Dix ans après les deux concertos et deux ans après un premier volume de l’œuvre pour piano solo qui comprendra à terme quatre CD, Vincent Larderet poursuit son instigation de l’univers pianistique de Maurice Ravel, s’appuyant cette fois sur les partitions du pianiste Vlado Perlemuter, disciple de Ravel, annotées par le compositeur. Ce n’est donc pas une version de plus de l’œuvre pianistique de Ravel qui se présente, mais une intégrale qui s’impose autant pour son authenticité musicologique que par le brio et la sensibilité de l’interprète, qui enchante le Gaspard de la Nuit, qui constitue le centre du disque
Elève du pianiste uruguayen Carlos Cebro, un disciple de Vlado Perlemuter, qui fut lui-même proche de Maurice Ravel dont il reporta les indications d’interprétation sur ses partitions alors qu’il les travaillait avec lui entre 1927 et 1929, ainsi que de Bruno Leonardo Gelber, élève de Marguerite Long, créatrice et dédicataire du Concerto en sol et du Tombeau de Couperin, Vincent Larderet, qui fonde son interprétation sur les partition de Perlemuter, peut légitimement se revendiquer comme l’un des authentiques héritiers de la tradition ravélienne de sa génération. Ce que ne fait que conforter l’écoute de ce quatrième CD qu’il consacre au maître de Ciboure.
Donnant une lecture d’une irréprochable
probité, autant côté tempi que côté
rythmes, résonances, coloris, nuances, expressivité, Vincent Larderet offre en
effet à entendre toute l’ampleur du piano ravélien, dès le Menuet antique qui ouvre le disque et jusque dans les courtes
pièces indépendantes qui le ponctuent et qui se présentent comme autant de
respirations entre les grands cycles retenus pour l’album. En fait, Vincent Larderet
livre ici sa seconde intégrale du piano de Ravel, la première étant parue en
février 2015 chez le même label allemand (Ars Production Schumacher DSD) que
les deux concertos couplés avec celui de Florent Schmitt J’entends dans le lointain (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2015/11/cd-concertos-pour-piano-de-ravel-et.html).
Paraissant un an après le premier volume, l’intégrale de l’œuvre pour piano
seul se poursuit comme elle avait commencé, Larderet ajoutant deux inédits, cette
édition devant ainsi à terme être la plus complète de la discographie à ce jour.
A mi-parcours de ce second voyage dans la création ravélienne, Larderet alterne
pages célèbres et pièces moins courues, le tout étant ponctué d’œuvres plus
connues sous d’autres formes, notamment celles arrangées par Lucien Garban
(1877-1959), proche de Ravel qu’il aida à corriger les épreuves de ses
partitions publiées aux Editions Durand.
Chaque album présentant les œuvres
sélectionnées dans leur ordre chronologique, ce deuxième volume commence sur le
Menuet antique de 1895 et se conclut
sur la Berceuse sur le nom de Gabriel
Fauré de 1922. Le cœur du disque est le chef-d’œuvre inégalé que constitue
le triptyque Gaspard de la Nuit. Extraordinaire
juge de paix, ce cycle que Maurice Ravel a composé en 1908 d’après trois poèmes
éponymes d’Aloysius Bertrand, Gaspard de
la Nuit est magistralement dominé par Vincent Larderet. Sa noirceur et son
exceptionnelle difficulté qui se déploient sur quelques vingt-cinq minutes en
font l’une des œuvres les plus extraordinaires de Ravel et de tout le
répertoire pianistique. Dans Ondine,
qui conte l’histoire due sirène qui invite un être humain à visiter son royaume
aquatique, le toucher de Larderet lui permet de restituer à la perfection la
liquidité des jeux d’eau, tout en soulignant l’onirisme et la virtuosité
transcendante de ces pages. Dans Le Gibet,
qui narre les dernières impressions d’un pendu au soleil couchant, le pianiste tient
la délicate gageure de soutenir la pression des cent cinquante trois octaves de
pédales de si bémol inlassablement répétés cinquante-deux mesures durant,
mettant en évidence le potentiel harmonique du morceau. Dans Scarbo, gnome diabolique et facétieux
porteur de funestes présages qui apparaît dans les songes des dormeurs, Larderet se joue avec un naturel
qui confine à une facilité naturelle miraculeuse dans ses rythmes frénétiques,
ses tempi extraordinairement rapides,
dans la moindre défaillance.
Pour son second enregistrement de
l’œuvre phare du piano de Ravel, Larderet offre un Gaspard de la nuit d’une dimension particulièrement poétique et
mystérieuse, sans effet de manche, mettant en évidence la magie, les
scintillements, évitant toute impression de virtuosité excessive et
superfétatoire pour en donner au contraire une interprétation fluide, saisissante
de naturel, incroyablement ensorcelante.
Autre œuvre emblématique de
Ravel, Le Tombeau de Couperin (1914-1917),
au piano comme à l’orchestre, à laquelle Larderet donne sur les seules touches
du clavier la dimension d’un concerto pour orchestre que Ravel lui confèrera en
1919, offrant à chaque pupitre de l’orchestre une individualité que le pianiste
réussit à restituer à l’infini, attestant ainsi de la justesse du jugement du
compositeur Roland Manuel (1891-1966) qui voyait dans la version d’orchestre « un
délicieux tableau de chevalet ». Des deux Menuets proposés ici, outre celui de 1895 déjà évoqué - première œuvre
publiée de Ravel -, celui en ut dièse
mineur de 1904 contemporaine de la Sonatine
qui inclut aussi un menuet, dans laquelle Larderet instille subtilement les
couleurs et le détaché du clavecin, et celui sur le nom de Haydn de 1909 élaboré sur le nom du compositeur
austro-hongrois l’année du centième anniversaire de sa mort, Larderet instille
des tournures délicieusement archaïques, tout en s’avérant élégantes et délicates.
Enfin, le Prélude que Ravel composa
en 1913 à la suite d’une commande du Conservatoire de Paris pour l’épreuve de
lecture à vue du concours de piano femmes, dont les vingt-sept mesures
indiquées « assez lent et très expressif » permettent à Larderet de faire
entendre tout le génie de Ravel.
Deux premières discographiques
mondiales : l’Introduction et
Allegro originellement pour septuor (harpe, flûte, clarinette et quatuor à
cordes) créé en 1907 et que Ravel élargira en 1913 pour harpe et orchestre, et
la Berceuse sur le nom de Gabriel Fauré
pour violon et piano dans la version de Lucien Garban, proche collaborateur de
Ravel, qui l’avait composée en 1922 pour La
Revue musicale sur un cryptogramme associant les prénom et nom de son
maître. De ces deux inédits au disque, Larderet donne au premier une lecture
aux coloris étincelants, et de la seconde une interprétation dont il émane une
grande émotion.
Bruno Serrou
1 CD AVIE Records AV2766. Durée : 1h 16mn 30s. Enr. : novembre 2024. DDD

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