jeudi 22 septembre 2022

Pour sa 40e édition, Musica de Strasbourg rend hommage à deux de ses compositeurs fétiches, Georges Aperghis et Kaija Saariaho

Strasbourg (Bas-Rhin). 40e Musica. 15-18 septembre 2022. Palais des Fêtes, Théâtre du Maillon, Café Aedaen Speakeasy, TNS-Théâtre National de Strasbourg

Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa 40e édition, Musica de Strasbourg revient à l’esprit novateur qui en a fait l’un des rendez-vous majeurs de la création musicale contemporaine internationale


Georges Aperghis (né en 1945), Migrants. Solistes et Ensemble Resonanz, direction Emilio Pomarico. Photo : (c) Bruno Serrou

Le week-end d’ouverture était placé sous la figure de deux grands compositeurs qui ont choisi la France pour s’exprimer, le Grec Georges Aperghis et la Finlandaise Kaija Saariaho, deux fidèles du festival. Il a débuté sur une poignante soirée Palais des Fêtes en présence des directeurs successifs du festival, Laurent Bayle le fondateur, Laurent Spielmann, Jean-Dominique Marco et Stéphane Roth, avec la création de l’oratorio Migrants d’Aperghis sur des textes du poète polonais d’expression anglaise né en terre ukrainienne Joseph Conrad sur le drame de la migration, exhortation déchirante somptueusement interprétée par la soprano polonaise Agata Zubel, la mezzo-soprano ukrainienne Christina Daletska, l’altiste strasbourgeoise Geneviève Strosser et l’Ensemble Resonanz de Hambourg dirigé avec ardeur par le chef argentin Emilio Pomarico.


Kaija Saariaho (née en 1952), Only the Sound Remains, production de Ernest Martinez Izquierdo et Aleksis Barrière. Photo : (c) Bruno Serrou

Seconde invitée centrale de cette édition, Kaija Saariaho a assisté Théâtre du Maillon devant un public conquis à une nouvelle production du quatrième de ses opéras, Only the Sound Remains créé en 2016 dans une mise en scène de Peter Sellars vue à l’Opéra de Paris-Garnier en janvier 2018. Captivante, celle d’Aleksis Barrière, fils de la compositrice, a un caractère dépouillé propre au théâtre nô qui a inspiré l’œuvre, remarquablement dirigée par Ernest Martinez Izquierdo, déjà présent dans la fosse à Garnier, avec les excellents Michal Sławecki, contre-ténor, et Bryan Murray, baryton, un ensemble formé par le Quatuor Ardeo et trois musiciens, dont Eija Kankaanranta au kantele, instrument traditionnel finlandais à cordes pincées, quatre solistes du Cor de Cambra del Palau de la Musica Catalana, et la danseuse-chorégraphe japonaise Kaiji Moriyama.


Georges Aperghis (né en 1945), La Construction du Monde. Georges Aperghis, Nina Bonardi et Richard Dubelski. Photo : (c) Bruno Serrou

Le plaisir des festivaliers est d’enchaîner les concerts. Ainsi, le 17 septembre, quatre rendez-vous étaient fixés jusque tard dans la nuit. Dans l’arrière-salle d’un bar, le café Aedaen Speakeasy, Georges Aperghis accueillait les spectateurs pour La Construction du Monde, solo pour table percussive pleine de magie par le percussionniste-comédien Richard Dubelski dans une scénographie de Nina Bonardi, grave et tendre histoire de solitude et de désœuvrement pour tous publics où corps, gestes, sonorités apparemment anodines, la moindre syllabe chère au compositeur atteignent une fascinante théâtralité.


TNS-Strasbourg, salle de concert de l'ancien Conservatoire de Strasbourg au moment du Concert pour soi du 17 septrembre 2022. Photo : (c) Bruno Serrou 

Nouveau concept peu ordinaire de Musica, le « Concert pour Soi » : un musicien anonyme joue en solo face à un spectateur unique tout aussi anonyme un programme surprise dans un lieu surprise, à l’exemple de cette altiste de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg que je découvrais dans la salle de concert fantomatique du vieux Conservatoire de Strasbourg aujourd’hui dans le bâtiment du Théâtre National de Strasbourg, dans des pages pour alto de Max Reger et Georges Aperghis…


Concert-hommage à Kaija Saariaho (née en 1952). Photo : (c) Bruno Serrou

Grand concert-hommage à Kaija Saariaho Palais des Fêtes pour les soixante-dix ans de la compositrice par sa famille et ses amis qui, sous le titre-générique Kaija dans le miroir, ont retracé avec émotion son parcours avec pour fil conducteur un documentaire qu’Anne Grange est en train de réaliser ponctué d’œuvres pour petits effectifs interprétées live couvrant la période 1991 (Nuit, adieux) - 2016 (Light still and moving). Parmi les artistes pzrticipant à cet hommage, le violoncelliste Anssi Karttunen, le Quatuor Ardeon, le Chœur du Palais de la Musique de Catalogne, Faustine De Mones, Aliisa Neige Barrière, fille violoniste de la compositrice, la percussionniste Eija Kankaanranta, et, en seconde partie, des improvisations du groupe Tres Coyotes associant le compositeur Magnus Lindberg au piano, Anssi Karttunen au violoncelle et le bassiste du groupe pop’ Led Zeppelin John Paul Jones.

Bruno Serrou

Musica de Strasbourg se poursuit jusqu’au 2 octobre 2022. www.festivalmusica.fr 

vendredi 9 septembre 2022

L’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä ouvrent leur saison 2022-2023 dans un flamboyant programme croisant créations et chefs-d’œuvre du tournant des XIXe et XXe siècles

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Jeudi 9 septembre 2022

Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä. Photo : (c) Bruno Serrou

Le premier concert de la saison 2022-2023 de l’Orchestre de Paris et de son directeur musical Klaus Mäkelä dans leur salle de la Philharmonie de Paris, a été donné le 9 septembre avec pour premier violon solo invité le Hongrois-Allemand Zsolt-Tihamér Visontay, qui a pu largement s’illustrer dans chacune des cinq partitions programmées.

Klaus Mäkelä et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Le programme proposé était particulièrement dense et passionnant, avec trois œuvres contemporaines qui encadraient deux chefs-d’œuvre du tournant des XIXe et XXe siècles. Ouvert par le court mais somptueux morceau d’orchestre Asteroid 4179 : Toutatis composé en 2005 par la Franco-Finlandaise Kaija Saariaho (née en 1952) pour les Berliner Philharmoniker et dédié à Sir Simon Rattle, espace infini en constante évolution finement enchaîné pianissimo par les contrebasses à un extraordinaire Ainsi parlait Zarathoustra op. 30 de Richard Strauss (1864-1949) composé en 1896 et dédié à Mili Balakirev supérieurement coloré et contrasté, d’une force expressive saisissante vaillamment sollicitée par des pupitres d’une virtuosité vertigineuse de la totalité des musiciens de l’Orchestre de Paris.

Jimmy López Bellido, Klaus Mäkelä et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou 

Ces derniers ont ensuite magnifié le patchwork orchestral Aino (2022), commande de l’Orchestre de Paris dédiée à Klaus Mäkelä donnée en création du Péruvien Jimmy López Bellido (né en 1978) profondément marqué par ses études musicales en Finlande, brillamment orchestré mais qui commence façon Karl Amadeus Hartmann (1905-1963) et se conclut comme une symphonie de Dimitri Chostakovitch (1906-1975)…

Pascal Dusapin, Klaus Mäkelä et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Seconde création de la soirée, A Linea, autre commande de l’Orchestre de Paris composée en 2021-2022 par Pascal Dusapin (né en 1955) dont on identifie immédiatement la patte orchestrale, et ses flux et reflux de vagues marines remarquablement instrumentés qui ont préludé à un hallucinant Poème de l’Extase op. 54 (1905-1908) d’Alexandre Scriabine (1872-1915) d’où le public est sorti en transe et au terme duquel il convient de saluer l’Orchestre de Paris en son entier, mais plus particulièrement la formidable performance de Frédéric Mellardi, infaillible trompette solo de l’orchestre parisien.

Bruno Serrou

Dédié à la mémoire du pianiste chef d'orchestre Lars Vogt, ce concert est repris ce vendredi 9 septembre à 20h00 et sa captation vidéo disponible pendant 90 jours sur le site Philharmonie Live

jeudi 8 septembre 2022

Le Philadelphia Orchestra et Yannick Nézet-Séguin triomphent en ouverture de la saison 2022-2023 de la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Mardi 6 et mercredi 7 septembre 2022

Yannick Nézet-Séguin, The Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Chaque année en ouverture de saison depuis son ouverture, la Philharmonie de Paris offre à son public de grands moments de fêtes symphoniques avec les orchestres qui comptent parmi les plus illustres au monde. Cette année, c’était au tour du légendaire Philadelphia Orchestra, l’un des « Big Five » des Etats-Unis dont le renom a été porté par quelques-uns des plus grands chefs d’orchestre de l’histoire de la musique depuis sa fondation en 1900 par Fritz Scheel : Leopold Stokowski pendant vingt-six ans, Eugene Ormandy pendant quarante-quatre ans, Riccardo Muti pendant douze ans, Wolfgang Sawallisch pendant dix ans, puis Christophe Eschenbach et Charles Dutoit, avant Yannick Nézet-Séguin depuis 2012…

Yannick Nézet-Séguin, The Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Les deux premiers concerts de la saison 2022-2023 de la Philharmonie étaient donc confiés au Philadelphia Orchestra dirigé par son directeur musical Yannick Nézet-Séguin. Le chef canadien a programmé en première partie du premier de leurs deux concerts deux œuvres d’autant de compositeurs états-uniens, mais à l’écriture et aux styles si proches que l’auditeur attentif a eu l’impression d’entendre deux fois la même partition : la compositrice « contemporaine » Valerie Coleman ayant « copié » Samuel Barber et son œuvre phare, Knoxville a Summer of 1915… Où est donc le temps où l’Orchestre de Philadelphie dirigé par Léopold Stokowski ou Eugene Ormandy programmaient des partitions des plus complexes en les interprétant comme des classiques, tels Mahler, Schönberg, Webern ou Ives ?… Néanmoins, ce n’est assurément pas des pièces dont on se souviendra, mais bel et bien de l’excellente soprano Angel Blue qui les a chantées, voix colorée, charnelle, ample, généreuse, riche en aigus souples et rayonnants.

Angel Blue, Yannick Nézet-Séguin, The Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

La Symphonie n° 3 « Eroica » de Beethoven a été pur enchantement. Energiquement menée, voix clairement détachées et conduites en toute limpidité, chants et contrechants bondissant et sonnant avec grâce, le centre de l’œuvre qu’est la Marche funèbre a impressionné par sa détermination, sans pathos, chef et orchestre rendant simplement le tragique général mais de façon objective et mâle. 

Un bis un brin mièvre concluait ce premier concert, Adoration d’une certaine Florence Price… La soirée était dédiée au pianiste chef d’orchestre allemand Lars Vogt, directeur musical de l’Orchestre de Chambre de Paris qui s’est éteint lundi 5 septembre à 51 ans des suites d’un cancer du foie contre lequel il se sera longuement battu.

Yannick Nézet-Séguin, The Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

Concert exceptionnel le lendemain pour le second rendez-vous fixé par le Philadelphia Orchestra et Yannick Nézet-Séguin au public de la Philharmonie de Paris, avec une fantastique Lisa Batiashvili en soliste. Vêtue aux couleurs de l’Ukraine, la superbe violoniste géorgienne a donné un époustouflant Concerto pour violon et orchestre n° 1 op. 35 du Polonais Karol Szymanowski, brûlant comme de la lave en fusion, faisant de l’orchestre un authetique partenaire, orchestre qui à chaque instant, y compris dans les tutti les plus puissants, a permis à la soliste de s’exprimer pleinement tissant avec elle des alliages sonores d’une beauté et d’une modernité stupéfiantes, tandis que le magnifique Poème pour violon et orchestre op. 25 du Français Ernest Chausson a atteint une intensité expressive et une plastique hallucinante. Deux bis s’en sont ensuivis, l’un en duo avec le chef au piano à l’arrière scène à jardin (Beau soir de Claude Debussy) l’autre en solo à l'avant-scène (Doluri d’Alexej Machavariani).

Lisa Batiashvili, Yannick Nézet-Séguin, The Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Bruno Serrou

L’orchestre, déjà extrêmement brillant dans les concertos, a scintillé de tous ses feux dans une phénoménale Symphonie n° 7 en ré mineur op. 70 de Dvorak emplie de sève vivifiante dans laquelle le chef canadien a proposé une impressionnante chorégraphie depuis son pupitre. Deux bis de nouveau ont peaufiné la soirée que musiciens et publics se plaisaient à prolonger à satiété, Prière pour l’Ukraine du compositeur ukrainien le plus célèbre, Valentin Silvestrov, et la 21e Danse hongroise de Johannes Brahms. 

A l’issue du concert, Yannick Nézet-Séguin s’est vu remettre par Laurent Bayle, fondateur et ex-directeur de la Philharmonie de Paris, la médaille d’Officier de l’ordre des Arts et Lettres.

Bruno Serrou

 

mercredi 24 août 2022

CD (compte-rendu) : Remarquables "Des Canyons aux Etoiles" d’Olivier Messiaen par Jean-François Heisser, Jean-Frédéric Neuburger et l’OCNA (Orchestre de Chambre Nouvelle Aquitaine)

Composé entre 1971 et 1974 à la suite d’un séjour dans l’Etat de l’Utah aux Etats-Unis, Des Canyons aux Etoiles est avec la Turangalilâ Symphonie (1946-1948) l’œuvre d’orchestre la plus imposante d’Olivier Messiaen (1908-1992). Dans le cadre du trentenaire de la disparition du compositeur, à la tête de son Orchestre de Chambre Nouvelle-Aquitaine basé à Poitiers, Jean-François Heisser a enregistré cette partition qu’il aime jouer et diriger régulièrement.

Commande de la cantatrice, mécène et philanthrope new-yorkaise Alice Tully à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique en 1776, écrit pour piano solo, cor, xylorimba, glockenspiel et orchestre, Des Canyons aux Etoiles ont été créé le 20 novembre 1974 au Lincoln Center de New York par Yvonne Loriod, seconde épouse et disciple du compositeur, Sharon Moe (cor) et le Musica Aeterna Orchestra dirigé par Frederic Waldmann. Comptant douze mouvements répartis en trois sections, cette œuvre descriptive monumentale d’une heure et quarante-cinq minutes transporte l’auditeur du fond des canyons de l’Utah pour s’élever progressivement jusqu’aux étoiles de la Cité céleste, croisant durant cette ascension des chants d’oiseaux du sous-continent nord-américain si chers au compositeur (cinq numéros sont entièrement constitués de ces chants), voyage stellaire qui célèbre paysages, flore, faune, astronomie, foi limpide et sereine en l’élévation de l’âme qui caractérisent la création et la personnalité de Messiaen.

C’est seul, en compagnie de sa femme, que Messiaen découvre le Bryce Canyon au printemps 1971, la saison privilégiée pour s’imprégner des chants d’oiseaux. « Quand on est dans le canyon, c’est extraordinaire, c’est divin ! notait Messiaen. C’est totalement désert et sauvage. Je suis parti seul avec ma femme dans le canyon. C’était merveilleux, grandiose, nous étions plongés dans un silence total. Et l’on découvrait ces formidables rochers teintés de toutes les nuances possibles de rouge et de violet, ces formes étonnantes provoquées par l’érosion. […] Nous nous sommes promenés pendant plus de huit jours dans le canyon, et j’ai noté tous les chants d’oiseaux. J’ai également noté toutes les odeurs de la sage, une plante odoriférante qui pousse-là en grande quantité. Et j’ai noté évidemment le vertige des gouffres, la beauté des formes et des couleurs du canyon. Mais je ne me suis pas contenté de ma visite à Bryce Canyon. J’ai voulu connaître, à proximité, deux autres canyons : Cedar Breaks et Zion Park. »

Cette quête du grandiose a pour écrin une écriture supérieurement raffinée, surtout du côté des timbres et de l’évitement de la notion de hiérarchie au sein d’une forme claire et d’un abord aisé, puisque les divers éléments qui constituent la partition réapparaissent tels quels, aucun d’entre eux focalisant l’attention de l’auditeur au détriment des autres. D’abord par son orchestration, qui réunit quarante-trois instruments dont une percussion très élaborée, jusqu’à des machines à vent et à sable (deux flûtes, piccolo, flûte en sol, deux hautbois, cor anglais, trois clarinettes, clarinette basse, trois bassons, trois cors, trois trompettes, deux trombones, trombone basse, cinq percussionnistes, six violons, trois altos, trois violoncelles, contrebasse), qui suscite des images sonores prodigieuses, tandis que le piano, qui intervient seul dans deux numéros - 4. Le Cossyphe d’Heuglin (deuxième mouvement se fondant sur un chant d’oiseau, ici venu d’Afrique) ; 9. Le Moqueur polyglotte (troisième mouvement de chants d’oiseaux) -, alterne avec l’orchestre ou s’oppose à lui, son traitement essentiellement sous forme de timbres en faisant à lui seul un second orchestre complet.

Depuis l'incunable enregistrement de Marius Constant et l’Ensemble Ars Nova dès 1975 avec Yvonne Loriod au piano publié chez Erato puis repris sous le label Apex, les enregistrements de cette partition virtuose ne se bousculent pas. Il a fallu attendre 1988 pour une deuxième intégrale, réalisée cette fois à Londres par le London Sinfonietta dirigé par Esa-Pekka Salonen et Paul Crossley en soliste (CBS/Sony), puis 2002 avec le Philharmonique de Radio France, Myung-Whu Chung et Roger Muraro (DG), la remarquable version des Schönberg et Asko Ensembles avec Marja Bon dirigés par Reinbert de Leeuw (Montaigne/Naïve) pour le dixième anniversaire de la mort de Messiaen, ou celle de Sylvain Cambreling et l’Orchestre de la SWR avec Roger Muraro (SWR), et pour être peut-être exhaustif, les captation de concerts de Tzimon Barto et Christoph Eschenbach avec l’Orchestre Symphonique de Londres (LSO) et du Santa Fe Chamber Music Festival dirigé par Alan Gilbert en 2016 avec Inon Barnatan (Entertainment One Music).

Le tout nouvel enregistrement que propose le label Mirare est une réussite majeure. Il donne en effet à entendre « les beautés de la terre (ses rochers, ses chants d’oiseaux), les beautés du ciel matériel, les beautés du ciel spirituel » évoquées par Messiaen en exergue de la partition. Grandiose, majestueuse, embrassant l’univers entier, l’interprétation reste cependant à hauteur humaine, à la fois sur les plans mystique, intellectuel, sensuel, trahissant une joie authentique et pure. Ce que font Jean-François Heisser et ses musiciens, qui s’avèrent tout autant ensemble d’une très grande cohésion que solistes virtuoses, est proprement fascinant, suscitant un véritable bain de jouvence sonore à la matière extraordinairement polychrome, magnifiés par un nuancier infini, jouant sur le détail pour mieux en souligner l’unité et la puissance spirituelle. Au point qu’il émane de la vision de Jean-François Heisser un sentiment de liberté et de plaisir inouï. Le mouvement le plus fascinant de l’œuvre, celui qui m’est personnellement le plus cher (1), le stupéfiant Appel interstellaire pour cor solo qui ouvre la partie centrale, est somptueusement joué par le Japonais Takénori Némoto tout simplement exceptionnel, tandis que l’orchestre a une force évocatrice fantastique dans la restitution des carnations de rouges et d’or synesthétiques qu’entendait restituer Messiaen, notamment le son des rochers de Bryce et de sa forêt, tandis que le pianiste-compositeur disciple de Heisser dont il a notamment suivi les masterclasses à l’Académie Ravel de Saint-Jean-de-Luz en 2015, Jean-Frédéric Neuburger (2), doué d’une technique d’airain, joue un piano immense tout en restant dans une virtuosité sobre quoique vertigineuse et qui lui permet d’élaborer de fabuleux climats, fascinant par sa clarté cristalline, sa puissance prodigieuse, la diversité extrême de son nuancier tant expressif qu’harmonique. Il convient aussi d’évoquer la prestation éblouissante des deux percussionnistes solistes, les admirables Adélaïde Ferrière (3) au Xylorimba et Florent Jodelet au glockenspiel.

Bruno Serrou

1) Cette page d’une force et d’une spiritualité fantastiques a été offerte à mon père, le journaliste rédacteur en chef de Paris-Match Robert Serrou, le jour de sa cérémonie funèbre, en mai 2016, par le remarquable et bienveillant cor solo de l’Orchestre de Paris, André CAZALET, un souvenir à jamais gravé dans ma mémoire ainsi que dans celle de ma famille entière. 2) Jean-François HEISSER et Jean-Frédéric NEUBURGER ont notamment enregistré ensemble le monumental Mantra pour deux pianos de Karlheinz Stockhausen pour le label Mirare. 3) Voir le portrait d’Adélaïde FERRIERE que j’ai publié voilà quelques semaines sur ce même site : http://brunoserrou.blogspot.com/2022/07/adelaide-ferriere-et-son-marimba.html.

2 CD Mirare. Enregistrement : 20-23 mai 2022 Théâtre Auditorium de Poitiers. Piano Steinway. Durée : 1h 32mn 55s. Parution le 26 août 2022. 


lundi 22 août 2022

CD compte-rendu : Myriam Barbaux-Cohen révèle le bouleversant piano de la compositrice française Mel Bonis

Après un premier disque récital consacré à Enrique Granados avec des pièces parmi les moins fréquentées du compositeur espagnol, Myriam Barbaux-Cohen consacre son deuxième CD à un programme monographique dédié à une compositrice française de plus en plus courue aujourd’hui, Mélanie-Hélène Bonis dite Mel Bonis, née à Paris le 21 janvier 1858, morte à Sarcelles le 18 mars 1937, sur un excellent piano Bechstein du C. Bechstein Centrum de Düsseldorf.


L’interprète Myriam Barbaux-Cohen

Après avoir découvert le piano à 11 ans, désormais installée à Francfort-sur-le-Main, Myriam-Barbaux-Cohen a commencé l’étudie de l’instrument à La Rochelle, avant d’obtenir un premier prix de musique de chambre et de piano au Conservatoire de Gennevilliers. Elle intègre alors le Conservatoire Rachmaninov de Paris, où elle se perfectionne auprès de Muza Rubackyte, dont elle devient l’assistante avant d’enseigner à son tour au sein de l’établissement jusqu’en 2011, trois ans après y avoir obtenu son diplôme de concert. La décennie suivante, Myriam Barbaux-Cohen travaille le répertoire vocal au Conservatoire du Centre de Paris et devient accompagnatrice de chœurs et d’ensembles vocaux. Elle participe également à des masterclasses de Jean-Philippe Collard, François-René Duchâble et Michel Béroff, et se produit en concert dans le cadre du programme de l’International Certificate Piano Artists alors présidé par Philippe Entremont. De 2009 à 2013, elle participe au Quintette Al-Prago, qui se consacre principalement au répertoire d’Astor Piazzolla. Suite à une formation spécialisée auprès de Françoise Dorocq, présidente-fondatrice d’Apte-Autisme, elle enseigne la musique à des jeunes et adultes souffrant d’autisme et de troubles de l’apprentissage.

Mel Bonis (1858-1937) à la fin de sa vie. Photo : DR

La compositrice Mel Bonis

« Mon grand chagrin : ne jamais entendre ma musique » avouera Mel Bonis à la fin de sa vie tandis qu’elle était clouée au lit par de profondes dépressions. Il faudra attendre les années 1990, et surtout l’action de son arrière-petite-fille Christine Géliot, pour que l’on redécouvre enfin la compositrice. Elève d’Ernest Guiraud, César Franck et Charles Koechlin, disciple de Gabriel Fauré, proche de Claude Debussy durant leurs études au Conservatoire, pédagogue émérite, décédée la même année que Maurice Ravel dont elle était l’aînée de dix-sept ans, Mélanie Bonis est issue d'une famille bourgeoise parisienne qui l’a laissée sans formation musicale car très sceptique quant à ses ambitions musicales. Elle passera les dernières années de sa vie allongée, victime de profondes dépressions. Malgré les adversités familiales et sociales, elle a pu réaliser son talent dans les limites du cadre de ce qui était possible à l'époque, ce qui lui a permis de concevoir une œuvre musicale remarquable, riche de quelques deux cents opus. Le piano occupe la part centrale de sa création avec une soixantaine de pièces publiées pour l’essentiel chez Leduc et Eschig (Pièces pittoresques et poétiques, Pièces de concert, Danses, le cycle Femmes de légende) auxquelles il convient d’ajouter du quatre mains, du deux pianos et des recueils pédagogiques. Mel Bonis laisse également des pages pour orgue (une trentaine), de chambre (Sonates pour flûte, pour violon, pour violoncelle, toutes trois avec piano, deux Quatuors pour piano et cordes), ensembles (deux Septuors à vent), pour orchestre (plus d’une dizaine) et vocales, dont une trentaine de mélodies, et vingt-cinq œuvres religieuses en majorité polyphoniques.


Le CD

Dans la lettre qu’elle publie dans la pochette de son disque, Myriam Barbaux-Cohen écrit combien la musique de Mel Bonis la touche au-delà des difficultés techniques, par sa nostalgie, la richesse des harmonies et des mélodies « si profondes et parfois bouleversantes », l’évolution de sa créativité au fil de sa vie, de ses drames, de ses difficultés, de ses changements, inspirant à l’interprète le désir de laisser se déployer son imaginaire pour conter de véritables histoires.

Le bonheur évident qui émane à l’écoute du ressenti de Myriam Barbaux-Cohen à découvrir, parcourir, jouer et révéler l’œuvre pianistique de Mel Bonis est entièrement communiqué par cet enregistrement d’une limpidité, d’une virtuosité sans artifices, d’une spontanéité singulière tant le jeu de la pianiste est mobile, souple, incandescent, parvenant à susciter des sonorités vif-argent. Longtemps négligée, cette musique d’une qualité exceptionnelle est enfin reconnue comme telle par une artiste qui aime et sait partager cet amour pour une musique qui enfin ne cesse d’attirer un nombre croissant d’interprètes. Myriam Barbaux-Cohen a quant à elle construit son récital en puisant dans les Pièces pittoresques et poétiques écrites à différentes périodes de la vie créatrice de Mel Bonis, du tout début de sa carrière, entre 1881 et 1895, puis entre 1910 et 1932, ainsi que quatre Pièces de concert conçues entre 1897 et 1928, le tout présentant une grande variété de styles et d’inspiration. Parmi les plus représentatives l’ultime Cloches lointaines op. 121/5 de 1929, mais aussi la belle Cathédrale blessée op. 107 et le bouleversant Au Crépuscule op. 111. L’interprétation est emplie de couleurs polychromes, de contrastes, de variations d’intensités, touchant au plus intime de la mélancolie des œuvres. La qualité exceptionnelle de l’interprétation de Myriam Barbaux-Cohen de ces dix-huit pièces pousse à espérer que la pianiste continue à défricher cette part de la création de Mel Bonis, et pourquoi pas offrir à terme une intégrale de référence…


Bruno Serrou

Le programme du CD : 

Etiolles - Valse op. 2 ; Prélude op. 10 ; Gai Printemps ; Près du Ruisseau op. 9 ; Pensées d'Automne op. 19 ; Berceuse op. 23/1 ; Eglogue op. 12 ; Romances Sans Paroles op. 29 & op. 56 ; Méditation op. 33/1 ; Carillon Mystique op. 31 ; Ballade op. 27 ; Barcarolle op. 71 ; La Cathédrale Blessée op. 107 ; Au Crépuscule op. 111 ; Une Flûte Soupire op. 117 ; Berceuse Triste op. 118 : Cloches Lointaines op. 121


1 SACD Ars Produktion Ars 38 349. Enregistré en janvier 2022. Durée : 1h 13mn 44s. 

A paraître le 2 septembre 2022 en Allemagne, le 30 septembre 2022 en France et en Europe. Disponible sur les plate-formes à partir du 16 septembre 2022


vendredi 19 août 2022

CD : Elsa Grether et David Lively proposent une féerique intégrale de l’œuvre pour violon et piano de Maurice Ravel


Pour son cinquième CD à paraître le 9 septembre 2022, Elsa Grether a porté son dévolu sur l’œuvre pour violon et piano de Maurice Ravel. La violoniste alsacienne forme ici un duo avec le pianiste français d’origine états-unienne David Lively, avec qui elle a déjà gravé un disque Prokofiev. Ensemble ils sont allés au-delà de la pensée du compositeur basque en ajoutant en premiers enregistrements mondiaux deux arrangements apocryphes d’originaux ravéliens mais adaptés par des mains étrangères.

En 1928, Maurice Ravel décrétait à qui voulait l’entendre que le violon et le piano sont à ses oreilles des instruments « essentiellement incompatibles »… Pourtant - ou est-ce en raison de cette expérience -, à cette date, il a déjà composé pour ce duo deux Sonates - celle de 1898 ne sera publiée qu’à titre posthume, la seconde réclamant cinq ans de genèse (1922-1927) -, Tzigane (1922-1924), ainsi que la splendide Berceuse sur le nom de Gabriel Fauré (1922). Elsa Grether et David Lively ont enregistré la totalité des œuvres que Ravel a composées pour cet effectif, y associant en outre des arrangements de la Pièce en forme de Habanera (1907) par Théodore Doney (1921), et deux Mélodies hébraïques de 1914 (Kaddisch arrangé par Lucien Garban en 1924, et L’énigme éternelle), ainsi que deux premières mondiales, un arrangement que Gustave Samazeuilh réalisa en 1932 de l’Adagio assai du Concerto pour piano en sol majeur composé un an plus tôt, et une transcription de 1931 d’André Asselin du malicieux Five O’Clock Foxtrot tiré de l’opéra L’Enfant et les Sortilèges de 1925.

Enregistré dans l’excellente acoustique de la salle Flagey à Bruxelles, ce disque d’Elsa Grether et David Lively est pur ravissement, cela dès la première écoute l’envie d’y revenir est prégnante. Sensible, introspectif, méditatif, lumineux, empli d’une prégnante et authentique émotion, il offre l’une des plus éblouissantes interprétations de cette part de l’œuvre de Ravel, et il ne fait pas de doute qu’à son audition l’auteur de se serait dédit sur le champ de son jugement qu’il jugerait à n’en point douter comme injustifié.

 Bruno Serrou

1 CD APARTE AP295. Enregistré en décembre 2021. 1h08mn. (apartemusic.com, Integral Distribution)


mardi 16 août 2022

Le Quatuor à Cordes dans tous ses états au 47e festival qui lui dédie le Luberon

47e Festival de Quatuors à Cordes du Luberon. Eglise de Cabrières d'Avignon, Place de la Mairie et Ecomusée de l'Ocre de Roussillon-en-Provence. Samedi 13 et dimanche 14 août 2022

Affiche conçue par Frou pour la 47e édition du Festival de Quatuors à Cordes du Luberon. Photo : (c) Bruno Serrou

Depuis 1976, le quatuor à cordes a pour résidence estivale le Luberon brûlé par le soleil

Roussillon-en-Provence, carrière d'ocre. Phot : (c) Bruno Serrou

Réputé comme le mode d’expression musicale le plus délicat pour les auditeurs et le plus exigeant pour les musiciens, moins couru que le piano, qui a son temple sur la rive gauche du même affluent du Rhône, le quatuor à cordes a sa résidence d’été dans l’un des lieux les plus idylliques de France sur les rives de la basse Durance, le Luberon et ses villages de crèches provençales grillés par le soleil.

Eglise de Cabrières d'Avignon. Photo : (c) Bruno Serrou

Avec un budget limité de cent mille euros réservé aux seuls artistes pour une activité annuelle au sein de la région avec pour tête de pont le festival en août, d’où l’animation exclusivement assurée par des bénévoles, la manifestation reste sur des sommets d’exigence artistique, se maintenant ainsi parmi les rendez-vous majeurs de ce genre réputé difficile qu’est le quatuor à cordes. Le tout dans des cadres patrimoniaux remarquables qui fleurissent dans la vallée de la basse Durance, de l’avignonnais au pays d’Aix.

Roussillon-en-Provence, Ecomusée de l'Ocre. Photo : (c) Bruno Serrou

Depuis sa fondation en 1976, cette belle manifestation a reçu les quatuors à cordes les plus éminents de leurs générations. Des plus réputés aux plus prometteurs, ces derniers généralement issus des grands concours internationaux, tous s’y sont produits ou y seront invités un jour. Cette année, Hélène Salmona, qui préside le festival depuis onze ans, a confié la programmation aux membres du Quatuor Béla qui ont choisi pour thème le folklore et ses influences et apports dans les musiques savantes. Conformément aux précédentes éditions, le festival provençal accueille cette année onze quatuors à cordes auxquels s’ajoutent quatre solistes pour douze concerts. Ce festival à forte ambition artistique a formé en moins de cinquante ans un public de connaisseurs résidents et estivants capable d’accepter toute sorte de répertoire, du plus accessible au plus complexe. Il suffit de le voir concentré, écoutant les yeux fermés, du tango à la création contemporaine tel l’hommage à Xenakis du compositeur Loïc Guénin (1), né la même année que le festival.

Eglise de Cabrières d'Avignon, les Quatuors Béla et Zaïde. Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert d’ouverture a réuni les Quatuors Béla et Zaïde. Le second a ouvert le programme avec le 3e Quatuor « Razumowsky » de Beethoven porté à l’incandescence jusqu’au finale de forme fuguée. Le Béla a rejoint le Zaïde pour le somptueux et injustement méconnu Octuor d’un génie de 19 ans, le Roumain Georges Enesco dans lequel les musiciens ont entraîné les deux cents auditeurs dans le flot jaillissant de façon impétueuse d’une écriture cyclique qui déroule l’œuvre à jet continu médusant l’oreille au point que l’on espérait une reprise da capo de l’œuvre entière, malgré la chaleur suffocante qui enveloppait le chœur de l’église du village de Cabrières d’Avignon.

Roussillon-en-Provence, Place de la Mairie. Violon Rigaudon. Photo : (c) Bruno Serrou

Journée vouée au folklore le lendemain, dimanche 14 août, à Roussillon-en-Provence. “Violon Rigaudon” d’abord sur la Place de la Mairie par un groupe de “violoneux” venus des Hautes-Alpes invitant à la danse entourés de jeunes gens en journées découvertes venus du troisième arrondissement de Marseille qui observaient et touchaient l’instrument avec curiosité à travers des violons à pavillons de cuivres, dans des rigaudons rejoints par villageois et touristes surpris de trouver une telle animation après la pluie torrentielle qui venait d’inonder la capitale de l’ocre rouge amenant une légère fraîcheur tant attendue. 

Roussillon-en-Provence, Ecomusée de l'Ocre. Jean-Baptiste Henry et le Quatuor Voce. Photo : (c) Bruno Serrou

Une soirée Tango s’ensuivit dans la cour de l’Écomusée de l’Ocre proposée par le bandonéoniste Jean-Baptiste Henry entouré par le Quatuor Voce dans des tangos festifs, sensuels, nostalgiques, décalés et "savants" d’Astor Piazzolla (1921-1992), Julio De Caro (1899-1980), Horacio Adolfo Salgán (1916-2016), Juan Carlos Cobián (1896-1953), Alfredo Gobbi (1912-1965), Anibal Troilo (1914-1975), Juan Rezzano/Lito Bayardo, Erwin Schulhoff (1894-1942), Julio Maria Sosa (1926-1964), Jean-Baptiste Henry (né en 1979) et, en création, Miracles of everydaylife de Gabriel Sivak (né en 1979).

Bruno Serrou

Jusqu’au 27 août 2022. Renseignements et réservations : 07.77.34.42.25. www.quatuors-luberon.org. 1) Le 21 août en l’Abbaye de Silvacane

Version orginale quotidien La Croix.


mercredi 10 août 2022

Le pianiste russe Dmitry Masleev et le violoncelliste paraguayen Michiaki Ueno embrasent le 40e Festival du Périgord Noir

Festival du Périgord Noir. Saint-Léon-de-la-Vézère. Eglise Saint-Léonce. Mercredi 3, jeudi 4 et vendredi 5 août 2022

Festival du Périgord Noir, Dmitry MASLEEV. Photo : (c) Bruno Serrou 

Fondé en 1983 à Montignac, le Festival du Périgord Noir est l’un des rendez-vous les plus attendus de la musique de chambre baroque, classique et jazz du mois d’août en Nouvelle Aquitaine, attirant plus de dix mille spectateurs

Photo : (c) Bruno Serrou

Né à Montignac, village des rives de La Vézère, affluent de la Dordogne, de la volonté d’un enfant du pays, Jean-Luc SOULE, entouré d’amis mélomanes ex-diplomate passionné de musique de chambre et de clarinette, qui en est aujourd’hui le président, le Festival du Périgord Noir attire depuis trente-neuf ans les plus grands musiciens de notre temps, confirmés ou en devenir qui captent un public fidèle et constamment renouvelé inscrit dans la ruralité, avec des actions pédagogiques durant l’année, dont un bus de formation à l’orgue qui parcourt la campagne. « Le festival, précise Jean-Luc Soulé, s’attache à mettre en lumière le talent de jeunes artistes au contact de leurs aînés autour d’une quarantaine de concerts proposés dans plus de vingt lieux différents, associant stars de la musique de chambre, lauréats de concours internationaux, jeunes talents du baroque et grands noms du jazz. » En effet, le festival s’étend également à la Semaine d’Orgue de Sarlat en septembre et à l’Académie de musique baroque. La vingtième édition de cette dernière réunit une trentaine de stagiaires dont dix chanteurs sous la houlette d’Iñaki Encina Oyón et de Christophe Coin autour de l’oratorio La Resurrezione de Haendel qui est donnée les 18 et 19 août en la splendide abbatiale fortifiée du XIIe siècle de Saint-Amand-de-Coly. 

Eglise Saint-Léonce de Saint-Léon-de-La-Vézère. Photo : (c) Bruno Serrou

Les premiers concerts de cette quarantième édition du Festival du Périgord Noir ont été organisés en la charmante église Romane Saint-Léonce de Saint-Léon-sur-Vézère, commune classée parmi « Les Plus Beaux Villages de France », où il faisait bon s’abriter en ces temps de canicule. Deux concerts monographiques de l’ensemble APPASSIONATO de Mathieu HERZOG étaient programmés, l’un consacré à Dvorak, avec une Sérénade pour cordes énergique, et un Concerto pour violoncelle joué par un orchestre réduit aux seules cordes enrichies d’une harpe mais adapté au lieu avec en soliste l’impressionnant violoncelliste paraguayen Michiaki UENO, vainqueur du Concours de Genève 2021. « J’ai initié un partenariat avec les Conservatoires de Genève pour le classique et de Lausanne pour le jazz, se félicite Véronique IACIU, directrice artistique du Festival depuis trente ans. Ces deux institutions sont de véritables terreaux de talents. Un festival ne peut s’imposer qu’en se démarquant de ce qui se fait ailleurs en ayant des idées novatrices de programmation. »

Jeanne GERARD (soprano), Gérard CAUSSE (alto), Pierre GENISSON (clarinette), Mathieu HERZOG et son ensemble APPASSIONATO. Photo : (c) Bruno Serrou

Le lendemain, la soirée anniversaire de la 40e édition du festival présentait un cocktail d’œuvres par le même ensemble Appassionato de Mathieu Herzog, chef trop dans la démonstration pour être attentif aux solistes. Seul l’altiste Gérard CAUSSE a pu tirer son épingle du jeu, tandis que la soprano Jeanne GERARD était obligée de passer en force pour assurer son souffle tandis que le clarinettiste Pierre GENISSON semblait si impatient qu’il tentait clairement de cumuler les fonctions de soliste et de chef.

Michiaki UENO (violoncelle) et l'ensemble APPASSIONATO. Photo : (c) Bruno Serrou

Moment d’exception, en revanche, le somptueux récital du pianiste russe Dmitry MASLEEV en la même église de Saint-Léon-sur-Vézère. Des Saisons de Tchaïkovski devenant sous ses doigts un magnifique livre d’images d’une variété et d’une densité de coloris extraordinaires, une Sonatine de Ravel enchaînée à son A la mémoire de Borodine merveilleusement impressionnistes, et une Sonate n° 2 de Rachmaninov admirable de souffle et de climats, programme auquel Masleev a ajouté deux bis, l’Elégie en mi bémol mineur du même Rachmaninov et une page jazzy du compositeur d’origine ukrainienne Nikolaï Kapoustine (1937-2020), dont le pianiste a été un proche.

Bruno Serrou

Jusqu‘au 19 août. www.festivalmusiqueperigordnoir.com 

[C/0 le quotidien La Croix]

lundi 1 août 2022

Le Festival de La Roque d’Anthéron 2022 sous le signe des pianistes Russes

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron 2022. Les gradins et le public du parc du château de Florens. Photo : (c) Bruno Serrou 

Pour cette 42e édition, la première post-Covid, le public est revenu, confiant et heureux de retrouver le piano dans tous ses états, à La Roque d’Anthéron et aux quatre coins du département des Bouches-du-Rhône.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron 2022. Le cloître de l'abbaye de Silvacane. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré le conflit russo-ukrainien dont les menaces et les conséquences assombrissent les esprits, et qui touche la nation de Sviatoslav Richter à qui l’animateur du festival, René Martin, doit tant, la Russie, d’où tant de pianistes de génie sont originaires, le public s’enthousiasme devant les prestations de ceux que La Roque d’Anthéron accueille cette année. « L’école russe du piano est l’une des plus importantes au monde, remarque René Martin, directeur-fondateur du Festival. Impossible de s’en passer et d’en priver le public. Seuls ceux qui se sont prononcés en faveur des fauteurs de guerre sont condamnables. Et surtout pas les jeunes ! » Ainsi, la dernière semaine de juillet a vu florilège de pianistes russes, stars et jeunes pousses, se produire sous le ciel de Provence…

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Nikolaï Lugansky. Photo : (c) Bruno Serrou

Récital d’une poésie et d’une beauté surnaturelle de Nikolaï Lugansky parc du château de Florans. Deux parties séparées par une courte pause, car il n’est pour le moment pas encore question d’entractes : Beethoven avec une impressionnante Tempête parsemée de silences déchirants, une Appassionata d’une densité étourdissante, puis deux Russes, avec trois des Mélodies oubliées de Medtner et cinq Études de Rachmaninov d’une richesse sonore singulière. Tout d’élégance, Lugansky joue un piano d’une grande noblesse au service d’un chant absolu.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Célimène Daudet. Photo : (c) Bruno Serrou

Salle Pagnol, exception de la semaine, la pianiste franco-haïtienne Célimène Daudet dans un somptueux Livre II des Préludes de Debussy, tout en nuances, en onirisme, véritable livre d’images et d’atmosphères, mais une Sonate n° 3 de Chopin moins convaincante avec des tempos trop serrés et précipités dans le mouvement initial, étouffant les résonances.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Mikhaïl Pletnev. Photo : (c) Bruno Serrou

Puis ce fut le miracle Mikhaïl Pletnev avec les Préludes de Scriabine et de Chopin. Une interprétation d’une rare profondeur, tout en intensité et en délicatesse, magnifiée par des rubatos vertigineux de témérité, un legato hors normes, une retenue, une flamme intérieure inouïes. Comme seul au monde malgré une salle comble qui retenait son souffle, le musicien russe vivant à Genève jouait sur son piano prototype japonais Shigeru-Kawaï qui le suit partout. Un moment de grâce prodigieux à marquer d’une pierre blanche.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Anna Geniushene. Photo : (c) Bruno Serrou

Médaille d’argent du Concours Van Cliburn 2022, la pianiste russe vivant en Lituanie, Anna Geniushene a confirmé ce que le jury américain a décelé en elle de talent dans un programme apparemment éclectique mais qu’elle a su rendre homogène, avec de poétiques Ballades op. 10 de Brahms, une transcription de Liszt d’Aïda de Verdi au lyrisme ardent, et une saisissante Sonate n° 8 de Prokofiev sertie d’une énergie vitale.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Salomé Gasselin (viole de gambe), Violaine Cochard (clavecin). Photo : (c) Bruno Serrou

Parallèlement au piano, des concerts de musique ancienne sont proposés dans l’après-midi dans le cloître de l’abbaye de Silvacane. Salomé Gasselin (gambiste) et Violaine Cochard (clavecin) ont joué des duos d’une grande variété avec élan et onirisme, un florilège de pages de Marin Marais, Sainte Colombe (émouvante Chaconne pour viole solo), Duphly (brillante Médée pour clavecin seul), Forqueray, Dandrieu et Caix d’Hervelois. 

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Margaux Blanchard (viole de gambe) et Diego Ares (clavecin). Photo : (c) Bruno Serrou

Consacré au seul Jean-Sébastien Bach, le programme du second duo, Margaux Blanchard (viole de gambe) et Diego Ares (clavecin) était sur le papier plus austère. Brillamment joué, il s’est avéré en fait assez « folklorique » entre programme imprimé et programme joué, le tout assumé avec le sourire.

Bruno Serrou

Jusqu’au 20 août 2022. Réservations : 04.42.50.51.15. www.festival-piano.com

[D'après l'article publié dans le quotidien La Croix]