mardi 10 février 2026

Présences 2026 a rendu un somptueux hommage au compositeur de l’intime et du langage, Georges Aperghis, le plus Français des créateurs Grecs, pour ses 80 ans

Paris. Maison de la Radio et de la Musique. Auditorium et Studio 104. Théâtre des Champs-Elysées. Du 3 au 8 février 2026 

Georges Aperghis (né en 1945), assistant au concert inaugural de Présences 2026
Photo : (c) Radio France / Christophe Abramowitz

Créé en 1991 par Claude Samuel, alors directeur de la Musique de Radio France, le Festival Présences est depuis longtemps le rendez-vous parisien majeur voué à la musique contemporaine et aux compositeurs vivants, passant chaque année la commande d'une trentaine d’œuvres nouvelles. Un an après la compositrice autrichienne Olga Neuwirth, qui ne put être à Paris pour des raisons familiales, c’était au tour cette année du compositeur grec né à Athènes le 23 décembre 1945 et installé en France depuis 1963 sans avoir jamais demandé la nationalité française tout en ne se sentant pas à l’aise lorsqu’il séjourne sur ses terres ancestrales, Georges Aperghis, maître de la musique de l’intime, de la voix et de la langue, qu’elle soit humaine ou instrumentale, inventée, vivante ou morte, voire réduite à l’état de phonèmes. Auteur de près de deux cents œuvres, dont il fait en toutes circonstances un théâtre musical, fondateur et animateur de centre de recherches lorsqu’il fonde avec sa femme, la comédienne Edith Scob (1937-2019) l’Atelier de Théâtre et Musique (ATEM) à Bagnolet puis Théâtre des Amandiers à Nanterre, Aperghis est continuellement actif, un être ouvert et doux, comme son accent grec roulant perpétuellement les « r », mais plus doux que celui de son aîné Iannis Xenakis, ce qui se retrouve dans la création de chacun de ces deux compositeurs, l’aîné ayant été célébré par Présences voilà vingt-huit ans, lors de sa huitième édition en 1998.

Georges Aperghis (né en 1945), Wilhem Latchoumia
Orchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Radio France / Christophe Abramowitz

Après un prologue organisé à l’IRCAM samedi 31 janvier (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/02/somptueusement-prelude-lircam-presences.html), le concert d’ouverture du Festival Présences 2026 a été confié Auditorium de Radio France, à l’Orchestre Philharmonique de Radio France, la Maîtrise de Radio France et au Chœur de Radio France et dirigé par quatre chefs. L’essentiel du programme était consacré au compositeur central de cette édition, Georges Aperghis, lancé par la création mondiale de Willy-Willy pour voix égales chanté par trente-deux jeunes filles de la Maîtrise de Radio France dirigé par Louis Gal, terme qui désigne en langue aborigène un tourbillon de poussière, de sable ou de feuilles engendré par un air sec et instable qu’Aperghis restitue avec art par le mouvement rotatif de syllabes, de mots et de fragments de mélodies. Deuxième création du jour, cette fois de l’Iranienne Anahita Abbasi (née en 1985) Prisme pour ensemble aux sonorités fragiles et ténues brisées par des impacts abrupts se présentant tels un organisme vivant. Deux œuvres des plus représentatives d’Aperghis, Champ-Contrechamp pour piano et ensemble (2010) créé aux Proms de Londres en août 2011 dans laquelle le compositeur transpose à, la musique un procédé cinématographique, avec cette fois un brillant Wilhem Latchoumia en soliste qui dispute la prééminence avec l’orchestre sans que se dégage finalement une réelle primauté. Puis ce furent les géniaux Pubs/Reklamen hélas donnés en extraits (cinq publicités inénarrables) jouées et chantées à la perfection par Donatienne Michel-Dansac qui a donné une fantastique leçon de théâtre chanté (voix polychrome comme il en est peu). Le Chœur de Radio France a interprété une pièce de Philippe Leroux (né en 1959) - absent car au Théâtre du Châtelet pour la dernière représentation de son Annonce faite à Marie -, avec la première française de Nomadic Sounds pour chœur mixte (2015) dans laquelle Philippe Leroux rend hommage à des compositeurs de la Renaissance, Clément Janequin (1485-1558) - chants d’oiseaux -, Roland de Lassus (1532-1594) - rapports voix/instruments -, Jacobus Gallus (1550-1591)  - imitations de bruits de la nature et de guerre -, et Thomas Tomkins (1572-1656) - expert du chant plaintif -, qui précédait une œuvre plus longue donnée en création mondiale du Greco-Français Alexandros Markeas (né en 1965), Les Grands Chaos pour récitant, batterie, trois saxophones, chœur mixte et double orchestre dirigé par deux chefs, Ilan Volkov et Marc Desmons, œuvre de près de vingt-cinq minutes d’une puissance impressionnante toujours changeante, où l’on trouve toutes les caractéristiques du compositeur grec, rythme, polychromie, puissance, onirisme, mélange intelligent des genres, une rythmique jazzy mue par une batterie et trois saxophones d’autant de tessitures. Un seul regret, le narrateur, Greg Germain, pas toujours compréhensible malgré (ou à cause de) l’appoint d’une amplification. Outre Louis Gal, Ilan Volkov et Marc Desmons, le concert était également dirigé par Roland Hayrabedian, et Kyrian Friedenberg.

Bernard Cavanna (né en 1951); Messe un jour ordinaire
Noëmi Schindler, Emilie Rose Bry, Isa Lagarde, Sahy Ratia, Julien Buis, Bernard Cavanna, 
Pierre-Louis Laporte, Léo Warynski, Ensemble Multilatérale
Photo : (c) Bruno Serrou

Le deuxième concert Présences 2026 était consacré à la langue, la souplesse, ses divers modes d’expression, sa volubilité, sous la figure tutélaire de Georges Aperghis, maître éminent de la voix et de ses mystères, autant humaine qu’instrumentale. La soirée, animée par l’Ensemble Multilatérale dirigé avec une simplicité d’une grande efficacité par Léo Warynski, a été ouverte avec La Nuit en Tête pour soprano et six instruments (2000) d’Aperghis par une Anne-Emmanuelle Davy très en verve, qui a merveilleusement restitué l’atmosphère d’un nocturne fait « d’agglomérats de sensations et d’états d’âmes furtifs » (Aperghis), qui conduit aux limites de l’audible, avec son spectre infini curant du fff au ppp. Troisième création, cette fois d’un des élèves d’Aperghis, le Grec Nicolas Tzortzis (né en 1978), avec Énantiosème pour flûte et ensemble de treize instruments, deux entités qui « cherchent à exister par elles-mêmes, traçant chacune sa route », un soliste, Matteo Cesari, prolixe, se confrontant au groupe, le compositeur faisant s’affronter « une identité personnelle fluide » avec « une identité figée et invariable » de la tradition hellénique. Troisième création, Whiteout pour soprano, onze instruments, dont une flûte à bec et une guitare électrique, et électronique de la flûtiste à bec et gambiste viennoise Eva Reiter (née en 1976), qui doit beaucoup à la musique ancienne tout en attestant d’une réelle inspiration et de faconde. En seconde partie de concert, deux œuvres de deux compères qui se connaissent depuis fort longtemps, et dont j’ai fait personnellement la connaissance le même soir voilà près de trente-cinq ans à Musica de Strasbourg. Le premier, Jacques Rebotier (né en 1947), a lui-même interprété son Musiciens, Portraits poésie sonore pour voix live et voix fixée (1979) où il dit, marmonne et chante des noms et des caractères de quinze compositeurs, de Richard Strauss à Georges Aperghis, avec en écho sa propre voix amplifiée et déformée, dont les cinq minutes ont préludé au chef-d’œuvre de Bernard Cavanna (né en 1951), la Messe un Jour ordinaire pour soprano lyrique, soprano léger, ténor, violon solo, chœur et quatorze instruments dont trois accordéons composée en 1993-1994 mais plusieurs fois remise sur le métier. Sans revenir à la présentation de l’œuvre que j’ai évoquée ici en décembre 2023 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2023/12/cd-bernard-cavanna-et-son.html), la Messe un jour ordinaire était présentée mercredi soir dans une nouvelle réalisation, avec un ensemble choral de plus en plus étoffé, cette fois quatre vingt quatre membres associant le Chœur de Radio France, l’Ensemble Vocal de l’Université Evry Paris-Saclay et le Chœur Éphémère Mirabeau, à un brillant trio de solistes formé des sopranos Émilie Rose Bry et Isa Lagarde et du ténor Sahy Ratia, et, côté instrumental, le chant somptueux du violon de Noëmi Schindler, tandis que l’on admirait également le velouté des cuivres dominés par le trombone, qui, à l’instar du tuba, assure à égalité les basses onctueuses de l’orgue. Léo Warynski a donné aux quatre parties de cette messe peu ordinaire la densité d’une œuvre profondément dramatique et d’une humanité douloureuse, dès le coup violent au cœur du Kyrie, tandis que la merveilleuse partie réservée au violon rejoint la sublime spiritualité du Benedictus de la Missa solemnis de Ludwig van Beethoven.

Quatuor Diotima,  Victor Julien-Laferrière
Photo : (c) Bruno Serrou

Le troisième concert Présences s’est tenu sur la scène la plus huppée de Paris, celle du Théâtre des Champs-Elysées sis sur l’artère la plus chic de la capitale, l’avenue Montaigne, devant un public plus nanti et âgé que celui des salles de la Maison de la Radio, pour un rendez-vous quatuor d’archets, le format la plus « élitiste » des formations musicales, genre qui a toujours sonné merveilleusement dans cette salle qui résonne comme un violoncelle. Donné en création mondiale, commande de Radio France, le Quatuor à cordes n° 2 que Georges Aperghis a achevé en 2024 est un trésor d’inventivité, de lumière solaire et de sourires, exploitant divers modes de jeux, les alternant ou les combinant tour à tour, son, rythme, archet, souffle, silence entre autres avec toujours la présence de la voix, ici celles des quartettistes live s’exprimant à l’instar des instruments telle une conversation, avec joutes « oratoires », échanges tendres, graves, tendus jusqu’à la dispute, avec un texte qui ne fait pas toujours sens, usant de phonèmes, ou que l’on saisit plus ou moins par bribes, mais exhalant en fait une grande humanité, se concluant sur la phrase déclamée en homorythmie « ni mort, ni vivant, voici mon cri », le tout exposé avec la présence réconfortante du violoncelle d’Alexis Descharmes. Cette œuvre d’une vingtaine de minutes était précédée par une rayonnante interprétation du Quatuor à cordes n° 1 en fa majeur op.18/1 premier des six volets dans l’ordre établit lors de la publication du premier recueil de quatuor d’archets (1799-1800) de Ludwig van Beethoven (1770-1827), auquel les Diotima, sous la conduite de leur onirique premier violon, Yunpeng Dao, ont offert une lecture au chaud lyrisme, tout en demeurant ancrée dans le classicisme qui imprègne encore ces pages où commence néanmoins à s’imposer la personnalité du Titan de Bonn. En seconde partie, une interprétation séduisante et souvent touchante de l’immense chef-d’œuvre qu’est le Quintette à cordes avec deux violoncelles en ut majeur op. 136 D. 956 (1828) de Franz Schubert (1797-1828) au chant à la fois tendre, mélancolique et réconfortant (un Victor Julien-Laferrière aux sonorités suscitant une intense humanité de son chant velouté aux amples et souples harmoniques, tandis que l’alto de Franck Chevallier, solide « soliste », du quintette a assuré le centre névralgique avec ardeur). La soirée s’est conclue sur un Nacht und Traum de Schubert mené en bis par un ardent Julien-Laferriere soutenu avec un délicat sens du partage par les Diotima.

Georges Aperghis (né en 1945), Johanna Zimmer, Christina Daletska, 
Emilio Pomárico, Ensemble Musikfabrik
Phoyto : (c) Bruno Serrou

Le quatrième rendez-vous Présences 2026 était confié à l’une des meilleures formations au monde dédiées à la musique contemporaine, avec laquelle Georges Aperghis travaille de façon suivie, l’Ensemble Musikfabrik dirigé cette fois par le brillant et élégant chef argentin (et non pas italien comme annoncé par le speaker de France Musique) Emilio Pomárico. Au programme, la première audition en France d’Un Chant d’amour (2022) pour cor à double pavillon - l’un étant pourvu d’une sourdine -, assez impressionnant du Bavarois Arnulf Herrmann (né en 1968) joué avec un saisissant brio par la corniste états-unienne Christine Chapman, membre de Musikfabrik, suivi de la création mondiale de The Blue Window d’après le tableau La fenêtre bleue (1913) d’Henri Matisse pour quinze instruments, œuvre de la compositrice grecque Myrtó Nizami (née en 1994) fort bien conçue, avec ses couches sonores qui s’interpénètrent à la façon de couleurs sorties de la palette du peintre, tandis que les contours de la pièce demeurent à priori assez conventionnels. Ces deux premières œuvres ont préludé à deux grandes partitions de Georges Aperghis, toujours théâtrales quoique purement instrumentales, le premier de ses concertos, celui pour clarinette et ensemble de seize instruments intitulé Babil (1996), l’instrument soliste babillant avec virtuosité, comme le démontre avec dextérité son vaillant interprète, Carl Rosman, membre de Musikfabrik, ensemble commanditaire de la partition. Seconde pièce d’Aperghis, cette fois en première exécution française, Selfie in the Dark (2022-2023) pour deux voix (Johanna Zimmer, soprano, et Christina Daletska, mezzo-soprano, qui avaient participé à la création mondiale à Cologne le 17 mai 2025) et ensemble de seize instruments comprenant notamment deux pianos, l’un alternant avec un clavecin, l’autre avec un harmonium, et dialoguant l’un avec l’autre ou avec les musiciens de l’ensemble, les deux voix entrant à l’unisson avant de se désynchroniser entraînant les instruments dans un même désordre subtilement organisé par l’écriture virtuose qu’Aperghis réserve à son orchestration qui instille une polyphonie flatteuse à l’oreille, hypnotisée par les sonorités jubilatoires exprimées par un mélange subtile de modes de jeu, harmoniques, souffle, bisbigliandi aux instruments à vent, glissandi à la percussion, cordes sul ponticello entre autres.

Georges Apreghis (né en 1945) entouré d'Angèle Chemin, Vincent Lhermet, Françoise Rivalland
Photo : (c) Bruno Serrou

Le sixième concert du Festival Présences 2026 était donné samedi après-midi Studio 104 de la Maison de la Radio - je n’ai pu assister au cinquième, qui était trop tardif la veille au soir pour espérer retourner dans ma banlieue dans les temps), avec un programme quasi monographique d’œuvres solo, duo et trio de Georges Aperghis. D’abord Sur le fil (2022) pour cymbalum qui joue entre la résonance et le son feutré qui donnent le sentiment d’une diversité de personnages conversant selon leur humeur, joué avec maestria par l’excellente Françoise Rivalland, puis Le corps à corps (2016) « théâtre musical pour un(e) percussionniste et son zarb », instrument magique iranien extraordinairement complexe à jouer et à maîtriser introduit en France par le compositeur percussionniste Jean-Pierre Drouet (né en 1935), maître de Françoise Rivalland, qui a donné de la pièce une interprétation hypnotisante. Enfin Tingel Tangel (1990, « Cabaret itinérant de bas étage » en allemand) pour voix parlée et chantée et deux instrumentistes, accordéoniste et cymbaliste, ce(tte) dernier(re) jouant aussi de petits instruments à percussion. Cette œuvre, qui plonge dans l’univers de L’Ange bleu de Heinrich Mann (1871-1950) adapté au cinéma en 1930 par Josef von Sternberg (1894-1969), Interprétation enthousiasmante de la stupéfiante soprano Angèle Chemin, alternant onirisme, prosaïsme, numéro de cirque, dialoguant avec justesse de ton et d’intention avec Vincent Lhermet et Françoise Rivalland. Faisait écho à ces trois œuvres d’Aperghis, la création de Concertina-fold almanac pour accordéon seul inspiré d’un almanach de la fin du XIVe siècle aux feuillets pliés en accordéon de la compositrice lituanienne Justina Repečkaitė (née en 1989), qui s’inspire clairement de la musique médiévale, comme le confirme la page lui faisant écho d’un auteur anonyme d’une nostalgique chanson traditionnelle catalane El Cant dels ocells enrichie d’une improvisation chantée par Angèle Chemin.

Ondřej Adámek (né en 1979), Magdalena Kožená, Peter Rundel
Orchestre Philharmoniqie de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou

Le septième concert se tenait Auditorium de Radio France devant une salle comble, côté public autant que côté plateau, avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France au grand complet, parfaitement préparé et sourires aux lèvres de chacun des musiciens pendant tout le concert alors même qu’il leur était demandé quasi l’impossible comme le laissait envisager leurs visages avant même le premier accord jeté, dirigé à la perfection, le geste clair, soutenant les musiciens avec attention et minutie par le chef allemand Peter Rundel, éminent défenseur de la musique de notre temps, dans un programme qui dit combien l’orchestre symphonique n’a jamais été vraiment abandonné par les compositeurs, contrairement à ce que nombre de clichés le soufflent à qui veut l’entendre entre 1950 et 2000… Georges Aperghis à en toute logique « ouvert le bal » avec deux Études VII et VIII pour grand orchestre. Musicien de l’intime et de la grâce, Aperghis, à l’écoute de ces pages conçues entre 2012 et 2024, ne me semble pas fait pour les énormes effectifs de l’orchestre symphonique. Dans les deux Études entendues samedi (ce que confirmeront celles programmées le lendemain) le compositeur semble avoir essayé avec énergique volonté d’en pénétrer les arcanes mais sans parvenir à adapter son style et son talent, pourtant célébré ici même par le brio de ses orchestrations, mais il lui faut impérativement une réelle complicité avec ses interprètes, ce qui ne peut se faire avec cent-dix musiciens à la fois et le peu de temps de répétitions possibles. Aussi, écrire pour une telle formation pachydermique ne lui convient clairement pas, ici bois et cuivres par quatre, six cors, tuba, deux timbaliers, une percussion amphigourique, marimba, vibraphone, soixante instruments à cordes… Mais Aperghis reste unique et l’on identifie immédiatement qu’il est l’auteur de ces Études. A suivi la création française d’un triple Concerto pour clarinette, violoncelle et piano au bel intitulé, Un désir démesuré d’amitié, du compositeur basque Miquel Urquiza (né en 1988), où les sonorités des trois solistes du Trio Catch sont apparues noyées sous celles de l’orchestre auquel ils ne font réellement qu’ajouter leurs timbres dans le maelström instrumental. Mais la partie la plus saisissante de la soirée a été la seconde, qui a débuté par une impressionnante page d’orchestre de Betsy Jolas dont on célèbrera les cent printemps le 5 août prochain. En sa présence, le Philhar’ a donné une interprétation spectaculaire de son Tales of a Summer Sea (Contes d’une mer d’été) composé en 1977, en fait un poème symphonique pour grand orchestre magistralement évocateur inspiré de La Tempête de William Shakespeare joué de façon tellurique mais toujours claire et d’une transparence liquide. Au terme de l’exécution de l’œuvre, Georges Aperghis a fait un geste touchant, allant au-devant de Betsy Jolas, de vingt ans son aînée, pour la féliciter, lui évitant ainsi de descendre les marches serrées de l’Auditorium. Le concert s’est conclu sur une œuvre magistrale d’un compositeur trop rare en France, le pragois Ondřej Adámek (né en 1979), qui a fait une partie de ses études musicales en France et est désormais installé en Espagne, auteur d’un extraordinaire Where Are You? (2021) pour mezzo-soprano et orchestre dans lequel l’auteur s’adresse directement à Dieu, fondant le premier mouvement sur le « Notre Père » chanté en araméen, puis reprenant divers textes sacrés en tchèque. Cette œuvre d’une puissance rare, magnifiquement structurée et instrumentée, véritable kaléidoscope sonore d’une force expressive hallucinante, bouleverse par la douleur tragique qui en émane, son humanité déchirée, cela dès l’entrée de la cantatrice qui susurre en divaguant, et se concluant de la même façon après que la mezzo-soprano eût hurlé « where are You? » dans un porte-voix. L’interprétation a été un modèle d’engagement et de lyrisme avec une fabuleuse Magdalena Kožená, créatrice de l’œuvre le 6 mars 2021 à Munich sous la direction de son mari, Sir Simon Rattle, à la voix infinie aux coloris d’arc en ciel. Un très grand moment de mus9ique, dans la globalité du programme et de l’ensemble de la soirée, sans doute le plus grand moment de l’édition 2026 de Présences.

Georges Aperghis (né en 1945), Angèle Chemin, Sébastien Boin
Ensemble Next, étudiants du CNSMDP
Photo : (c) Bruno Serrou

Le neuvième concert Présences a réuni en début d’après-midi de dimanche, Auditorium de Radio France, l’Ensemble Next et des étudiants du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris sous la direction claire, précise et attentionnée de Sébastien Boin dans un programme riche et exigeant brillamment assuré par les jeunes musiciens. Commencée par la première française de Wild Romance (2013) de Georges Aperghis, « éclats d’une mémoire perdue, de quelque chose que l’on s’est empressé d’oublier » selon l’auteur pour soprano et huit instrumentistes créé à Leuven (Louvain) dans le cadre du Transit Festival 2015 chanté avec vaillance par Angèle Chemin brillamment enveloppée par le jeu chaleureux de l’ensemble instrumental, leur prestation s’est poursuivie avec deux créations mondiales, commandes de Radio France, un enthousiasmant Pic/Cells pour dix instrumentistes du Tunisien Jawher Matmati (né en 1993) aux timbres brûlants dont les structures s’inspirent de cinq Villes invisibles nées de l’imaginaire de l’écrivain réaliste italien Italo Calvino (1923-1985), un proche de Luciano Berio, ainsi que du tableau 4900 Couleurs du peintre saxon Gerhard Richter (né en 1932) dérivé d’un vitrail pour la cathédrale de Cologne pour la conception duquel le plasticien avait élaboré un programme informatique, et un ingénieux Engrenages pour sept musiciens dans lequel son auteur, Félix Roth (né en 1997), disciple de Jean-Luc Hervé, Francesco Filidei, Frédéric Durieux et Yan Maresz, s’inspire de Travaux (1945) de l’écrivain prolétarien libertaire français Georges Navel (1904-1993), et suscite des sonorités épanouies avec un ensemble aux effectifs semblables à ceux des Folksongs de Luciano Berio (1925-2003) « pour en prendre le contrepied », arrangements d’onze chansons populaires pour Cathy Berberian, alors épouse de Berio, qui ont été programmés une douzaine de fois en 2025 en région parisienne pour le centenaire du compositeur italien, à l’exclusion de toutes ses autres grandes œuvres pour diverses formations infiniment plus personnelles et porteuses d’avenir… Cette fois, malgré ses qualités vocales célébrées plus haut dans ce texte, la soprano Angèle Chemin s’est avérée en-deçà des exigences de la partition, la voix étant trop « épaisse » et lyrique, le timbre trop linéaire et « propre » pour les passages les plus « folklorisant », tandis que l’ensemble instrumental aura manqué d’énergie, de pulsation et de couleurs pour vraiment inviter au voyage.

Johanna Zimmer, Emmanuelle Lafon, Florentin Ginot
Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert suivant, donné Studio 104 en milieu d’après-midi de l’ultime journée de festival, tenait de l’intime. A l’exception de la toute première pièce, le programme était quasi monographique, centré sur une série de pages de Georges Aperghis, avec pour « héroïne » la contrebasse. Cette heure de musique était intitulée Black Light… Sans doute pour mettre le public dans l’ambiance, la lumière a été difficile à stabiliser, laissant un bon moment le noir-salle total. Puis, au pied d’un cube, l’on a pu découvrir l’excellent contrebassiste Florentin Ginot jouer une ingénieuse et ludique pièce solo en première mondiale de la compositrice soprano polonaise Agata Zubel  (née en 1978) - créatrice  de l’oratorio Migrants d’Aperghis en 2022 -, Hand in Hand composé en 2025 pour Florentin Gonot et à sa mesure, le titre se référant à la « relation organique entre l’interprète et son instrument dans laquelle le geste, le toucher et le son fusionnent en un mouvement continu et unique ». Cette pièce a préludé à un ensemble de pages de Georges Aperghis pour comédienne - Emmanuelle Lafon, inénarrable diseuse des textes nés de l’imaginaire du compositeur -, soprano - Johanna Zimmer, voix souple et radieuse -, et contrebasse dans des extraits des Récitations (1978) pour voix seule créées dans le cadre du Festival d’Avignon 1982, quatorze portraits de femmes se présentant sous forme de saynètes aux forts contrastes, de Zig-Bang, recueil de vingt-cinq textes du compositeur tout en décalages, jeux de mots et de sens écrit pour l’ATEM (Atelier théâtre musique qu’Aperghis avait fondé en 1976 à Bagnolet puis installé Théâtre des Amandiers à Nanterre), l’intégrale d’Obstinate créé en mai 2018 par Florentin Ginot qui se lance dans cette œuvre dans une lutte contre l’instrument et les cordes qui refusent de lui céder, et Black Light, qui a donné son titre au concert, composé en 2019 et créé à Cologne en août 2021 par le même Florentin Ginot, son dédicataire, qui présente cette pièce âpre et sombre jouant sur la scordatura des troisième, quatrième et cinquième cordes abaissées d’un demi ton, comme une « table rase des données traditionnelles de la contrebasse ». Enfin, en création, une commande de Radio France composée en 2023, It never comes again (Cela ne reviendra jamais) « dialogue secret » pour soprano et contrebasse, qui ne quitte pas un instant ses registres aigus, dédié une fois encore à Florentin Ginot. Le tout était mis en espace sur trois cubes surélevés par Olivier Defrocourt, chacun supportant un interprète, et mis en lumière en clair-obscur par Marie-Hélène Pinon.

Ondřej Adámek (né en 1979), Christian Tetzlaff, Cristian Mǎcelaru
Orchestre National de France
Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert de clôture de Présences 2026 consacré à Georges Aperghis, était confié à l’Orchestre National de France dirigé par son directeur musical, le chef roumain Cristian Mǎcelaru. Dans ses rangs, trois musiciens de l’Ensemble Intercontemporain (Jean-Christophe Vervoitte, cor, Diego Tosi, violon, Nicolas Crosse, première contrebasse), conviés à participer à un programme dense, synthèse de la programmation de cette trente-sixième édition du festival organisé par Radio France. En ouverture de concert, deux pièces d’Aperghis pour orchestre kolossal appartenant au même cycle que celles entendues samedi jouées par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, cette fois les Études III & V, commandes de la Westdeutscher Rundfunk pour la première et de la Radio Bavaroise pour la seconde, à propos desquelles je formule les mêmes impressions que pour les Etudes VII et VIII. Commande de Radio France donnée en création mondiale, tout aussi magistral que l’œuvre pour mezzo-soprano et orchestre entendue samedi, le Concerto n° 2 pour violon et orchestre « Thin Ice » en quatre mouvements enchaînés d’Ondřej Adámek a saisi l’auditeur tel un ouragan d’une incroyable théâtralité pour ne plus le lâcher vingt minutes durant, joué à la perfection par un funambule, le brillant violoniste hambourgeois Christian Tetzlaff, d’une puissance, d’une variété de jeu et de son, d’une virtuosité fougueuse époustouflante, maîtrisant le discours autant que la variété technique mise en jeu par le compositeur (sons polyphoniques, rythmes syncopés, archet sur la diagonale des cordes et du manche ou écrasé, glissandi, pizzicati divers, jeu façon guitare, sourdine métallique, sul ponticello). Ce second concerto pour violon d’Adámek est construit sur « le contraste entre une énergie brute et la voix du remords, de la conscience ou du destin » selon son auteur, l’œuvre s’achevant tandis que « les deux forces irréconciliables s’affrontent sur une fine couche de glace », le soliste semblant parfois lutter avec son instrument, Tetzlaff étant infailliblement dans le son, qui atteint sous son archet une ampleur extraordinaire, dialoguant ou combattant ou se résignant avec vaillance avec un orchestre puissant, voire tellurique, le tout d’une unité constante sous la conduite d’un thème populaire tchèque qui apparaît dans la minute qui suit le début de l’œuvre et qui réapparaît régulièrement jusqu’à la fin à la façon d’un leitmotiv, et au centre de la partition un passage plus onirique ponctué de cris d’instruments à vent écartelés entre leurs registres extrêmes au sein duquel se présente une courte mais brillante cadence. Les musiciens du National sont apparus moins à l’aise que leurs confrères de l’OPRF la veille, apparemment moins confiants en leur capacité à relever la gageure que représentait ce programme riche en créations d’une impressionnante diversité. L’œuvre de la compatriote de Georges Aperghis Sofia Avramidou (née en 1988), Innsmouth, inspirée du roman Cauchemar d’Innmouth (1936) de H. P. Lovecraft (1890-1937), seconde pièce de la compositrice grecque programmée dans le cours de cette édition de Présences, donnée elle aussi en création mondiale, a présenté une facette plus épanouie encore que la précédente, brossant une atmosphère mystérieuse de bon aloi, qui, outre une virtuosité à toute épreuve, demande aux instrumentistes de l’orchestre de parler et de chanter dans une langue inconnue et de se lancer dans des coassements de batraciens, éclairés par des citations à l’orchestre d’un chant araméen. Enfin, à tout seigneur tout honneur, pour conclure ce concert de clôture comme elle a été ouverte, une œuvre ultime de Georges Aperghis, cette fois un Concerto pour accordéon et orchestre avec orgue obligato (2015) donné en première audition française par un intrépide Jean-Étienne Sotty, continuellement présent dans la conduite du discours, soutenu à l’orgue par Alma Bettencourt, trop discrète aux saluts considérant la qualité de sa prestation, Aperghis instaure dans cette œuvre concertante un brillant dialogue entre les deux solistes qui donne l’impression à l’écoute que le souffle de l’instrument à anches aux colorations populaires et celui de l’instrument de vent conçu pour le sacré sont interchangeables. L’œuvre, dans sa globalité, est plus équilibrée que les Études, présentant comme un face à face solistes et orchestre, « tels Don Giovanni et Leporello ou Don Quichotte et Sacho Panza » (Aperghis), les deux entités, solistes et orchestre, s’associent et s’opposent.

Georges Aperghis (né en 1945) et l'enregistrement de son Etude V remis par Pierre Charvet
Orchestre National de France
Photo : (c) Bruno Serrou

A la toute fin du concert, le directeur artistique de Présences, Pierre Charvet, a remis à Georges Aperghis sous forme de disque la première œuvre du concert, l’Etude V enregistrée « live » une heure et demi plus tôt… avant d’annoncer l’invité central de l’édition 2027 de Présences qui aura une toute autre allure, puisqu’il s’agira d’un certain Arvo Pärt, compositeur minimaliste néo-médiéviste estonien qui aura alors 91 ans, Présences retournant ainsi au mouvement de l’édition 2024 consacrée à Steve Reich…

Bruno Serrou

mardi 3 février 2026

Les douces mélancolies crépusculaires sous les doigts de Piotr Anderszewski d’œuvres ultimes pour piano de Beethoven et de Brahms

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 2 février 2026 

Piotr Anderszewki 
Photo : (c) Bruno Serrou

Récital crépusculaire d’une infinie douceur lundi soir à la Philharmonie de Paris de Piotr Anderszewski. Tout en introspection, en retenue, parfois à la limite de la « grisaille » dans une sélection de douze pièces extraites des œuvres ultimes pour piano de Johannes Brahms, opp. 116 à 119, données dans un ordre dont je n’ai pas encore perçu le mystère de l’organisation, suivies en seconde partie par la dernière sonate pour piano de Ludwig van Beethoven, l’opus 111, plus ample et colorée que les Brahms dans le mouvement initial, avant un retour au sombre caractère des Brahms après l’ariette délicatement chantante, un Adagio parfois à la limite de l’audible, comme si le pianiste polonais jouait pour lui seul une longue plainte morbide. Plus lyrique et comme libérée a été la suite de trois bis enchaînant des pages de Beethoven, Bach et Chopin, surtout ces deux dernières pages dans lesquelles Anderszewski jouait dans son jardin 

Piotr Anderszewski
Photo : (c) Bruno Serrou

Programme testimonial d’une grande intériorité joué avec une extrême sobriété, tout en retenue et en introspection. Tandis qu’il vient de publier l’intégralité des derniers opus pour clavier de Johannes Brahms, qui comptent vingt miniatures regroupées en quatre cahiers composées en 1892-1893, Piotr Anderszewski en a sélectionné une douzaine extraites des quatre opus à son programme, le tout en résonance avec la dernière grande page pour piano de Beethoven, la Sonate n° 32 en ut mineur op. 111, mettant ainsi en regard deux Allemands ayant élu Vienne pour domicile de leur maturité, un « géant » (selon la qualification donnée de Beethoven par Brahms) qui aura plus ou moins bloqué la créativité de son cadet, particulièrement dans le domaine de la symphonie. Aussi, le programme élaboré par le pianiste polonais avait-il toute sa logique et un intérêt indubitable. Les quatre cahiers de pièces pour piano de Brahms ont tous été écrites les étés 1893 et 1894 tandis que le compositeur séjournait dans la ville d’eau d’Ischl dans le Salzkammergut en Autriche. Ces pages intimes aux formes brèves constituées de fantaisies, d’intermèdes, de rhapsodies et d’un caprice, ont les atours d’œuvres-testaments, avec leur expression concentrée, intimiste, douloureuse, et du point de vue pianistique, sont mues par une écriture dense et variée, les harmonies fluctuantes qui suscitent une variété infinie de couleurs, tandis que les dissonances soulignent les méandres de la sombre pensée du compositeur. Anderszewski a entremêlé les quatre opus, commençant par deux Intermezzi de l’op. 119 (n° 1 et 3), puis les deux premiers de l’op. 118, trois (n° 2, 4 et 5), intégrant le Capriccio (n° 3) de cet opus, le troisième Intermezzo de l’op. 117, suivi de la Rhapsodie qui conclut l’op. 119, puis du deuxième des Trois Intermezzi op. 117 avant de conclure sur l’Intermezzo qui clôt le cahier de Six Klavierstücke op. 118. A l’instar de ce qu’en disait Brahms, ces pièces sont sous les doigts d’Anderszewski des « berceuses de la douleur », tant le pianiste polonais en donne des lectures d’une intense émotion, soulignant avec une bouleversante humanité la tendresse, la souffrance comme les mystères qui en émanent de douce mélancolie, comme si le compositeur et l’interprète s’interrogeaient sur le sens de la vie et de ses aléas, digne du « bréviaire du pessimisme » qu’y voyait le critique viennois Eduard Hanslick. Le sentiment de « grisaille » parfois ressenti durant l’exécution de certaines pages que j’évoque dans mon introduction est celle du brouillard ou de la nébuleuse de la pensée du compositeur autant que de l’interprète qui se perd en réflexion poussée dans les abysses de l’âme et qui s’égare comme planant dans l’espace6temps au plus loin du souvenir. Alors, certes, l’on peut relever un manque de relief, de différenciation des voix, une polyphonie serrée, un usage trop systématique de la pédale, d’où aussi le sentiment de « grisaille », mais comment rester insensible devant la profondeur et l’intensité des sentiments évoqués par l’interprète qui fait siens ceux du compositeur dont il est le médium inspiré.

Piotr Anderszewski
Photo : (c) Bruno Serrou

Davantage de lumière dans la dernière sonate pour piano de Beethoven. L’on sait combien Anderszewski a d’affinité avec le Titan rhénan, depuis la publication en 2001 de Variations Diabelli op. 120 contemporaines des deux dernières sonates, version aux contrastes saisissants que les caméras de Bruno Monsaingeon ont captés pour Arte et publiés sur DVD. Un premier mouvement, Allegro con brio ed appassionato lumineux, précédé d’un Maestoso tout en retenue et en hésitation intime, Anderszewski se fait plus élancé, fiévreux, presque conquérant, sans rien de tapageur néanmoins, tandis que, délicatement chantante, la rythmique de l’Arietta est loin de la sérénité insouciante que l’on attend plus ou moins, Anderszewski invitant ainsi l’auditeur à se préparer sciemment à un finale Adagio molto simplice e cantabile aux sombres contours dans le caractère des pages de Brahms, parfois à la limite de l’audible, comme si le pianiste polonais jouait pour lui seul une longue plainte macabre. Impossible de sortir de cette audition indemne de toute interrogation sur la nécessité de la vie, au point d’ailleurs que, apparemment conscient de cette mélancolie déchirante, Piotr Anderszewski a offert sans hésiter entre chaque pièce, un trio de bis plus sereins, de Beethoven, Bach et Chopin…

Bruno Serrou

lundi 2 février 2026

Somptueusement préludé à l’IRCAM, Présences de Radio France 2026 célèbre les 80 printemps du génial maître du phonème Georges Aperghis

Paris. IRCAM, Espace de Projection. Samedi 31 janvier 2026 

Un prologue qui augure de façon remarquable au festival Présences qui célèbre les 80 ans d’un très grand compositeur ayant choisi la France en 1963, Georges Aperghis (*1946). Aucun regret à avoir, au contraire, de ne pas avoir eu de place au concert public prévu le soir-même, samedi 31 juillet à l’IRCAM,  qui portait l’intitulé « Avant-Premiere du Festival Présences de Radio France ». L’atmosphère des générales est souvent intense, car il s’agit d’être au plus près des conditions du concert, mais aussi riche en enseignements dans une atmosphère certes laborieuse mais souvent détendue à l’issue de la répétition. Ce qui a été le cas, et m’a en outre donné l’occasion d’échanger avec le compositeur central de Présences 2026, Georges Aperghis, son organisateur Pierre Charvet, le contrebassiste soliste Nicolas Crosse, membre de l’Ensemble Intercontemporain, mais aussi des compositrices, Edith Canat de Chizy et Marzena Komsta, entre autres, après m’être imprégné avec délectation de la musique extraordinaire d’Aperghis, sans une tête trop haute et trop large devant moi.

Georges Aperghis(né en 1946)  et Pierre Charvet, chargé de la programmation de Présences, discutant pendant la générale du Prélude Salle de Projection de l'IRCAM
Photo : (c) Bruno Serrou

Le programme proposé était d’une beauté, d’une force, d’une poésie, d’une inventivité stupéfiante. La première pièce était Pubs/Reklamen composé entre 2002 et 2015 pour soprano par une Donatienne Michel-Dansac, sa créatrice, toujours aussi expressive, virtuose et théâtrale dans l’expression des phonèmes et leur enchaînement avec des citations de slogans tirés de publicités, un vrai régal. Deuxième œuvre d’Aperghis de ce prélude, Dans le mur (2007, révisé en 2017) pour piano et électronique réalisée à l’IRCAM d’une haute virtuosité au groove extraordinaire, avec un aigu du piano suprêmement cristallin par une éblouissante Ninon Hannecart-Ségal, et Trompe-oreille pour trompette à double pavillon et électronique, pièce composée en 2022 en réponse à une commande de Radio France et de l’IRCAM pour le plus aigu des cuivres, particulièrement développée où Aperghis réunit toutes les possibilités et au-delà offertes par une trompette dont les bruits blancs, sons sifflés, souffle doublé de la voix, vibrations des lèvres et des cordes vocales le tout joué magistralement par Marco Blaauw, membre de l’Ensemble Musikfabrik, tandis que des cris d’oiseaux et de cloches sont émis par l’informatique et jouant avec l’instrumentiste. Autre page impressionnante, signée cette fois de Sofia Avramidou (*1988), compatriote d’Aperghis, œuvre en deux parties intitulée Dimorphos Delta/Folk song 7 pour voix, contrebasse et électronique avec une brillante partie de basse à quatre cordes brillamment jouée par Nicolas Crosse qui explore elle aussi toutes les possibilités de l’instrument, cette fois le plus volumineux des cordes, particulièrement les harmoniques, qui a introduit un chant funèbre écrit en grec par la compositrice, qui l’a elle-même délicatement interprété tout en assurant la partie électronique.

Bruno Serrou

Le Festival Présences 2026 se poursuit toute la semaine, de mardi 3 à dimanche 8 février. https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/tag/festival-presences-2026

Werther exceptionnel de Pene Pati aux côtés d’une brûlante Adèle Charvet en Charlotte à l’Opéra-Comique, portés par la direction palpitante de Raphaël Pichon

Paris. Opéra-Comique. Jeudi 29 janvier 2026 

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte)
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Soirée émotion à l’Opéra-Comique jeudi dernier, avec un Werther de Jules Massenet d’une force lyrique prodigieuse, sans pathos, mais à tirer des larmes à chaque instant de l’œuvre. Un Raphaël Pichon au sommet de son art à la tête de son remarquable ensemble Pygmalion, d’une homogénéité et d’un élan saisissants avec des solistes de premier plan (violon, violoncelle, cor, trombone, saxophone, flûte, hautbois, clarinette. Basson), d’une intensité, d’un art de la nuance, exaltant des couleurs de braise, enveloppant une équipe de chanteurs éblouissante, avec en tête de distribution un Werther exceptionnel, Pene Pati, voix onctueuse, puissante, hallucinant, face à une Charlotte renversante de vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit et son devoir d’épouse campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix de velours au timbre sensuel. Julie Roset est une touchante et juvénile Sophie, John Chest un Albert un rien détaché mais à la voix solide, Christian Immler un Bailli généreux. Les membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique forment une joyeuse équipe d’enfants. Dans un décor d’une simplicité biblique mais situant parfaitement l’action, avec une grande table où le couvert est mis, un orgue mural, un arbre de Noël changeant, la mise en scène de Ted Huffman, également auteur de la scénographie, est d’une grande lisibilité servie par une direction d’acteurs au cordeau.

Jules Masset (1842-1912), Werther. Christian Immler (le Bailli), Julie Roset (Sophie), 
Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Créé en allemand à Vienne en 1892, présenté pour la première fois en France à l’Opéra de Paris en 1893, Werther est avec Manon l’œuvre emblématique de Jules Massenet. Puisant dans le roman épistolaire de Goethe Les souffrances du jeune Werther, Massenet exalte le pathos romantique tout en évitant la facilité. Il suffisait à la fin de la représentation de jeudi d’écouter les réactions du public pour mesurer combien Werther continue de toucher jusqu’aux plus réfractaires à l’art lyrique. Moins de dix mois après une remarquable production du chef-d’œuvre de Jules Massenet au Théâtre des Champs-Elysées (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/le-dechirant-werther-de-jules-massenet.html), avec en tête de distribution une brillant couple Benjamin Bernheim/Marina Viotti, l’Opéra-Comique présente à son tour une nouvelle lecture de Werther tout aussi réussie. Cet ouvrage a beaucoup de chance, tant il inspire de spectacles de qualité respectant globalement les intentions de ses auteurs, tandis que chanteurs, chefs et orchestres en donnent généralement des interprétations de haute tenue, pour un résultat souvent bouleversant. 

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Julie Roset (Sophie), John Chest (Albert)
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Auteur de sa propre scénographie faite d’un décor unique en noir et blanc transportant l’action dans les années 1950, le metteur en scène Ted Huffman signe une production claire et efficace, dans laquelle tous les protagonistes s’expriment avec naturel au sein d’une direction d’acteur au cordeau, simple et d’une réelle efficacité. Dans ce cadre épuré où mobilier limité servent véritablement l’action, tables, chaises, couverts, orgue mural, fragments de bibliothèque, fleurs, arbre de Noël décoré par Sophie, le tout disparaissant durant l’interlude qui précède la scène finale, les accessoires étant déplacés par les protagonistes eux-mêmes afin de laisser nu tout l’espace du plateau où seul le sang qui s’écoule de la blessure mortelle de Werther introduit une tache de couleur pour un finale d’une sensibilité d’autant plus déchirante qu’elle est d’une grande sobriété. Seul élément troublant, Werther se tue avant même que Charlotte lui ait les pistolets qu’elle a obtenus d’Albert…

Jules Massenet (1842-1912), Werther
John Chest (Albert), Christian Immler (le Bailli), Fore Royer (Kätchen), Paul-Louis Barlet (Brühlmann),
enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique
Photo : (c) Jean-Louis Fernandez

Evitant toute mièvrerie et autres sucreries qui tirent souvent l’ouvrage au sirupeux et au pathétique, la conception de Raphaël Pichon ne donne pas dans la minauderie ni le larmoyant, proposant au contraire une approche virile et résolue, parfois violente, tout en laissant le chant s’emporter jusqu’à la tragédie, évitant tout pathos, mais n’empêchant jamais le sentiment de s’exprimer jusqu’à bouleverser l’auditeur tant il s’y trouve de troublante humanité. L’orchestre Pygmalion, qui n’a pas la rondeur des formations jouant sur instruments modernes, mais constitué de musiciens de premier plan, participe à la vérité du propos, en le rendant profondément humain, direct, authentique. Avec un nuancier ample et généreux, Pichon, qui laisse son orchestre donner toute sa puissance, déploie son art du chant en ne couvrant jamais ses chanteurs, qui participent pleinement à la polyphonie instrumentale. 

Jules Massenet (1842-1912), Werther. Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte)
Phot : (c) Jean-Louis Fernandez

Il faut dire que la distribution, jeune et vaillante, ne souffre d’aucune faiblesse. Le couple Werther / Charlotte réunit deux chanteurs d’une générosité vocale et d’un engagement scénique exemplaires. Voix onctueuse, puissante, le ténor samoan Pene Pati, qui s’exprime en un français d’une rare fluidité, le souffle généreux, le timbre raffiné, le jeu d’acteur naturel. Face à lui, une Charlotte renversante de vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit et son devoir d’épouse campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix de velours au timbre sensuel, tandis que la sœur cadette de cette dernière, Sophie, est tenue par la brillante soprano Julie Roset d’une touchante et juvénile spontanéité, loin des caricatures que trop de ses consœurs ont tendance à brosser. Aux côtés de ce trio, une équipe sans défauts, avec l’Albert du baryton états-unien John Chest à la voix généreuse, le Bailli du puissant baryton-basse allemand Christian Immler, le Schmidt du ténor marseillais Carl Ghazarossian pétri d’humanité, sans oublier les membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique, qui forment une troupe d’enfants enthousiastes et fort attachante.

Bruno Serrou

vendredi 30 janvier 2026

La reprise Théâtre du Châtelet de « L’Annonce faite à Marie » de Philippe Leroux conforte les extraordinaires qualités de ce chef-d’œuvre du théâtre lyrique du XXIe siècle

Paris. Théâtre du Châtelet. Mercredi 28 janvier 2026 

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Quel plaisir de retrouver à Paris, quatre ans après sa création à l’Opéra de Nantes, cette fois Théâtre du Châtelet, le grand œuvre de Philippe Leroux L’Annonce faite à Marie d’après Paul Claudel dont on entend avec émotion la voix au début et à la fin du spectacle. Le texte, immense, du poète dramaturge diplomate qui trouva la foi catholique contre un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, est admirablement servi par la musique de Philippe Leroux, et l’œuvre bouleverse du début à la fin, mais plus encore à partir du moment où Violaine informe son environnement qu’elle est atteinte de la lèpre, après avoir embrassé un lépreux, et plus encore au moment où sa sœur Mara lui remet son enfant mort en espérant qu’elle lui redonnera la vie. A partir de ces magnifiques instants l’œuvre atteint un poids considérable, celui d’un pur chef-d’œuvre. La distribution, la même qu’à Nantes, est remarquable, dans la fosse, l’Ensemble Intercontemporain, somptueux (que de beautés dans l’écriture orchestrale de Leroux ainsi que dans la partie électronique) s’est substitué à l’Ensemble Cairn, et Ariane Matiakh à Guillaume Bourgogne 

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Le baiser au lépreux : Vincent Bouchot (Pierre de Craon), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Plus de trois ans après sa création le 12 octobre 2022 à l’Opéra de Nantes (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/10/naissance-dun-chef-duvre-lopera-de.html), le Théâtre du Châtelet, actuellement dirigé par le dramaturge Olivier Py, claudélien inconditionnel à qui l’on ne peut que formuler sa reconnaissance pour l’heureuse initiative de la programmation de cette œuvre majeure dans son théâtre de cette incunable production pour donner la première parisienne de cette partition majeure du répertoire lyrique du XXIe siècle. Compositeur trop rare dont les œuvres ont toutes un poids considérable dans la création contemporaine par leur extrême sensibilité, leur puissante originalité, Philippe Leroux (né en 1958) compte parmi les créateurs plus significatifs de sa génération, celle des années cinquante. « Je me souviens du jour où il est venu se présenter à moi, au conservatoire, me rappelait son maître Ivo Malec en 2006 pour un documentaire produit par l’INA. C’était un très beau garçon, plein de cheveux bouclés. Une apparition très belle et étrange. Il est arrivé comme un ange, et il m’a parlé comme il le fait encore, doucement. Avec lui, il faut toujours tendre l’oreille. » (voir https://entretiens.ina.fr/entretien/35/ivo-malec/video). Tel qu’il est dépeint par son professeur au Conservatoire de Paris, Philippe Leroux est un artiste discret et lucide, qui allie rigueur technique et passion pour la transmission, autant vers le public que vers les musiciens, notamment dans le cadre de son enseignement à l’IRCAM puis à l’Université McGill de Montréal. Créateur au talent exceptionnel s’est tourné vers la composition dès l’âge de onze ans, avant de s’imposer aujourd’hui comme l’un des acteurs majeurs de la musique d’aujourd’hui par la puissance de son inspiration, l’exigence de son écriture, la profondeur, la délicatesse, l’expressivité de sa musique.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Je me limiterai à citer plus ou moins ce que j’écrivais dans mon compte-rendu de la création de l’œuvre, reprenant quelques éléments pour contextualiser l’œuvre. Intitulé à l’origine La Jeune Fille Violaine dans sa première version de 1892, remanié en 1899 puis en 1948, le « mystère » en quatre actes de Paul Claudel L’Annonce faite à Marie, qui tire son titre de l’annonce de la maternité divine du Christ à la vierge Marie par l’archange Gabriel, conte l’histoire de deux sœurs qui se déchirent. Violaine, fille aînée du riche fermier Anne Vercors, qui, après avoir appris de celui qui l’a abusé antan, le bâtisseur d’églises Pierre de Craon, qu’il est atteint de la lèpre, lui donne par mansuétude un baiser sur la bouche et un anneau, ignorant que sa sœur Mara les voit. Cette dernière harcèle le jeune paysan Jacques Hury, fiancé de Violaine, et l’informe qu’il est trompé. Fou de jalousie, ce dernier presse sa promise de se disculper. Ce qu’elle refuse, préférant qu’il la croie coupable et l’oublie. Violaine finira par mourir sous les coups des accusations de Mara, bien qu’elle ait sauvé par une miraculeuse nuit de Noël l’enfant que cette dernière faillit perdre.

Philippe Leoux (*1958), L'Annonce faite à Marie
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Philippe Leroux laisse le texte s’exprimer clairement, utilisant tous les modes d’expression que le théâtre lyrique met à sa disposition après cinq siècles d’histoire, du parlé au chanté en passant par le parlé-chanté et jusqu’au phonème, qui magnifie rythme et prosodie. Ce « mystère » de Claudel qui décrit la « possession d’une âme par le surnaturel » selon le dramaturge, est somptueusement mis en musique par Philippe Leroux dont l’orchestre est empli de sortilèges, de magie surnaturelle, de timbres et de sonorités continuellement renouvelés et envoûtants, la musique étant d’une constante originalité. La partition est à la fois précise, fourmillante, sensible, délicate, ingénieuse, épique, dramatique, tendre, toujours surprenante. Elle tient de l’irrationnel, de l’onirique, qu’elle soit instrumentale ou vocale. A l’écoute de ce joyau, il s’avère que le compositeur était indubitablement fait pour l’opéra, comme le laissait présager ses Voi(Rex), pour voix, six instruments et dispositif électronique dédié à son confrère François Paris créé le 20 janvier 2003 à l’IRCAM, et Quid sit Musicus?, pour sept voix, deux instruments et électronique créé dans le cadre de Manifeste de l’IRCAM le 18 juin 2014 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2014/06/la-somptueuse-enluminure-de-philippe.html), deux partitions qui constituent autant d’étapes majeures dans un parcours qui conduisait le compositeur vers l’opéra dont il rêvait depuis quarante ans. Le passage entre acoustique et électronique est fascinant, le traitement des voix unique, L’Annonce faite à Marie est l’une de ses créations les plus complexes et originales, avec cet électronique qui s’intègre à la perfection au sein de l’élément acoustique sculptant le son instrumental et vocal, donnant un relief exceptionnel au dessein sonore et dramatique du verbe et de la musique, les parties vocales, souvent traitées dans le style madrigalesque, instrumentales et l’électronique en temps réel étant étroitement imbriquées, laissant percer tout autant l’indépendance et la fusion des voix d’une mobilité perpétuelle grâce à une écriture serrée au large ambitus, l’individuel et le collectif étant travaillés sous une forme composite. Les alliages de timbres et dynamique bigarrée qui émane de l’écriture de Leroux font de cette partition une œuvre de tout premier plan.

Philippe Leriyx (*1958), L'Annonce faite à Marie  
Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Sur une magistrale adaptation de Raphaèle Fleury, spécialiste du théâtre claudélien qui s’était déjà illustrée par son travail sur Le Soulier de satin pour l’opéra de Marc-André Dalbavie créé au palais Garnier en mai 2021, Philippe Leroux réalise un pur joyau qui confine au chef-d’œuvre. Ce premier opéra réunit six chanteurs (deux sopranos, mezzo-soprano, ténor, deux barytons) et neuf instrumentistes (guitare, piano, violon, violoncelle, flûte, clarinette, trompette, percussion, clavier), et l’outil informatique en temps réel de l’IRCAM. Deux scènes magistrales se détachent de l’ensemble où pas une faiblesse n’est décelable du début à la fin, le duo d’amour Jacques/Violaine du deuxième acte et la lecture de l’Evangile selon saint Luc énonçant l’Annonciation au troisième acte. Ainsi, le spectateur, transporté par l’émerveillement qui maintient continument son attention en éveil, ne voit pas le temps passer, malgré deux heures trente de spectacle sans entracte, ce qui de plus crée une unité extrême à l’œuvre entière.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Marc Scoffoni (Anne Vercors), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), 
Vincent Bouchot (Pierre de Craon), Charles Rice (Jacques Rice)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Respirant plus au large sur le vaste plateau du Théâtre du Châtelet que sur celui du Théâtre Graslin, plus étroit, la mise en scène de Célie Pauthe, d’une grande efficacité théâtrale avec des gestes sobres et une vérité dramatique poignante qui se déploie au sein d’une scénographie de Guillaume Delaveau enfermant symboliquement l’action dans un cube aux murs gris animé par des projections d’images décolorées de François Weber qui situent l’action dans un Moyen-Age finissant du temps des bâtisseurs de cathédrales délicatement souligné par les costumes sobres d’Anaïs Romand.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Le sextuor de chanteurs, qui avait participé à la création de l’œuvre, connaissant plus encore qu’il y a quatre ans parfaitement leur rôle dans lequel chacun est apparu cette fois plus engagés encore qu’il y a quatre ans tant ils sont apparus plus impliqués encore, tous imprégnés de leurs personnages, au point de participer totalement à l’élaboration de cet univers fascinant par une présence scénique et une virtuosité vocale confondantes. Tous excellent à la fois dans la musique ancienne et dans la création contemporaine. Fidèle interprète de Philippe Leroux, voix pleine à l’articulation extrêmement claire, la soprano française Raphaële Kennedy est une Violaine Vercors déchirante, son engagement est total, d’une force extraordinaire, d’une bouleversante humanité, perdue et éperdue, et sa port est magnifique. La soprano états-unienne d’origine portoricaine Sophia Burgos, voix charnelle et adente, lui donne en Mara une réplique d’une densité impressionnante, particulièrement dans le somptueux moment d’anthologie qu’est le récit évangélique qu’elle exprime à la façon d’un madrigal, touche par l’intensité de son échange lorsqu’elle supplie sa sœur de tenter de ressusciter son enfant. La mezzo-soprano flamande Els Janssens Vanmunster, directrice artistique de l’ensemble Mora Vocis, dans le rôle de la mère Elisabeth Vercors, complète le trio féminin dans un style belcantiste de bon aloi. Dans le personnage de Jacques Hury, le baryton britannique Charles Rice à la ligne de chant irréprochable, s’impose face à sa promise Raphaële Kennedy dans l’ardent duo d’amour du deuxième acte, tandis que le baryton-ténor toulousain Vincent Bouchot, pilier de l’Ensemble Clément Janequin lui-même compositeur, incarne un lépreux Pierre de Craon écorché et déchirant, tandis que le baryton marseillais Marc Scoffoni, familier du grand répertoire lyrique, assume vaillamment le côté paternel du couple parental des deux sœurs rivales.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Vue sur le plateau et la fosse d'orchestre
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Dans la fosse, huit musiciens de l’Ensemble Intercontemporain (1), qui se substituent à ceux de l’Ensemble Cairn qui avait assuré la création, servent à merveille l’écriture instrumentale du compositeur, ses finesses, sa délicatesse, ses splendeurs sonores, son écriture colorée, ses résonances mystérieuses et ensorceleuses, ses saillies puissantes et amples, son onirisme captivant, sa prodigieuse fluidité, sa transparence cristalline. C’est Ariane Matiakh qui assure la mission importante de prendre le relais de Guillaume Bourgogne pour diriger l’ensemble, ce qu’elle fait avec brio, tant elle fait sonner la fosse de façon fluide et cristalline, dirigeant l’opéra avec précision, une maîtrise du temps et de l’espace impressionnante, un sens du drame et un nuancier infini, le tout magnifié par une électronique d’une beauté enchanteresse réalisée à l’IRCAM par Carlo Lorenzi et diffusée par Clément Cerles, outils que le compositeur maîtrise à la perfection.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie
Sophia urgos (Mara Vercors), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

À noter que, malheureusement, pendant la représentation un public indélicat et bruyant est parti tout au long de la représentation, espérant peut-être assister à un spectacle dans la ligne de la comédie musicale La Cage aux folles présentée pendant la période des fêtes de Noël… Chaque fois que je retourne dans cette salle où j’ai travaillé pendant dix ans, on ne peut que regretter les passages aussi sonores que fréquents du RER, dont les vibrations se font ressentir via les fauteuils, confortables au demeurant.  

Bruno Serrou

1) Hae-Sun Kang (violon), Renaud Dejardin (violoncelle), Emmanuelle Ophèle (flûte), Alain Billard (clarinette), Clément Saunier (trompette), Aurélien Gignoux (percussion), Dimitri Vassiliakis (piano) et Damiano Pisanello (guitare, musicien supplémentaire)