avec le Concertgebouw, parce que les gens qui savaient tout ont décidé que cela revenait à Jochum d’abord puis à Harnoncourt. Ce que j’ai accepté. »

Violoniste formé au Conservatoire d’Amsterdam, puis auprès de Felix Hupka pour la direction d’orchestre, Bernard Haitink commence comme violoniste de l’Orchestre Symphonique de la Radio Néerlandaise tout en suivant les cours du chef allemand Ferdinand Leitner, qui lui confie en 1955 le poste de second chef de l’Orchestre de l’Union des radios néerlandaises. Il se consacre dès lors à la direction, et prend à 31 ans la tête de l’Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam où il succède à Eduard van Beinum, en association avec Eugen Jochum. Il y reste plus d’un quart de siècle, contribuant à sa notoriété internationale. Il signe notamment une première intégrale des symphonies et lieder de Gustav Mahler qui aura fait date au tournant des années 1960-1970, même si l’on peut considérer ses versions réalisées avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin puis celui de Vienne plus raffinées et contrastées. 

En 1967, Haitink est chef principal de l'Orchestre Philharmoinique de Londres jusquen 1979. En 1968, il y enregistre sa première Symphonie n° 2 "Résurrection" de Gustav Mahler. En 1972, il aborde l’opéra et devient en 1978 directeur musical du festival de Glyndebourne jusqu'en 1988.  De 1987 à 2002, il est directeur musical de l’Opéra royal de Covent Garden. En 1991, il dirige les Noces de Figaro de Mozart au Festival de Pâques de Salzbourg. Il s’est régulièrement produit avec le Symphonique de Londres à partir de 2002, il a été Chef émérite du Boston Symphony Orchestra, Membre honoraire du Philharmonique de Berlin, du Chamber Orchestra of Europe et du Philharmonique de Vienne, directeur musical de l’Orchestre de la jeunesse de l’Union Européenne (1994-1999), de la Staatskapelle de Dresde (2002-2004). En 2006, il accepte le poste de chef principal de l’Orchestre Symphonique de Chicago aux côtés de Pierre Boulez, il devient membre honoraire du Philharmonique de Berlin et chef honoraire de l’Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam. Le 10 juin 2018, dans la célèbre salle de ce même orchestre qu’il dirigeait ce soir-là il chutait sur la scène au moment des saluts à l’issue d’une exécution de la Symphonie n° 9 de Mahler. Se remettant plus lentement que prévu, il finit par renoncer à diriger le 6 septembre 2019 au terme d’un concert du Philharmonique de Vienne au Festival de Lucerne.

Immense mahlérien dont il a gravé trois intégrales discographiques (Amsterdam, Berlin, Vienne), Haitink disait craindre pour l’avenir de son compositeur favori. « Mahler est beaucoup trop programmé. Mon inquiétude est qu’il soit joué de plus en plus en force. Quand j’étais jeune et que j’ai commencé à le diriger à Londres, les salles étaient à moitié vides. Maintenant, sa popularité est énorme. Tout orchestre qui veut un triomphe international part en tournée avec l’une de ses symphonies. Mahler a dit : ’’Mon temps viendra.’’ Mais dans un tel contexte, je ne sais pas à quel point il aurait été heureux. »

Peu de chefs ont eu une carrière discographique aussi riche et variée que Bernard Haitink. En plus de cinquante ans, il a enregistré un immense répertoire, principalement pour Universal (Philips, Decca) et Warner (EMI), ainsi que pour des labels d’orchestres (London Symphony Orchestra, Bayerische Rundfunk, Chicago Symphony Orchestra, Dresden Staatskapelle, Radio France)… Ses Haydn, Mozart, Beethoven, Wagner, Bruckner, Brahms, Mahler qu’il remit plusieurs fois sur le métier, Debussy, Richard Strauss, Ravel, Stravinsky, Chostakovitch, Britten… Tout, absolument tout est à connaître.

Bruno Serrou

lundi 11 octobre 2021

Compositeur basque d’une extraordinaire érudition, LUIS DE PABLO est mort à Madrid dimanche 10 octobre 2021

Luis de Pablo (1930-2021). Photo : DR

Compositeur basque espagnol citoyen du monde entretenant des relations privilégiées avec l’Allemagne et avec la France, Luis de Pablo est mort. Il avait 91 ans. Authentique humaniste, s’entretenir avec lui était parcourir la vie, le monde et la création dans son infinie diversité.

Né à Bilbao le 28 janvier 1930, Luis de Pablo est avec le Castillan Cristobal Halffter le plus célèbre représentant de sa génération, celle du grand tournant de la musique espagnole au milieu du XXe siècle. Ce Basque d’Espagne était autant poète et savant érudit que compositeur, pédagogue, organisateur. Sa musique est étroitement liée à l’ensemble des disciplines artistiques, plus particulièrement le cinéma, l’architecture, la peinture, la littérature, à laquelle il a envisagé de se consacrer avant d’opter pour la musique, la linguistique. Ses poètes favoris appartiennent à la génération dite des « ’51 », et son épouse était la peintre espagnole Maria Cardenas. Il doit le caractère protéiforme, versatile et désinhibé de sa musique à une éducation sortant des sentiers battus et rehaussée par des études à la faculté de lettres.

Au cours de ces années de formation, qu’il poursuit tout en exerçant le métier d’assureur dans la grande compagnie d’aviation nationale espagnole, ses recherches dans le domaine musical sont associées à des rencontres avec les intellectuels les plus marquants de son temps et à l’étude des sciences humaines, notamment de l’anthropologie et de l’ethnomusicologie. Pourtant, alors même que peu d’artistes possèdent une vision aussi riche et éclectique que la sienne, Luis de Pablo n’a suivi aucun cursus officiel d’éducation musicale. Il faut dire que s’il a eu pour unique professeur Max Deutsch, lui-même disciple d’Arnold Schönberg, autre autodidacte notable qui eut pour seul maître son ami Alexandre Zemlinsky, il a été formé à bonne école grâce à de longs échanges de points de vue avec son maître et à l’étude minutieuse des œuvres de ses aînés, notamment à Darmstadt. Pas de phase de création chez lui, toujours en quête d’un langage spécifique, dont la constance est la volonté d’élargir ses domaines d’expression. « Je me suis rendu à Darmstadt pour y trouver ma propre identité. Je ne me voyais pas dans l’héritage de l'école nationale espagnole qui avait été remarquablement portée par Manuel de Falla et d’autres. J’ai en revanche perçu qu’il me serait possible de puiser dans l’enseignement de Darmstadt ma propre identité. Mais s’il se trouvait un musicologue qui, analysant mes œuvres dès ma première période, repérait une trace de technique sérielle de stricte obédience, je lui offrirais une excellente bouteille de très vieux Xeres. » Avec Pablo, il est tout au plus possible de dessiner une trajectoire partant d’un sérialisme empreint d’éléments aléatoires jusqu’à une synthèse personnelle dans laquelle fusionnent consonance, micro-intervalles, forme libre, métrique complexe et musiques extra européennes.

La musique de Luis de Pablo, autant que ses innombrables lectures et ses écrits tout aussi abondants que sa création musicale, impose sa connaissance encyclopédique des cultures du monde à travers les âges. Tant et si bien que cet autodidacte s’est très tôt tourné vers la pédagogie, et son enseignement a été toujours plus recherché jusqu’à sa mort, du Conservatoire de Madrid jusqu’à Buffalo et Ottawa, et ses textes reçoivent toujours un large écho, particulièrement le fameux Aproximation a una estética de la musica contemporanea publié en 1968 où il présente et analyse la diversité de son propre langage.

Artiste humble et généreux, Luis de Pablo aimait à partager avec l’humour et la joie de vivre qui le rendaient si précieux ses engagements de compositeur dans la cité, d’homme libre face à la dictature franquiste, ses passions pour l’ethnologie, la littérature et les arts plastiques, ses responsabilités d’animateur de la vie musicale espagnole et internationale, d’organisateur d’institutions et de festivals, que ce soit dans les conditions les plus délicates, où il lui aura fallu faire avec une autocratie qui l’avait inscrit sur une liste noire, ou les plus ouvertes, comme le Festival de Lille dans les années 1980.

Compositeur fécond - son catalogue compte plus de cent soixante dix partitions -, Pablo s’illustre dans tous les genres, de la musique soliste jusqu’à l’opéra, en passant par la musique de chambre, pour chœurs, pour ensembles, pour orchestre, vocale et concertante. Depuis quelques années, il se plaisait aussi à reprendre les œuvres de sa période aléatoire, système qui « pose des problèmes d’écriture assez sérieux ». « Ce n’est pas une perte de temps, dit-il. Cela m'aide au contraire à mieux comprendre ce que je fais, et j’estime avoir une responsabilité vis-à-vis de mon œuvre et de ses publics. C’est pourquoi je souhaite la laisser dans l’état le plus parfait possible. »

Luis de Pablo est mort à Madrid dimanche 10 octobre 2021. 

Bruno Serrou

Pour (presque) tout savoir de Luis de Pablo, rien ne vaut son propre témoignage, que l’on peut retrouver en suivant ce lien : https://entretiens.ina.fr/musiques-memoires/Pablo/luis-de-pablo/video?fbclid=IwAR059lb97-wxrC9BZNl7jvku3O5Co2iDYVDigrd4t_uAVaFhYCHpj--9k_I