Paris. Cité de la Musique Philharmonie de Paris. Salle des
Concerts. Jeudi 26 mars 2026
Luca Francesconi (*1956)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Il est des artistes qui restent jeunes à jamais, autant dans leur
création que dans la vie, dans leur comportement, dans leur tête comme physiquement. Luca Francesconi
est de ceux-là, et il faut se pincer très fort pour commencer de croire qu’il vient
d’atteindre l’aube de sa septième décennie. Pour l’occasion, l’Ensemble
Intercontemporain lui a consacré jeudi dernier un concert monographique d’une
très grande qualité, le compositeur aux manettes des outils informatiques en
temps réel de l’IRCAM dont il est l’un des familiers
Pascal Rophé, Yeee Suh, Luca Francesconi, Eric-Maria Couturier
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Luca Francesconi se reconnaît en tant
qu’artiste une lourde responsabilité face à l’avenir, comme il le confie à l’occasion de ce concert-anniversaire au magazine de la Philharmonie de Paris : « Nous n’avons plus le temps de nous
perdre en petites acrobaties conceptuelles. Nous sommes au bord du gouffre.
Tout risque d’être bientôt effacé pour des raisons politiques, économiques,
culturelles et peut-être militaires », et de poursuivre, « il n’a
jamais été aussi vital et enthousiasmant d’être compositeur. Je rencontre
régulièrement des jeunes artistes extraordinaires, et j’espère pouvoir mener le
combat avec eux ». Né le 17 mars 1956 d’un père peintre dessinateur, Giancarlo
Francesconi, et d’une mère publiciste, conquis à la musique à cinq ans sous le
choc d’un récital de Sviatoslav Richter, Luca Francesconi entre au
Conservatoire de Milan en 1974. Formé à l’aune de Karlheinz Stockhausen et de son
compatriote Luciano Berio dont il a été l’assistant de 1981 à 1984 avec qui il
travaille sur la partition de La vera storia
avant de participer à ses côtés à la réécriture de L’Orfeo de Claudio Monteverdi, Luca
Francesconi est comme la plupart de ses compatriotes compositeurs un grand
lyrique, dans sa création en général comme dans son œuvre scénique, avec une
dizaine d’opéras à ce jour, série commencée avec Ballata en octobre 2002 Théâtre de La
Monnaie de Bruxelles, dont deux incontestables chefs-d’œuvre, le huis-clos Quartett d’après
Heiner Müller créé à la Scala de Milan en avril 2011 et Trompe-la-Mort inspiré
d’Honoré Balzac, son huitième opéra créé en 2017 à l’Opéra de Paris. Luca
Francesconi est non seulement un éminent musicien mais aussi un fin connaisseur
de l’électronique musicale et du temps réel. Ces technologies sont avec lui non
pas des outils mais de véritables instruments de musique dont il a largement
participé à l’élaboration de l’organologie depuis 1975, année où il a fondé son
propre studio de recherche électroacoustique, puis, en 1990 à Milan, l’institut
AGON, centre de recherche et de composition assistée par ordinateur qu’il a
dirigé jusqu’en 2006.

Luca Francesconi (*1956) aux manettes, entouré de Serge Lemouton et Luca Bagnoli
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Non seulement l’italianita est bien ancrée dans sa
création, mais, depuis son opéra radiophonique Ballata del rovescio del mondo en 1994 jusqu’à Trompe la mort d’après Honoré de Balzac pour l’Opéra de Paris en
2017, en passant par Ballata créé en
2002 à La Monnaie de Bruxelles et Quartett
en 2011 à la Scala de Milan, Francesconi s’impose comme un grand lyrique. Fidèle
praticien de l’IRCAM depuis les années soixante-dix, Luca Francesconi en
connaît les arcanes comme peu de ses confrères, et avec le concours duquel il
réalise tous ce que son esprit particulièrement créatif lui suggère avec une
telle maîtrise que sa musique est emplie de sortilèges. Richement
orchestrées et harmonisées, les œuvres de Francesconi se déploient sans que
l’on y prenne garde, tant elles emportent l’auditeur pour ne plus le lâcher
jusqu’à son terme. Emplie de sortilèges, tant vocaux (la beauté des lignes
réservées autant à la soprano soliste comme l’écriture somptueuse des ensembles
vocaux et instrumentaux, la musique du compositeur italien est d’une force
dramatique et d’une humanité saisissante.

Luca Francesconi (*1956), Secousse-Action
Eric-Maria Couturier (violoncelle, voix)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Pour ses soixante-dix ans, l’Ensemble
Intercontemporain a proposé une sélection de cinq partitions, couvrant trente
ans de créations, de 1994 à 2025, avec pour œuvre-référence le monologue pour
violoncelle Secousse-Action composé
« à la volée » en une journée tandis que le monde était confiné en
raison de la pandémie de la Covid-19 en 2020. Commande de l’Ensemble
Intercontemporain pour Eric-Maria Couturier, c’est son créateur qui, ayant
revêtu une tenue de bonze bouddhiste blanc virginal, a ouvert le concert par
une interprétation d’une maîtrise sonore et d’une précision technique
stupéfiante, surmontant pièges et difficultés d’exécution comme s’il s’agissait
d’un classique, Francesconi se plaisant à utiliser la diversité des modes de
jeux élaborées par son aîné Helmut Lachenmann que d’aucuns se plaisent à imiter
à satiété, qui deviennent « comme des chaînes dont le violoncelliste
s’emprisonne, qui se répètent et s’accumulent jusqu’à saturation ».
Luca Francesconi (1956), Etymo
Yeree Suh (soprano), Pascal Rophé, Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Mais
la grande partition de la première partie a été Etymo
pour soprano, ensemble de dix-sept instrumentistes (1) et dispositif
électronique, fruit d’une commande de l’IRCAM composé en 1994 sur un texte de
Charles Baudelaire extrait de Le Voyage,
L’Albatros. Journaux intimes créé le
25 novembre 1994 Espace de projection de l’IRCAM. L’œuvre qui creuse le concept
d’origine a été conçue entre 1993 et 1994 alors que Francesconi enseignait à
l’IRCAM, où il avait entrepris d’analyser informatiquement jusqu’à la racine
(étymon) des sons et de leurs comportements afin de réaliser « l’un des
pendants musicaux à la fois les plus convaincants et les plus impétueux de
l’écriture de Baudelaire, s’ingéniant à maîtriser avec clarté et assurance l’insidieux
rapport entre parole et musique », comme le compositeur le confiera En
2002 dans le programme de salle de la création de l’opéra Ballata à la Monnaie de Bruxelles. La soprano expose clairement une
phrase extraite de Le Voyage de
Baudelaire, « Dites, qu’avez-vous vu ? » dont l’analyse
informatique charpente l’œuvre entière, en déduisant phonèmes, particules
instrumentales, bases de l’œuvre, transformations électroniques agrégés dans
des structures de plus en plus complexes déduites de l’origine du signifiant
(« étymon ») qui permet de transcender le langage et de ses prémices.
La pièce commerce sur les balbutiements du langage, des allitérations
ondoyantes et un orchestre qui semble suspendu, comme en attente avant de
s’agglomérer en une superposition contrapuntique et finissent par exploser dans
les abysses d’o jaillissent les premiers mots au milieu de sonorités d’une
richesse absolue dont les couleurs instrumentales amplifient l’expressivité
magnifiquement exposée par la soprano sud-coréenne Yeree Suh sous la direction
discrète mais d’une grande efficacité de Pascal Rophé.

Luca Francesconi (*1956), Unexpected End of Formula
Eric-Maria Couturier (violoncelle), Pascal Rophé; Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Retour en ouverture de seconde
partie sur l’œuvre première du concert, Secousse-Action,
mais dans une version plus complexe et développée, mais avec toujours le
violoncelle en soliste tenu avec maestria par le « bonze »-magicien Eric-Maria
Couturier considéré cette fois comme un « transformateur » dont l’énergie
bruitiste finit par devenir électrique au cœur d’un ensemble de treize
instrumentistes (2) et électronique, l’œuvre d’une vingtaine de minutes
intitulée Unexpected End of Formula (Fin inattendue de la formule) selon un
code erreur du logiciel Excel. D’une durée de vingt-cinq minutes environ, dédiée
à Helmut Lachenmann (*1935), l’œuvre est le fruit d’une commande conjointe du studio
électronique ZKM, de la Kunststiftung NRW et de l’ensemble Misilfabrik, qui en
a donné la création le 25 mai 2008 à la WDR Funkhaus de Cologne avec Dirk
Wietheger en soliste et dirigé par Christian Eggen. « En allant au-delà
des notes, écrit Francesconi, Lachenmann est parvenu à un monde sonore puissant
et personnel, mais facile à imiter. De façon symptomatique (et je suis sûr qu’Helmut
le dit de manière ironique), une de ses œuvres s’intitule Mouvement (vor der Erstarrung), Mouvement (avant la paralysie
finale). Malgré toute l’admiration que j’éprouve pour la force fulgurante de sa
musique, j’ai voulu impulser un changement. Arrêtons de jouer uniquement avec
les débris musicaux qui restent de l’Histoire ». C’est ainsi que pour
amorce de son Unexpected End of Formula,
Francesconi fait hurler par les musiciens à pleine voix leur volonté de vivre,
libérant ainsi leur énergie primitive pour réaliser ainsi le rêve du
compositeur « d’une musique qui part de la plante des pieds et monte jusqu’à
la tête ». A travers cette partition hommage à l’initiateur de la musique
instrumentale concrète : « La formule, c’est lui, dit-il en parlant
de Lachenmann. Ou plus justement, ses épigones. Cette pensée hyper-rationalisée
marque vraiment la fin de la culture occidentale. Et c’est devenu un maniérisme
purement académique. J’étais donc ironique et polémique envers ces gens qui n’inventent
rien et se contentent de copier ce qui a déjà été fait. Mais pas envers Helmut,
qui, à son âge, a le droit de faire ce qu’il veut. » Quelle que soit l’origine
de l’œuvre et le caractère ironique que son auteur a voulu lui donner, l’œuvre est
d’une beauté stupéfiante, riche, diverse, d’une inventivité sonore et mélodique
exceptionnelle, le violoncelle se transformant à un moment donné en énorme
guitare électrique sonnant aussi « gras » que du Jimmy Hendrix plutôt
qu’avec la finesse d’un John McLaughlin, le compositeur usant de toutes les
techniques de jeux et de colorations d’une façon naturelle et souple, autant de
la part de l’instrument soliste que les divers pupitres de l’ensemble, qui se répartit
en deux groupes, le second légèrement décalé, puis en trois entités engendrant
une complexification des textures jusqu’à saturation et explosion. « Et je
dis : ’’Basta ! Assez ! Assez de ce truc cérébral et académique.
A partir de maintenant, on fait de la musique’’ », explique-t-il dans
la note de programme de salle.

Luca Francesconi (*1956), Moscou-Run
Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
L’œuvre suivante est de par sa forme instrumentale un clin d’œil
à Béla Bartók, s’agissant d’une pièce pour deux pianos et deux
percussionnistes, mais limités aux seuls claviers, vibraphone et marimba.
Intitulée Moscow-Run, cette œuvre d’une
douzaine de minutes a été composée en 2019 et créée le 8 juin de cette même
année au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou par les solistes de l’ensemble
Studio New Music de la capitale russe. Composée « à vive allure, sous
pression » alors que Francesconi était en train de répondre à plusieurs
commandes à la fois, dont un opéra pour l’Opéra d’Etat de Bavière, un trio pour
la WDR de Cologne, un concerto pour violon et un Duel pour deux orchestres de chambre, Moscou-Run constitue à la fois une véritable course à la création
et une exploration des limites de la perception d’une masse de molécules en
mouvement rapide et régulier qui à force de courir et de s’agglomérer de façon
haletante finit par engendrer une forme.

Luca Francesconi (*1956), Daedalus II
Sophie Cherrier (flûte), Pascal Rophé, Ensemble Intecontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Enfin, en première mondiale, une
version nouvelle pour flûte et ensemble (3) de Daedalus II, dédiée à Pierre Boulez décédé en 2016, à l’instar de Daedalus I de 2017 d’une durée de
vingt-sept minutes, titres(s) qui renvoi(en)t à Dérive 1 et Dérive 2 du
dédicataire « in memoriam ». Comme le titre l’indique, il s’agit dans
Daedalus II d’une forme labyrinthique
se fondant sur le modèle du plus grand labyrinthe d’Europe construit à le fin
du XVIIe siècle dans le sud-ouest de Londres sur la rive gauche de
la Tamise château de Hampton Court, joyau de l’architecture Tudor. Mais
Francesconi ajoute une autre source d’inspiration, La Naissance de la philosophie de Giorgio Colli (1917-1979)
spécialiste de Friedrich Nietzsche, ouvrage dans lequel le philosophe turinois
attribue au dieu Apollon la folie poétique et l’obsession qui s’exprime à
travers la figure apollinienne de Dédale, l’ingénieux concepteur du labyrinthe
où sera enfermé le Minotaure ainsi que du fil rouge remis par Ariane à Thésée
pour l’aider à sortir du labyrinthe.

Pascal Rophé
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
A l’instar de Daedalus I créé à Berlin, Boulez Saal, le 16 janvier 2017 par
Emmanuel Pahud et l’Ensemble Boulez dirigé par Daniel Barenboïm, il s’agit dans
Daedalus II, plus court de cinq
minutes, de la déconstruction/reconstruction
de Dérive 2 de Boulez sous la
conduite évocatrice au caractère spirituel de la flûte solo interprétée avec délicatesse
par Sophie Cherrier, l’Ensemble Intercontemporain étant dirigé avec une
discrète et sereine précision par un fidèle de la formation créée par Pierre
Boulez qui le lui a souvent confié, Pascal Rophé.
Bruno Serrou
1) Flûte (aussi piccolo),
hautbois (aussi cor anglais), clarinette, clarinette basse, basson, cor, trompette,
trombone, deux percussionnistes, piano, clavier numérique, harpe, deux violons,
violoncelle et contrebasse
2) flûte (aussi piccolo),
hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes,
deux violons, alto et contrebasse
3) flûte solo, clarinette (aussi
petite clarinette en mi bémol), un percussionniste, piano, violon et
violoncelle