Michael Tilson Thomas (1944-2026)
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Michael Tilson Thomas est mort mercredi 22 avril 1996
à l’âge de 81 ans, deux mois après le décès de son compagnon Joshua Robinson
qu’il avait épousé en 2014 après trente-huit ans de vie commune. MTT, comme
l’appelaient amis et admirateurs, était un Californien pur jus. Né à Los
Angeles le 21 décembre 1944, il était le descendant d’une famille d’immigrés
juifs ukrainiens dont le nom de famille originel, Thomashevsky, a évolué, à une
époque où l'antisémitisme était plus répandu qu’aujourd'hui aux États-Unis, en
Thomas. Il était issu d’une lignée d’artistes comptant dans ses rangs comédiens,
musiciens et peintres. Son père, metteur en scène, était un proche de George
Gershwin dont Michael deviendra plus tard un interprète accompli. Dès son plus
jeune âge, il se consacra à la direction d'orchestre et, dans le cadre de ses
concerts à la tête du Young Musicians Foundation Debut Orchestra, il se
plaisait à présenter des œuvres de Luciano Berio et de Karlheinz Stockhausen,
entre autres compositeurs contemporains. Invité à Bayreuth par Friedelind
Wagner, petite-fille de Richard Wagner - immigrée aux Etats-Unis fuyant
les nazis -, dont il était devenu l’un des amis alors qu’ils étaient étudiants
dans la même université, il y fut chef d'orchestre assistant, travaillant avec Pierre
Boulez et Karl Böhm dans les années 1966-1968. En 1969, Michael Tilson Thomas
remportait le prix Serge Koussevitzky de direction d’orchestre. La même année,
il remplaça au pied levé avec succès William Steinberg, souffrant, à la tête de
l'Orchestre Symphonique de Boston, événement qui marqua les grands débuts de sa
carrière professionnelle. Plus tard, alors qu’il était à la tête de l'Orchestre
Philharmonique de Buffalo (1971-1979), puis de l’Orchestre Philharmonique de
Los Angeles (1981-1985), le premier point culminant de sa carrière allait être
sa nomination en 1986 comme Chef principal de l'Orchestre Symphonique de Londres.
En 1995, il est nommé chef principal de l'Orchestre Symphonique de San
Francisco, succédant au chef suédois Herbert Blomstedt. Il y restera vingt-cinq
ans, jusqu’à ce que la maladie le contraigne à prendre du recul et à passer le
relais à Esa-Pekka Salonen. Pédagogue émérite, il avait fondé à Miami Beach en
1987 le New World Symphony Orchestra réunissant des jeunes musiciens diplômés
des conservatoires des Etats-Unis.
Je prends ici l’initiative de reprendre, au titre d’hommage
à ce musicien hors pair qui était un homme exquis, empli d’humour et de vaste
culture, une interview qu’il m’avait accordée voilà trente ans déjà, en 1996,
avant l’un de ses concerts Salle Pleyel à la tête du LSO, pour le magazine
espagnol Scherzo. Trente ans, certes, mais cet entretien me
paraît toujours d’actualité, tant il y est question de sa conception de la
musique, de la direction d’orchestre, de la musique de notre temps et de sa
propre création de compositeur
L'entretien
Bruno
Serrou : Chef d'orchestre, pianiste, professeur, compositeur,
vous avez travaillé avec Igor Stravinsky, Aaron Copland, Leonard Bernstein,
Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen… Qu'ont apporté ces personnalités si
diverses à votre travail ?
Michael Tilson Thomas : Stravinsky était un homme d'une clarté et d'une
élégance absolue. Il chantait toujours sa musique, aussi complexe fût-elle,
notamment les partitions de la dernière période de sa vie, que j'ai beaucoup
interprétées avec lui, comme les
Variations : Aldous Huxley in Memoriam ou le Requiem Canticles, des œuvres d’une austérité extrême. Il ne m’a
jamais expliqué ce qu'il voulait ; il se contentait de chanter. Je trouve
fascinant qu’il ait agi ainsi même avec des œuvres aussi complexes, analysées
par d’innombrables musicologues et musiciens sous tous les angles, que ce soit
du point de vue de la composition sérielle, de la forme, de la structure, etc.
Pour lui, tout était d’une grande simplicité. « Mon cher, si cela te plaît,
joue-le : ooo. chachachacha. ahh. aahh- » Les gestes, des gestes instinctifs.
J’ai travaillé avec lui à Los Angeles pendant l’enregistrement de ses disques.
J'assistais à toutes les répétitions, ainsi qu’aux concerts Einmings de musique
de chambre. Je jouais du piano pour lui, et il m’a donné nombre de conseils,
par exemple, lorsque j’ai enregistré Le
Sacre du printemps dans la version pour piano à quatre mains avec Ralph
Glearson.
B. S. : Quelle a été la contribution de votre
compatriote Aaron Copland, encore peu connu en Europe, dans votre formation ?
M.T.T. : Copland était un compositeur juif nord-américain qui a débuté comme
musicien d’avant-garde. Il avait étudié à Paris avec Nadia Boulanger. Il a créé
un style très austère, un peu à l’image des grandes architectures de New York,
avec un son toujours immense. Il se situe entre Edgard Varèse et Igor Stravinsky,
mais avec un esprit américain et juif, marqué par le blues et le jazz. Pour
nous, Nord-Américains, Copland se situe en quelque sorte entre Gustav Mahler et
Leonard Bernstein. Aaron, au début du XXe siècle, adorait Mahler,
qu’il a étudié en profondeur, construisant son style musical, un mélange
d’influences nord-américaines et stravinskiennes, mais avec une essence mahlérienne.
Comme Stravinsky, il a chanté pour moi exactement ce qu'il voulait que je fasse
de sa musique. Tous deux parlaient un peu comme leur musique, Stravinsky avec
son timbre aigu, ses hésitations, les contorsions de sa voix ; Copland à la
manière de Groucho Marx. Il est très intéressant de comparer les phrases, les sinuosités
de l’expression vocale des compositeurs avec leur musique. Copland, comme
Gershwin, est l’un de ces musiciens. Des nord-Américains qui font exploser le
piano… Moi aussi, je le fais exploser de temps en temps !
B. S. : En quelles circonstances avez-vous
rencontré Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen ?
M.T.T. : J’ai découvert Boulez à Bayreuth, où
j’étais assistant chef d’orchestre de Parsifal
à l’époque de Wieland Wagner. J’avais dix-neuf ans. Boulez m’a apporté une
certaine clarté, et il m’a appris à bien analyser, à combiner les sonorités
justes, et à être patient pendant les répétitions, seul moyen d’obtenir
précisément les effets désirés. J’ai dirigé de nombreuses œuvres de Boulez,
mais je n’ai pas travaillé avec lui dessus. Quant à Stockhausen, nous avons eu
des projets communs à Los Angeles.
B. S. : Vous êtes professeur ; qu’essayez-vous
de transmettre par le biais de votre enseignement ?
M.T.T. : Je suis un peu professeur, peut-être,
quand l’occasion se présente… J’enseigne le bon sens en musique. Plus
précisément, j’ai un orchestre de jeunes à Miami, le New World Symphony. Au
sein de cet orchestre, je suis de facto professeur,
plus précisément collègue et professeur à la fois. La plupart des musiciens
viennent des États-Unis, mais il y a aussi des musiciens japonais, chinois et
russes. Le recrutement est annuel. Cet orchestre travaille toute la saison.
Cela permet à ses jeunes membres d'entamer une carrière de musicien
professionnel. Nombreux sont les membres des grands orchestres américains qui
ont commencé à travailler avec nous. On trouve maintenant des musiciens à
Chicago, Boston, San Francisco, Cleveland, partout. J'ai fondé cet orchestre
voilà huit ans. Je pense que c'était nécessaire, compte tenu de mes nombreuses
activités estivales avec de jeunes musiciens qui, très souvent, à la fin de
l'été, lorsqu'on leur demandait : « Que faites-vous
maintenant ? », répondaient : « Je ne sais pas… Peut-être…
jouer en solo à New York, ou… » Peut-être… organiser des auditions… Que
faire d’autre ? C’est pourquoi j’ai décidé de fonder un orchestre qui
permette à de jeunes musiciens professionnels de démarrer leur carrière sur des
bases solides. Nous nous sommes installés à Miami grâce au soutien d’un homme
extraordinaire, Ted Harrison, propriétaire d’une compagnie de navires de
croisière. Passionné de musique, il rêvait d’être pianiste dans sa jeunesse.
Mais, au lieu de cela, il est devenu le financier du New World Symphony. Un
grand homme d’affaires. C’est grâce à lui que quatre-vingt-cinq musiciens
restent avec nous pendant trois ans et vivent de leur art, travaillant sept
mois par an. Ils participent l’été aux grands festivals nord-américains, comme
le Festival de Marlboro. Durant la saison, ils jouent non seulement dans
l’orchestre, mais aussi en musique de chambre, abordant tous les répertoires,
de la musique ancienne à la musique contemporaine. Pour la musique baroque,
nous avons des musiciens comme Nicholas McGegan, qui travaille régulièrement avec
nous. De cette manière, ces jeunes musiciens s'approprient l'esprit de la
musique ancienne qu'ils interprètent avec des instruments modernes, un peu
comme Nikolaus Harnoncourt a pu le faire avec des orchestres tels que le Concertgebouw
d'Amsterdam ou le Chambre Orchestra of Europe.
B. S. : Qu'est-ce qui vous a conduit à quitter
le London Symphony Orchestra ?
M.T.T. : En fait, je suis toujours au London Symphony
Orchestra en tant que Chef invité principal. Auparavant, Colin Davis occupait
ce poste, tandis que j'étais Chef d'orchestre principal. Maintenant, c'est
l’inverse. Avant, j'étais l’hôte ; maintenant, je suis l’invité. Ce qui est
mieux pour moi. J’ai décidé de prendre un peu de recul après les huit années
passées à Londres. Nous avons réalisé de magnifiques choses ensemble : des
enregistrements, des festivals de musique contemporaine, des cycles Rimski-Korsakov
et Mahler, ainsi qu’une multitude de projets. Mais j’ai compris que, pour mon
bien-être personnel, il était nécessaire que je retourne aux États-Unis. C’est
une décision à la fois personnelle et musicale, car actuellement, aux
États-Unis, la situation politique et sociale, ainsi que la place de la musique
dans la société américaine, sont dans une crise profonde. Maintenant que Leonard
Bernstein est décédé, il me semble important d’aller en Amérique du Nord pour
m’exprimer, défendre la cause de la musique et des musiciens. La situation
culturelle en Amérique du Nord est pire qu’en Europe car elle traverse une
véritable crise culturelle. Les écoles ont complètement abandonné la cause des
arts, de la poésie, de la musique. Il est avant tout nécessaire de rétablir le
lien entre les jeunes et les institutions culturelles, la notion même de pouvoir
de la culture que cela sous-tend… Les écoles ont délaissé ces matières pour des
raisons budgétaires. En Californie, par exemple, c'est Ronald Reagan qui a
commencé à réduire les financements alloués aux arts, à la musique et même à la
philosophie. Et c’est sans précédent ! Dans les écoles publiques en général,
seules quelques établissements privés abordent ces sujets. En Amérique du Nord,
je suis toujours une personnalité du monde musical, et même si nous ne sommes
plus dans les années soixante, j'aimerais pouvoir utiliser la télévision
nationale, un peu comme Bernstein le faisait à l'époque.
B. S. : Existe-t-il actuellement des chaînes de
télévision prêtes à se lancer dans de tels projets ?
M.T.T. : Des projets ont pu reprendre grâce au câble. Il y a beaucoup à faire en
Amérique du Nord. J’aimerais y organiser des concerts pour les jeunes d’une
manière plus moderne que celle de Bernstein, en tirant parti des possibilités
de la post-production vidéo et de l’interactivité. Le fait de résider aux
États-Unis me permettra de me produire plus longtemps. Nous donnons quatre
concerts par semaine à San Francisco, et la salle, qui compte environ trois
mille places, est toujours pleine.
B. S. : Ce qui représente en moyenne douze
mille spectateurs par programme.
M.T.T. : Le public est très varié : jeunes,
moins jeunes, personnes de couleur… C’est très intéressant. Les gens sont
attirés par le type de musique que je programme. Je prends des risques et j’ai
la chance de savoir convaincre. J’expérimente pour trouver de nouvelles façons
d’attirer le public, différents styles de musique. Je ne sais pas comment faire
de la musique un rituel ; j’essaie toujours de faire découvrir aux gens quelque
chose de nouveau. Nous organisons des programmes éducatifs à San Francisco et nous
allons dans les endroits que les jeunes fréquentent habituellement, là où ils
se sentent à l’aise.
B. S. : L’Orchestre symphonique de San Francisco
est-il un orchestre bien doté financièrement, en regard de ses homologues
nord-américains ?
M. T. T. : Les autres sont plus riches que
nous !
B. S. : Où situez-vous l’orchestre franciscanais
par rapport « Big Five » américains ?
M. T. T. : Il n’y a plus de « Big Five »,
et peut-être qu’ils n’ont jamais existé. L'Orchestre de San Francisco n'a
jamais cessé de jouer avec une passion authentique et une précision
irréprochable. Les musiciens se donnent à fond.
B. S. : Vous avez succédé au chef d'orchestre
suédois Herbert Biomstedt… Vous souhaitiez ardemment revenir en Amérique du
Nord, mais vous auriez pu choisir un autre orchestre états-unien.
M.T.T. : Si j'ai choisi l'Orchestre Symphonique
de San Francisco, c'est parce que j’avais une longue histoire avec cette
phalange. Je l’avais dirigé à plusieurs reprises. Parfois, lors de concerts,
chacun étant plus extraordinaire que le précédent. Le public de San Francisco
est fantastique, et tous mes concerts ont affiché complet. Je crois que cet
orchestre est très jeune et a le potentiel pour devenir très important, non
seulement à San Francisco et en Californie, mais dans tous les États-Unis. Nous
renouvelons actuellement nos musiciens afin de remplacer les membres les plus
expérimentés après leur départ à la retraite par de jeunes instrumentistes. Ces
procédures de recrutement sont un véritable casse-tête : nous devons
auditionner quatre cents personnes pour deux postes. Les candidats viennent du
monde entier.
B. S. : Programmez-vous des œuvres lyriques
avec votre orchestre ?
M.T.T. : J’aimerais bien… La vie musicale de
San Francisco est très dynamique : opéra, ballet, orchestre symphonique,
ensembles de musique de chambre. Je travaille dix-huit semaines par an avec
l’Orchestre de San Francisco. Le reste du temps, je suis à Miami, Londres, au
Japon, et un peu partout dans le monde.
B. S. : Pourquoi avez-vous quitté le label discographique
Sony après que la société japonaise eût décidé de retourner aux États-Unis,
suite à son départ pour l'Europe après le rachat de CBS par BMG, la société
européenne qui avait elle-même acquis l'américaine RCA ?
M.T.T. : Un moment crucial est arrivé dans ma
vie : je souhaitais renforcer mes liens avec l'Orchestre Symphonique de
San Francisco tout en poursuivant mes collaborations avec l'Orchestre Symphonique
de Londres et mon New World Symphony. Il était donc important pour moi de
trouver une maison de disques qui ait de l'imagination et qui m'offre cette
possibilité. Développer des projets artistiques avec des responsables qui croient
en moi et me soutiennent. Chez Sony, les choses avançaient de plus en plus lentement,
tandis que chez BMG, ils souhaitaient collaborer étroitement avec moi. J'ai
donc entrepris de constituer ma propre équipe d'enregistrement afin de créer un
son et une approche de l’enregistrement en direct qui me sont particulièrement
chers. Il est également possible de réaliser des vidéos de manière plus
originale, voire expérimentale, de les publier et de les diffuser. De plus, à
la tête de BMG, on retrouve des personnes que je connais depuis des années, notamment
un ancien PDG de Deutsche Grammophon. Avec BMG, je travaillerai essentiellement
sur trois axes : la musique russe, la musique américaine et celle de Gustav
Mahler. Je souhaite créer progressivement un cycle complet de Mahler. En
réalité, je veux prendre mon temps car j'ai l'ambition de réaliser à chaque
fois un enregistrement de référence. J'en ai la possibilité si je prends mon
temps et si je connais précisément ce qui existe déjà. Et actuellement, je peux
le faire dans des conditions techniques et artistiques optimales. Par exemple,
avec l’album de Prokofiev que nous venons de sortir. Roméo et Juliette de Prokofiev, œuvre dont il existe bien sûr de
nombreuses gravures, mais la suite que j'ai utilisée est une création
personnelle, construite selon les idées de Shakespeare et du compositeur, en
accord avec le développement de l'œuvre, contrairement aux suites composées par
ce dernier. J'ai créé un mouvement final sur les sept thèmes de l'amour et de
la mort. Ce fragment me permet de conclure la suite. Le résultat est bon.
B. S. : Ne craignez-vous pas de trahir la
volonté du compositeur ?
M. T. T. : Absolument pas. J’ai poursuivi mes enregistrements d’œuvres de Copland
pour grand orchestre, presque méconnues, ses œuvres « mahlériennes ».
Mon prochain projet mahlérien, le Klagende
Lied, verra bientôt le jour car, à ma connaissance, il n’existe aucun
enregistrement fidèle de cette œuvre avec l’Orchestre Waldmarchen [NDR : le premier enregistrement avait été réalisé
par Pierre Boulez pour CBS]. En avril, j’ai enregistré un album Stravinsky avec
le London Symphony Orchestra, consacré aux œuvres orchestrales américaines.
Avec ces albums, qui, je l’espère, feront référence, je souhaite susciter l’intérêt
des jeunes pour la musique classique. J’ai donné beaucoup de concerts, mais
pour ce qui concerne mes enregistrements, je me pose constamment la
question : « Qu’est-ce qu’un bon album ? Qu’est-ce qu’un bon
projet aujourd’hui ? » Je n’enregistre par plaisir, d’un point de vue
purement égoïste. Non ! Et qu’est-ce qu’un bon projet aujourd’hui ?
Cet album révèle-t-il une nouvelle facette de l’œuvre au public ?
B. S. : Pourquoi optez-vous pour des
enregistrements live ?
M. T. T. : Parce que c’est ce qu’il y a de plus
excitant à faire et d’impressionnant. La prise de risque est plus importante
qu’en studio. Et entre le concert et la fin de l’enregistrement, il est toujours
possible de corriger les petites imperfections. Nous avons une demi-heure pour
rectifier ; il y a toujours moyen de faire des corrections, d’éliminer les
bruits parasites, surtout les toux. Je demande même au public de faire
attention à ne pas faire de bruit, en précisant qu’on veut enregistrer le
concert. Mais malgré toutes ces précautions, il leur arrive d’oublier.
B. S. : Envisagez-vous de continuer à jouer du
piano en public et d’enregistrer comme pianiste ?
M. T. T. : De temps en temps, mais rarement. Le piano demande un travail intense, ce
dont je n’ai pas le temps. Il m’arrive d’accompagner des lieder, mais pas
autant que je le voudrais.
B. S. : En tant que compositeur, vos œuvres
sont rarement entendues.
M. T. T. : Elles le seront bientôt. Si ma musique est tombée dans l'oubli,
c'est parce que je compose de la musique tonale, riche en idées mélodiques, et
que je suis loin de l'avant-garde. Ma création est tonale, certes, mais d'une
manière assez particulière, car elle associe des influences extrêmes
orientales, juives, de Broadway et d’Alban Berg. Pourtant, même si j'ai
beaucoup joué de musique d’avant-garde, je ne suis absolument pas
avant-gardiste. Je me situe dans la lignée de mon père, disciple de George
Gershwin, et des musiciens de Broadway. Originaires de Kiev, ma famille, les
Thomashevsky, a fait partie de l'équipe du Théâtre juif russe de New York.
B. S. : Quand composez-vous ? En été,
comme Mahler ?
M. T. T. : J’essaie. Chaque année, je me dis que
je vais me réserver un peu de temps pour écrire. Mais il est très difficile de
résister à la tentation de diriger au Japon, en Europe. Cependant, je dispose
de deux mois pour réfléchir et composer. J’écris lentement. Les idées viennent
vite, mais ensuite, c’est une autre histoire de les développer sérieusement. C’est
très difficile. J’ai composé beaucoup de mélodies, de pièces pour piano, de
musique de chambre, mais seulement trois œuvres pour orchestre. Mes partitions
commencent à être publiées chez Schirmer. Je les joue et j’espère que mes
collègues s’y intéresseront aussi. Je suis heureux de savoir que ma musique est
fréquemment jouée au Japon.
B. S. : Quelle branche de l'école minimaliste
américaine préférez-vous ?
M. T. T. : J'apprécie particulièrement la musique de Steve Reich, dont je dirige de
nombreuses œuvres, ainsi que celle de John Adams, qui vit actuellement à San
Francisco. C'est un ami. Je revendique l'origine de ce courant que l’on appelle
le minimalisme, car il y a vingt ans, je suis tombé sous le charme d’une œuvre
de Steve Reich pour plusieurs instruments intitulée Quatre Orgues. J'ai parlé
au compositeur et lui ai dit : « J’adore vos compositions. Je donne
moi-même des concerts de musique expérimentale à Boston et j’aimerais y
interpréter votre pièce Quatre Orgues, avec l’Orchestre symphonique de
Boston. » Il m'a répondu : « Non, ma musique n’est pas faite
pour le BSO, ni pour les orchestres symphoniques en général, ni pour les
consciences conservatrices. Elle est seulement destinée aux galeries et aux
cinémas de New York. Non, non, ce n'est pas possible. » Je lui ai répondu
: « Votre musique est excellente, et j'adorerais la jouer en direct avec
l'Orchestre symphonique de Boston, puis au Carnegie Hall. » Il ne semblait pas
très convaincu. Pourtant, nous avons donné des concerts à Boston, puis au
Carnegie Hall, au cours desquels Four
Organs a provoqué un véritable
raz-de-marée, une telle sensation que Reich a immédiatement reçu des commandes pour
les orchestres symphoniques de tous les grands ensembles américains. Bien que
j'aie dirigé la musique d’Elliott Carter, Pierre Boulez, Luciano Berio et
d'autres, je trouve celle de Steve Reich tout aussi passionnante, même si c'est
une autre manière. À tel point que lorsque Reich est devenu célèbre, mes vieux
amis, comme Charles Wuorinen, m'ont dit : « Michael, que nous as-tu fait… ? »
Recueilli par Bruno Serrou
Septembre 1996