Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Dimanche 31 mai 2026
Toujours inspiré dans ses programmes, Sir Simon Rattle l’a été une fois de plus dimanche 31 mai à la Philharmonie de Paris qu’il a littéralement magnétisé à la tête du London Symphony Orchestra dont il est désormais « Chef émérite ».
Sir Simon Rattle, à la tête du LSO a proposé en ouverture de programme une œuvre guère courue, du moins en France, d’un disciple d’Arnold Schönberg, le Catalan d’origine helvético-germanique installé à Londres, où il est mort le 8 janvier 1970 à l’âge de 75 ans, Roberto Gerhard, avec sa Symphonie n° 3 dite « Collages » en raison de sons électroniques dispersés dans l’espace à l’aide d’un clavier provenant d’une bande préenregistrée. Né le 25 septembre 1896 à Valls, dans la province de Tarragone, d’un père suisse-alémanique et d’une mère alsacienne, Roberto Gerhard, qui a étudié le piano avec Enrique Granados et la composition avec Felipe Pedrell, est avant tout un disciple d’Arnold Schönberg, avec qui il étudie en 1924 à Vienne et à Berlin, et surtout un ami proche, l’accueillant chez lui en 1931 à Barcelone où son maître put achever le deuxième acte de son opéra Moses und Aron. En 1939, il fuit l’Espagne franquiste, qui ne lui pardonne pas ses inspirations catalane de ses premières œuvres et sa collecte systématique des musiques populaires de sa terre natale, à l’instar d’un Béla Bartók, séjourne à Paris, où il se trouve lors de la prise de Barcelone par les troupes de Franco, puis il se rend au Royaume-Uni et s’installe définitivement à Cambridge où il reçoit un bourse d’études au King’s College - il enseignera dans les années 1960 aux Etats-Unis, à l’Université de Michigan, au Berkshire Music Center et à Tanglewood. Considérée d’avant-garde, sa musique n’intéressant guère, il mourra dans le dénuement et l’indifférence générale. C’est à la scène qu’il doit ses principaux succès, avec des ballets comme Soirées de Barcelone, Don Quixotte ou andora notamment pour les Ballet russes alors dirigés par le chef hongrois Antal Dorati, ainsi que pour la BBC. Après sa rencontre avec Schönberg sa création se fait plus radicale, comme l’attestent ses quatre symphonies, précédée d’une première partition du genre, « Hommage à edrell », sans numéro d’ordre, des concertos pour piano et cordes, pour clavecin, cordes et percussion, pour violon et celui pour orchestre. Il est également l’auteur de deux quatuors à cordes, d’une Trio avec piano, une Sonate pour violoncelle et piano. Il reste un précurseur de la musique électronique en Grande-Bretagne, composant des musiques de scène pour Le Roi Lear de William Shakespeare de la Royal Shakespeare Company. Sa Symphonie n° 3 « Collages », qui est fort loin de s’donner à la « couleur locale », contrairement à nombre d’œuvres d’auteurs espagnols, est remarquablement orchestrée, mue par une quête continue d’inouï par son travail élaboré sur les plans rythmiques, sonores et techniques de jeux instrumentaux, comme l’usage très fouillé de la syncope, de la désynchronisation, des cordes pincées, du col legno, de la sourdine autant des cordes que des vents, du timbre, inspiré certes de la Seconde École de Vienne, expressionnisme atonal, dodécaphonisme, où l’on retrouve peu ou prou Schönberg et Webern, mais de façon très personnelle.
Après cette découverte pour la majorité du public, a suivi le bouleversant
testament vocal de Richard Strauss que sont les Quatre derniers Lieder composés durant l’exile suisse après la
Seconde Guerre mondiale. L’opus
ultimum du lied straussien né en 1948
au crépuscule de son existence et dans lequel Strauss, à plus de quatre-vingts
ans, dit sereinement adieu à la vie et à ses ineffables beautés, aux voix de femmes qu’il a chéries, à
l’orchestre, qui agrémente ici le chant d’une somptueuse parure, colorée et extraordinairement
raffinée, et au monde, qu’il avait vu s’effondrer dans les ruines diu second conflit
mondial. September sur un poème de Hermann Hesse appelle l’orchestre,
introduit dolce ed espressivo dans une superposition de cinq
rythmes différents, dont une cellule prépondérante. La ligne vocale naît de cet
environnement orchestral, dense et cajoleur, les adieux de Strauss ne pouvant
se faire qu’avec l’orchestre, qui déploie ses ailes au chaud et fluide velours
sitôt la question sur la mort posée par la voix (« Ist dies etwa der Tod? », Est-ce cela la mort ?) dans le lied ultime, après que les
cuivres graves aient exposé le thème du poème symphonique Tod und Verklärung (Mort et
transfiguration) op. 24, pour
s’envoler seul dans l’espace infini sur des tremolos
de deux flûtes piccolos du sublime andante
du lied Im Abendrot (Au Crépuscule) sur des vers de Joseph
von Eichendorff. Chaque lied a atteint avec les interprètes la plénitude de sa
teneur, de Frühling (Printemps), qui aura suggéré autant le
renouveau qu’une méditation sur une possible résurrection (à l’origine, c’est
avec ce lied, d’une tonalité plus optimiste que les autres, que Strauss
envisageait toute exécution de cette tétralogie pour voix et orchestre), que le
plus sombre September (Septembre) évoquant l’automne de la vie,
tandis que l’amour était judicieusement célébré dans Beim Schlafengehen (Au
couchant) au délicat érotisme chanté par les sonorités de braise du violon
solo Benjamin Marquise Gilmore. Le LSO n’a cessé de brille dans ces pages admirables, notamment le cor Timothy
Jones, et le violon (déjà cité) solos, les flûtes, particulièrement la piccolo
Patricia Moynihan, tressant une enveloppe sonore charnelle et liquide sans
rivales à la fois onctueuse, voluptueuse et lumineuse, le chef britannique se
faisant à la fois poète et confesseur, tandis que la soprano, Lucy Crowe,
malgré toute l’attention que lui aura porté le chef britannique, a eu du mal à
surmonter les volutes du premier lied, dans l’ordre choisi par l’orchestre londonien,
Frühling, trouvant heureusement ses
marques dans September, mais sa voix
manquant encore de tenue et d’égalité, au point de la pousser à forcer dans les
aigus et les forte, y compris dans Beim Schlafengehen,
mais terminant la phrase ultime de Im Abendrot, « Ist dies etwa der Tod? » à tirer des larmes.
En seconde partie une magistrale interprétation de la Symphonie n° 4 en sol majeur (1901) de Gustav Mahler, poétique, fine, chatoyante, merveilleusement structurée, jouée par un orchestre aux sonorités moelleuses et fruitées, dirigée avec un sens du détail prodigieux au service de la globalité du discours. Le caractère, la profondeur, la dynamique, le nuancier, l’humanité toute en intériorité ont été exaltés par l’orchestre sous l’impulsion de son chef. La gestique du chef britannique est toute en souplesse et en rectitude souriante, impulsant des tempi respirant large, des couleurs et des timbres à la palette infinie, et un sens du drame captivant. Une Quatrième de Gustav Mahler d’une magnificence saisissante, l’état de grâce permanent pour l’auditeur grâce à un orchestre d’une beauté plastique époustouflante sous la conduite particulièrement inspirée de Rattle, qui a brossé un Ruhevoll (Pacifique) comme il en est trop peu, lumineux, tendre, lyrique, brûlant, sans jamais tomber dans le drame, évitant judicieusement tout pathos, ce qui est trop rarement respecté. Le premier violon, Benjamin Marquise Gilmore, s’est illustré dans le deuxième mouvement qui tient lieu de scherzo, avec ses deux violons, dont celui du diable, tandis que l’orchestre atteignait le paradis dans sa beauté solaire, alors que la soprano Lucy Crowe restait sur la terre…
Bruno Serrou


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