Paris. Philharmonie. Studio. Jeudi 19 février 2026
Merveilleux concert-hommage ce 19 février 2026 Studio de la Philharmonie de Paris pour le jour des 100 ans de György Kurtág par les Solistes de l’Ensemble Intercontemporain dans un programme attestant de la sensibilité extrême particulièrement touchante et de la musicalité naturelle du compositeur hongrois qui bouleverse jusqu’au tréfonds de l’âme. Une musique de l’intime, quasi immatérielle, toujours mouvante et économe, se déployant jusqu’aux franges du silence. Les musiciens ont fait un choix de pièces qu’ils ont réparties en trois épisodes avec pour point central de larges extraits d’une œuvre-phare, vingt des Kafka-Fragmente op. 24 par la lumineuse soprano Jenny Daviet dialoguant parfois jusqu’à la déchirure, parfois à la lisière de l’audible avec le violon volubile et d’une chaleureuse humanité de Diego Tosi. En première partie des œuvres de Kurtág (Játékok sur Steinway de concert, Tre pezzi op. 38 pour clarinette et cymbalum) face à Franz Liszt (deux Klavierstücke S. 192) et Zoltán Kodály (Adagio de la Sonate pour violoncelle op. 8), et en troisième partie neuf Játékok de Kurtág mis en résonance de pages du référent du jeune centenaire, Béla Bartók (extraits des 44 Duos pour violons, arrangés pour violon et alto, et d’En plein air pour piano) et György Ligeti (En suspens extrait des Études pour piano transcrit pour violoncelle, piano et cymbalum). Outre Diego Tosi déjà cité, les musiciens de l’Intercontemporain étaient Alain Billard (clarinette), Sébastien Vichard (piano), Odile Aubouin (alto), Renaud Déjardin (violoncelle) et Aurélien Gignoux (cymbalum)
Six jours après le bel hommage de
Pierre-Laurent Aimard Auditorium du Louvre (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/02/kurtag-100-pierre-laurent-aimard-rendu.html), les
Solistes de l’Ensemble Intercontemporain, dont Aimard fut membre dès l’âge de
19 ans et jusqu’en 1995, ont célébré à leur tour le centième anniversaire de
György Kurtág, cette fois Studio de la Philharmonie de Paris, devant un public
plus restreint faute de davantage de places, mais avec un programme tout aussi
consistant mettant cette fois au sein de sa généalogie hongroise, mettant sa création
dans sa perspective historique hongroise, face à trois de ses aînés, Ferenc
Liszt (1811-1886), Béla Bartók (1881-1945) et Zoltán Kodály (1882-1967). D’où
le titre du concert, « Ascendances ». Dans le choix des Játékok pour piano seuls l’Hommage à Farkas Ferenc extrait du
Volume III et le Choral puisé dans le Volume V étaient communs au récital
Pierre-Laurent Aimard et au concert des Solistes de l’Ensemble
Intercontemporain, le piano étant tenu par Sébastien Vichard. Donné sans
entracte, le programme alternait des
pages de Kurtág avec des pièces de Liszt, Kodály et Bartók, chaque
instrumentiste participant peu ou prou aux œuvres. Ainsi, du centenaire, ont
été proposées des pièces brèves, se situant entre la une et cinq minutes, commençant
par le Perpetuum mobile du premier
volume des Játékok suivi de Jukälithian-Käjuthilian pour clarinette,
alto et piano réunissant Alain Billard, Odile Auboin et Sébastien Vichard, qui
ont enchaîné par un arrangement du Sehr
langsam des Fünf Klavierstück pour
piano S. 192 de Franz Liszt, préludant aux huit minutes des Tre pezzi
op. 38 pour clarinette et cymbalum, les deux premières, Adagio et All’ongherese étant séparée de la troisième, Epilogo et son Introduzione
al Epilogo par l’Allegro maestoso ma
appassionato de la Sonate pour
violoncelle seul op. 8 de Zoltán Kodály, tandis que Sébastien Vichard
donnait Konok Asz tiré du troisième
volume des Játékok, puis Odile Auboin
le Doloroso pour alto extrait des Jelek, játékok és üzenetek (Signes, jeux et messages), avant d’être
rejointe par Alain Billard à la clarinette et Aurélien Gignoux au cymbalum pour
un arrangement de Sospiri ! Andante,
cinquième des Fünf Klavierstücke S. 192 de
Franz Liszt réalisé par Joan Magrané Figuera (*1988). La troisième partie était
introduite par Ligura Y pour trio à
cordes extrait des Jelek, játékok és
üzenetek de Kurtág interprété par Diego Tosi, Odile Auboin et Renaud Déjardin,
les deux premier jouant une
transcription des dix-neuvième et vingt-deuxième des Quarante-quatre Duos pour deux violons de Béla Bartók, dont les
trente-deuxième, transcrit pour violon et cymbalum (Diego Tosi et Aurélien
Gignoux), et le vingt-huitième pour clarinette, piano et cymbalum (Alain
Billard, Sébastien Vichard, Aurélien Gignoux), les deux groupes de deux Duos étant séparés par l’Hommage à Gösta Neuwirth extrait du
septième volume des Játékok de Kurtág
et suivis du In Nomine - all’ongherese pour
alto tiré des Jelek, játékok és üzenetek,
puis de nouveau Bartók, les Musettes d’En plein air pour piano et de György
Ligeti la onzième du deuxième livre des Etudes
pour piano, En suspens dans une transcription
pour violoncelle, piano et cymbalum, précédent une seconde présentation du Choral du cinquième volume des Játékok enchaîné avec le
quarante-troisième (Pizzicato) des 44 Duos pour deux violons de Bartók
transcrit pour violon et alto, avant de conclure cinq pièces de György Kurtág,
trois Játékok dont deux extraits du
volume X dans leur version originale pour piano, le dernier extrait du premier
volume dans une transcription réunissant tous les Solistes de l’Ensemble
Intercontempoirain, de la soirée, violon, alto, violoncelle, piano et cymbalum,
tandis que dans les intervalles étaient insérés deux des Jelek, játékok és üzenetek, Hommage
à György Ránki pour trio à cordes et Kroó
György in memoriam transcrit pour
clarinette, violon, alto, violoncelle, piano et cymbalum.
Mais le moment central de cet hommage à György Kurtág a été la brillante interprétation des vingt pièces tirées Kafka-Fragmente op. 24 pour soprano solo et violon. Il s’agit de l’œuvre la plus longue qu’ait écrite le compositeur hongrois, avant ses deux opéras, sa durée frôlant le tour d’horloge (cinquante-six minutes). Commande du Festival de Witten, en Allemagne,, où elle a été créée le 25 avril 1987, l’œuvre se fonde sur des textes de Franz Kafka extraits du Journal, de la Correspondance, Réflexion sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin, ainsi que sur Les cahiers in-octavo, et des Préparatifs de noces à la campagne. Un seul fragment dû à Elias Canetti fait exception. Il ‘agit bien d’éléments fragmentaires, car le compositeur n’utilise parfois que des bribes de phrases, un mot tiré de tout contexte, usant aussi de phonèmes, le compositeur cherchant avant tout à créer des microcosmes dont la juxtaposition n’atteindra jamais le niveau de la narration. Néanmoins, quelques pièces prennent des dimensions importantes, constituant de véritables saynètes qui parfois tiennent de la pantomime ou du madrigal, texte et musique ne cessant de se faire écho, et le compositeur finit par conduire l’un des deux partenaires renonce, dans le huitième fragment de la quatrième partie qui conclut le cycle qui n’a pas été retenu titré « un couple de serpents : Márta et moi ». Ce sont des fragments des Kafka-Fragmente représentant vingt des cinquante-six minutes de durée totale de l’œuvre (vingt des quarante numéros, soit dix des dix-neuf de la première partie, six des douze de la troisième partie et quatre des huit de la quatrième (1), soit la moitié du cycle) que la soprano Jenny Daviet et Diego Tosi ont interprété de façon particulièrement spectaculaire, les deux musiciens dialoguant parfois jusqu’à la déchirure, parfois à la lisière de l’audible avec le violon volubile et d’une chaleureuse humanité de Diego Tosi, faisant regretter que le cycle entier n’ait pas été donné, tant le temps est passé sans même que l’auditeur s’en rende compte, les deux interprètes offrant de chaque saynète une véritable joute digne du théâtre, donnant ainsi à l’écrivain austro-hongrois de langue allemande une dimension littéralement shakespearienne.
Une soirée aussi touchante qu’enthousiasmante
faisant pénétrer avec tact et brio dans les arcanes de la pensée et du cœur d’un
compositeur de l’intime et de l’affection amicale et amoureuse comme il en est
peu, les Solistes de l’Ensemble Intercontemporain et la soprano française Jenny
Daviet proposant une sélection particulièrement représentative de cet univers
qui fait plonger jusqu’au plus secret de l’âme.
Bruno Serrou
1) La deuxième partie des Kafka-Fragmente est constituée d’un seul
élément, intitulé Der wahre Weg / Le vrai
chemin (Hommage-message à Pierre Boulez)



















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