mercredi 3 juin 2026

Beethoven et Mahler de feu de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse et de son directeur musical Tarmo Peltokoski, avec en soliste Alexandre Kantorow

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 2 juin 2026 

Tarmo Peltokoski, Orchestre National du Capitole de Toulouse
Photo : (c) Romain Alcaraz

Programme ambitieux et imposant ce mardi soir vaillamment offert au public parisien à la Philharmonie de Paris par l’Orchestre national du Capitole de Toulouse et son brillant directeur musical Tarmo Peltokoski, qui, né avec le siècle, poursuit très haut la tradition des grands chefs finlandais 

Alexandre Kantorow, Orchestre National du Capitole de Toulouse
Photo : (c) Romain Alcaraz

Deux immenses chefs-d’œuvre étaient au programme de ce concert de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, le plus intimiste des concertos pour piano de Beethoven, le Quatrième en en sol majeur op. 58 conçu entre 1804 et 1806 avec en soliste le remarquable Alexandre Kantorow, l’aîné de trois ans de Tarmo Peltokoski. Tous deux, d’une communauté de conception et d’esprit, ont donné à cette partition concertante la juste dimension symphonique voulue par le Titan de Bonn, annonciatrice de Brahms en donnant une lecture subtile et brûlante, le jeu fluide et nuancé de Kantorow, ses sonorités généreuses et somptueusement contrastées répondant de façon homothétique au caractère de l’œuvre qui tient de l’intime confession, particulièrement l’Andante con moto en ré mineur où le toucher à la fois liquide et aérien du pianiste français a fait des merveilles. Deux bis pour satisfaire l’attente du public, une Klavierstück de Johannes Brahms et Vers la flamme d’Alexandre Scriabine.

Tarmo Peltokoski, Orchestre National du Capitole de Touliouse
Photo : (c) Romain Alcaraz

Après cette quasi heure de musique, une grande partition qui remplit généralement à elle seule un concert entier : la plus grande « Sixième » de l’histoire de la musique, malgré la Pastorale de Beethoven, la Symphonie dite « Tragique » de Gustav Mahler. A contrario de celle de l’Allemand, il s’agit pour celle de l’Autrichien de l’une de ses œuvres les plus déchirantes et hallucinées qu’il ait conçues, celle qui, à l’instar des Kindertotenlieder, est la plus tristement prémonitoire de la biographie de son auteur, avec ses combats à couper le souffle, ses grands moments d’introspection douloureuse, ses plages d’espoir brutalement brisé par des drames menaçants, une angoisse latente qui atteint des sommets de déchirure avec les trois immenses coups du destin qui fracassent l’élan frénétique du funeste finale - Tarmo Peltokoski a choisi l’option retenue par le compositeur de n’utiliser que la grosse caisse pour l’ultime coup du destin plutôt que le troisième coup de marteau/hache. D’où le son sous-titre apocryphe « Tragique » donné à cette bouleversante partition. Composée en 1903-1904, révisée à deux reprises, en 1906 et 1907, cette Sixième Symphonie en la mineur est aussi la symphonie mahlérienne la plus porteuse d’avenir, celle qui aura particulièrement marqué Alban Berg (l’interlude en ré mineur du troisième acte de Wozzeck, notamment, lui doit beaucoup). Le plus remarquable parce que le plus délicat à mettre en place, le premier mouvement, Allegro energico, ma non troppo est apparu d’une unité constante là où souvent il apparaît décousu, le chef maîtrisant pleinement le matériau thématique qui se multiplie à foison de façon plus ou moins éparse. La symphonie se sera ainsi avérée de bout en bout vertigineuse de tension dramatique et de brio. 

Tarmo Peltokoski, Orchestre National du Capitole de Toulouse
Photo : (c) Romain Alcaraz

Le chef finlandais a choisi de placer le mouvement lent en troisième position, Mahler ayant lui-même longtemps hésité à introduire cet Andante moderato en deuxième ou troisième partie, ce qui indique que Peltokoski, en mettant le champêtre Andante moderato en troisième place, était conscient que sa conception singulièrement poignante de l’œuvre eût pu asphyxier l’auditoire s’il avait enchaîné la lutte obstinée et horrifiante de l’accablant Scherzo magnifiquement alterné cependant par le double trio d’une touchante innocence, à l’immense Finale Allegro moderato - Allegro energico, course haletante vers l’abîme de près d’une demie heure violemment interrompue par trois fois comme si le héros Mahler se heurtait à un mur en béton muni d’une froide lame d’acier tranchante, Tarmo Peltokoski a pu s’engager sans réserve dans sa vision apocalyptique servi par un Orchestre National du Capitole de Toulouse d’une impressionnante virtuosité, s’engageant héroïquement dans le drame implacable qui gouverne l’œuvre entière. En effet, cette œuvre complexe à mettre en place tant la diversité du matériau sonore, rythmique, thématique, technique se bouscule, se métamorphose, éclate, fusionne, se disperse, rebondit, s’enrichit par strates et accumulations successives. Il y faut un orchestre d’une virtuosité extrême, constitué de personnalités qui se connaissent bien et se font confiance tant il y faut d’assurance et de confiance entre les pupitres et avec le chef. Ce mardi soir, l’ONCT n’avait quasi rien à envier aux phalanges les plus prestigieuses, sous la conduite d’un Peltokoski d’une grande maîtrise de mouvements et d’analyse, la gestique claire, économe, laissant même ses musiciens s’exprimer librement, cessant de les diriger se contentant de donner les départs. 

Tarmo Peltokoski, Orchestre National du Capitole de Toulkouse
Photo : (c) Romain Alcaraz

En choisissant d’intercaler l’Andante entre le Scherzo et le finale, il a ainsi conforté la sensation que cette solution est préférable à celle qui consiste à le placer et deuxième position, après les folles équipées de l’Allegro energico initial, choix laissé libre par le compositeur, ce dernier ayant modifié plusieurs fois la place de ce mouvement. Les pupitres rutilants de l’orchestre occitan se sont répondus et ont rivalisé avec art, sans jamais faillir, gratifiant les oreilles des auditeurs de timbres luxuriants, se détachant tous clairement au sein d’une polyphonie pourtant touffue, laissant percer les cloches de vaches et cloches tubes pourtant pianissimo et hors scène, le célesta, les deux harpes, les sublimes dialogues cor/(Thibault Hacquet) / violon (Kristi Gjezi) solos, même si l’on eut aimé que le cor couvre un peu moins son partenaire, les glissements de timbres comparables entre les cors et les trombones, le brio des trompettes et des bois, surtout flûtes, cor anglais, petite clarinette altos, violoncelles et contrebasses dont le rôle est si important, et la percussion (pourquoi, dans le programme de salle seuls les noms des deux timbaliers étaient-ils mentionnés et pas celui des trois percussionnistes à leurs côtés, pas même celui du frappeur de marteau dans le finale ?).  Une fort belle soirée, qui conforte l’extrême qualité de la formation symphonique toulousaine, dont le jeune chef titulaire maintient très haut les acquis hérités de Michel Plasson et de Tugan Sokhiev.

Bruno Serrou

mardi 2 juin 2026

Envoûtants London Symphony Orchestra et Sir Simon Rattle dans un programme passionnant

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Dimanche 31 mai 2026 

Sir Simon Rattle, Lucy Crowe
London Symphony Orhestra
Photo : (c) Ava du Parc

Toujours inspiré dans ses programmes, Sir Simon Rattle l’a été une fois de plus dimanche 31 mai à la Philharmonie de Paris qu’il a littéralement magnétisé à la tête du London Symphony Orchestra dont il est désormais « Chef émérite ».

Sir Simon Rattle, London Symphony Orchestra
Photo : (c) Ava du Parc

Sir Simon Rattle, à la tête du LSO a proposé en ouverture de programme une œuvre guère courue, du moins en France, d’un disciple d’Arnold Schönberg, le Catalan d’origine helvético-germanique installé à Londres, où il est mort le 8 janvier 1970 à l’âge de 75 ans, Roberto Gerhard, avec sa Symphonie n° 3  dite « Collages » en raison de sons électroniques dispersés dans l’espace à l’aide d’un clavier provenant d’une bande préenregistrée. Né le 25 septembre 1896 à Valls, dans la province de Tarragone,  d’un père suisse-alémanique et d’une mère alsacienne, Roberto Gerhard, qui a étudié le piano avec Enrique Granados et la composition avec Felipe Pedrell, est avant tout un disciple d’Arnold Schönberg, avec qui il étudie  en 1924 à Vienne et à Berlin, et surtout un ami proche, l’accueillant chez lui  en 1931 à Barcelone où son maître put achever le deuxième acte de son opéra Moses und Aron. En 1939, il fuit l’Espagne franquiste, qui ne lui pardonne pas ses inspirations catalane de ses premières œuvres et sa collecte systématique des musiques populaires de sa terre natale, à l’instar d’un Béla Bartók, séjourne à Paris, où il se trouve lors de la prise de Barcelone par les troupes de Franco, puis il se rend au Royaume-Uni et s’installe définitivement à Cambridge où il reçoit un bourse d’études au King’s College - il enseignera dans les années 1960 aux Etats-Unis, à l’Université de Michigan, au Berkshire Music Center et à Tanglewood. Considérée d’avant-garde, sa musique n’intéressant guère, il mourra dans le dénuement et l’indifférence générale. C’est à la scène qu’il doit ses principaux succès, avec des ballets comme Soirées de Barcelone, Don Quixotte ou andora notamment pour les Ballet russes alors dirigés par le chef hongrois  Antal Dorati, ainsi que pour la BBC. Après sa rencontre avec Schönberg sa création se fait plus radicale, comme l’attestent ses quatre symphonies, précédée d’une première partition du genre, « Hommage à edrell », sans numéro d’ordre, des concertos pour piano et cordes, pour clavecin, cordes et percussion, pour violon et celui pour orchestre. Il est également l’auteur de deux quatuors à cordes, d’une Trio avec piano, une Sonate pour violoncelle et piano. Il reste un précurseur de la musique électronique en Grande-Bretagne, composant des musiques de scène pour Le Roi Lear de William Shakespeare de la Royal Shakespeare Company. Sa  Symphonie n° 3 « Collages », qui est fort loin de s’donner à la « couleur locale », contrairement à nombre d’œuvres d’auteurs espagnols, est remarquablement orchestrée, mue par une quête continue d’inouï par son travail élaboré sur les plans rythmiques, sonores et techniques de jeux instrumentaux, comme l’usage très fouillé de la syncope, de la désynchronisation, des cordes pincées, du col legno, de la sourdine autant des cordes que des vents, du timbre, inspiré certes de la Seconde École de Vienne, expressionnisme atonal, dodécaphonisme, où l’on retrouve peu ou prou Schönberg et Webern, mais de façon très personnelle.

Sir Simon Rattle, Lucy Crowe
London Symphony Orchestra
Photo : (c) Ava du Parc

Après cette découverte pour la majorité du public, a suivi le bouleversant testament vocal de Richard Strauss que sont les Quatre derniers Lieder composés durant l’exile suisse après la Seconde Guerre mondiale. Lopus ultimum du lied straussien né en 1948 au crépuscule de son existence et dans lequel Strauss, à plus de quatre-vingts ans, dit sereinement adieu à la vie et à ses ineffables  beautés, aux voix de femmes qu’il a chéries, à l’orchestre, qui agrémente ici le chant d’une somptueuse parure, colorée et extraordinairement raffinée, et au monde, qu’il avait vu s’effondrer dans les ruines diu second conflit mondial. September sur un poème de Hermann Hesse appelle l’orchestre, introduit dolce ed espressivo dans une superposition de cinq rythmes différents, dont une cellule prépondérante. La ligne vocale naît de cet environnement orchestral, dense et cajoleur, les adieux de Strauss ne pouvant se faire qu’avec l’orchestre, qui déploie ses ailes au chaud et fluide velours sitôt la question sur la mort posée par la voix (« Ist dies etwa der Tod? », Est-ce cela la mort ?) dans le lied ultime, après que les cuivres graves aient exposé le thème du poème symphonique Tod und Verklärung (Mort et transfiguration) op. 24, pour s’envoler seul dans l’espace infini sur des tremolos de deux flûtes piccolos du sublime andante du lied Im Abendrot (Au Crépuscule) sur des vers de Joseph von Eichendorff. Chaque lied a atteint avec les interprètes la plénitude de sa teneur, de Frühling (Printemps), qui aura suggéré autant le renouveau qu’une méditation sur une possible résurrection (à l’origine, c’est avec ce lied, d’une tonalité plus optimiste que les autres, que Strauss envisageait toute exécution de cette tétralogie pour voix et orchestre), que le plus sombre September (Septembre) évoquant l’automne de la vie, tandis que l’amour était judicieusement célébré dans Beim Schlafengehen (Au couchant) au délicat érotisme chanté par les sonorités de braise du violon solo Benjamin Marquise Gilmore.  Le LSO n’a cessé de brille dans ces pages admirables, notamment le cor Timothy Jones, et le violon (déjà cité) solos, les flûtes, particulièrement la piccolo Patricia Moynihan, tressant une enveloppe sonore charnelle et liquide sans rivales à la fois onctueuse, voluptueuse et lumineuse, le chef britannique se faisant à la fois poète et confesseur, tandis que la soprano, Lucy Crowe, malgré toute l’attention que lui aura porté le chef britannique, a eu du mal à surmonter les volutes du premier lied, dans l’ordre choisi par l’orchestre londonien, Frühling, trouvant heureusement ses marques dans September, mais sa voix manquant encore de tenue et d’égalité, au point de la pousser à forcer dans les aigus et les forte, y compris dans Beim Schlafengehen, mais terminant la phrase ultime de Im Abendrot, « Ist dies etwa der Tod? » à tirer des larmes.

Lucy Crowe, Sir Simon Rattle
London Symphony Orchestra
Photo : (c) Ava du Parc

En seconde partie une magistrale interprétation de la Symphonie n° 4 en sol majeur (1901) de Gustav Mahler, poétique, fine, chatoyante, merveilleusement structurée, jouée par un orchestre aux sonorités moelleuses et fruitées, dirigée avec un sens du détail prodigieux au service de la globalité du discours. Le caractère, la profondeur, la dynamique, le nuancier, l’humanité toute en intériorité ont été exaltés par l’orchestre sous l’impulsion de son chef. La gestique du chef britannique est toute en souplesse et en rectitude souriante, impulsant des tempi respirant large, des couleurs et des timbres à la palette infinie, et un sens du drame captivant. Une Quatrième de Gustav Mahler d’une magnificence saisissante, l’état de grâce permanent pour l’auditeur grâce à un orchestre d’une beauté plastique époustouflante sous la conduite particulièrement inspirée de Rattle, qui a brossé un Ruhevoll (Pacifique) comme il en est trop peu, lumineux, tendre, lyrique, brûlant, sans jamais tomber dans le drame, évitant judicieusement tout pathos, ce qui est trop rarement respecté. Le premier violon, Benjamin Marquise Gilmore, s’est illustré dans le deuxième mouvement qui tient lieu de scherzo, avec ses deux violons, dont celui du diable, tandis que l’orchestre atteignait le paradis dans sa beauté solaire, alors que la soprano Lucy Crowe restait sur la terre…

Bruno Serrou

dimanche 31 mai 2026

Deux impressionnants concerts de la Staatskapelle Dresden et de son directeur musical, Daniele Gatti à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 29 et samedi 30 mai 2026 

Daniele Gatti, Eleonora Buratto, Elina Garanča, Benjamin Bernheim, Riccardo Zanellato
Staatskapelle Dresden, Choeur de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Premier des deux concerts vendredi soir à la Philharmonie e Paris de l’un des deux plus vieux orchestres du monde encore en activité qui demeure une référence absolue parmi les formations symphoniques de la planète, la Staatskapelle Dresden ou Orchestre de la Chapelle d’Etat de Dresde, dans le cadre d’une tournée européenne sous la conduite de son directeur musical depuis 2024 Danele Gatti, ex-directeur musical de l’Orchestre National de France (2008-2016), dans un programme franco-allemand, Richard Wagner étant le référent, Camille Saint-Saëns et Claude Debussy étant à la fois ses héritiers et ses détracteurs, l’aigle impérial face au coq gaulois… La phalange saxonne a donné une magistrale leçon de « wagnérie » avec des extraits des deux opéras que le maître saxon a composés entre les 2e et 3e actes de Siegfried, ouvrant la soirée avec le Prélude des Meistersinger von Nürnberg ample et aux sonorités sombres et charnues, et concluant avec un Prélude et Mort d’Isolde dramatique et onirique à souhait, au point que l’on se serait volontiers laissés emporter par une intégrale de Tristan und Isolde… 

Daniele Gatti, Gacuthier Capuçon, Staatskapelle Dresden
Photo : (c) Bruno Serrou

Moins égale a été la part française de la soirée, avec le Concerto n° 1 pour violoncelle et orchestre en la mineur op. 33 de Camille Saint-Saëns avec en soliste un Gauthier Capuçon en faisant des tonnes avec son instrument mais sans âme ni couleurs, demeurant à l’extérieur de l’œuvre, les candidats du Concours Reine Elisabeth de Belgique dont les finales se déroulaient cette même semaine qui ont choisi cette partition dans leur programme en disant davantage. En bis, le violoncelliste de renom s’est joint aux huit violoncellistes de la Staatskapelle requis pour le Saint-Saëns pour un arrangement guère convainquant de Lakmé de Léo Delibes par le pianiste néo Jérôme Ducros. De Claude Debussy, La Mer, triptyque qui a toujours convenu à Daniele Gatti, qui en a plusieurs fois dirigé ces esquisses symphoniques à la tête de l’Orchestre National de France, au point de graver l’œuvre au disque pour la postérité (1), mais avec l’orchestre saxon, aux sonorités sensuelles et profondes sachant se faire tempétueuses, les embruns se sont avérés plus expressionnistes qu’impressionnistes, sonnant cependant de façon pénétrante richement agrémenté de coloris à la fois chatoyants, amples et grondants. La disposition de l’orchestre à l’allemande (premiers et seconds violons se faisant face, séparés par les violoncelles et les altos, les contrebasses derrière les premiers violons), a magnifié les reliefs des diverses orchestrations, mais l’on eut apprécié que les trompettistes changent d’instruments pour les œuvres françaises, pour troquer leurs palettes par des pistons, plus clairs et incisifs.

Sataatskapelle Dresden, Daniele Gatti
Photo : (c) Bruno Serrou

Second concert, second programme en quarante-huit heures de la Staatskapelle Dresden samedi soir. Cette fois, la phalange saxonne a chanté dans le jardin de son directeur musical, le chef italien Daniele Gatti, sous la direction de qui elle a offert une Messa da requiem de Giuseppe Verdi à couper le souffle. Moins de deux mois après la remarquable prestation  dans ce même chef-d’œuvre du genre de la Tonhalle et du Chœur de l’Opéra de Zürich dirigés par Paavo Järvi (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/03/haletante-messa-da-requiem-de-verdi-par.html), les musiciens de Orchestre dresdois auquel s’est adjoint le Chœur de l’Orchestre de Paris impressionnant de cohésion ont donné une interprétation passionnément dramatique, magnifiant le propos du compositeur, emportant l’œuvre avec énergie et une tension d’un tragique éperdu, lui donnant ainsi avec force les contours d’un véritable drame lyrique. Il faut dire que le cast de solistes réuni pour l’occasion a été exceptionnelle, avec une soprano solide et possédant toutes les notes, l’Italienne Eleonora Buratto, rayonnante de timbre et déchirante d’intonation dans le Libera me, une extraordinaire mezzo-soprano de chair et de sang, la stupéfiante Lettone Elina Garanča, un ténor héroïque d’assurance vocale et de timbre, le Parisien Benjamin Bernheim. Une déception néanmoins, la basse vénète Riccardo Zanellato à la voix apparemment fatiguée. 

Daniele Gatti, Richard Wilberforce
Staatskapelle Dresden, Choeur de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Magnifique prestation du Chœur de l’Orchestre de Paris raccord avec les splendeurs de lOrchestre de la Staatskapelle de Dresde, dont la disposition a été modifiée par rapport à celle de la veille, violons I face aux altos et à côté des violons II, violoncelles à leur gauche et contrebasses derrière altos et violoncelles, timbales associées à l’une des deux grosses caisses sur le côté derrière les violons I, tandis que le chœur était scindé en deux groupes, celui des femmes directement derrière l’orchestre, celui des hommes au-dessus, à l’étage, tandis que les solistes étaient agglutinés aux pieds du chef, au plus près des cordes, fusionnant ainsi avec l’orchestre en parfaite osmose.

Bruno Serrou

1) CD Sony Classical

jeudi 28 mai 2026

L’Orchestre de Paris, Truls Mørk et Anja Bihlmaier ont enflammé le public de la Philharmonie de Paris dans Dvořák et Tchaïkovsky

Paris. Philharmonie. Grande salle Pierre Boulez. Mercredi 27 mai 2026 

Anja Bihlmaier, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Découverte ce soir en live à la tête de l’Orchestre de Paris cette dernière  semaine de mai à la Philharmonie de Paris, de la cheffe allemande Anja Bihlmaier que je ne connaissais qu’au disque, dirigeant Ravel dans un dialogue avec la pianiste coréenne Yeol Eum Son à la tête de l’Orchestre de la Résidence de La Haye dont elle était alors cheffe principale de 2021 à 2025 (1) 

Truls Mørk, Anja Bihlmaier, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Première cheffe invitée du BBC Philhamonic Orchestra, Anja Bihlmaier se produisait pour la première fois avec l’Orchestre de Paris, une saison après s’être produite sur l’estrade de l’Orchestre national de Lyon, et quelques semaines après sa première Elektra de Richard Strauss à l’Opéra de Hambourg, après avoir dirigé à l’Opéra d’Etat de Berlin Cassandra de Bernard Foccroulle et avant Carmen au Festival de Glyndebourne. Pour sa première prestation parisienne, cette disciple de Dennis Russell Davies s’est produite est dans un programme grand public donc d’autant plus difficile à assumer, véritable juge de paix. Défi relevé de fort belle façon, tant elle aura convaincu par sa maîtrise du temps, de l’espace et du rythme, par sa conviction et surtout sa musicalité, autant en concerto qu’en symphonie. Silhouette fine et discrète mais geste sûr, net et sans fioriture, bras fermes et indépendants, rythmique bien marquée, dynamique contrastée et aux larges respirations, la cheffe allemande a invité les musiciens de l’orchestre parisien à se faire de véritables partenaires des sonorités opulentes et charnelles du somptueux violoncelle de Truls Mørk dans le célèbrissime et toujours impressionnant Concerto pour violoncelle et orchestre  en si mineur op. 104 B 191 d’Antonín Dvořák, Composé aux Etats-Unis durant l’hiver 1894-1895, complété en Bohême avec, dans le finale, une citation de l’un de ses Quatre Chants op. 82 conçu à la mémoire de sa belle-sœur qui venait de mourir. Ce Concerto est l’œuvre américaine ultime de Dvorak. Sa popularité est comparable à celle de la Symphonie « du Nouveau Monde » et aux Danses slaves. Si, contrairement à la symphonie, l’on n’y trouve nulle trace d’influence américaine, le concerto est tout aussi nostalgique, Dvorak, séparé depuis trois ans de ses amis et de ses sources vives, éprouvant plus intensément que jamais le mal du pays. Le brillant soliste norvégien, aux intentions merveilleusement humaines et aux timbres particulièrement chaleureux, en a exalté les sublimes beautés, tandis que l’Orchestre de Paris et ses divers pupitres, sous la conduite de sa cheffe invitée, a instauré avec lui un dialogue profond et chaleureux. En bis, Truls Mørk a donné un mouvement de Suite de JS Bach, là où j’espérais un moment de musique contemporaine dont il est l’un des plus brillants défenseurs dans le monde, notamment comme proche de la compositrice franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-3023). 

Truls Mørk, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

En introduction de la soirée, l’excellent pianiste de l’Ensemble Intercontemporain Dimitri Vassiliakis a interprété une version piano de la sixième des Fanfares for the incommensurable Woman de la compositrice états-unienne d’origine cubaine Joan Tower (*1938) qui auront introduit un certain nombre de programmes de cette saison 2025-2026 de l’Orchestre de Paris. Sous les doigts de Dimitri Vassiliakis, ce sixième volet s’est avéré plus convainquant que les autres, exécutés sous la forme initialement prévue, celle de fanfares pour cuivres.

Anja Bihlmaier, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie de concert, l’Orchestre de Paris a donné une interprétation foisonnante et tendant à l'épique de la Symphonie n* 5 en mi mineur op. 64de Piotr Ilitch Tchaïkovsky composée en 1888 à laquelle il n’a manqué qu’un peu de mordant dans la Valse et de terreur éperdue dans le finale. Mais chaque pupitre de la phalange parisienne aura brillé par ses couleurs brûlantes et sa précision d’orfèvre, tandis que la cheffe allemande a mi ce zest de fatum qui gouverne l’œuvre mais sans jamais sombrer dans un excès de pathos. Donnant à l’œuvre une pulsation dynamique et conquérante, tout en ménageant le caractère autobiographique et désespéré de cette symphonie « du destin » au ton de douloureuse confession, Anja Bihlmaier a allégé l’emphase sans pour autant se faire excessivement distanciée, tandis que l’Orchestre de Paris a souligné la rondeur et l’onctuosité nécessaires pour suggérer la profondeur abyssale du fatum dépeint par Tchaïkovsky, cela dès l’introduction où les cordes s’expriment dans leur registre grave. Tandis que les pupitres solistes régalaient les oreilles du public par leur volubilité et leur richesse sonore, de la violon solo invitée Hande Küden, déjà à ce poste la semaine dernière, au timbalier Camille Baslé, en passant par le cor solo Benoît de Barsony, qui a notamment exposé vaillamment la longue mélodie au noble pathétique de l’Andante, instaurant un brûlant dialogue avec le hautbois d’Alexandre Gattet, à qui la clarinette mélancolique de Pascal Moraguès et le basson chaleureux de Giorgio Mandolesi n’ont rien eu à envier, tandis que trompettes et trombones ont rehaussé l’orchestre de leur éclat chaudement coloré.

Bruno Serrou

1) 1 CD Naïve


 

mardi 26 mai 2026

« Grande Messe des Morts » d’Hector Berlioz d’une monumentale intensité dramatique par le brillant Orchestre national de l’Opéra de Paris et son chœur dirigés par son ex-directeur musical, Philippe Jordan

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 22 mai 2026 

Philippe Jordan, Orchestre et Choeur de l'Opéra national de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Diffusée en direct sur France Musique, cette soirée du 22 mai 2026, à deux jours de la Pentecôte et deux jours après la Symphonie fantastique par l'Orchestre de Paris et son ex-directeur musical Daniel Harding elle aussi à la Philharmonie de Paris (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/05/programme-grand-public-dexcellente.html), cette soirée donnait à Philippe Jordan l’occasion de retrouver l’Orchestre de l’Opéra national de Paris dont il fut le patron pendant douze ans (2009-2021), ainsi que le Chœur du premier théâtre lyrique de France, dans une brillantissime Grande Messe des Morts op. 5 d’Hector Berlioz. Une œuvre dont on ne se lasse jamais et dont on (re)découvre les merveilles à chaque audition, tant elle ne cesse de ménager les effets et les surprise, œuvre ingénieuse, inventive, colorée, majestueuse, sonnant à la perfection comme il en est peu, jusqu’à la conclusion saisissante des six Amen modulés par le chœur e martelés par les dix timbaliers 

Philippe Jordan, Orchestre de l'Opéra national de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Jamais autant qu’Hector Berlioz compositeur athée n’aura signé d’œuvres d’inspiration religieuse aussi marquantes. Son catalogue compte en effet Messe solennelle (1824-1827), Te Deum (1849-1855), L’enfance du Christ (1854), pour ne citer que les plus développées, autant de chefs-d’œuvre dont le plus important est la Grande Messe des Morts H 75, plus connue sous le titre générique « Requiem », qui porte le numéro d’opus 5 bien que conçue sept ans après la Symphonie fantastique op. 14a, est la partition du genre la plus connue du maître de La Côte-Saint-André. Il faut dire que, écrite en hommage aux insurgés de la Révoltution de juillet 1830, elle est la plus impressionnante de toutes les œuvres conçues avant elle du côté des effectifs, jusqu’à la Scréation de la ymphonie n° 8 dite « des Mille » (1906) de Gustav Mahler. Dans cette partition subdivisée en dix mouvements, le compositeur suit le déroulé de l’office funèbre latin, Berlioz entend réunir une formation de vingt bois, dix cors, quatre trompettes et tubas dans l’orchestre et quatre fanfares disposées aux quatre pôles entre huit q et douze cuivres, qui interviennent plusieurs fois, la première étant la plus impressionnante et développée dans la séquence du Dies irae évoquant le Jugement dernier, dix timbaliers, deux grosses caisses, quatre tam-tams, dix paires de cymbales, et cent-huit cordes (25, 25, 20, 20, 18), et, côté vocal, un chœur omniprésent de eux cents dix choristes, omniprésents et un ténor solo dans le seul Sanctus.

Philippe Jordan, chng-Lien Wu, Pene Pati
Orchestre de Choeur de l'Opéra natinal de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Des quotas que n’aura pas atteints l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, qui n’a réuni pour cette soirée à la Philharmonie de Paris qu’un peu moins de soixante-dix archets (18, 16, 13, 12, 10), mais plutôt respectueux côté bois, cuivres (bien que les quatre fanfares ne soient pas exactement installées aux pôles de la salle) et percussion, un chœur d’une centaine de membres, donc loin des effectifs minimaux fixés par le compositeur, mais vaillant et sonnant brillamment dans une acoustique parfaitement réverbérée, l’espace n’étant jamais saturé. Attisés par le geste contenu et élégant, la battue claire, précise et stimulante, le corps plongé avec énergie dans le son du chef suisse, directeur désigné de l’Orchestre National de France, ménageant avec un humanité profonde onirisme consolateur, effroi, douleur intime, appels désespérés à la bienveillance céleste, la solennité majestueuse, les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra ont répondu au cordeau à ses intentions avec une musicalité conquérante. La spatialisation des fanfares dans les hauteurs de la Salle Pierre Boulez (deux au-dessus du plateau, deux sur les côtés du balcon) était plutôt flatteuse, bien que non conforme aux spécifications du compositeur, mais plus contestable s’est avérée la position du ténor, pourtant prometteur puisqu’il s’est agi de rien moins que de l’excellent ténor samoan Pene Pati, placé côté jardin au sommet du premier balcon, ce qui l’a rendu difficilement audible, donnant l’impression de susurrer le Sanctus avant d’être obligé de forcer sa voix à la limite de la rupture au point culminant de son intervention. Malgré ses effectifs réduits, le Chœur de l’Opéra de Paris s’est imposé par ses équilibres exemplaires, sa  grande maîtrise vocale, sa cohésion, ses intonations et son expressivité, s’avérant ainsi admirablement préparé par sa chef de chœur coréenne titulaire, Ching-Lien Chu.

Bruno Serrou

Concert passionnant de l’Ensemble Intercontemporain dirigé avec un plaisir évident par Pierre Bleuse

Paris. Philharmonie. Cité de la Musique. Salle des concerts. Jeudi 21 mai 2026 

Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Soirée musique contemporaine foisonnante ce jeudi 21 mai à la Philharmonie de Paris / Cité de la Musique qui aurait certainement déplu au cuistre prétendument philosophe, entre autres, Luc Ferry, qui, le matin-même dans une tribune parue dans le quotidien Le Figaro, écrivait abhorrer l’Ensemble intercontemporain et ses programmes abscons…

Pierre Bleuse
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Le concert du 21 mai de l’Ensemble Intercontemporan (1) dirigé par son brillant directeur musical, Pierre Bleuse, dit combien la création musicale est bel et bien vivante et originale, sans doute trop aux oreilles de certains… Le programme, qui comptait deux œuvres, une reprise et une création, a été ouvert par le puissant et richement coloré La Horde d’après Max Ernst du plus pictural des compositeurs français contemporains, Hugues Dufourt (*1943), compagnon de route des spectraux qui poursuit ici sa mythologie de peintres, signant une œuvre grandiose, puissante, extraordinairement colorée réée à Radio France en février 2022 dans le cadre du Festival Présences de Radio France par le Lemanic Modern Ensemble sous la direction déjà de Pierre Bleuse. Le compositeur philosophe français r s’inspire d’un tableau  que le peintre allemand réalisa en 1927 dont l’un des tableaux, exposé au Stedelijk Museum d’Amsterdam, dépeint l’irruption de silhouettes épouvantées, hirsutes, prêtes au combat. La musique de Dufourt restitue admirablement la vision cauchemardesque et prophétique, la violence extrême de cette toile du peintre surréaliste allemand, le trauma de ce dernier suscité par la Première Guerre mondiale, les textures et les métamorphoses de la toile.

Johanna Vargas, Francesca Verunelli, Pierre Bleuse, Helena Sorokina
Ensemble Intercontrmporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

En seconde partie, l’Ensemble Intercontemporain a offert la création mondiale de La nuda voce (La voix nue) de la compositrice toscane Francesca Verunelli (*1979), formée au Conservatoire de Florence, à l’Académie de Sienne puis à l’Académie Santa Cecilia de Rome. En 2008, elle suit le cursus de composition de l’Ircam.  En 2010, sa pièce pour orchestre En mouvement (Espace double) composée en 2007 et créée par l’Orchestre National de Lorraine dirigé par Jacques Mercier, lui vaut un Lion d’argent à la Biennale de Venise. L’œuvre que l’EIC a donnée durant ce concert, particulièrement développée avec plus de cinquante minutes de durée, toujours en mouvement, inventive, fatasque, savoureuse, richement orchestrée (2), transportant l’auditeur dans un long flux sonore allant en s’élargissant, comme passant d’un bocal pour aboutir dans un océan, passant successivement par des aquariums de plus en plus grands puis une rivière et un grand fleuve tranquille d’où émergent et se fondent deux voix de femmes, une soprano et une mezzo-soprano, traitées tels des instruments émergeant de l’orchestre, ce soir la soprano colorature colombienne  Johanna Vargas et la contralto lettone Heléna Sorokina, qui, judicieusement fragiles et discrètes tant elles se sont fondues aux sonorités fluides et colorées de l’EIC, disparaissant, mutant, réapparaissant, au sein des vingt musiciens de l’Intercontemporain auxquels elles se sont parfaitement intégrées, parfois à la limite du silence, ces derniers joignant finalement leurs voix  à leurs instruments et à celles des deux cantatrices, pour conclure sur un doux chantonnement de tous les intervenants.

Bruno Serrou

1) Ce concert est diffusé le 3 juin 2026 à 20h00 sur France Musique, et sera ensuite disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France

2) En sus des deux cantatrices (soprano, mezzo-soprano), deux flûtes (la première aussi flûte basse, la seconde aussi flûte piccolo et flûte basse), hautbois, clarinette (aussi clarinettes basse et contrebasse), saxophone baryton (aussi alto), cor, trompette, trombone, trois percussionnistes, accordéon, piano (aussi clavier électronique), deux violons, deux altos, deux violoncelles, contrebasse

samedi 23 mai 2026

Programme grand public d’excellente qualité de l’Orchestre de Paris dirigé de main de maître par Daniel Harding

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 20  mai 2026 

Daniel Harding, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Programme grand public, pour petits et grands, cette semaine pour l’Or chestre de Paris sous la direction magistrale de l’un de ses ex-directeurs musicaux le chef britannique Daniel Harding à la Philharmonie de Paris 

Daniel Harding; Amira Casar, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

En première partie, une pièce régulièrement programmée à la Philharmonie de Paris par diverses formation mais que je n’avais plus entendue depuis des lustres, avant que mes enfants eurent atteint leur première décennie, Pierre et le loup, conte symphonique, didactique, pédagogique et allégorique entièrement conçu, texte et musique, par Serge Prokofiev, qui s’est inspiré des contes folkloriques dont le héros est un certain Ivan Tsarévitch (Jean le Prince) d’où est également tiré l’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky. Depuis sa création en russe à Moscou le 2 mai 1936 au Théâtre central pour enfants, l’œuvre a rapidement fait le tour du monde, son livret traduit dans toutes les langues du globe. Bien que l’on fût étonné mercredi soir qu’il y ait peu d’enfants dans la salle, les auditeurs ont pris plaisir à « découvrir » les instruments de l’orchestre sous les doigts et le souffle des musiciens rayonnants de l’Orchestre de Paris qui se sont fait un plaisir de briller vaillamment dans leur mission de pédagogues, donner vie aux personnages qu’ils étaient chargés d’incarner, Pierre par le quatuor à cordes, l’oiseau par la flûte, le canard par le hautbois, le chat par la clarinette, le loup par les cors, le grand-père par le basson, les chasseurs par les instruments à vent, tandis que les coups de feu de ces derniers sont confiés aux timbales et à la grosse caisse, chacun étant personnifié par un motif spécifique que le spectateur se plaît à identifier à chaque apparition.  

Amira Casar, Daniel Harding, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Initialement conçu pour une petite formation, l’œuvre a été donnée cette semaine par un Orchestre de Paris en formation symphonique, avec notamment un effectif important de cordes, et le rôle du récitant confié à une comédienne. Au risque de passer pour le misogyne que je ne suis pas, une voix de femme pour le récit, trop monochrome, n’atteint pas l’impact vocal d’un comédien, du moins Amira Casar n’a pas captivé l’attention tant sa prestation est restée sans engagement, la comédienne n’arrivant pas à personnifier les personnages du conte, malgré (ou à cause de) la présence d’un micro, la sonorisation créant un décalage gênant avec le son naturel de l’orchestre, dont les pupitres solistes ont pris un évident plaisir à évoquer canard, oiseau, chat, loup, Pierre, grand-père, chasseurs, tandis que l’Orchestre de Paris a manqué de souplesse et de dynamique en raison d’un nombre de cordes trop étoffé.

Daniel Harding, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie de concert,  une Symphonie Fantastique op. 14  d’Hector Berlioz, partition en cinq mouvements au contenu tenant chacun du poème symphonique qui est de l’ADN de l’Orchestre de Paris depuis son tout premier concert en 1967 dirigé par Charles Münch, son fondateur, et même avant, au temps de l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire dont il est l’héritier et qui la créa sous la direction de son fondateur, François-Antoine Habeneck, le 5 décembre 1830 dans la Salle de l’ancien Conservatoire, sis dans le neuvième arrondissement de Paris. Elle est tellement liée à l’Orchestre de Paris que ce dernier  utilise à chacune des inaugurations de salles auxquelles il est associé. Avec cette œuvre, il est en effet facile de juger des qualités sonores d’un lieu. Or, dans l’enceinte de la Philharmonie, le temps de réponse laisse résonner le son qui reste suspendu dans la salle entière le temps de pénétrer le corps de l’auditeur, ce qui rend d’autant plus insupportables les applaudissements exprimés trop rapidement à la fin de chaque mouvement. Le geste élégant, clair et discret, Daniel Harding, connaissant parfaitement l’historique et les qualités intrinsèques de la phalange parisienne, a poussé les musiciens jusque dans leur capacités illimitées à la virtuosité et à magnifier leurs sonorités rutilantes, par une conception impressionnante d’énergie, de mobilité, le chef britannique puisant l’énergie non pas en lui mais jusqu’au tréfonds de l’orchestre (parmi tous les solos, outre le premier violon invité, la violoniste germano-turque Hande Küden, membre des Berliner Philharmoniker le cor anglais Gildas Prado, aux sonorités éminemment poétiques, et la volubile petite flûte Anaïs Benoît), avec une précision surnaturelle, envoûtant tout autant les musiciens de l’Orchestre que les oreilles du public. Percussion et cuivres sans être envahissants sont très présents, les cordes que le chef a disposées selon la tradition germanique - violons I et II se faisant face, les premiers côtoyant les violoncelles, les seconds les altos -, rutilent, lumineuses, moelleuses, abyssales, tandis que les bois sont chauds et sonnant clair. 

Conquis par la qualité de ce concert, l’ion ne pouvait être qu’étonné que ce programme qui eût intéressé toutes les classes d’âge, n’a attiré que peu d’enfants,  alors même que les rares qui ont eu la chance d’y assister sont sortis enchantés de leur soirée, à en croire les confidences qu’ils faisaient à leurs parents et amis à la sortie de la salle tandis qu’ils se dirigeaient vers les escaliers roulants de la Philharmonie…

Bruno Serrou