Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 2 novembre 2026
« Vivre pour toi ! Mourir pour toi ! ». Ce sont les mots que Gustav Mahler porte sur la dernière page d’esquisses de son ultime symphonie, la dixième, qu’il laissera inachevée au terme de son dernier été, quelques mois avant sa mort en mai 1911
Emplie de désespoir et d’amour, autant de la vie que pour sa femme Alma dont il avait découvert l’infidélité avec son ami architecte Walter Gropius, la Symphonie n° 10 en fa dièse majeur était judicieusement programmée le jour de la célébration des défunts 2026 par la Sächsische Staatskapelle Dresden (Orchestre d’Etat de Saxe à Dresde), l’une des formations les plus anciennes au monde, et son actuel directeur musical italien Daniele Gatti à la Philharmonie de Paris le jour du quatre-vingtième anniversaire de son grand prédécesseur et compatriote, le compositeur chef d’orchestre Giuseppe Sinopoli (1946-2001).
Lorsqu’il était directeur de l’Orchestre National de France, Daniele Gatti avait donné en douze concerts une intégrale Mahler (2009-2011) qui disait déjà ses affinités avec l’œuvre du compositeur chef d’orchestre autrichien. A la tête de la fabuleuse phalange saxonne, il a dirigé l’intégrale de la Dixième, sans doute ;la partition la plus intime de Mahler (1) dont il n’avait donné avec l’ONF que l’Adagio initial, seul mouvement achevé à la mort de son auteur, tandis que le troisième, le court Purgatorio, était complété en 1924 par le gendre de Mahler, Ernst Krenek (1900-1991), les trois autres étant donnés dans la version finale du travail réalisé par le musicologue britannique Deryck Cooke (1919-1976) entre 1960 et sa propre mort.
Rarement programmée, cette réalisation mérite pourtant largement le détour, malgré les réserves que l’on peut légitimement exprimer, sachant que Mahler ne cessait de retravailler, biffer, jeter, reprendre, inverser l’ordre des mouvements et même des thèmes, et l’on s’étonne souvent à l’écoute de cette réalisation des options adoptées par Cooke, qui s’éloigne du style et de l’orchestration mahlériens, mais il s’y trouve de si admirables et bouleversants moments, ainsi que de stimulants contrastes suscitant la surprise qui pousse constamment à la concentration, que l’écoute s’avère passionnante, même s’il y manque trop évidemment les altérités et de frottements harmoniques et rythmiques chers à Mahler, car toujours d’une modernité confondante, comme cet immense cluster cité trois fois (deux fois dans l’Adagio, une fois dans le Finale), ce martellement macabre de la grosse caisse au son étouffé par un épais tissu dans la transition entre les deux derniers mouvements, la poignante exposition de l’ultime thème de l’œuvre qui enfle aux cordes jusqu’à la déchirure suprême. Ce lundi soir, cette partition complexe à mettre en place et à équilibrer a sonné de façon exemplaire, le chef italien ayant disposé le quintette des cordes premiers et seconds violons face à face, altos à gauche des premiers, violoncelles à droite des seconds, contrebasses derrière eux, mettant ainsi en exergue leur patine soyeuse, le relief de leurs textures et leur chaleur unique au monde, toute particularités qui participent à la renommée du « son de Dresde », tandis que le reste des pupitres de la phalange saxonne n’ont absolument rien à leur envier.
Bruno Serrou
1) En août 1910, période durant laquelle il composait entre deux saisons d’activité
de chef d’orchestre et administrateur, Gustav Mahler avait découvert la
relation que sa femme, Alma, entretenait avec le jeune architecte allemand et futur
fondateur de la Bauhaus, Walter Gropius (1883-1969). Le choc affectif fut tel,
qu’il décida de se rendre aux Pays-Bas afin de rencontrer Sigmund Freud, qui se trouvait en villégiatire à Leiden le 26 août 1910, alors que lui-même itravaillait sur sa dixième symphonie













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