lundi 6 avril 2026

Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion ont offert à la Philharmonie de Paris dans la soirée de Vendredi saint une envoûtante « Matthäus Passion » de Jean-Sébastien Bach

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 3 avril 2026 

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion (choeur et orchestre), Choeur d'enfants et de jeunes de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Fabuleuse Passion selon saint Matthieu de Johann Sebastian Bach en cette soirée de Vendredi Saint 2026 à la Philharmonie de Paris par une équipe magistralement menée par un Raphaël Pichon particulièrement inspiré, d’une intense intimité, à la tête de ses instrumentistes et de ses magnifiques chanteurs Pygmalion qui excellent dans la création du cantor de Leipzig. Poétique, dynamique, colorée, d’une profonde spiritualité, vibrante et vivante comme l’Humanité entière souffrante et emplie d’espérance, cet incomparable chef-d’œuvre a connu ce Vendredi Saint 2026 une interprétation inouïe de grandeur, de chaleur, d’onirisme, de beautés sonores, de rythmes fébriles 

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion (choeur et orchestre)
Photo : (c) Bruno Serrou

La Matthäus Passion ou Passion selon saint Matthieu ou encore Passio Domini nostri Jesu Christi secundum Evangelistam Matthaeum (Passion de Notre Seigneur Jésus Christ selon l’Evangéliste Matthieu) BWV 244 (1727-1742) de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) est considérée comme l’absolu chef-d’œuvre du Cantor de Leipzig, mais aussi comme le parangon de l’histoire de la musique sacrée occidentale qui a largement contribué à façonner la réputation du compositeur-intime du Divin, comme l’écrivait notamment le philosophe roumain Emile Cioran, « s’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu »… Fervent luthérien, musicien d’église (« J’ai toujours gardé une fin en vue, disait le compositeur, à savoir… diriger une musique d’église bien réglée à l’honneur de Dieu »), plus particulièrement à Leipzig comme Cantor de l’église Saint-Thomas, nourri de ses lectures de la Bible, Jean-Sébastien Bach a pensé sa musique pour la seule gloire de Dieu, comme le fera au siècle suivant son confrère autrichien Anton Bruckner. Cantates sacrées, messes, motets, vaste cursus organistique, œuvres pour clavecin, pièces pour ensembles sont imprégnées de foi chrétienne. Servir Dieu par la musique, telle a sans doute été la mission que Jean-Sébastien Bach s’est donnée, assuré que la musique est « une harmonie agréable célébrant Dieu et les plaisirs de l’âme » et que s’il jouait « les notes comme elles sont écrites, c’est Dieu qui fait la musique », tandis que « l’harmonie est à côté de la piété »…

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion (choeur et orchestre), Choeur d'enfants et de jeunes de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Des cinq Passions que Jean-Sébastien Bach est réputé avoir écrites, toutes sur des livrets du poète saxon Christian Friedrich Henrici dit Picander (1700-1764) adapté des quatre Evangéliste canoniques (Matthieu, Marc, Luc et Jean), la Passion selon saint Matthieu BWV 244 est l’une des deux œuvres du genre quoi nous soient parvenues complètes depuis la mort de son auteur, aux côté de la Passion selon saint Jean, tandis qu’une troisième, celle selon saint Marc composée en 1731, n’est que parcellaire. Alors que la saint Jean a été donnée à Leipzig sous la direction de l’auteur en 1724, 1725, 1732 et 1749, la saint Matthieu a été programmée en 1727 et 1729, puis dans une version révisée, en 1736 et 1742. Attribuée à Bach mais écrite par une main anonyme, une Passion selon saint Luc est néanmoins cataloguée BWV 246 par la Bachgesellschaft (Société Bach). Les deux passions subsistantes sont jouées aujourd’hui encore à Leipzig en alternance chaque Vendredi Saint pendant les Vêpres en l’église Saint-Thomas dont Bach a été le Cantor de 1723 à 1750, ainsi qu’en l’église Saint-Nicolas.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Raphaël Pichon, Pygmalion
Photo : (c) Anthony Rojo / Pygmalion 

Donnée Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris devant une salle comble et recueillie, la Passion selon saint Matthieu entendue ce Vendredi Saint a été un grand moment d’introspection. Disposant en miroir le chœur et le double orchestre distribués en arc de cercle mais bien dissociés des deux côtés du plateau reliés par les cinq violoncelles et l’orgue positif et le clavecin du continuo, l’Evangéliste et Jésus étant installés de chaque côté du chef assis sur des cubes en bois, les autres chanteurs solistes, les principaux et ceux émanant du chœur Pygmalion, s’exprimant entre les deux chœurs face au public ou directement sur le devant de la scène, entourant le chef, Raphaël Pichon. Ce dernier a offert une interprétation d’une force intérieure extrême magnifiée par une sincérité humaine et une intensité expressive particulièrement touchante, à la fois dynamique, profonde et lyrique, toujours bouleversante de cette partition monumentale, faisant entendre chacune des voix instrumentales avec une clarté phénoménale, portant un éclairage luminescent sur le contrepoint, la souple polyphonie des questions/réponses des deux orchestres se faisant face, avec des solistes instrumentaux remarquables, dont les deux premiers violons, Sophie Gent et Louis Creac’h, les violoncelles Antoine Touch et Cyril Poulet, les gambistes Julien Léonard et Garance Boizot, les hautbois d’amour et hautbois da caccia Jasu Moisio, Lidewei de Sterck, Gabriel Pidoux et Jon Olaberria, les bassons Evolène Kiener et Josep Casadellà, les flûtes Georgia Browne, Raquel Martorell Dorta (aussi flûte à bec), Jonty Coy et Clémence Bourgeois, Daubigney, Stefanie Troaffaes, les orgues positifs Matthieu Boulineau et Ronan Khalil (aussi clavecin), le théorbe Thibaut Roussel qui ont abondamment participé à la beauté feutrée et ardente de cette interprétation de leurs sonorités chaudes et subtilement colorées qui ont magnifié un mise en reliefs ample et épanouie.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Matthäus Passion
Stéphane Degout (Jésus/basse I), Raphaël Pichon, Julien Prégardien (Evangéliste), Pygmalion (choeur et orchestre)
Photo : (c) Anthony Rojp / Pygmalion

La distribution solistes a atteint les sommets vocaux et expressifs, avec en tête de distribution un immense Évangéliste en la personne du solide et suprêmement chantant, d’une bouleversante intensité, le ténor Julian Prégardien totalement habité par son personnage, chantant par cœur du début à la fin, et l’impressionnant baryton Stéphane Degout, bouleversant Jésus qui attise les larmes dans la poignante aria « Komm, süsses Kreuz ». A leurs côtés les excellents Julie Roset en femme de Ponce Pilate/soprano I, Maïlys de Villoutreys, Ancilla i/soprano II, la mezzo-soprano charnelle et sépulcrale Lucile Richardot, Testis I/contralto ii de Paul-Antoine Bénos-Djian (vocalement excessivement puissant, au risque de déséquilibrer le cast), les ténors Laurence Kilsby et Zachary Wilder, et l’impressionnant Pilate/Caïphe/basse 2 de Christian Immler. Le double chœur Pygmalion, au sein duquel tous les protagonistes vocaux étaient plus ou moins mêlés, est doté de riches personnalités aux voix polychromes qui ont donné à cette soirée une dimension dramatique proprement stupéfiante, tandis que, dans la première partie de la Passion, le Chœur d’enfants et de Jeunes de l’Orchestre de Paris préparé par Richard Wilberforce, a offert toute sa ferveur juvénile et une réelle spontanéité au chœur d’entrée « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen » et au choral « O Mensch, bewein dein Sünde gross » concluant la première partie. Une soirée qui restera vivante dans la mémoire de ceux qui, comme moi, auront eu le privilège d’y assister…

Bruno Serrou

jeudi 2 avril 2026

Claude Debussy et la Finlande par l’Orchestre de Paris et Esa-Pekka Salonen

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 1er avril 2026 

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Concert de l’Orchestre de Paris dirigé par son chef principal désigné Esa-Pekka Salonen cette semaine à la Philharmonie de Paris dans un programme à dominante impressionniste mais amputé d’une pièce chorale de Stravinski annoncée mais devenue fantôme, les Quatre Chants paysans russes passés à la trappe… Le programme a commencé et s’est conclu avec deux partitions célèbres de Claude Debussy encadrant deux œuvres finlandaises… 

Esa-Pekka Salonen, Stefan Dohr, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert de l’Orchestre de Paris de la Semaine Sainte s’est donc ouvert sur l’œuvre qui est sans doute la plus connue de « Claude de France », le  Prélude à l’après-midi d’un faune (1894) qui va si bien à la phalange parisienne. Esa-Pekka Salonen saisit à merveille la chaleur sensuelle de l’après-midi faunesque, et les solos de vents sont d’une fluidité remarquable, une alchimie de timbres fascinante. Ce prologue d’une ineffable beauté a préludé à un long Concerto pour cor d’Esa-Pekka Salonen, corniste de formation, par ses créateurs en août 2025 au Festival de Lucerne, Stefan Dohr, son dédicataire, cor solo des Berliner Philharmoniker, et l’Orchestre de Paris dirigé par l’auteur. Annoncée complexe et créative sur les plans techniques et sonore, il ne se trouve pourtant à l’écoute de cette partition en trois mouvements classiques de près de trente minutes certes virtuose, aucun traitement qui surprenne l’oreille et moins encore engendre l’inouï, une certaine monotonie se faisant même jour jusqu’à ce qu’enfin le finale soit emporté par un groove faisant plus ou moins songer à Leonard Bernstein.

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

 La seconde partie a été totalement différente, avec deux œuvres somptueuses qui vont formidablement bien au chef compositeur finlandais, qui inspire une véritable alchimie de la part des musiciens de l’Orchestre de Paris (violon, violoncelle solos, bois et cuivres).  La fantaisie symphonique La Fille de Pohjala de Jean Sibelius et le triptyque symphonique La Mer de Debussy où Salonen a fait plonger l’auditeur dans les souvenirs de ce que faisait Pierre Boulez dans cette même partition. Salonen a ouvert cette seconde partie dans son jardin finlandais, choisissant parmi le répertoire pour orchestre de la grande référence de la musique de son pays qu’est Jean Sibelius le poème symphonique La Fille de Pohjala op. 49 qui, à l’instar de la Suite Lemminkaïnen op. 22 (1893-1895), est inspiré du Kalevala, épopée populaire de l’écrivain folkloriste finlandais Elias Lönnrot (1802-1884). Composée en 1906, créée dans la foulée Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg à la fin de la même année, révisée en 1919, cette « fantaisie pour orchestre » évoque un vieux barde du nom de Väinämöinen, qui, apercevant depuis son traineau la belle jeune fille du Nord Pohjala assise sur un arc-en-ciel tissant un drap d’or, en tombe immédiatement amoureux. Alors qu’il lui demande de se joindre à lui dans son voyage, elle le met au défi d’effectuer un certain nombre de travaux insurmontables, dont la construction d’un navire à partir de fragments de grenouilles. Il réussit la plupart d’entre eux, mais il se heurte aux esprits malveillants dans sa tentative de construction du bateau, finissant par se blesser avec une hache. Il abandonne alors son entreprise et reprend seul son périple… A la tête d’un Orchestre de Paris heureux de toute évidence de jouer cette musique naturelle à son chef désigné, en souligne à satiété les couleurs et les chatoiements ensorcelants, mettant en évidence la puissance expressive, les métamorphoses de couleurs et de rythmes qui reflètent les différents états d’âme des personnages, passant idéalement du naturalisme au merveilleux. Dans La Mer de Claude Debussy, Esa-Pekka Salonen, qui se situe entre postromantisme et impressionnisme tout en mettant en exergue les hardiesses de l’écriture debussyste, fait des trois « esquisses symphoniques » non pas une symphonie en trois mouvements mais un poème symphonique en trois parties, s’avérant ici plus descriptif que suggestif. Les textures délicieusement charnues de l’Orchestre de Paris, ainsi que la polyphonie d’une fluidité absolue sont parues merveilleusement claires, ce qui a permis à Salonen de mettre en relief les infinis détails avec précision et minutie, tout en se montrant narratif et d’une expressivité soulignant les embruns et le flux liquide, des sonorités supérieurement limpides, attentif aux détails sans jamais briser l’élan, un Debussy peint à l’acrylique et non pas à l’aquarelle, jamais agressif néanmoins mais aux climax d’une vigueur saisissante, tandis que le chef finlandais exalte une alchimie sonore dans la continuité de l’œuvre en ouverture de programme, le Prélude à l’après-midi d’un faune, bouclant ainsi son programme pour former un véritable cercle…

Bruno Serrou

mardi 31 mars 2026

« Rigoletto » de Verdi avivé par la direction de braise de Jérémie Rhorer et une distribution particulièrement homogène à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 30 mars 2026 

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Leonardo Lee (Rigoletto), Mei Gui Zhang (Gilda), Jérémie Rhorer
Le Cercle d'Harmonie, Choeur Orfeón Donostiarra
Photo : (c) Bruno Serrou

Rigoletto est l’un des opéras les plus populaires de Giuseppe Verdi. Il constitue le premier élément de la fameuse trilogie conçue au début des années 1850 qui compte Rigoletto, Il Trovatore et La Traviata. Adapté de la pièce de Victor Hugo Le Roi s’amuse créée à la Comédie-Française le 22 novembre 1832, Rigoletto est sans doute le plus programmé des opéras du maître italien dans le monde avec La Traviata et Aïda, au point que chaque nouvelle production scénique suscite un intérêt privilégié. D’où l’avantage indéniable d’une exécution concertante, surtout lorsqu’il s’agit d’un retour à la version originale qu’il est donc utile, voire nécessaire, d’écouter sans avoir à se préoccuper de mise en scène et de scénographie… 

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Leonrdo Lee, Mei Gui Zhang, Andrei Danilov, Alexander Tsymbalyuk, Victoria Karkacheva, Oleg Volkov, Yu Shao, Dominic Sedgwick, Louis de Lavignère, Valentina Stadler, Célestine Pinel
Le Cercle de l'Harmonie, Choeur Orfeón Donostitta
Photo : (c) Bruno Serrou 

Lorsque je l’interrogeais en novembre 2024 (1), Jérémie Rhorer caressait le projet de diriger et enregistrer la trilogie populaire de Verdi, Rigoletto (1851), Il Trovatore (1852-1853) et La Traviata (1853), ainsi que la Messa da requiem (1874) qu’il a donnée en 2024. Dès 2018, il programmait La Traviata au Théâtre des Champs-Elysées. Comme il l’avait fait pour cet ouvrage, Jérémie Rhorer effectue pour Rigoletto un retour aux sources, c’est-à-dire à l’époque de la création en 1853 en s’appuyant sur le Traité d’orchestration qu’Hector Berlioz publia en 1843. « Et c’est d’autant plus clair chez Verdi qu’il s’est vraiment positionné politiquement par rapport au choix du diapason, me disait Rhorer durant l’entretien qu’il m’accorda pour le magazine Scherzo. Ce que j’ai mis du temps à comprendre. J’ai essayé dans le projet Verdi de reconstituer l’environnement du temps de la genèse des œuvres. Je me suis demandé pourquoi Verdi a été jusqu’à plébisciter le diapason au sénat italien. Et j’ai compris que pour lui, contrairement à Gustav Mahler ou Richard Strauss, c’était une façon de revendiquer sa culture française. A la fois sur le plan littéraire et sur le plan musical. J’ai appris après avoir imaginé ce programme qu’il était pétri de connaissances concernant Berlioz, son Traité d’orchestration, ses relations avec les Russes. Globalement, notre instrumentarium est celui de Berlioz en 1840/1841, dont l’ophicléide, du moins sa version italienne, le cimbasso. Pour moi, c’est merveilleux parce que, sociologiquement, on voit à quel point l’œuvre a été écrite sur mesure pour un diapason précis, parce que dès que les chanteurs chantent à 432 Hz le chant devient beaucoup plus naturel physiologiquement. J’ai souvent le sentiment que Verdi est difficile, tant on sent les chanteurs mal à l’aise, alors-même qu’il est évident qu’il voulait les mettre le plus à l’aise possible. Physiologiquement, le diapason à 432 restitue un équilibre naturel entre les voix et l’orchestre et au sein de l’orchestre-même, parce que les cuivres ne dominent pas autant que dans les orchestres modernes, ils sont très colorés, ils ne ’’pèsent’’ pas, et peuvent affronter certaines dimensions rythmiques sans être lourds. En outre, le résultat est que fondamentalement on perçoit clairement ces particularités mais cela ne change pas fondamentalement la pâte sonore, qui est néanmoins un peu plus ’’timbrée’’. » (2)

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Jérémie Rhorer, Yu Shao, Dominic Sedgwick
Choeur Orfeón Donostiarra, Le Cercle de l'Harmonie
Photo : (c) Bruno Serrou

Ainsi, Jérémie Rhorer a-r-il choisi non seulement d’utiliser un instrumentarium réglé à 432 Hz, mais aussi de donner les arie da capo tout en gommant les suraigus ajoutés par la tradition. Avec son propre orchestre, Le Cercle de l’Harmonie parfaitement réglé et sans défaut, Rhorer a dirigé de main de maître cette œuvre que l’on croyait connaître jusqu’en ses moindres recoins mais qui, sous son impulsion, a révélé un panel de couleurs ardentes et une longueur de spectre inusités. En outre, il a veillé à ne jamais couvrir les chanteurs tout en tirant profit de large nuancier de la partition, n’hésitant pas à surligner les extrêmes, du pianississimo le plus raffiné au fortississimo le plus puissant, sans jamais se faire inaudible ni saturer.  

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Leonrdo Lee, Mei Gui Zhang, Andrei Danilov, Alexander Tsymbalyuk, Victoria Karkacheva, Jérémie Rhorer, Oleg Volkov, Yu Shao, Dominic Sedgwick, Louis de Lavignère, Valentina Stadler, Célestine Pinel
Choeur Orfeón Donostiarra, Le Cercle de l'Harmonie
Photo : (c) Bruno Serrou

Grâce avant tout à un orchestre Le Cercle de l’Harmonie en très grande forme, précis, onctueux, coloré, véritable être de chair et de sang, malgré le nombre de cordes réduit (dix, huit, six, cinq, quatre), rehaussé par un somptueux chœur basque d’hommes du Chœur Orfeón Donostiarra dirigé par un chef fort inspiré, précis et motivé, Jérémie Rhorer, Rigoletto a sonné brillamment, sertissant d’une enveloppe dramatique à la dynamique plus contrastée, riche et variée encore que s’il s’était agi d’une représentation scénique, exaltant une distribution d’une grande homogénéité, malgré la diversité de ses nationalités : le Chinois Leonardo Lee, qui campe de son beau timbre de baryton-verdi un Rigoletto déchirant en faisant peut-être trop côté jeu en exagérant le côté suppliant du personnage, la soprano sud-coréenne Mei Gui Zhang, ardente et juvénile Gilda, le ténor russe Andrei Danilov, vaillant duc de Mantoue, la basse ukrainienne Alexander Tsymbalyuk, sépulcral Sparafucile, l’avenante mezzo-soprano russe Victoria Karkacheva. Mais tous les chanteurs, quels que soient la dimension de leurs rôles, ont participé à l’excellence de cette réalisation, le trio de courtisans ennemis jurés du fou du roi, le baryton-basse d’origine russe Oleg Volkov (Comte Monterone), le baryton britannique Dominic Sedgwick (Marullo) et le ténor chinois Yu Shao (Matteo Borsa), la mezzo-soprano allemande Valentina Stadler et le baryton-basse franco-espagnol Louis de Lavignère (Comtesse et Comte de Ceprano), enfin la mezzo-soprano française Céleste Pinel (Giovanna, Page du duc).

Bruno Serrou

1) voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/interview-jeremie-rohrer-fidelite.html

2) op cité

 

 

 

lundi 30 mars 2026

Poignant « Chant du Cygne » de Franz Schubert par Matthias Goerne et Martin Helmchen à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 27 mars 2026 

Matthias Goerne, Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

Immense baryton schubertien, Matthias Goerne a donné avec Martin Helmchen en trois soirées de la semaine passée l’intégralité des trois grands cycles de lieder de la maturité de Franz Schubert, Der Winterreise, Die schöne Müllerin et Der Schwanengesang. Je n’ai malheureusement pu assister pour ma part qu’au seul volet ultime, pour raison de santé pour le premier et pour cause de déplacement à Bordeaux pour une nouvelle production de Die Zauberflöte de Mozart (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/03/plenitude-de-la-flute-enchantee-de.html). 

Matthias Goerne, Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

J’avais déjà assisté par trois fois à tout ou partie des trois cycles de Schubert par le baryton allemand, avec son compatriote et ami pianiste chef d’orchestre Christoph Eschenbach au Printemps des Arts de Monaco en 2009 (voir https://www.resmusica.com/2009/04/08/schubert-sur-le-rocher-de-monaco/) puis Salle Pleyel en 2012, ou avec Leif Ove Andsnes à la Philharmonie de Paris en 2022 dans le seul Winterreise (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/10/fabuleux-winterreise-voyage-dhiver-de.html), ce à quoi il convient d’ajouter l’écoute régulière des remarquables gravures pour les labels Harmonia Mundi et Philips/Decca, Wintrerreise avec Christoph Eschenbach et Alfred Brendel (Decca), Erik Schneider dans Die schöne Müllerin, Christoph Eschenbach et Alfred Brendel dans Schwanengesang

Martin Helmchn, Matthias Goerne
Photo : (c) Bruno Serrou

J’avoue d’entrée et humblement avoir été bouleversé jusqu’aux larmes vendredi soir à la Philharmonie à l’écoute du Chant du Cygne. Non seulement à cause de la douleur extraordinairement authentique qui a émané de l’interprétation littéralement vécue par les deux interprètes, mais aussi par la sublime beauté de la musique et des textes des lieder sélectionnés par le compositeur, tant côté chant que côté instrument… Et je n’ai cessé de penser combien j’aurais aimé être capable de composer ces quatorze lieder de Franz Schubert (1797-1828) réunis post-mortem en 1829 sous le titre Der Schwanengesang (Le Chant du Cygne) D 957 auquel les deux musiciens ont ajouté le lied Herbst (Automne) D 945 sur des vers de Ludwig Rellstab (1799-1860), tant il se trouve dans ce recueil de lieder sur sept poèmes de Ludwig Rellstab déjà cité, six autres poèmes de Heinrich Heine (1797-1856) et un ultime lied sur des vers de Johann Gabriel Seidl (1804-1875), le déchirant Der Taubenpost (Le Pigeon voyageur), ce que je vis personnellement depuis plusieurs mois, douleur obsessionnelle, mélancolie rongeuse, nostalgie des amours disparues exprimées avec une force hallucinante et un tragique d’une insondable profondeur où la mort est omniprésente, tel un fil conducteur, une mort souhaitée, une mort consolatrice.

Matthias Goerne, Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

Considéré comme l’un des héritiers de Dietrich Fischer-Dieskau, dont il a reçu le sens singulier du verbe alors qu’il était son élève en même temps que celui d’Elisabeth Schwartzkopf, Matthias Goerne agrège comme peu de ses confrères le mot et la note, en tirant un alliage d’une beauté confondante et d’une pénétration sans équivalent chez les chanteurs de sa génération. Baryton au timbre aussi profond que lumineux, son approche de la musique saisit par son immédiateté, sa musicalité naturelle, sa voix d’une tendresse infinie capable des tempête les plus terribles, sa présence indicible qui ensorcelle l’auditeur, tandis que son chant se caractérise par un raffinement qui suscite une intelligence de sentiment exceptionnelle. Mais, contrairement à Fischer-Dieskau, qui se focalisait sur le mot, Goerne prend la phrase entière qui devient par son souffle interminable pur enchantement. « L’étude des textes demande beaucoup de temps avant d’être saisis dans la diversité de leurs dimensions, me déclarait-il en décembre 2007. Il ne suffit pas de se limiter à travailler les seules grandes œuvres ou les dix pièces les plus connues de Schubert, mais cent. Même chose pour Schumann et d’autres si l’on veut comprendre et pénétrer le style de chaque compositeur. Je pense par ailleurs qu’il est impossible d’interpréter Schumann sans connaître Schubert et saisir les différences de leurs univers, de leurs environnements, de leurs cultures. Schubert est plus proche, dans la concentration, la pureté, de Bach que l’est Schumann. J’aime aussi travailler avec plusieurs très bons pianistes, qui ont tous des caractères bien trempés. Ils ont leur propre opinion, une approche des partitions distincte et très personnelle. Ainsi les lieder sont-ils approchés diversement et selon des visions chaque fois plus conformes à leurs particularités. »


Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

Et comme le baryton allemand vendredi dernier a non pas interprété Le Chant du Cygne mais carrément vécu ce drame d’une gravité si désespérée qu’elle en devient surhumaine, brossant avec son partenaire, son compatriote pianiste Martin Helmchen, d’authentiques saynètes conduisant pas à pas vers la tombe dans une atmosphère marine asphyxiante. La voix de Matthias Goerne mûrit à merveille, gagnant en ampleur, en couleurs désormais d’une variété infinie, en richesse des contrastes vocaux, en épaisseur, atteignant désormais des graves pleins et abyssaux, susurrant, criant, sanglotant, pleurant tout en laissant paraître de temps à autres quelques traits de lumière évanescente. Véritable partenaire jouant un piano d’une richesse de timbres, d’une intensité de résonances prodigieuse et d’une expressivité à fleur de peau, d’humaine et mâle douleur, de solitude glaciale soulignée avec une sensibilité inouïe par le piano intensément humain de Martin Helmchen, qui a donné seul, en première partie de soirée, l’immense poème pour piano seul qu’est la Sonate en sol majeur D 894 op. 78 de 1826, dont les quatre mouvements forment un grand voyage intérieur dans une conception étonnamment distanciée, contenue du pianiste allemand qui a clairement cherché à éviter tout épanchement excessif, cela dès l’exposition du premier thème auquel d’aucuns, notamment Sviatoslav Richter, donnent un tour désolé d’une tristesse infinie, comme si le pianiste hésitait à entrer dès le début du concert dans le drame absolu… pour donner toute son énergie dans le rondo final aux élans de fête de village parcourue de chants et danses populaires avant de conclure dans un souffle à peine audible…

Dommage qu’un mauvais réglage de deux projecteurs situés dans le plafond de la salle ait empêché le noir-salle aveuglant plus ou moins les spectateurs assis au-dessous…

Bruno Serrou

 

dimanche 29 mars 2026

L’Ensemble Intercontemporain a célébré avec faste la musique emplie de sortilèges du jeune septuagénaire italien Luca Francesconi

Paris. Cité de la Musique Philharmonie de Paris. Salle des Concerts.  Jeudi 26 mars 2026 

Luca Francesconi (*1956)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Il est des artistes qui restent jeunes à jamais, autant dans leur création que dans la vie, dans leur comportement, dans leur tête comme physiquement. Luca Francesconi est de ceux-là, et il faut se pincer très fort pour commencer de croire qu’il vient d’atteindre l’aube de sa septième décennie. Pour l’occasion, l’Ensemble Intercontemporain lui a consacré jeudi dernier un concert monographique d’une très grande qualité, le compositeur aux manettes des outils informatiques en temps réel de l’IRCAM dont il est l’un des familiers 

Pascal Rophé, Yeee Suh, Luca Francesconi, Eric-Maria Couturier
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Luca Francesconi se reconnaît en tant qu’artiste une lourde responsabilité face à l’avenir, comme il le confie à l’occasion de ce concert-anniversaire au magazine de la Philharmonie de Paris : « Nous n’avons plus le temps de nous perdre en petites acrobaties conceptuelles. Nous sommes au bord du gouffre. Tout risque d’être bientôt effacé pour des raisons politiques, économiques, culturelles et peut-être militaires », et de poursuivre, « il n’a jamais été aussi vital et enthousiasmant d’être compositeur. Je rencontre régulièrement des jeunes artistes extraordinaires, et j’espère pouvoir mener le combat avec eux ». Né le 17 mars 1956 d’un père peintre dessinateur, Giancarlo Francesconi, et d’une mère publiciste, conquis à la musique à cinq ans sous le choc d’un récital de Sviatoslav Richter, Luca Francesconi entre au Conservatoire de Milan en 1974. Formé à l’aune de Karlheinz Stockhausen et de son compatriote Luciano Berio dont il a été l’assistant de 1981 à 1984 avec qui il travaille sur la partition de La vera storia avant de participer à ses côtés à la réécriture de L’Orfeo de Claudio Monteverdi, Luca Francesconi est comme la plupart de ses compatriotes compositeurs un grand lyrique, dans sa création en général comme dans son œuvre scénique, avec une dizaine d’opéras à ce jour, série commencée avec Ballata en octobre 2002 Théâtre de La Monnaie de Bruxelles, dont deux incontestables chefs-d’œuvre, le huis-clos Quartett d’après Heiner Müller créé à la Scala de Milan en avril 2011 et Trompe-la-Mort inspiré d’Honoré Balzac, son huitième opéra créé en 2017 à l’Opéra de Paris. Luca Francesconi est non seulement un éminent musicien mais aussi un fin connaisseur de l’électronique musicale et du temps réel. Ces technologies sont avec lui non pas des outils mais de véritables instruments de musique dont il a largement participé à l’élaboration de l’organologie depuis 1975, année où il a fondé son propre studio de recherche électroacoustique, puis, en 1990 à Milan, l’institut AGON, centre de recherche et de composition assistée par ordinateur qu’il a dirigé jusqu’en 2006.

Luca Francesconi (*1956) aux manettes, entouré de Serge Lemouton et Luca Bagnoli
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Non seulement l’italianita est bien ancrée dans sa création, mais, depuis son opéra radiophonique Ballata del rovescio del mondo en 1994 jusqu’à Trompe la mort d’après Honoré de Balzac pour l’Opéra de Paris en 2017, en passant par Ballata créé en 2002 à La Monnaie de Bruxelles et Quartett en 2011 à la Scala de Milan, Francesconi s’impose comme un grand lyrique. Fidèle praticien de l’IRCAM depuis les années soixante-dix, Luca Francesconi en connaît les arcanes comme peu de ses confrères, et avec le concours duquel il réalise tous ce que son esprit particulièrement créatif lui suggère avec une telle maîtrise que sa musique est emplie de sortilèges. Richement orchestrées et harmonisées, les œuvres de Francesconi se déploient sans que l’on y prenne garde, tant elles emportent l’auditeur pour ne plus le lâcher jusqu’à son terme. Emplie de sortilèges, tant vocaux (la beauté des lignes réservées autant à la soprano soliste comme l’écriture somptueuse des ensembles vocaux et instrumentaux, la musique du compositeur italien est d’une force dramatique et d’une humanité saisissante.

Luca Francesconi (*1956), Secousse-Action
Eric-Maria Couturier (violoncelle, voix)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Pour ses soixante-dix ans, l’Ensemble Intercontemporain a proposé une sélection de cinq partitions, couvrant trente ans de créations, de 1994 à 2025, avec pour œuvre-référence le monologue pour violoncelle Secousse-Action composé « à la volée » en une journée tandis que le monde était confiné en raison de la pandémie de la Covid-19 en 2020. Commande de l’Ensemble Intercontemporain pour Eric-Maria Couturier, c’est son créateur qui, ayant revêtu une tenue de bonze bouddhiste blanc virginal, a ouvert le concert par une interprétation d’une maîtrise sonore et d’une précision technique stupéfiante, surmontant pièges et difficultés d’exécution comme s’il s’agissait d’un classique, Francesconi se plaisant à utiliser la diversité des modes de jeux élaborées par son aîné Helmut Lachenmann que d’aucuns se plaisent à imiter à satiété, qui deviennent « comme des chaînes dont le violoncelliste s’emprisonne, qui se répètent et s’accumulent jusqu’à saturation ». 

Luca Francesconi (1956), Etymo
Yeree Suh (soprano), Pascal Rophé, Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Mais la grande partition de la première partie a été Etymo pour soprano, ensemble de dix-sept instrumentistes (1) et dispositif électronique, fruit d’une commande de l’IRCAM composé en 1994 sur un texte de Charles Baudelaire extrait de Le Voyage, L’Albatros. Journaux intimes créé le 25 novembre 1994 Espace de projection de l’IRCAM. L’œuvre qui creuse le concept d’origine a été conçue entre 1993 et 1994 alors que Francesconi enseignait à l’IRCAM, où il avait entrepris d’analyser informatiquement jusqu’à la racine (étymon) des sons et de leurs comportements afin de réaliser « l’un des pendants musicaux à la fois les plus convaincants et les plus impétueux de l’écriture de Baudelaire, s’ingéniant à maîtriser avec clarté et assurance l’insidieux rapport entre parole et musique », comme le compositeur le confiera En 2002 dans le programme de salle de la création de l’opéra Ballata à la Monnaie de Bruxelles. La soprano expose clairement une phrase extraite de Le Voyage de Baudelaire, « Dites, qu’avez-vous vu ? » dont l’analyse informatique charpente l’œuvre entière, en déduisant phonèmes, particules instrumentales, bases de l’œuvre, transformations électroniques agrégés dans des structures de plus en plus complexes déduites de l’origine du signifiant (« étymon ») qui permet de transcender le langage et de ses prémices. La pièce commerce sur les balbutiements du langage, des allitérations ondoyantes et un orchestre qui semble suspendu, comme en attente avant de s’agglomérer en une superposition contrapuntique et finissent par exploser dans les abysses d’o jaillissent les premiers mots au milieu de sonorités d’une richesse absolue dont les couleurs instrumentales amplifient l’expressivité magnifiquement exposée par la soprano sud-coréenne Yeree Suh sous la direction discrète mais d’une grande efficacité de Pascal Rophé. 

Luca Francesconi (*1956), Unexpected End of Formula
Eric-Maria Couturier (violoncelle), Pascal Rophé; Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Retour en ouverture de seconde partie sur l’œuvre première du concert, Secousse-Action, mais dans une version plus complexe et développée, mais avec toujours le violoncelle en soliste tenu avec maestria par le « bonze »-magicien Eric-Maria Couturier considéré cette fois comme un « transformateur » dont l’énergie bruitiste finit par devenir électrique au cœur d’un ensemble de treize instrumentistes (2) et électronique, l’œuvre d’une vingtaine de minutes intitulée Unexpected End of Formula (Fin inattendue de la formule) selon un code erreur du logiciel Excel. D’une durée de vingt-cinq minutes environ, dédiée à Helmut Lachenmann (*1935), l’œuvre est le fruit d’une commande conjointe du studio électronique ZKM, de la Kunststiftung NRW et de l’ensemble Misilfabrik, qui en a donné la création le 25 mai 2008 à la WDR Funkhaus de Cologne avec Dirk Wietheger en soliste et dirigé par Christian Eggen. « En allant au-delà des notes, écrit Francesconi, Lachenmann est parvenu à un monde sonore puissant et personnel, mais facile à imiter. De façon symptomatique (et je suis sûr qu’Helmut le dit de manière ironique), une de ses œuvres s’intitule Mouvement (vor der Erstarrung), Mouvement (avant la paralysie finale). Malgré toute l’admiration que j’éprouve pour la force fulgurante de sa musique, j’ai voulu impulser un changement. Arrêtons de jouer uniquement avec les débris musicaux qui restent de l’Histoire ». C’est ainsi que pour amorce de son Unexpected End of Formula, Francesconi fait hurler par les musiciens à pleine voix leur volonté de vivre, libérant ainsi leur énergie primitive pour réaliser ainsi le rêve du compositeur « d’une musique qui part de la plante des pieds et monte jusqu’à la tête ». A travers cette partition hommage à l’initiateur de la musique instrumentale concrète : « La formule, c’est lui, dit-il en parlant de Lachenmann. Ou plus justement, ses épigones. Cette pensée hyper-rationalisée marque vraiment la fin de la culture occidentale. Et c’est devenu un maniérisme purement académique. J’étais donc ironique et polémique envers ces gens qui n’inventent rien et se contentent de copier ce qui a déjà été fait. Mais pas envers Helmut, qui, à son âge, a le droit de faire ce qu’il veut. » Quelle que soit l’origine de l’œuvre et le caractère ironique que son auteur a voulu lui donner, l’œuvre est d’une beauté stupéfiante, riche, diverse, d’une inventivité sonore et mélodique exceptionnelle, le violoncelle se transformant à un moment donné en énorme guitare électrique sonnant aussi « gras » que du Jimmy Hendrix plutôt qu’avec la finesse d’un John McLaughlin, le compositeur usant de toutes les techniques de jeux et de colorations d’une façon naturelle et souple, autant de la part de l’instrument soliste que les divers pupitres de l’ensemble, qui se répartit en deux groupes, le second légèrement décalé, puis en trois entités engendrant une complexification des textures jusqu’à saturation et explosion. « Et je dis : ’’Basta ! Assez ! Assez de ce truc cérébral et académique. A partir de maintenant, on fait de la musique’’ », explique-t-il dans la note de programme de salle. 

Luca Francesconi (*1956), Moscou-Run
Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

L’œuvre suivante est de par sa forme instrumentale un clin d’œil à Béla Bartók, s’agissant d’une pièce pour deux pianos et deux percussionnistes, mais limités aux seuls claviers, vibraphone et marimba. Intitulée Moscow-Run, cette œuvre d’une douzaine de minutes a été composée en 2019 et créée le 8 juin de cette même année au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou par les solistes de l’ensemble Studio New Music de la capitale russe. Composée « à vive allure, sous pression » alors que Francesconi était en train de répondre à plusieurs commandes à la fois, dont un opéra pour l’Opéra d’Etat de Bavière, un trio pour la WDR de Cologne, un concerto pour violon et un Duel pour deux orchestres de chambre, Moscou-Run constitue à la fois une véritable course à la création et une exploration des limites de la perception d’une masse de molécules en mouvement rapide et régulier qui à force de courir et de s’agglomérer de façon haletante finit par engendrer une forme. 

Luca Francesconi (*1956), Daedalus II
Sophie Cherrier (flûte), Pascal Rophé, Ensemble Intecontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Enfin, en première mondiale, une version nouvelle pour flûte et ensemble (3) de Daedalus II, dédiée à Pierre Boulez décédé en 2016, à l’instar de Daedalus I de 2017 d’une durée de vingt-sept minutes, titres(s) qui renvoi(en)t à Dérive 1 et Dérive 2 du dédicataire « in memoriam ». Comme le titre l’indique, il s’agit dans Daedalus II d’une forme labyrinthique se fondant sur le modèle du plus grand labyrinthe d’Europe construit à le fin du XVIIe siècle dans le sud-ouest de Londres sur la rive gauche de la Tamise château de Hampton Court, joyau de l’architecture Tudor. Mais Francesconi ajoute une autre source d’inspiration, La Naissance de la philosophie de Giorgio Colli (1917-1979) spécialiste de Friedrich Nietzsche, ouvrage dans lequel le philosophe turinois attribue au dieu Apollon la folie poétique et l’obsession qui s’exprime à travers la figure apollinienne de Dédale, l’ingénieux concepteur du labyrinthe où sera enfermé le Minotaure ainsi que du fil rouge remis par Ariane à Thésée pour l’aider à sortir du labyrinthe. 

Pascal Rophé
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

A l’instar de Daedalus I créé à Berlin, Boulez Saal, le 16 janvier 2017 par Emmanuel Pahud et l’Ensemble Boulez dirigé par Daniel Barenboïm, il s’agit dans Daedalus II, plus court de cinq minutes, de la déconstruction/reconstruction de Dérive 2 de Boulez sous la conduite évocatrice au caractère spirituel de la flûte solo interprétée avec délicatesse par Sophie Cherrier, l’Ensemble Intercontemporain étant dirigé avec une discrète et sereine précision par un fidèle de la formation créée par Pierre Boulez qui le lui a souvent confié, Pascal Rophé.

Bruno Serrou

1) Flûte (aussi piccolo), hautbois (aussi cor anglais), clarinette, clarinette basse, basson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, piano, clavier numérique, harpe, deux violons, violoncelle et contrebasse

2) flûte (aussi piccolo), hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, deux violons, alto et contrebasse

3) flûte solo, clarinette (aussi petite clarinette en mi bémol), un percussionniste, piano, violon et violoncelle

 

samedi 28 mars 2026

Plénitude de La Flûte enchantée de Mozart dans le somptueux écrin à sa juste mesure du Grand Théâtre de Bordeaux

Bordeaux. Opéra. Grand Théâtre. Mercredi 25 mars 2026 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte
Elena Villalòn (Pamina), Omar Mancini (Tamino), Zachary McCulloch et Loïck Cassin (Hommes d'Armes)
Photo : (c) Anthony Rojo / OnB

L’un des opéras les plus programmés dans le monde, Die Zauberflöte (La Flûte enchantée) de Mozart fait sa réapparition dans le merveilleux écrin qu’est le Grand Théâtre-Opéra National de Bordeaux, qui semble avoir été construit pour elle 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte
Julie Goussot, Axelle Saint-Cirel, Anouk Defontenay (Dames de la Nuit)
Photo : (c) Anthony Rojo / OnB

Confiée à Julien Duval, la mise en scène fait grand usage de la danse, au risque parfois de passer la musique à l’arrière-plan, particulièrement dans l’ouverture où est présentée une faune diverse dont un serpent fort expressif et des hommes-squelettes. Cette production fait judicieusement peu de références à la symbolique maçonnique (à l’exception notable du triangle sur les costumes bigarrés et parfois éclairés de l’intérieur d’Aude Desigaux), et à quelques réserves près comme l’oiseleur vêtu en énorme poussin jaune flashy, le spectacle, d’où la lumière jaillit peu à peu, surprend dès l’abord par sa noirceur et son pessimisme, avant que scénographie et costumes s’éclairent peu à peu pour finir dans le blanc écarlate. 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte
Omar Mancini (Tamino), Chour de l'Opéra National de Bordeaux
Photo : (c) Anthony Tojo / OnB

Pour sa première production lyrique, le metteur en scène comédien français Julien Duval, fondateur avec le comédien Carlos Martins de la compagnie de théâtre bordelaise Le Syndicat d’Initiative, défait habilement le Singspiel des francs-maçons Wolfgang Amadeus Mozart et Emanuel Schikaneder de ses attributs les plus ésotériques pour se concentrer sur son humanité, sa féerie candide en proposant une méditation plus ou moins métaphysique et ingénue sur l’humanité et la nature, la vie et la mort, à l’instar de l’élan humaniste et populaire qui a gouverné l’esprit des concepteurs de l’œuvre, tout en lui donnant un tour fantasmagorique auquel le public a volontiers adhéré le soir de la première, le tout dans une scénographie claire évoquant plus ou moins l’esprit de commedia dell’arte parfaitement adapté aux spécificités du plateau du magnifique théâtre aux parois de bois conçu et bâti entre 1773 et 1780 par l’architecte franc-maçon Victor Louis (1731-1800) à l’acoustique exceptionnelle.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte
Omar Mancini (Tamino) et les oiseaux
Photo : (c) Anthony Rojo / OnB

Portée par une direction d’acteurs au cordeau, et par les chatoiements de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine avivé avec allant par la geste musicale tonique établie par son directeur musical, l’Etatsunien Joseph Swensen, la distribution séduit dans sa globalité. Les personnages les plus remarquables sont réunis dans le trio des Dames de la Nuit, la soprano toulonnaise Julie Goussot et les mezzo-sopranos francilienne Axelle Saint-Cirel (qui s’était illustrée sous la pluie dans La Marseillaise durant le spectacle inaugural des JO de Paris 2024) et Anouk Defontenay aux timbres bien différenciés qui assurent leur partie avec allant dans d’élégantes robes noires, ainsi que les rôles secondaires, le ténor néo-zélandais Zachary McCulloch et la basse bordelaise Loïc Cassin en hommes d’Armes, le ténor avignonnais Luc Seignette et la basse francilienne Simon Solas en Prêtres, l’Orateur de la basse française Ugo Rebec, mais aussi les trois chérubins Esther Mouchague, Lauriane Collette Poujol et Rameau Bourgogne, membres de la Jeune Académie Vocale d’Aquitaine bien assortis vocalement mais un rien trop réservés au point de donner constamment l’impression de la confidence. 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflötte
Julie Goussot, Axelle Saint-Cirel, Anouk Defontenay (Dames de la Nuit), Oùmar Mancini (Tamino), Thomas Dolié (Papageno), Esther Mouchague, Laurine Collette Poujol, Rameau Bourgogne (Trois enfants)
Photo : (c) Anthony Rojo / OnB

Du côté des rôles principaux, la rayonnante Pamina de la soprano cubano-étatsunienne Elena Villalòn, le valeureux Sarastro de la basse française Jean Teitgen dont la voix, au début, manque d’assise harmonique avant de trouver peu à peu les ressources pour atteindre avec aisance les graves les plus profonds, le Papageno primesautier du baryton bordelais Thomas Dolié, l’excellent Monostatos énamouré du ténor niçois Mathias Vidal et l’impétueuse Papagena de la soprano vénézuélienne Sofia Kirwan-Baez, qui passe avec aisance de la voix détimbrée de vieille et pétulante dame à celle de frêle et pétillante jeune femme. Un peu moins convaincants, le Tamino légèrement contraint du ténor italien Omar Mancini et la soprano colorature bastiaise Julia Knecht, qui assure certes avec vaillance les vocalises de la Reine de la Nuit, mais dont le suraigu apparaît serré et le timbre acéré. A cette distribution solistes fort homogène, il convient d’associer l’excellent Chœur de l’Opéra de Bordeaux préparé par Salvatore Caputo.

Bruno Serrou

La production est retransmise sur France Musique samedi 18 avril 2026 à 20h00, puis disponible sur le site de France Musique et sur l'application Radio France