vendredi 25 août 2023

Georgia Koumentakou, violoniste de onze ans d’une stupéfiante musicalité, envoûte le festival bruxellois Musicorum

Bruxelles. Festival Musicorum. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Salle des concerts. Jeudi 24 août 2023

Georgia Koumentakou et Philippe Ivanov. Photo : (c) MZ

Magique ! Tout simplement magnifique… Une extraordinaire musicienne s’est imposée au plein cœur de l’été bruxellois ! Une musicalité stupéfiante. Un nom à retenir absolument : Georgia Koumentakou… Onze ans et déjà tout d’une grande. Une découverte que je ne suis pas près d’oublier tant le talent est déjà impressionnant, le potentiel énorme, la tenue de l’instrument et de l’archet d’un naturel confondant, le tout au service de la seule musique et de ses auteurs. Si bien que l’on ne peut que convenir que cette jeune fille semble être née avec un violon et un archet dans les mains. Une technique imparable si maîtrisée et assimilée qu’il n’est aucunement question pour elle de démonstrations pyrotechniques ni d’artifices de funambules que trop de jeunes instrumentistes de son âge ont sous le coude, ce côté « singe savant » qui tient davantage de l’esbroufe démonstrative de virtuosité, au détriment de la musicalité…

Georgia Koumentakou et Philippe Ivanov. Photo : DR

Chez Georgia Koumentakou, déjà titulaire de plusieurs premiers prix de concours internationaux, tout est là, magistrale de naturel, de technique, de tenue, de son, de présence, de grâce… Cette enfant est déjà une violoniste aguerrie qui a la musique et la scène dans le sang. Comme le remarquait la pianiste Eliane Reyes, qui l’a programmée dans ce festival Musicorum (1) et qui fut en son temps une enfant prodige, cette jeune violoniste est si naturellement douée et si éblouissante, que l’on se met immédiarement à vibrer à son écoute au point d'en avoir la chair de poule, voire les larmes qui montent aux yeux tant l’émotion est à son comble, avouait-elle timidement à l'issue du concert. 

Salle de concerts des Musées royaux des Beaux-Arts de Begique (Bruxelles). Photo : (c) Bruno Serrou

Pourtant, la pianiste belge, professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, pianiste accompagnatrice titulaire du Concours Reine Elisabeth de Belgique, a l’habitude d’entendre et de découvrir de nouveaux talents et de se produire avec eux. En outre, voilà cinq ans qu’elle programme des jeunes solistes, chambristes, ensembles et orchestres pour le festival Musicorum. Elle partage cette enthousiasmante mission avec deux autres directeurs artistiques, ses confrères pianistes Yannick Van De Velde et Jean-Claude Vanden Eynden. Musicorum, dont la périodicité couvre les deux mois d’été, du premier lundi de juillet au dernier vendredi d’août à raison de cinq concerts par semaine du lundi au vendredi à l’heure du déjeuner, a été fondée en 1982 par Jacques Van der Biest, curé de la paroisse bruxelloise des Minimes, sous le nom de Festival des Minimes et sur un modèle puisé en Suède de concerts gratuits à l’heure du déjeuner. Le but de cette manifestation aujourd’hui présidée par Amaury de Merode et dont l’équipe est constituée uniquement de bénévoles, y compris l’administratrice Marjana Van Damme-Mandi, est depuis ses origines de présenter de jeunes virtuoses se produisant aux côtés d’artistes internationaux dans des concerts gratuits jouant des œuvres moins courues qu’à l’ordinaire à l’issue desquels le public est libre de déposer ou non la somme qu’il entend donner aux artistes dans une corbeille discrètement mise à disposition à la sortie du concert. Il faut dire que budget et subsides sont des plus réduits, avec le soutien du seul mécénat, notamment de la Loterie nationale belge, des pianos Fazoli, du Concours de Musique de Breughel, de GPartners et de Vanhecke, et surtout des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique qui mettent leur salle de concerts à disposition du festival pendant deux mois.

Georgia Koumentakou, Philippe Ivanov et la Salle de concerts des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles. Photo : (c) Bruno Serrou

Poussé par mes impressions positives suscitées par sa découverte voilà quatre ans sur YouTube, suivant depuis lors sa fructueuse évolution, j’ai pu écouter pour la première fois en concert live jeudi 24 août la jeune violoniste gréco-polono-belge Georgia Koumentakou (2). Née le 26 février 2012 à Bruxelles de père grec et de mère polonaise, elle-même concertiste et musicologue enseignant à l’Université de Cracovie, elle est l’élève de la classe de talents d’Erik Sluys et participe à des masters classes de Philippe Graffin, qui ne cesse de faire son éloge, de Tatiana Samouil, Aleksey Semenko et Vaclav Hudecek. 

Georgia Koumentakou. Photo : (c) Festival Musicorum

Elle a donné son premier concert à six ans et s’est produite à dix ans pour la première fois avec un orchestre à Lemmeninstituut dans le Concerto pour violon et orchestre en mi mineur op. 64 de Félix Mendelssohn-Bartholdy avec l’orchestre Stringendo dirigé par Pascale Van Os. Un an plus tôt, elle remportait son premier concours (Jonge Solisten de Leuven). En juillet 2022, elle a reçu le Grand Prix du concours Music Academy Forte à Bruxelles. En avril 2023, elle est la seule violoniste européenne à participer à la finale du Concours International Arthur Grumiaux. Musicienne dans l’âme, la jeune fille parle couramment cinq langues et aime à se produire dans les maisons de retraite et pour les enfants défavorisés et handicapés, tout en restant une enfant de son âge, jouant à satiété avec ses deux soeurs cadettes, artistes elles aussi, et ses amies, passionnée d’histoire, de littérature, de nature, pratiquant quantité de disciplines sportives et fréquentant assidument les musées.

Georgia Koumentakou et Philippe Ivanov. Phot : (c) Bruno Serrou

Cette ouverture intellectuelle et spirituelle participe à la qualité saisissante de cette jeune musicienne. Un son large, plein et lumineux, une maîtrise de l’archet inouïe, un vibrato d’une rare perfection, des harmoniques d’une pureté ahurissante, telles sont les caractéristiques de cette musicienne accomplie qui n’est jamais dans la virtuosité démonstrative tant elle donne avec un naturel confondant la priorité au chant, à l’expression, à la lumière. Un silence impressionnant trahissant une concentration extrême de la part du public, a régné dans l’atmosphère de la salle dont la jauge de quatre cent cinquante places était quasi remplie. Un public ne manifestant unanimement sa présence et son enthousiasme qu’à la fin de chaque morceau d’un programme consistant. 

Georgia Koumentakou et Philippe Ivanov. Photo : (c) Festival Musicorum

Contenue et réservée au début, la violoniste, écoutée avec bienveillance par le public, a pris ses marques et la mesure de la salle dans les deux premières pièces, la Chaconne en sol mineur de Tomaso Antonio Vitali (1663-1745) suivie du finale (Allegro energico) du Concerto n° 1 pour violon en sol mineur op. 26 de Max Bruch (1838-1920) qui étaient déjà emplies de délicatesse et de charme, soutenues par le pianiste belge d’origine bulgare Philippe Ivanov, qui s’est fait judicieusement discret dans un premier temps pour laisser sa jeune partenaire prendre ses marques, avant de former avec elle un véritable duo dans un bouillonnant Rondo en ut majeur KV. 373 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) suivi d'un splendide et tendre Adagio en mi majeur KV. 261 du même Mozart aux sonorités riches et charnues, pour finir sur une rutilante Polonaise en la majeur op. 21 d’Henryk Wieniawski (1835-1880) au caractère virtuose avec de longs fragments staccato joués en un seul trait d’archet que Georgia Koumentakou a réussi à maîtriser l’air de rien pour restituer l’ardente expressivité de la partition remarquablement soutenue dans ses intentions par Philippe Ivanov. 

Georgia Koumentakou et Philippe Ivanov. Photo : (c) Festival Musicorum

En bis, les deux musiciens n’ont pas donné dans la demi-mesure, proposant un délectable mouvement lent, Adagio religioso, du Concerto n° 4 pour violon en ré mineur op. 31 du compositeur belge Henri Vieuxtemps (1820-1881). A la fin du concert, l’on sentait combien la jeune violoniste avait envie de retenir le temps et de faire perdurer son récital… 

Bruno Serrou

1) Le Festival Musicorum se termine jeudi 31 août. Entrée libre dans la mesure des places disponibles. www.musicorum.be

2) Parmi les prochains concerts de Georgia Koumentakou, il convient de noter les 17 septembre 2023 à Anvers, Salle de concerts, dans le cadre du Festival AMUZ (Festival des Flandres d'Anvers - Festival van Vlaanderen Antwerpen) avec l'Orchestre Stringendo dirigé par Pascale Van Os dans le Rondo en ut majeur de Wolfgang Amadeus Mozart, 3 décembre 2023 récital Maison du Prieur 8 rue du Rouge-Cloître à Auderghem (Bruxelles), 26 janvier 2024 avec le Brussels Sinfonietta à la Kursthumoniasa, 2 février 2024 avec le Brussels Sinfonietta à la Stadthaus de Bruxelles, 25 février 2024 avec l'orchestre Stringendo dirigé par Pascale Van Os dans le Concerto de Max Bruch, 14 mars 2024 avec le Flemish Chamber Philharmonic à Heist op den Berg dans Dvorak, 17 mars 2023 avec le Brussels Sinfonietta Salle Flagey de Bruxelles, 19 mai 2024 à Verviers dans le Concerto n° 1 de Jean-Sébastien Bach avec l'Ensemble Ellipse, 9 septembre 2024 dans le cadre du Festival de musique de chambre du Château de Kâsteaux

jeudi 10 août 2023

Rachmaninov et création contemporaine au Festival de piano de La Roque d’Anthéron 2023

La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône). Festival International de piano. Parc du Château de Florans, Auditorium Marcel Pagnol. Lundi 7 et mardi 8 août 2023 

La conque du Parc de Florans, Aziz Shokakhimov, Sinfonia Varsovia, Alexandre Kantorow. Photo : (c) Valentine Chauvin

Le soir de l’ouverture de sa quarante-troisième édition le 20 juillet, le Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron annonçait avoir assuré sa pérennité par la transmission à un Fonds de dotation du centre névralgique de la manifestation, le Parc du Château de Florans. La finalité de cet acte juridique est d’assurer à la fois la continuité et le développement du plus grand festival de piano d'Europe. Ce fonds succède ainsi à la famille du fondateur, Paul Onoratini décédé en 2010, et veillera à la perpétuation de la célèbre manifestation provençale.

Philippe Schoeller (né en 1957), avec à sa gauche Florent Boffard et à sa droite Arthur Heuel (violoncelle), Guillauime Florès (alto), Théophile Gillot (piano) et Thomas Briant (violon). Photo : (c) Bruno Serrou

Le choix du moment de se rendre à l’invitation du festival est toujours un crève-cœur tant l’offre est ample et ouverte au sein d’une programmation toujours plus riche et variée, entre diversité des artistes invités, stars confirmées et en devenir, des compositeurs et de leurs œuvres. Cette fois, privé d’accès au Festival Messiaen, j’ai porté mon dévolu sur la période dont l’un des axes a été la création contemporaine à laquelle s’ouvre de plus en plus le Festival de La Roque d’Anthéron sous l’impulsion du pianiste français Florent Boffard, ex-membre de l’Ensemble Intercontemporain. Ainsi, le premier concert de mon séjour était-il centré Auditorium Marcel Pagnol sur des œuvres du compositeur français Philippe Schoeller (né en 1957) interprété par Florent Boffard, programmateur du cycle, et ses jeunes amis. 

Théophile Briant (violon), Guillaume Florès (alto), Arthur Heuel (violoncelle), Thgéophile Gillot (piano). Photo : (c) Valentine Chauvin

Trois de ses œuvres pour  piano, somptueuses et d’une délicate intériorité, étaient confiées à l’excellent Théophile Gillot le percutant Ö (Lumière en tibétain), pièce de huit minutes créée à Londres en 1999 par Florent Boffard son dédicataire, et deux de ses trois Préludes pour piano composés en 2018, le premier, Adagio misterioso, et le deuxième, Adagio extatico, pages mises en résonnance avec l’apocalyptique et cosmique Vers la Flamme (1914) d’Alexandre Scriabine (1872-1915) et la Sonate en mi mineur K 203 (Vivo non molto) de Domenico Scarlatti (1685-1757). Florent Boffard s’est attribué le troisième Prélude, Adagio, de Philippe Schoeller, tandis que Tzigane pour violon et piano de Maurice Ravel (1875-1937), « morceau virtuose dans le goût d’une rhapsodie hongroise » indique son auteur qui l’a dédiée à la violoniste hongroise Jelly d’Aranyi sa créatrice à Londres en 1924, et la Rhapsodie n° 2 Sz. 90 pour violon et piano composée en 1928 par Béla Bartók (1881-1945) pour le violoniste Zoltan Székely par Thomas Briant (violon) et Théophile Gillot (piano), rejoints par Guillaume Florès (alto) et Arthur Heuel (violoncelle) pour l’admirable Madrigal pour quatuor avec piano partition d’une dizaine de minutes conçue par Philippe Schoeller en 1994 dans laquelle l’allégresse le dispute à la mélancolie.

Alexandre Kantorow, Sinfonia Varsovia. Photo : (c) Valentine Chauvin

Le second concert de lundi 7 août a permis d’écouter un éblouissant Concerto pour piano et orchestre n° 1 en fa dièse mineur op. 1 composé en 1892 et révisé en 1917 du cent-cinquantenaire Serge Rachmaninov (1873-1943) par un Alexandre Kantorow magistral de musicalité, de lyrisme, de technique, de diversité sonore, un maître authentique indépendamment de son jeune âge, avec malencontreusement un orchestre Sinfonia Varsovia manquant de chair et pas très en place, avec décalages et quelques approximations, qui, sous la direction enthousiaste du chef ouzbek Aziz Shokhakimov, l'excellent directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, s’est avéré plus en place et engagé dans une Shéhérazade de Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) de feu. 

Alexandre Kantorow. Photo : (c) Valentine Chauvin

Avant la pause, Alexandre Kantorow a donné deux bis, Valse triste du Hongrois Ferenc Vecsey (1893-1935) arrangée par son compatriote György Cziffra (1921-1994) et Chanson et danse n° 6 du Catalan Federico Mompou (1893-1987).

Julian Anderson (né en 1967) et Florent Boffard écoutant Thomas Briant et Elliott Pagès (violons), Guillaume Florès (alto), Arthur Heuel (violoncelle). Photo : (c) Valentine Chauvin

Le second concert « Florent Boffard et ses amis » célébrait le compositeur spectral britannique Julian Anderson. Né à Londres en 1967, Julian Anderson a signé ses premières œuvres à onze ans, avant d’étudier avec John Lambert à Londres, Alexander Goehr à Cambridge, et Tristan Murail à Paris, et de suivre des master classes d’Olivier Messiaen, Per Nørgård, Oliver Knussen et György Ligeti. Professeur (il enseigne au Royal College of Music, à Harvard et à la London Guildhall School de Londres) et écrivain, il a été compositeur en résidence auprès de l’orchestre Sinfonia 21, compositeur associé de l’Orchestre Symphonique de Birmingham, de l’Orchestre de Cleveland, puis de l’Orchestre Philharmonique de Londres. Compositeur prolifique, il a écrit pour l’opéra (Thebans en 2013-2014), pour le ballet, pour des chœurs, pour l'orchestre, dont un concerto pour piano, pour ensembles, de la musique de chambre et pour le piano, et a écrit plusieurs, notamment sur Tristan Murail, Giacinto Scelsi et l’Itinéraire, Olivier Messiaen, Per Nørgård, Michael Finnissy. 

Alexane Faye (flûte en sol), Hijune Han (piano). Photo : (c) Valenti,e Chauvin

En présence de son maître Tristan Murail venu en voisin depuis sa retraite du Luberon, trois œuvres splendides du compositeur britannique ont été données, le mystérieux Colour of Pomegranates pour flûte en sol et piano de 1994 par Alexane Faye et Hijune Han, Sensations n° 3 et n° 4 par Florent Boffard, et surtout le Quatuor à cordes n° 3 d’une inventivité plongeant dans l’univers de Jonathan Harvey hélas amputé de deux de ses six parties. Œuvres qui ont été mises en regard de pages de Joseph Haydn (1732-1809) - l’Allegro moderato initial du Trio n° 44 en mi majeur -, Charles-Valentin Alkan (1813-1888) - Etude pour piano en la mineur op. 39/1 « Comme le vent » -, Bedrich Smetana (1824-1884) - le Finale (Presto) du Trio avec piano en sol mineur op. 15 -, Gabriel Fauré (1845-1924) - l'Adagio non troppo du Quatuor pour piano et cordes n° 2 en sol mineur op. 45 - et Georges Enesco (1881-1955) et son Carillon nocturne pour piano, le tout brillamment interprété par Alexandre Faye (flûte en sol), Thomas Briant et Elliott Pagès (violons), Guillaume Florès (alto), Arthur Heuel (violoncelle), Hijune Han et naturellement Florent Boffard (pianos).

Nathanaël Gouin et Sinfonia Varsovia. Photo : (c) Valentine Chauvin

Le deuxième des trois concerts de l’œuvre concertante pour piano et orchestre de Serge Rachmaninov réunissait mardi 8 août deux de ses partitions confiées à autant de pianistes. En première partie, l’éblouissante Rhapsodie sur un thème de Paganini op. 43, œuvre parmi les plus significatives du genre. Ecrite sur le thème de l’ultime et plus fameux des 24 Caprices pour violon de Niccolo Paganini, l’œuvre est construite en un seul tenant. Il s’agit en fait d’une suite en trois mouvements à la façon d’un concerto constitué de vingt-quatre variations, chiffre correspondant au numéro d’ordre du morceau dans lequel le thème a été puisé par Rachmaninov, qui en joua la partie pianistique lors de la création de la partition à Baltimore aux Etats-Unis avec l’Orchestre de Philadelphie sous la direction de Leopold Stokowski le 7 novembre 1934. Comme il l’a fait à six reprises, le compositeur-pianiste exploite ici pour la septième fois la séquence médiévale du Dies Irae qui évoque la colère divine intégrée dans la messe des morts de rite catholique, le virtuose compositeur Rachmaninov rendant hommage au virtuose compositeur Paganini connu sous le sobriquet de « violon du diable ». Nathanaël Gouin, transcendant, à la fois virtuose, aérien, poétique, souple, prodigue, en un mot impérial et confondant d’élégance, de naturel, en a fait une lecture éblouissante… 

Alexander Malofeev, Sinfonia Varsovia. Photo : (c) Valentine Chauvin

Après l’entracte, le célébrissime Concerto pour piano et orchestre n° 2 en ut mineur op. 18 composé en 1901 par Rachmaninov revient sur les étapes douloureuses que son auteur a traversées qui l’ont conduit puis sorti d’une profonde dépression. Cette œuvre d’une difficulté extrême a été interprétée avec une aisance stupéfiante par un fabuleux jeune funambule russe, impressionnant de dextérité et exaltant des sonorités d’une richesse et d’une diversité inouïes, Alexander Malofeev, vainqueur à treize ans en 2014 du Concours International Tchaïkovski pour jeunes musiciens. Les deux solistes du concert ont été soutenus par un Aziz Shokhakimov conquérant qui a transcendé pour leur deuxième prestation ensemble à La Roque d’Anthéron le Sinfonia Varsovia, auquel il n’a manqué que dix instruments à cordes (deux par pupitres) pour restituer le moelleux et la rutilance de l’orchestration du compositeur russo-étatsunien. En bis, Nathanaël Gouin (1) a offert son propre arrangement de l’air de Nadir extrait des Pêcheurs de perles de Georges Bizet (1838-1875) et le Prélude op. 32/12 de Rachmaninov, tandis qu’Alexander Malofeev a joué le Prélude pour la main gauche op. 9/1 d’Alexandre Scriabine et une étourdissante Toccata op. 11 de Serge Prokofiev (1891-1953). 

Aziz Shokhakimov, Sinfonia Varsovia. Photo : (c) Valentine Chauvin

En introduction de ce concert, fidèle à ses origines, le Sinfonia Varsovia a choisi une Ouverture pour orchestre symphonique confondante de platitude de la compositrice violoniste romancière polonaise Grażina Bacewicz (1909-1969), élève à Paris de Nadia Boulanger (composition), André Touret et Carl Flesch (violon).

Serge Rachmaninov en concert. Photo : DR

L’intégrale des concertos de Serge Rachmaninov se poursuit et se conclut samedi 12 août avec le pianiste argentin Nelson Goerner qui donnera les deux dernières œuvres du genre du compositeur russo-étatsunien, les Troisième op. 30 et Quatrième op. 40 avec le même orchestre et le même chef que pour les deux premiers, le Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov.  

Bruno Serrou

1) Nathanaël Gouin a enregistré chez Mirare un CD à paraître le 13 octobre intitulé « Caprice » avec l'orchestre Sinfonia Varsovia dirigé par Aleksandar Markovic. Au programme, la Rhapsodie sur un thème de Paganini op. 43 de Serge Rachmaninov, le Caprice sur le départ de son frère bien-aimé BWV 992 de Jean-Sébastien Bach, le Capriccio op. 76/1 et le premier livre des Variations sur un thème de Paganini op. 35 de Johannes Brahms, un inédit de Reynaldo Hahn, Mignouminek, la Valse-Caprice op. 38/2 de Gabriel Fauré, le Caprice n° 1 : Enterrar y callar de Maurice Ohana et Le festin d'Esope op. 39/12 de Charles-Valentin Alkan (1 CD Mirare MIR664)

Le Festival International pour piano de La Roque d’Anthéron se poursuit jusqu’au 20 août. www.festival-piano.com

jeudi 3 août 2023

Luxuriant festival Itinéraire Baroque en Périgord de Ton Koopman et ses amis

France. Dordogne. Villages de Cercles, Rossignol, Mareuil, Vieux-Mareuil, La Chapelle-Montabourlet, Jaurias. Eglises Saint-Cybard, Saint-Pierre-es-Liens, Saint-Pardoux, Saint-Pierre, Saint-Barthélemy, Château de Jaurias. Vendredi 28, samedi 29, dimanche 30 juillet 2023 

Ton Koopman, Amsterdam Baroque Orchestra. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Privé cet été, malgré diverses demandes, de festivals de création contemporaine, j’ai accepté avec joie une invitation venue de l’autre côté de l’échiquier musical, puisqu’elle a émané du chef d’orchestre claveciniste organiste pédagogue néerlandais Ton Koopman, chez qui j’avais eu le bonheur de me rendre voilà cinq ans  à Naarden-Bussum au nord d’Amsterdam, le 3 juillet 2018 pour plus de deux heures d’interview (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2018/07/ton-koopman-entretien-avec-le-chef.html). J’ai de nouveau été chaleureusement accueilli, cette fois en France mais dans un environnement très britannique, les ressortissants du Royaume-Uni étant fort nombreux en Périgord depuis Eléonore d’Aquitaine et ses fils, loin devant les Hollandais et les Italiens. Si bien que je n’ai eu d’autre choix que de m’immerger trois jours durant dans la langue de Shakespeare que j’ai fait le maximum pour ne pas l’écorner. 

Cercles, église abbatiale Sant-Cybard, épicengtre du festival Itinéraire Baroque en Périgord. Photo : (c) Bruno Serrou

Neuf concerts étaient proposés en trois jours aux festivaliers dans un itinéraires patrimonial de ravissantes églises romanes réparties dans un rayon de trente kilomètres avec pour épicentre le bien-nommé village de Cercles, et aux acoustiques parfaitement adaptées au répertoire établi par le fondateur directeur artistique de la manifestation, Ton Koopman, âgé de soixante dix neuf ans.


Cercles, église abbatiale Saint-Cybard, ensemble Scorpio Collectief. Photo : (c) Bruno Serrou

La première journée d’Itinéraire Baroque en Périgord de Ton Koopman à laquelle j’ai assisté, deux concerts passionnants étaient proposés en l’église abbatiale Saint-Cybard de Cercles. Intitulé « Dans l’ombre de Claudio Monteverdi (1567-1643), petits maîtres de San Marco », le premier réunissait des compositeurs moins courus que le Maître de chapelle de la cathédrale-basilique San Marco du patriarcat de Venise représenté par son Confitebor terzo alla francese dans une version pour soprano solo et ensemble instrumental, les Italiens Alessandro Grandi (1580-1630) et ses O quam tu pulchra es pour soprano et basse continue, Exaudi me Domine dans une version pour sacqueboute et basse continue, et Vulnerasti cor meum pour soprano, deux sacqueboutes et basse continue, Giuseppe Scarani (env.1628-1642) et sa Sonata 6, due canti pour deux sacqueboutes et basse continue, Dario Castello (1602-1631) avec le premier livre des Sonata 4 a 2, Amedeo Freddi (1570-1643) et son Salve Regina pour soprano et basse continue, Giovanni Antonio Rigatti (1613-1648) Ave Regina pour soprano et ensemble, Salomone Rossi (1570-1630) Sonata detta la Viena pour deux sacqueboutes et basse continue, et un compositeur allemand qui aurait pu être l’un des prédécesseurs de Jean-Sébastien Bach à Saint-Thomas de Leipzig s’il n’eût été accusé de pédophilie ce qui le conduisit à s’exiler à Venise en 1658 et à travailler à l’Hospice de la Pietà pour jeunes filles où Vivaldi sera directeur musical, le Saxon Johann (Giovanni) Rosenmüller (1617-1684) auteur d’un Liebe Herr Gott pour soprano, deux sacqueboutes et basse continue. Toutes œuvres mises en regard de deux pièces de deux grands maîtres, Giovanni Pier Luigi da Palestrina (1525-1594) et son Tota pulchra es, amica mea pour soprano, flûte à bec, sacqueboute et basse continue, et Francesco Cavalli (1602-1676) avec la Cantate Domino pour soprano et ensemble, le tout interprété avec délicatesse et sensibilité par l’excellent ensemble belge Scorpio Collectief dirigé par son fondateur, le sacqueboutiste Simen Van Mechelen, et constitué de la brillante soprano Perrine Devillers, de Claire McIntyre (sacqueboute), Matthias Speater (chitarrone), Emma Huijser (harpe, flûte à bec) et Pietro Paganini (orgue positif). 

Chrstophe Rousset, Les Talens Lryques, église abbatiale Saint-Cybard. Photo : (c) Bruno Serrou

Le second concert du 28 juillet a été un merveilleux moment, cadre d’une remarquable prestation de l’ensemble Les Talens Lyriques en formation réduite, avec deux sopranos (Marie Lys et Judith van Wanroij), deux violons (Gilone Gaubert et Benjamin Chenier), violoncelle (Emmanuel Jacques) et claviers dirigés par leur directeur-fondateur Christophe Rousset depuis un orgue positif surmonté d’un clavecin dans un programme dense et d’une intense spiritualité introduit par douze pièces d’inspiration religieuse (hymne, antiennes et motets) de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Ave Maria Stella H 60, Jesu corona Virginum H 53, Regina coeli laetare H 32, Gaudete fideles, motet pour saint Bernard H 306, Veni sponsa Christi H 17, Ave Regina H. 22, Pastorale sur la naissance de notre seigneur Jésus Christ H 485, Sicut spina rosam genuit H 309, O dodor optime motet pour saint Augustin H 307 et Sola vivebat in antris motet pour Marie Madeleine H 373. En seconde partie, Christophe Rousset et les cinq membres de son ensemble présents revenaient sur des compositeurs interprétés quelques heures plus tôt par Scorpio Collectief, Claudio Monteverdi avec ses Salve Regina « Audi caelum » SV 206, Iste confessor SV 288 extrait de la Selva morale e spirituale, Sancta Maria succurre miseris SV 328, Venite sitiendes ad aquas domini SV 335 et le Resurrexit SV 260 extrait de la Selva Morale e spirituale, pages d’une profondeur extrême auxquelles ont fait écho deux pièces de Dario Castello extraites du Primo Libro di sonate concertate in stil moderno, la Sonata seconda et la Sonata quarta. Ce concert somptueux a hélas été amputé du pourtant fort attendu Pianto della Madonna sopra il Lamento d’Arianna pour cause « de durée excessive de la soirée » que Christophe Rousset a opportunément jugée décalée à moins d’un mois de la fête de l’Assomption.

Pietro Paganini (et sa tourneuse de pages), en l'église abbatiale Saint-Cybard de Cercles. Photo (c) Jean-Michel Bale

Le lendemain, six concerts étaient proposés tout au long de la journée en autant de lieux du département situés dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour de Cercles comme épicentre. Conformément à l’intitulé du festival, il s’est agi d’un authentique « Itinéraire » parcouru par un public obligatoirement motorisé réparti en quatre groupes distincts afin d’éviter embouteillages routiers et encombrements dans des lieux de concerts aux jauges limitées. Ces quatre groupes se retrouvaient à la fin du périple dans la cour d’un château pour un rendez-vous pédagogique. En prologue était donné en l’abbatiale Saint-Cybard de Cercles un récital d’orgue positif d’une grande spiritualité par le pianiste claveciniste organiste Pietro Paganini - qui n’a apparemment aucun rapport avec le célèbre violoniste altiste virtuose Niccolo Paganini -, titré « Jean-Sébastien Bach et ses inspirations européennes », avec des œuvres permettant de comparer divers styles contrapuntiques signées de Johann Jakob Froberger (1616-1667) avec une Toccata extraite du Livre II de 1649, Girolamo Frescobaldi (1583-1643) et une Canzone Terza du Second livre de partitas et de toccatas de 1637 et la Bergamasca extraite des Fiori musicali de 1635, Matthias Weckmann (1616-1674) pour la Partita « Die lieblichen Blicke », ensemble de quatre variations sur un thème célèbre à l’époque (1650), le Parisien Louis Nicolas Clérambault (1676-1749) et sa Suite du deuxième ton (Plein Jeu - Duo - Trio) extraite du Premier livre d’orgue publié en 1714, Georg Böhm (1661-1733) et sa Suite en fa mineur tirée du manuscrit de Möller en fait une suite de danses françaises écrites dans le style spécifique du nord de l’Allemagne, enfin Johann Sebastian Bach (1685-1750) avec le Capriccio in honorem Johann Christoph Bach en mi majeur BWV 993 de 1702. A la fin de ce récital, l’un des organisateurs de la journée a explicité les itinéraires à suivre par chacun des quatre groupes de festivaliers...

La soprano Susan Jonckers entourée d'Annelies Schraa (flûte à bec) et Michel Niessen (luth) en l'église Saint-Pierre-es-Liens de Rossignol. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Le concert initial proposé au premier groupe au sein duquel les journalistes étaient intégrés a conduit en l’église Saint-Pierre-es-Liens de Rossignol pour un programme intitulé « Giro d’Italia - Tour d’Italie », interprété par un trio hollandais constitué de la voix chaleureuse de la soprano Susan Jonckers dialoguant avec la flûtiste à bec Annelies Schraa et le luthiste Michel Niessen dans des pages d’Antonio Vivaldi (1678-1741) l’aria de Ruggiero « Sol da te, moi dolce amore » de l’opéra Orlando furioso, Giovanni Zamboni (1664-1721) Current et Ceccona extraites de la Sonate XIa, Intavolatura di Leuto de 1718, et Alessandro Scarlatti (1660-1725) avec la longue cantate pour soprano, flûte et basse continue Ardo, è ver, per te d’amore H 62 de 1700.

La soprano Mary Bevan entourée de Davina Clarke (violon) et Sergio Bucheli (théorbe) en l'église Saint-Pardoux de Mareuil en Périgord. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Deuxième étape de la pérégrination du jour, l’église Saint-Pardoux de Mareuil en Périgord pour un concert « Douce Tranquillité », avec la voix manquant de carnation de la soprano britannique Mary Bevan, accompagnée par sa compatriote violoniste Davina Clarke certes louée par Sir John Eliot Gardiner mais, en ce 29 juillet, au son aigre et métallique, de plus pas toujours juste, et le luthiste mexicain Sergio Bucheli au théorbe dans trois pièces de Georg Friedrich Haendel (1685-1759) pour deux extraits des Neuf Airs Allemands sur des textes de Barthold Heinrich Brockes, auteur entre autres du livret de la Brockes Passion du compositeur saxon, Süsser Blumen ambraflocken HWV 204 et Süsser Stille H 205, ainsi que la touchante aria « Tu del Ciel » de Bellezza tirée de l’oratorio Il Trionfo del Tempo e del Disinganno HWV 46a ponctués au violon et au luth par trois duos de Nicola Matteis (1650-1714) un extrait de Musica (Grave-Presto), une Aria (Adagio-Presto) et une Giga (Allegro), ainsi qu’un duo d’Alessandro Piccinini (1566-1638), l’Aria di Saravanda.

Ensemble The Counterpoints en l'église Saint-Pierre de Vieux Mareuil. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Le groupe I de festivaliers se retrouvait ensuite en l’église Saint-Pierre de Vieux Mareuil pour « La Querelleuse », concert monographique consacré à Georg Philipp Telemann (1681-1767) interminable bien que brillamment exécuté par le quatuor néerlandais The Counterpoints constitué de Thomas Triesschijn (flûte à bec), Matthea de Muynck (violon), au son moëlleux mais avec une chanterelle récalcitrante qui a fini par lâcher, l’excellent violoncelliste Petr Hamouz, et Aljosja Mietus au clavecin pour trois pages du compositeur le plus prolifique de l’histoire de la musique, l’Ouverture-Suite en si bémol majeur en sept mouvements La Querelleuse TWV 55:G8 dans un arrangement des Counterpoints, et deux des six Sonates en trio de 1718, celle en la mineur TWV 42:a1 et celle en sol mineur TWV 42:G9.

Giulia Nuti (clavecin) et Chiara Zanisi (violon) en l'église Saint-Barthélemy de La Chapelle-Montabourlet. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Le rendez-vous suivant était fixé en l’église Saint-Barthélemy de La Chapelle-Montabourlet pour un autre programme monographique, cette fois Johann Sebastian Bach titré « Six Sonates d’un goût étranger, Hexachordum pour clavecin et violon », en fait une sélection subjective des « meilleurs moments » (sic) organisé selon une gamme imaginaire partant du do jusqu’au la des Sonates pour clavecin et violon BWV 1014-1019a du Cantor de Leipzig par un duo féminin italien, la violoniste Chiara Zanisi à l’aigu flottant et la claveciniste Giulia Nuti.

Ensemble La Guilde des Mercenaires, parc du château de Jauras. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Les quatre groupes se rejoignaient finalement dans le parc du Château de Jauras pour un concert pédagogique intitulé « Suonare in aria » consacré à la musique instrumentale et aux « hauts instruments » de la Renaissance et du Seicento présentés et joués par La Guilde des Mercenaires du Normand Adrien Mabire basée en Bretagne mais constituée de musiciens venant d’Europe, cette fois Benoit Tainturier (cornets et flute à bec), Jérémie Papasergio (bassons et serpent), Simen Van Mechelen (saqueboutes et flûtes), Claire Mc Intyre (Saqueboutes et flûtes), Michelle Claude (percussion) et Adrien Mabire (cornets, flûtes et direction), avec des pages de Claudio Monteverdi (Toccata Orfeo Sinfonia, Moresca), Giovanni Battista Buonamente (1595-1642) (Canzon a 5 Ballo del Gran Duca), Josquin Desprez (1450-1521) et son célèbre Mille Regrets, Samuel Scheidt (1587-1654) (Gaillard Battaglia), Anthony Holborne (1545-1602) (Pavane The Funerals), Roland de Lassus (1532-1594) (Susanne un jour), Toinot Arbeau (1520-1595) (Belle qui tient ma vie) et Michael Praetorius (1571-1621) et ses Danses de Terpsichore

Ton Koopman, Amsterdam Baroque Orchestra en l'église abbatiale Saint-Cybard de Cercles. Photo : (c) Jean-Michel Bale

Mais le point d’orgue du festival Itinéraire Baroque en Périgord était le fort attendu concert de clôture dirigé par le directeur fondateur Ton Koopman à la tête de son Amsterdam Baroque Orchestra (ABO) avec pour concert master Catherine Manson qui ont donné un programme monographique consacré à Joseph Haydn (1732-1809) interprété avec un dynamisme flamboyant et une énergie solaire et juvénile exaltés par les sonorités limpides et sensuelles de l’ABO de trois des six Symphonies Parisiennes composées en 1785 et 1786 pour l’Orchestre de la Loge Olympique à Paris, les 83e en sol mineur « La Poule », 85e en si bémol majeur « La Reine » et 82e en ut majeur « L’Ours », auxquelles était associé le Concerto pour orgue en ut majeur Hob. XVIII:1 dirigé depuis l’orgue positif par Ton Koopman, qui tout au long du concert a veillé à ce que les équilibres entre les pupitres des cordes, réduits, les bois et les cuivres par deux, s’avèrent constants et justes.  

Mareuil en Périgord, vue sur l'église Saint-Pardoux. Photo : (c) Bruno Serrou

L’édition 2024 sera celle des quatre-vingts ans de Ton Koopman, qui a choisi d'offrir à cette occasion à son public un programme entièrement consacré à la musique de son compositeur favori, Johann Sebastian Bach, avec pour point d’orgue la Johannes Passion.

Bruno Serrou

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Huit questions à Ton Koopman

Ton Koopman en l'église abbatiale Saint-Cybard de Cercles. Photo : (c) Bruno Serrou

Bruno Serrou : Quand et en quelles circonstances avez-vous créé le festival Itinéraire Baroque en Périgord ? 

Ton Koopman : Je l’ai créé en 2001. Mais nous n’en sommes qu’à la vingt-deuxième édition, à cause de la parenthèse Covid-19. La première fois que je suis venu dans la région c’était sur l’invitation de la mairie de Ribérac qui organisait un petit festival baroque. Séduits par ce lieu splendide, ma femme et moi sommes revenus dès l’été suivant. Non seulement parce que l’on y mange bien et que l’on y boit de bon vins, mais surtout en raison du climat. Il fait chaud dans la journée et les nuits sont fraîches. Nous avons un appartement à Vérone, et quand il fait trente-quatre degrés à l’extérieur, nous avons trente-deux degrés à l’intérieur. C’est trop chaud. Nous sommes donc revenus et nous avons constaté que le prix des maisons n’était pas trop élevé. J’ai donc acheté une maison du début du XVIe siècle que j’ai faite restaurer par un architecte des Monuments historiques. Nous sommes les bienvenus dans notre hameau, au point que notre maire, parmi tous les noms de rues possibles, a fait voter par son Conseil municipal un décret attribuant à celle où j’habite celui de Route de la Musique. Nous nous sommes trouvés si bien ici que nous nous sommes dit qu’il serait judicieux de créer quelque chose pour ce comté si accueillant. C’est ainsi que j’ai fondé ce festival, la première fois sans président, puis avec la présidence de Robert-Nicolas Huet. J’ai décidé de m’en occuper gratuitement, considérant que je me devais de contribuer à l’animation de cette région si belle et si obligeante. Tout le monde à l’exception du président et de moi est payé, collaborateurs, jeunes talents comme musiciens de renom.

B. S. : Malgré son intitulé, le festival se limite-t-il à la période baroque ? 

T. K. : Bien qu’Itinéraire Baroque soit clairement dédié au répertoire baroque, cela ne nous empêche pas de programmer de la polyphonie médiévale, de la musique de la Renaissance jusqu’à l’époque classique. Mais la majorité de la programmation est centrée sur le XVIIIe, avec un débord jusqu’au début du XVIIe, et je pense que Haydn et Mozart sont encore le XVIIIe. Voilà peu de temps encore, je n’appréciais pas beaucoup la musique de Beethoven, mais je commence à comprendre ses Troisième, Quatrième et Cinquième Symphonies, et j’ai déjà dirigé quinze fois la Neuvième. J’aime beaucoup Mendelssohn-Bartholdy, sa Réformation est très belle. Même si d’aucuns la considèrent un peu austère, le fait d’être organiste me conduit à la comprendre pleinement. J’aime aussi la Lobgesang ; la musique du temps de Schumann, et surtout de Brahms, mais j’en ai très peu fait, j’aime diriger son Requiem allemand et sa Quatrième Symphonie. La musique écoutée et aimée dans ma jeunesse reste dans ma tête…

B. S. : L’âge moyen du public est ici élevé. Que faites-vous pour attirer les jeunes ? 

T. K. : J’organise avec ma petite-fille, qui a trente-neuf ans, des concerts pour les enfants. Nous avons élaboré ensemble quatre programmes que je joue seul à l’orgue, l’un consacré à sainte Cécile, un autre à la saint Matthieu, un autre autour de Don Quichotte. Ce sont des spectacles d’une heure et spécifique au jeune public. Nous tenons à ce que ces programmes soient de grande qualité, et les retours sont excellents. Ces spectacles sont donnés dans le cours de l’année scolaire. Nous sommes allés jusqu’à Lyon à deux reprises à l’invitation de l’Auditorium Maurice Ravel, mais un changement de direction nous a conduits à mettre un terme à cette collaboration. Nous avons été jusqu’à Grenade, donnant avec l’Amsterdam Baroque Orchestra la Passion selon saint Jean, et j’ai aussi  donné un concert avec ma fille Marieke, chanteuse de jazz qui aime beaucoup la musique baroque. 

B. S. : Comment le festival est-il financé ? 

T. K. : Nous avons des subventions du Conseil Départemental de Dordogne-Périgord, du Conseil Régional de la Nouvelle Aquitaine, de la DRAC et des communes de Mareuil en Périgord, La Tour-Blanche-Cercles, Bourg-des-Maisons et la Communauté de Communes du Périgord Ribéracois, ainsi que le soutien de l’Ambassade du Royaume des Pays-Bas, mais aussi des mécènes, notamment par le biais d’un Club d’entreprises. Sinon nous ne pourrions rien faire et nous ne pouvons pas demander aux musiciens de se produire pour rien, pas même à nos amis. 

B. S. : Est-ce à votre orchestre que revient chaque année le concert de clôture du festival ? 

T. K. : En principe oui. Avant l’ABO commençait et concluait le festival. Mais depuis quelques temps je confie le concert d’ouverture à un orchestre invité, cette année Opera Fuoco de David Stern et Katharina Wolff. Parce que à un moment donné je finirai par m’arrêter, mais le festival doit continuer sans moi, et l’année prochaine j’aurai quatre-vingts ans. 

B. S. : Vos programmations ont elles des thématiques ? 

T. K. : Non parce que je vois que les festivals qui en ont, le plus souvent au potentiel fort intéressant et pourvus de très beaux titres, en vérité ne s’y tiennent pas, et les rapports entre les œuvres programmées sont plus ou moins tirés par les cheveux. Par exemple les Cantates profanes de Bach… Je pense qu’ici nous élaborons de très beaux programmes sans pour autant nous en tenir à des thématiques allant au-delà d’un concert. Pour l’année prochaine, nous ferons une exception, le projet étant d’ores et déjà arrêté, voulant centrer mon festival pour mes quatre-vingts ans sur l’œuvre de Johann Sebastian Bach, mon compositeur favori, n’oubliant pas en outre que je suis titulaire depuis 2006 de la médaille Bach qui m’a été remise par la Ville de Leipzig, ainsi que du Prix Bach qui m’a été attribué en 2014 par la Royal Academy of Music de Londres… 

B. S. : Passé quatre-vingts ans, envisageriez-vous d’arrêter le festival ? 

T. K. : Sans doute pas tout de suite, mais je pense bel et bien l’arrêter un jour. Il me faudra à un moment passer la main à un jeune. Je n’arrêterai pas pour mes quatre-vingts ans, c’est jeune encore, mais je dois penser pour l’après. Jusqu’à il y a deux ans j’enseignais encore à l’Université de Leiden, en Hollande. J’aime beaucoup le contact avec les étudiants, et je trouve regrettable que l’on ne chante plus dans les écoles, ce qui explique en partie que le public devient toujours plus âgé, et cela dans tous les pays du monde. C’est vraiment tragique. Les concerts pour les enfants doivent être préparés à l’école. Ici, nous avons réuni neuf cents enfants en trois concerts venus avec leur école dans le courant de l’année, et nous mesurons clairement combien le travail fait en amont par les professeurs et leurs élèves est remarquable. 

B. S. : Envisagez-vous aussi la dissolution de votre orchestre ? 

T. K. : Je pense en effet l’arrêter. Nous jouons sans subsides publics. Les subventions c’est moi qui les donne. Je paye tout. Personne ne nous aide. Nous en avons eu, mais plus maintenant. Depuis déjà quatorze ans, nous ne pouvons plus faire tout ce que nous voudrions. Avant, c’était très facile avec les disques Erato. Nous pouvions enregistrer ce que nous voulions, un coup de téléphone et le projet était accepté. Maintenant, je peux faire la même chose mais je dois le demander à moi seul. Depuis 2003, j’ai mon propre label discographique, à l’instar de Jordi Savall, qui a le sien. C’est dommage, car les musiciens qui viennent de partout en Europe, dont quatre à six Français, sont excellents.

Recueilli par B. S., à Cercles dimanche 30 juillet 2023

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