Paris. Philharmonie. Grande salle Pierre Boulez. Mercredi 27 mai 2026
Découverte ce soir en live à la tête de l’Orchestre de Paris cette dernière semaine de mai à la Philharmonie de Paris, de la cheffe allemande Anja Bihlmaier que je ne connaissais qu’au disque, dirigeant Ravel dans un dialogue avec la pianiste coréenne Yeol Eum Son à la tête de l’Orchestre de la Résidence de La Haye dont elle était alors cheffe principale de 2021 à 2025 (1)
Première cheffe invitée du BBC Philhamonic Orchestra, Anja Bihlmaier se produisait pour la première fois avec l’Orchestre de Paris, une saison après s’être produite sur l’estrade de l’Orchestre national de Lyon, et quelques semaines après sa première Elektra de Richard Strauss à l’Opéra de Hambourg, après avoir dirigé à l’Opéra d’Etat de Berlin Cassandra de Bernard Foccroulle et avant Carmen au Festival de Glyndebourne. Pour sa première prestation parisienne, cette disciple de Dennis Russell Davies s’est produite est dans un programme grand public donc d’autant plus difficile à assumer, véritable juge de paix. Défi relevé de fort belle façon, tant elle aura convaincu par sa maîtrise du temps, de l’espace et du rythme, par sa conviction et surtout sa musicalité, autant en concerto qu’en symphonie. Silhouette fine et discrète mais geste sûr, net et sans fioriture, bras fermes et indépendants, rythmique bien marquée, dynamique contrastée et aux larges respirations, la cheffe allemande a invité les musiciens de l’orchestre parisien à se faire de véritables partenaires des sonorités opulentes et charnelles du somptueux violoncelle de Truls Mørk dans le célèbrissime et toujours impressionnant Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur op. 104 B 191 d’Antonín Dvořák, Composé aux Etats-Unis durant l’hiver 1894-1895, complété en Bohême avec, dans le finale, une citation de l’un de ses Quatre Chants op. 82 conçu à la mémoire de sa belle-sœur qui venait de mourir. Ce Concerto est l’œuvre américaine ultime de Dvorak. Sa popularité est comparable à celle de la Symphonie « du Nouveau Monde » et aux Danses slaves. Si, contrairement à la symphonie, l’on n’y trouve nulle trace d’influence américaine, le concerto est tout aussi nostalgique, Dvorak, séparé depuis trois ans de ses amis et de ses sources vives, éprouvant plus intensément que jamais le mal du pays. Le brillant soliste norvégien, aux intentions merveilleusement humaines et aux timbres particulièrement chaleureux, en a exalté les sublimes beautés, tandis que l’Orchestre de Paris et ses divers pupitres, sous la conduite de sa cheffe invitée, a instauré avec lui un dialogue profond et chaleureux. En bis, Truls Mørk a donné un mouvement de Suite de JS Bach, là où j’espérais un moment de musique contemporaine dont il est l’un des plus brillants défenseurs dans le monde, notamment comme proche de la compositrice franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-3023).
En introduction de la soirée, l’excellent pianiste de l’Ensemble Intercontemporain Dimitri Vassiliakis a interprété une version piano de la sixième des Fanfares for the incommensurable Woman de la compositrice états-unienne d’origine cubaine Joan Tower (*1938) qui auront introduit un certain nombre de programmes de cette saison 2025-2026 de l’Orchestre de Paris. Sous les doigts de Dimitri Vassiliakis, ce sixième volet s’est avéré plus convainquant que les autres, exécutés sous la forme initialement prévue, celle de fanfares pour cuivres.
En seconde partie de concert, l’Orchestre de Paris a donné une interprétation foisonnante et tendant à l'épique de la Symphonie n* 5 en mi mineur op. 64de Piotr Ilitch Tchaïkovsky composée en 1888 à laquelle il n’a manqué qu’un peu de mordant dans la Valse et de terreur éperdue dans le finale. Mais chaque pupitre de la phalange parisienne aura brillé par ses couleurs brûlantes et sa précision d’orfèvre, tandis que la cheffe allemande a mi ce zest de fatum qui gouverne l’œuvre mais sans jamais sombrer dans un excès de pathos. Donnant à l’œuvre une pulsation dynamique et conquérante, tout en ménageant le caractère autobiographique et désespéré de cette symphonie « du destin » au ton de douloureuse confession, Anja Bihlmaier a allégé l’emphase sans pour autant se faire excessivement distanciée, tandis que l’Orchestre de Paris a souligné la rondeur et l’onctuosité nécessaires pour suggérer la profondeur abyssale du fatum dépeint par Tchaïkovsky, cela dès l’introduction où les cordes s’expriment dans leur registre grave. Tandis que les pupitres solistes régalaient les oreilles du public par leur volubilité et leur richesse sonore, de la violon solo invitée Hande Küden, déjà à ce poste la semaine dernière, au timbalier Camille Baslé, en passant par le cor solo Benoît de Barsony, qui a notamment exposé vaillamment la longue mélodie au noble pathétique de l’Andante, instaurant un brûlant dialogue avec le hautbois d’Alexandre Gattet, à qui la clarinette mélancolique de Pascal Moraguès et le basson chaleureux de Giorgio Mandolesi n’ont rien eu à envier, tandis que trompettes et trombones ont rehaussé l’orchestre de leur éclat chaudement coloré.
Bruno Serrou
1) 1 CD Naïve


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