jeudi 9 septembre 2021

Avec Ravel dirigé par Gustavo Gimeno, l’Orchestre de Paris offre un somptueux cadeau d’adieu à son premier violon Roland Daugareil

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 8 septembre 2021

Gustavo Gimeno. Photo : DR

Le programme d’ouverture de la saison 2021-2022 de l’Orchestre de Paris aura été une fête, autant pour le public que pour l’orchestre, particulièrement pour le premier de ses membres, le premier violon solo Roland Daugareil, dont c’était le dernier programme avant son départ à la retraite.

Photo : (c) Bruno Serrou

Le chef italien Riccardo Chailly devait être le maître de cérémonie de cette soirée Ravel, mais des ennuis de santé en ont décidé autrement. Il a été remplacé par son cadet de vingt-trois ans, l’Espagnol Gustavo Gimeno, directeur musical des Orchestres Philharmonique du Luxembourg et Symphonique de Toronto. Dans un programme d’œuvres archi-rabâchées de Maurice Ravel, Valses nobles et sentimentales, La Valse, Alborada del Gracioso, Rapsodie espagnole et Boléro, Gimeno a su maintenir l’intérêt, aviver l’appétence et solliciter la surprise des auditeurs. Le geste élégant, le corps aérien, les indications des mains souples et précises, le chef valenti a su stimuler toute la magie de l’orchestre ravélien, ses couleurs infinies, sa poésie singulièrement évocatrice, sans jamais forcer le trait, ni surligner les contrastes, le tout sonnant avec grâce et envoûtement. Rutilants à souhait, encouragés par le chef invité attentif à les faire sonner dans la plénitude de leurs sonorités, tous les pupitres de l’Orchestre de Paris ont été à la fête, bois et cuivres ont excellé, les premiers pupitres comme les tuttistes. 

Roland Daugareil entouré de ses collègues de l'Orchestre de Paris et ovationné par le public debout. Photo : (c) Bruno Serrou

Au terme du Boléro, un volumineux bouquet de fleurs a été remis à Roland Daugareil, qui, après vingt-trois ans comme de premier violon solo, prend sa retraite à la fin de cette semaine, à l’issue d’un ultime concert à Saint-Jean-de-Luz dans le cadre du Festival Ravel en Côte Basque.

Bruno Serrou

lundi 6 septembre 2021

Les Berliner Philharmoniker, première à Paris avec leur nouveau directeur musical et artistique, Kirill Petrenko

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Samedi 4 et dimanche 5 septembre 2021

Photo : (c) Stefan Rabold

Un concert de l’Orchestre Philharmonique de Berlin est toujours une fête en soi. Et deux concerts en deux jours c’est le paradis des mélomanes. Wilhelm Furtwängler, Herbert von Karajan, Claudio Abbado, Simon Rattle, ses directeurs successifs depuis les années 1930, se sont produits à Paris à la tête de cet orchestre-étalon, référence des phalanges symphoniques du monde, en divers lieux de la capitale française, Théâtre du Châtelet dans les années 1980, la Philharmonie aujourd’hui, après la Salle Pleyel… Or, chacune de ses prestations constitue un véritable événement.

Phoito : (c) Stefan Rabold

A sa tête depuis août 2019, le chef autrichien d’origine russe quasi quinquagénaire est l’un des chefs d’orchestre les plus doués de sa génération. C’est à l’Opéra de Lyon en janvier 2008 que je l’ai découvert pour ma part. Il était à la tête d’une production de La Dame de Pique de Tchaïkovski mise en scène par Peter Stein. Puis en ce même théâtre, ce fut en juin 2011 un Tristan und Isolde d’anthologie, malgré un effectif de cordes réduit, mis en scène par Alex Ollé de La Fura dels Baus… Au moment où celui qui l’a fait découvrir au public français, Serge Dorny, est devenu directeur de l’Opéra d’Etat de Munich, Kirill Petrenko qui en était le directeur musical, a quitté ses fonctions sitôt son élection au poste de directeur musical et artistique par les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, qui, à Paris, n’aura réuni que quinze femmes, essentiellement parmi les violons, à l’exception d’une corniste, d’une flûtiste et de la titulaire du célesta.

Photo : (c) Stefan Rabold

D’abord célébré comme chef de fosse, Kirill Petrenko s’est rapidement imposé sur l’estrade du chef symphonique. L’alliance de ce musicien austro-russe hors pair et de la phalange allemande n’a pas été longue à s’imposer au monde et à s’avérer fusionnelle. Rien en effet entre le son des Berlinois de l’ère Simon Rattle, qui a précédé Petrenko avant de prendre la direction de l’Orchestre Symphonique de Londres puis de l’Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise. Un son nouveau qui allie à la fois la luminosité de l’époque Claudio Abbado et l’assise grave du temps d’Herbert von Karajan.

Photo : (c) Stefan Rabold

Deux programmes en deux jours étaient proposés ce week-end par les Berlinois à la Philharmonie de Paris, représentatifs de l’art et de la personnalité de Kirill Petrenko, dont les affinités vont du XIXe siècle au début du XXe. Le premier d’essence germanique, le second aux contours slaves, avec des œuvres mêlant raretés et pages plus courues. Ainsi, samedi, l’Allemand Carl Maria von Weber et l’Autrichien Franz Schubert, deux compositeurs morts jeunes en 1826 et 1828, côtoyaient l’Hessois Paul Hindemith, mort en 1963. A une ouverture de l’opéra Oberon de Weber aux somptueux élans pastoraux ont fait écho les rares Métamorphoses symphoniques sur des thèmes de Carl Maria von Weber que Hindemith a tirées de sa musique de ballet pour Messine brillantissimes de chatoyances de timbres et de virtuosité, tandis que le concert se concluait sur la Symphonie n° 9 en ut majeur D. 944 dite « La Grande » de Schubert, poétique et étincelante, avec un Scherzo à tirer les larmes.

Photo : (c) Stefan Rabold

Dimanche, Kirill Petrenko et les Berlinois ont consacré la première partie de leur second concert à deux œuvres russes parmi les moins courues de deux compositeurs célèbres, l’Ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Piotr Ilitch Tchaïkovski, brillantissime et au tragique exacerbé, et le trop délaissé Concerto pour piano et orchestre n° 1 en ré bémol majeur op. 10 de Serge Prokofiev, foisonnant et énergique sous les doigts vifs et aériens de la pianiste russe Anna Vinnitskaya, qui se produit régulièrement avec Kirill Petrenko. En seconde partie, une seule œuvre, le vaste poème symphonique en quatre parties Un conte d’été op. 29 de Josef Suk, compositeur violoniste tchèque gendre d’Antonin Dvorak et grand-père de l’immense violoniste Josef Suk dont Petrenko est, en dehors des chefs tchèques, l’un des champions les plus actifs. L’orchestration somptueuse de cette partition, ses longues phrases aux respirations larges et profondes, les contrastes extrêmes de dynamiques et le nuancier infini des intonations et des couleurs, la diversité de timbres et des impulsions des premiers pupitres de cordes particulièrement le violon solo Daishin Kashimoto et l’altiste Naoko Shimizu, bois (Emmanuel Pahud, Jonathan Kelly, Wenzel Fuchs, Daniele Damiano) et cuivres, dont on relève le traitement digne du gendre de Dvorak du cor anglais (Dominik Wollenweber), ont tout de la densité idoine pour l’expression des qualités phénoménales de l’Orchestre Philharmonique de Berlin.

Photo : (c) Stefan Rabold

Ainsi s’achevait une semaine particulièrement glorieuse pour la Philharmonie de Paris, avec deux orchestres d’exception venus de Franconie, l’Orchestre du Festival de Bayreuth, et de Prusse, l’Orchestre Philharmonique de Berlin, avec deux chefs Est-Européens quadragénaires, le Letton Andris Nelsons et l’Austro-Russe Kirill Petrenko.

Bruno Serrou

jeudi 2 septembre 2021

Richard Wagner, Andris Nelsons et le Bayreuther Festspielorchester ouvrent avec éclat la saison 2021-2022 de la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 1er septembre 2021

Andris Nelsons et le Bayreuther Festspielorchester. Photo : (c) Ava du Parc/J'Adore Ce Que Vous Faites

Pour l’ouverture de son ultime saison comme directeur de la Philharmonie de Paris, Laurent Bayle a mis les petits plats dans les grands. Comment imaginer en effet un tel feu d’artifice en l’espace de cinq jours dès les premiers jours de la rentrée : rien moins que le Bayreuther Festspielorchester (Orchestre du Festival de Bayreuth) suivi par les Berliner Philharmoniker (Orchestre Philharmonique de Berlin) trois et quatre jours plus tard. Le rêve de tout mélomane !

C’est en 1876 que Richard Wagner réunit cet Orchestre du Festival de Bayreuth qu’il a fondé de toute pièce pour la première édition de son Festival de Bayreuth durant laquelle a été créée l’intégrale du Ring des Nibelungen. Après quelques éditions avec la phalange de l’Opéra de la Cour de Munich, c’est à partir de 1886 que le Festival de Bayreuth se dote définitivement d’un orchestre qui lui est propre et qui réunit une fois l’an, de la mi-juin à la fin août, quelques deux cents musiciens venus des plus grandes formations symphoniques d’Allemagne et du reste du monde, y compris des français, absents cette année.

Christine Goerke, Andris Nelsons et le Bayreuther Festspielorchester. Photo : (c) Ava du Parc/J'Adore Ce Que Vous Faites

Rares sont les occasions d’entendre l’Orchestre du Festival de Bayreuth hors de la « fosse mystique » du Festspielhaus, à l’exception de quelques exécution sur la scène de ce même théâtre de la Neuvième Symphonie de Beethoven. Plus exceptionnelles encore ses apparitions loin de la cité franconienne, en dehors de rares tournées internationales de productions du festival, et plus inhabituels encore les concerts sur les plateaux des grandes salles du monde.

Aussi, la prestation de l’Orchestre du Festival de Bayreuth était le rendez-vous à ne pas manquer pour les wagnérolâtres parisiens, qui se sont précipités sans pouvoir tous parvenir à être parmi les deux mille deux cents élus et qui ont accueilli cette unique performance tel un jour de fête et écouté religieusement deux heures trente durant des extraits de quatre ouvrages de Richard Wagner avec deux chanteurs habitués du Festspielhaus, la soprano Christine Goerke et le ténor Klaus Florian Vogt.

Klaus Florian Vogt et le Bayreuther Festspielorchester. Photo : (c) Ava du Parc/J'Adore Ce Que Vous Faites

Certes, le fait qu’il ne se soit agi que d’extraits est en soi très frustrant. Surtout avec la musique de Wagner qui court à flux continu non seulement un acte durant, mais aussi un opéra entier voire la totalité d’un cycle… On eût assurément préféré l’ensemble d’un opéra, à la limite un acte, mais il n’était malgré tout nullement question de gâcher un instant notre plaisir, et nous connaissons tous suffisamment ces œuvres pour les laisser courir dans nos têtes les minutes qui suivent leur écoute...

C’est à peine si l’on a pu relever quelques manques de tensions dramatiques, de pulsions tragiques, tant le ruissellement instrumental aura subjugué, ainsi que la direction d’Andris Nelsons d’un onirisme naturel singulièrement évocateur et touchant. La première partie était entièrement consacrée au Saint-Graal et à Montsalvat, avec dans l’ordre chronologique des compositions et non dans celui des péripéties, l’ouvrage voué au fils, Lohengrin, et celui au père, Parsifal… Ces deux ouvrages étaient représentés par des morceaux d’orchestre pur et des airs que Wagner a confiés à chacun de ses deux héros éponymes campés par un ténor, Lohengrin et Parsifal, magistralement tenus par un éblouissant Klaus Florian Vogt. De Lohengrin, le Prélude de l’acte I et deux airs de l’acte III, « In fernem Land » et « Höchtes Vertrau’n hast du mir schon zu danken », ont encadré le fameux « Mein lieber Schwan » du premier acte. La voix flexible à l’envi et au timbre brûlant qui n’est pas sans rappeler celle d’un James King, a donné de ces extraits une interprétation hallucinante, et je n’avais jamais entendu une voix résonner de si extraordinaire façon dans l’enceinte de la Salle Boulez de la Philharmonie de Paris, le chanteur allemand sachant jouer comme nul autre de la réverbération exceptionnelle du lieu.

Le Bayreuther Festspielorchester. Photo : (c) Ava du Parc/J'Adore Ce Que Vous Faites

Après l’entracte - moment qui faisait sa réapparition après dix-huit mois sans pour cause de Covid-19 -, la seconde partie de la soirée était plus symphonique que la première. Si l’on eût préféré un extrait vocal de La Walkyrie sachant que soprano et ténor auraient fort bien pu être réunis, plutôt que l’immanquable scie qu’est la « Chevauchée des Walkyries », le reste de cette seconde partie était consacré au Crépuscule des dieux. Prologue et Voyage de Siegfried sur le Rhin du premier acte, Mort de Siegfried et Marche funèbre du troisième acte suprêmement évocateurs et sans aucun excès sonore. Seule l’immolation finale de Brünnhilde a posé quelques problèmes, en raison d’une Christine Goerke au vibrato relâché et à la voix manquant de souffle et de puissance, malgré un orchestre attentif à ne pas la couvrir et qui a fini par triompher une fois Brünnhilde engloutie par les flammes, pour l’exposition ultime de tous les grands thèmes du Ring idéalement rutilants et fluides sous la baguette d’Andris Nelsons. L’état de grâce à l’état pur.

Reste à espérer que ce fabuleux orchestre qui réunit des musiciens amoureux fous de la musique de Richard Wagner au point de consacrer toutes leurs vacances d’été au maître de Bayreuth dans la fosse du théâtre de la « Colline sacrée » revienne à la Philharmonie de Paris pour un opéra entier, Parsifal ou Tristan, et pourquoi pas avec Klaus Florian Vogt…

Bruno Serrou

lundi 30 août 2021

Bertrand Chamayou et Jean-François Heisser donnent une nouvelle impulsion au Festival Ravel en Côte Basque

Festival Ravel en Pays Basque. Saint-Jean-de-Luz, Saint-Pée-sur-Nivelle, Ciboure. Mercredi 22, jeudi 23 et vendredi 24 août 2021

Bertrand Chamayou et Jean-François Heisser, directeurs artistiques du Festival Ravel en Pays Basque. Photo : (c) Festival Ravel

Après une année blanche, le Festival Ravel de Saint-Jean-de-Luz revient plus vigoureux que jamais, sous la houlette de deux directeurs artistiques aux fortes complicités, Jean-François Heisser et Bertrand Chamayou

Ciboure et la maison où est né Maurice Ravel (la plus haite devant l'église) vues du port de Saint-Jean-de-Luz. Photo : (c) Bruno Serrou

Commençant un peu plus tôt que les années précédentes, le Festival Ravel fleurait encore bon les vacances la première semaine de l’édition 2021, Saint-Jean-de-Luz étant encore empli d’estivants, fort respectueux il fait le constater du protocole sanitaire lié au Covid-19. Après une année blanche, le festival se présente sous une forme renouvelée, plus ambitieuse que jamais. Deux pianistes profondément marqués par Ravel, par les compositeurs espagnols du XXe siècle et fortement engagés dans la création contemporaine se sont associés pour revigorer une manifestation née voilà soixante ans, Jean-François Heisser, qui dirige depuis vingt ans l’Académie Maurice Ravel, et son brillant disciple, Bertrand Chamayou.

L'intérieur de la Maison Louis XIV. De gauche à droite : Philippe Manoury, Bertrand Chamayou, Jean-François Heisser et Marc de Maury. Photo : (c) Bruno Serrou

Le nouveau Festival Ravel fusionne deux grands rendez-vous d’été du sud de la Région Nouvelle Aquitaine fondées dans les années 1960, le Festival Musique en Côte basque et l’Académie internationale Maurice Ravel créée en 1967. Heisser a succédé voilà une vingtaine d’années à la tête de l’Académie à Jean Darnel, son fondateur, qui a continué à s’occuper de Musique en Côte Basque, l’association se séparant pendant quinze ans. Les deux entités se sont réunies de nouveau en 2016, pour engendrer une seule manifestation qui déroule désormais simultanément. « Nous avons franchi une première étape en 2017, rappelle Jean-François Heisser, mais la pandémie a permis de réaliser pleinement que nous avions atteint les limites de cette coréalisation et qu’il nous fallait redéployer la voilure. Les deux entités ont été réunies en septembre 2020. Un soir de décembre 2019, j’ai eu l’idée de téléphoner à Bertrand Chamayou, qui a un fort encrage au Pays Basque, pour lui demander s’il serait intéressé d’entrer dans le processus et de travailler sans délai avec moi pour construire un nouveau projet. »

Le Quatuor Modigliani et deux danseurs du Ballet de l'Opéra de Bordeaux. Photo ; (c) Festival Ravel

Amoureux du Pays Basque et proche de Jean-François Heisser, Bertrand Chamayou n’a pas hésité. « Toulousain, j’ai rencontré Jean-François Heisser à 13 ans alors qu’il était dans un jury au Conservatoire de Toulouse. Cette rencontre a été pour moi un déclencheur, je suis devenu son élève, je me suis présenté au CNSMDP quelques années après avoir été stagiaire à l’Académie quatre étés. Je suis entré dans sa classe au Conservatoire de Paris, et j’ai été huit ans son élève ans. Je connais très bien Saint-Jean-de-Luz, où mes parents ont une résidence de vacances, et j’ai toujours baigné dans la musique de Ravel et toutes ses connexions, d’Albeniz et Falla à Stravinski. Cet univers, qui est le même que celui d’Heisser, m’est familier. Je pensais depuis des années qu’il était regrettable que l’on ne développe pas davantage cette identité ravélienne avec toutes les ramifications qui la comportent, c’est-à-dire pas seulement Ravel, mais tout l’imaginaire que ce nom peut déployer, ses rencontres, ses goûts personnels. Quand Heisser m’a proposé de participer à son projet je n’ai pas hésité parce que je suis convaincu depuis longtemps qu’il y a ici un potentiel extraordinaire. »

Eglise de Saint-Pée-sur-Nivelle. Katia&Marielle Labèque, Bertrand Chamayou, Giovanni Antonini et Il Giordano Armonico. Photo : (c) Festoval Ravel

Il a fallu pourvoir au manque de moyens financiers pour développer un tel projet. Riche de ses subventions régionales, départementales et municipales, s’ajoutent désormais un mécénat plus développé que jamais. Le Festival Ravel peut ainsi renforcer son implantation sur le territoire basque en diversifiant notamment ses lieux de concerts, au-delà de son traditionnel ancrage dans l’enceinte de la superbe église de Saint-Jean-de-Luz où Louis XIV épousa l’infante d’Espagne Marie-Thérèse d’Autriche en 1660. Il peut aussi désormais inviter les plus grands artistes internationaux venant du monde entier, du soliste à l’orchestre symphonique, jusque dans les villages les plus reculés, investissant des lieux patrimoniaux des plus exceptionnels du Pays Basque.

Eglise de Ciboure. Sol Gabetta et Bertrand Chamayou. Photo : (c) Festival Ravel

L’édition 2021 s’est ouverte sur une installation sonore de Philippe Manoury (2) qui se renouvelle à l’infini à travers des haut-parleurs disséminés dans la totalité de la Maison Louis XIV. Le premier concert a été confié au Quatuor Modigliani avec une version plus aboutie d’un spectacle chorégraphique créé à Bordeaux en mai dernier sur le Quatuor de Ravel (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2021/05/premieres-vibrations-musicales-post.html). La Mairie de Saint-Jean-de-Luz a accueilli un récital de valses de Raynaldo Hahn, Emmanuel Chabrier et Maurice Ravel pour deux pianos par Bertrand Chamayou et Jean-François Heisser perturbé par une puissante sono de « musiques actuelles » venue du kiosque à musique planté devant la mairie. La charmante église de Saint-Pée-sur-Nivelle a résonné des timbres veloutés de l’ensemble Il Giardino Armonico dialoguant avec les sœurs Labèque jouant Mozart sur deux forte-pianos aux sonorités fluettes, tandis que Giovanni Antonini dirigeait une Symphonie n° 43 de Joseph Haydn de feu. C’est à l’issue d’un somptueux concert violoncelle-piano de Sol Gabetta et Bertrand Chamayou en l’église de Ciboure où Ravel fut baptisé, avec les deux Sonates de Mendelssohn, l’admirable Sonate de Debussy, un court intermède de Jörg Wildmann, qu’il m’a fallu quitter ce festival particulièrement accueillant et riche en propositions.

Bruno Serrou

Jusqu’au 10/09. Rens. : 05.59.47.13.00. www.festivalravel.fr. 1) Orchestre de Paris/Riccardo Chailly (Ravel) en clôture de festival, le 10/09. 2) Outre Philippe Manoury, deux autres compositeurs sont les hôtes du festival 2021, le Suisse Michael Jarrell et le Basque Ramon Lazkano

lundi 9 août 2021

Le Festival Pablo Casals de Prades revient à ses sources

Prades (Pyrénées-Orientales). Festival Pablo Casals. Corneilla de Conflent - Grottes des Grandes Canalettes ; Codalet - Abbaye Saint-Michel-de-Cuxà

L'un des accès à l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxà. Photo : (c) Bruno Serrou

Fondé en 1950 par le violoncelliste catalan dont il porte le nom, le Festival Pablo Casals de Prades retrouve l’esprit de son fondateur en accueillant les grands interprètes de notre temps et lui redonner ainsi son aura internationale

Pau Casals (1876-1973). Photo : DR

Après plus de quarante ans de gouvernance du clarinettiste niçois Michel Lethiec, qui en a fait l’un des rendez-vous majeurs de la musique de chambre et d’une académie d’été fondée en 1976, la cité catalane de Prades a confié les rênes de son festival septuagénaire au violoniste chef d’orchestre Pierre Bleuse, qui ne manque pas d’ambition. Il veut en effet retrouver l’esprit du fondateur, le violoncelliste chef d’orchestre Pablo Casals (1876-1973). Républicain convaincu, idéaliste têtu, ulcéré par la complaisance des puissants à l’égard du dictateur Franco, Casals avait renoncé à jouer en dehors de Prades où il s’était installé après avoir quitté l’Espagne fasciste. En 1950, pour le bicentenaire de la mort de Jean-Sébastien Bach dont il avait imposé au monde les six Suites pour violoncelle, son ami violoniste Alexandre Schneider, lui proposait de venir jouer chez lui, à Prades. Ce que Casals finit par accepter. Se retrouvent notamment autour d’eux Clara Haskil, Mieczyslaw Horszowski, Isaac Stern, Joseph Szigeti, Rudolf Serkin, Paul Tortelier qui font rapidement de Prades un haut-lieu de musique. Autour de ces grands noms, de jeunes musiciens qui vont vite devenir célèbres et qui forment avec leurs aînés un orchestre jouant sous la direction de Casals dans l’Abbaye Saint-Michel de Cuxà.

Josep Pons et l'Orchestre du Festival (Pablo Casals de Prades) en répétition dans l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxà. Photo : (c) Bruno Serrou

Au-delà de la volonté de retrouver l’esprit de Pau Casals, Pierre Bleuse, ex-membre des ensembles de musique contemporaine Court-Circuit et TM+ dont il a été premier violon, crée une résidence de compositeurs, cette année le Colombien Daniel Arango-Prada (né en 1987), Premier prix du Concours de Genève, qui a été l'élève de Philippe Hurel, Martin Matalon et François Roux. « J’ai voulu recommencer à inviter les artistes internationaux qui ne sont jamais venus ici, alors même que beaucoup d’entre eux en rêvaient à travers les disques qui en préservaient le souvenir. J’ai choisi de me priver des cent mille euros de ressources provenant des frais d’inscription de l’académie, préférant aider les jeunes autrement, mais avec l’ambition d’augmenter le budget général, cette année de deux cent mille euros en renforçant le mécénat par la relance de l’association initiée par Pau Casals en 1950 avec des mécènes suisses, créant les Rencontres économiques de la Culture qui préludent désormais au festival puisque nous les organiserons chaque année sur ce territoire culturellement défavorisé. » Avec les revenus de ce mécénat, Pierre Bleuse a lancé un projet européen de formation, sélectionnant dès cette année pour constituer l’Orchestre du Festival trente-cinq élèves de conservatoires français et suisses en fin de cycle ou en début de professionnalisation que Pierre Bleuse considère non pas comme des étudiants mais à l’orée de leur carrière. 

Josep Pons et l'Orchestre du Festival (Pablo Casals de Prades). Photo : (c) Bruno Serrou

« C’est pourquoi nous avons décidé de les rémunérer mille cinq cents euros chacun pour deux semaines de travail », se félicite Pierre Bleuse. Parallèlement à l’orchestre, des masters classes gratuites leur sont dispensées par les solistes invités par le festival et par le Quatuor Dutilleux, qui les encadre et qui joue avec eux depuis les premiers pupitres des cordes. En outre, s’agissant d’un projet d’insertion à long terme, cet orchestre se produira dans le cours de la saison en tournée dans la région catalane. Pierre Bleuse et Josep Pons envisagent des concerts pour l’Orchestre du Festival en Espagne, à Barcelone et à Madrid. « Je suis allé au-devant d’écoles supérieures, Conservatoires de Paris, de Barcelone, de Genève, de Lausanne et de Zermatt, où Casals a enseigné, et qui avait de nombreux mécènes suisses rappelle Bleuse. Je suis donc revenu aux sources de l’histoire du festival. Les mécènes assurent les frais de voyages et de logements, et le festival les rémunère. Ce projet n’aurait pas pu exister sans le mécénat. »

Quatuor Béla dans la Grotte des Grandes Canalettes. Photo : (c) Marine Pierrot-Detry

Pierre Bleuse a également la volonté d’élargir les lieux de concerts pourtant déjà nombreux. Ainsi, si le centre névralgique du festival reste l’abbaye Saint-Michel-de-Cuxà, d’autres endroits tout aussi magiques ont été sélectionnés, à l’instar de celui qui a servi de cadre au concert du virtuose Quatuor Béla et de la rayonnante soprano Julia Wischniewski ; les Grottes des Grandes Canalettes à Corneilla-de-Conflent, dans d’excellentes transcriptions des Illuminations de Benjamin Britten et de lieder de Mozart, ainsi qu’une création pour quatuor et voix de Daniel Arango-Prada. 

L'ensemble Smoking Joséphine dans l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxà. Photo : (c) Bruno Serrou

Plus populaire mais tout aussi convainquante, la soirée proposée par les cinq musiciennes virtuoses de Smoking Joséphine dans une performance pétillante sur le thème de l'amour réunissant des pages d'Edward Elgar, Manuel de Falla, Serge Prokofiev, Franz Liszt, Camille Saint-Saëns, Fritz Kreisler, Frédéric Chopin et Leonard Bernstein arrangées pour quintette à cordes avec contrebasse par un musicien non-crédité qui aura enthousiasmé une abbaye archi-comble par la magie du pass sanitaire.

Noëmi Waysfeld et le Quatuor Dutilleux en répétition. Photo : (c) Bruno Serrou

En raison de la brièveté de mon séjour, je n’ai pu assister qu’à des premières lectures du concert de la chanteuse comédienne Noëmi Waysfeld avec le Quatuor Dutilleux dans un programme mêlant habilement mélodies françaises d’Ernest Chausson, Henri Duparc, Gabriel Fauré et Henri Sauguet, et chansons de Léo Ferré, Serge Gainsbourg et Charles Trenet, le tout arrangé avec tact par l’altiste du groupe, David Gaillard. Mais le plus fascinant a été les répétitions et la générale du concert de l’Orchestre du Festival dirigé par le brillant et prévenant chef catalan Josep Pons, qui a ramené le Festival au temps de sa fondation, faisant résonner dans l’enceinte de l’abbaye Saint-Michel-de-Cuxà un orchestre au complet dans une acoustique incroyablement équilibrée.

Bruno Serrou

Jusqu’au 13 août 2021. Renseignements : 04.68.96.33.07. https://prades-festival-casals.com

samedi 24 juillet 2021

Michel Fano, un chantre de la nature au Festival Messiaen au Pays de La Meije

Michel Fano (né en 1929). Photo : (c) Jean Segura, 2013

Fondé en 1998, le Festival Messiaen au Pays de La Meije célèbre au cœur de l’été le maître de la création musicale contemporaine, Olivier Messiaen, à travers son œuvre, celle de ses disciples et des jeunes générations au pied du sommet qui lui inspira le Livre pour Orgue

Succédant à son fondateur Gaëtan Puaud en 2019, Bruno Messina poursuit la dynamique du Festival Messiaen qui consiste à célébrer l’œuvre du maître et de ses élèves tout en donnant une large place à la création avec une politique de commandes volontariste. Plus d’une quarantaine de partitions sont de l’initiative du festival. Parmi elles, des pages de Gilbert Amy, Franck Bedrossian, George Benjamin, Pierre Boulez, Jean-Luc Hervé, Tristan Murail, Frédéric Pattar… Cette année, deux compositeurs sont à l’honneur, Philippe Manoury, figure centrale de l’édition, et son aîné Michel Fano, homme discret, proche de Pierre Boulez qu’il connut dans la classe d’Olivier Messiaen, compositeur peu prolixe mais au talent universel. Manoury, qui l’admire, dit de lui qu’il a introduit l’opéra dans le cinéma. « J’aime ses documentaires animaliers, la façon dont il y magnifie le son de la nature qui devient avec lui musique. »

Ecrivain - il a entre autres signé avec le poète Pierre-Jean Jouve le remarquable ouvrage sur Alban Berg Wozzeck ou le Nouvel Opéra -, cinéaste proche de la Nouvelle vague - il a notamment réalisé les films animaliers Le Territoire des autres, La Griffe et la Dent, et coproduit Hiroshima mon amour et L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais -, auteur de musiques de film - Jean-Pierre Mocky, Jean Rouche et surtout Alain Robbe-Grillet initiateur du Nouveau roman -, né à Paris le 9 décembre 1929, tôt épris de musique au contact de la pianiste-pédagogue Blanche Selva, marqué par la découverte Salle Favart de Pelléas et Mélisande de Debussy en 1942, gagnant ses premiers cachets comme pianiste d’Henri Salvador mais avant tout éminent spécialiste du montage son - il dirige pendant sept ans le département Son de la Fémis -, Michel Fano est l’un des adeptes les plus engagés de l’avant-garde. « M’ennuyant dans la classe de Tony Aubin, j’ai voulu entrer dans celle de Messiaen. Je savais où elle était et qu’il enseignait à 16h30… Je m’y rends à l’heure dite, je pousse la porte et j’entends l’ouverture de Don Juan de Mozart merveilleusement jouée par cet homme qui m’est apparu entre deux chandeliers qui éclairaient la partition. Je l’écoute parler de Mozart ; je l’écoute surtout jouer. D’un coup, le voile se déchire et j’ai l’épouvantable impression d’avoir passé 10 ans à ne rien faire, que la musique est là et que c’est un domaine que je ne connais pas. »

Après avoir produit quelques pièces dans les années 1950, dont l’Etude pour 15 instruments qui fit scandale à sa création au Domaine musical, il revient à la composition au tournant des années 2000. « Je n’ai pas beaucoup composé. Le poids de Boulez... A la création de mon Etude, j’avais  25 ans, j’étais malléable. Il m’a fallu tuer le frère aîné. J’ai mis du temps, puisque j’ai dû attendre l’âge de 65 ans pour avoir enfin l’envie profonde d’y retourner. »

Bruno Serrou

23/07-1er/08. www.festival-messiaen.com. Philippe Manoury est présent tout le festival, Michel Fano du 27 au 30/07. A voir Michel Fano : https://entretiens.ina.fr/musiques-memoires/Fano/michel-fano

mardi 20 juillet 2021

Retour festif du Festival Radio France Occitanie Montpellier réduit au silence l’été 2020

Montpellier. Festival Radio France Occitanie Montpellier. Le Corum, Salles Berlioz, Pasteur et Einstein. 15-17 juillet 2021

Après une édition 2020 annulée, Montpellier et la région Occitanie retrouvent en ce mois de juillet 2021 leur festival que René Koering créa avec Radio France en 1985

Le Corum. Salle Berlioz. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré les contraintes sanitaires, le public a assisté en nombre aux premiers concerts de la trente-sixième édition du Festival Radio France Occitanie Montpellier, désormais siglé FROM. Le public est donc là, fourmillant et assidu. « Il n’est pas plus jeune qu’ailleurs, constate Jean-Pierre Rousseau, directeur du festival, mais il se renouvelle davantage et la fréquentation ne cesse d’augmenter, hors contexte covid-19, l’édition 2020 ayant dû être annulée. Le festival avait tendance à exister sur son quant-à-soi, ‘’on est un grand festival, tout le monde doit le savoir’’. En fait nous nous sommes aperçus que ce n’était pas vrai. Du fait-même qu’il n’avait jamais bénéficié vraiment de promotion. Le seul festival à ne pas avoir de publicité sur les antennes de Radio France était précisément le nôtre. A Paris c’était le Festival de Montpellier tandis qu’ici c’est Radio France, les gens viennent à Radio France, comme les Parisiens y vont Quai Kennedy. »

Le Corum. L'entrée de la Salle Berlioz. Photo : (c) Bruno Serrou

Si les foules sont au rendez-vous malgré les distanciations imposées, c’est pour assister à une édition qui se réclame ouvertement festive. « Cette année chaque concert doit être une fête, je le revendique et le martèle, insiste Rousseau. J’ai demandé à tous les artistes de concevoir des programmes autour de ce concept avec des programmes spécialement conçus pour nous. » Cette année, point d’opéras, si ce n’est à la fin de l’édition(1), un opéra de poche pour effectifs réduits. « L’an dernier nous avions prévu deux ouvrages lyriques, rappelle Jean-Pierre Rousseau, mais impossible de reporter d’une année sur l’autre, les artistes n’étant plus disponibles pour l’un, et le second a été annulé en avril, faute de dates pour les répétitions. L’an prochain, deux opéras sont prévus… Ce seront des découvertes…. Et nous préparons d’ores et déjà une édition spéciale pour les quarante ans du festival, en 2025. »

La classe de maître de Michel Dalberto. Photo : (c) Bruno Serrou

Ouverte le 15 juillet, la présente édition propose cent cinquante cinq concerts, dont quarante-trois en région à raison de trois à cinq rendez-vous quotidiens. Beaucoup de piano, jusqu’à une classe de maître master confiée à Michel Dalberto. 

Hervé Niquet et Le Concert Spirituel. Photo : (c) Bruno Serrou

Intitulée « Feux d’artifice », la journée inaugurale a commencé par un concert du Quatuor Hanson dans un somptueux programme courant du XVIIIe au XXIe siècle (Haydn, Bartók, Hosokawa)

Quatuor Hanson. Photo : (c) Bruno Serrou

Suivi d’un tout aussi riche récital de mélodies franco-germaniques interprété avec sensibilité et délicatesse par la soprano Sophie Karthäuser et le pianiste Cédric Tiberghien au toucher délicat, 

Sophie Karthäuser et Cédric Tiberghien. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour finir en apothéose avec une longue soirée Haendel proposée par Hervé Niquet et son Concert Spirituel réunissant des pages célèbres mais non sans tunnels, Coronation Anthems, Feux d’artifice royaux et Te Deum de Dettingen

Dmitry Shishkin. Photo : (c) Bruno Serrou

Un programme impressionnant du jeune pianiste russe Dmitry Shishkin attendait le lendemain les festivaliers, 

Michel Dalberto et Renaud Capuçon. Photo (c) Bruno Serrou

Tandis que Renaud Capuçon et Michel Dalberto attiraient la foule des grands soirs, les édiles montpelliérains en tête en rangs serrés, malgré un programme loin du consensus avec de rares sonates de Gabriel Fauré, Edward Elgar et Richard Strauss, dans la grande salle de l’Opéra Berlioz qui a souligné une acidité de la corde de la du violon de Capuçon. 

Marie-Ange Nguci. Photo : (c) Bruno Serrou

Le 16 juillet était une journée pour musiciens remplaçants, les trois solistes prévus ayant fait faux bon, permettant notamment à Marie-Ange Nguci de s’imposer dans un programme requérant un piano ample, coloré, précis.

Bruno Serrou

Jusqu’au 30/07. Rés. : 04.67.02.02.01. lefestival.eu. 1) Denis & Katya de Philip Venables à l’Opéra Comédie 29/07