Paris. Maison de la Radio et de la Musique. Auditorium et Studio 104. Théâtre des Champs-Elysées. Du 3 au 8 février 2026
Créé en 1991 par Claude Samuel, alors directeur de la Musique de Radio France, le Festival Présences est depuis longtemps le rendez-vous parisien majeur voué à la musique contemporaine et aux compositeurs vivants, passant chaque année la commande d'une trentaine d’œuvres nouvelles. Un an après la compositrice autrichienne Olga Neuwirth, qui ne put être à Paris pour des raisons familiales, c’était au tour cette année du compositeur grec né à Athènes le 23 décembre 1945 et installé en France depuis 1963 sans avoir jamais demandé la nationalité française tout en ne se sentant pas à l’aise lorsqu’il séjourne sur ses terres ancestrales, Georges Aperghis, maître de la musique de l’intime, de la voix et de la langue, qu’elle soit humaine ou instrumentale, inventée, vivante ou morte, voire réduite à l’état de phonèmes. Auteur de près de deux cents œuvres, dont il fait en toutes circonstances un théâtre musical, fondateur et animateur de centre de recherches lorsqu’il fonde avec sa femme, la comédienne Edith Scob (1937-2019) l’Atelier de Théâtre et Musique (ATEM) à Bagnolet puis Théâtre des Amandiers à Nanterre, Aperghis est continuellement actif, un être ouvert et doux, comme son accent grec roulant perpétuellement les « r », mais plus doux que celui de son aîné Iannis Xenakis, ce qui se retrouve dans la création de chacun de ces deux compositeurs, l’aîné ayant été célébré par Présences voilà vingt-huit ans, lors de sa huitième édition en 1998.
Après un prologue organisé à l’IRCAM samedi 31 janvier (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/02/somptueusement-prelude-lircam-presences.html), le concert d’ouverture du Festival Présences 2026 a été confié Auditorium de Radio France, à l’Orchestre Philharmonique de Radio France, la Maîtrise de Radio France et au Chœur de Radio France et dirigé par quatre chefs. L’essentiel du programme était consacré au compositeur central de cette édition, Georges Aperghis, lancé par la création mondiale de Willy-Willy pour voix égales chanté par trente-deux jeunes filles de la Maîtrise de Radio France dirigé par Louis Gal, terme qui désigne en langue aborigène un tourbillon de poussière, de sable ou de feuilles engendré par un air sec et instable qu’Aperghis restitue avec art par le mouvement rotatif de syllabes, de mots et de fragments de mélodies. Deuxième création du jour, cette fois de l’Iranienne Anahita Abbasi (née en 1985) Prisme pour ensemble aux sonorités fragiles et ténues brisées par des impacts abrupts se présentant tels un organisme vivant. Deux œuvres des plus représentatives d’Aperghis, Champ-Contrechamp pour piano et ensemble (2010) créé aux Proms de Londres en août 2011 dans laquelle le compositeur transpose à, la musique un procédé cinématographique, avec cette fois un brillant Wilhem Latchoumia en soliste qui dispute la prééminence avec l’orchestre sans que se dégage finalement une réelle primauté. Puis ce furent les géniaux Pubs/Reklamen hélas donnés en extraits (cinq publicités inénarrables) jouées et chantées à la perfection par Donatienne Michel-Dansac qui a donné une fantastique leçon de théâtre chanté (voix polychrome comme il en est peu). Le Chœur de Radio France a interprété une pièce de Philippe Leroux (né en 1959) - absent car au Théâtre du Châtelet pour la dernière représentation de son Annonce faite à Marie -, avec la première française de Nomadic Sounds pour chœur mixte (2015) dans laquelle Philippe Leroux rend hommage à des compositeurs de la Renaissance, Clément Janequin (1485-1558) - chants d’oiseaux -, Roland de Lassus (1532-1594) - rapports voix/instruments -, Jacobus Gallus (1550-1591) - imitations de bruits de la nature et de guerre -, et Thomas Tomkins (1572-1656) - expert du chant plaintif -, qui précédait une œuvre plus longue donnée en création mondiale du Greco-Français Alexandros Markeas (né en 1965), Les Grands Chaos pour récitant, batterie, trois saxophones, chœur mixte et double orchestre dirigé par deux chefs, Ilan Volkov et Marc Desmons, œuvre de près de vingt-cinq minutes d’une puissance impressionnante toujours changeante, où l’on trouve toutes les caractéristiques du compositeur grec, rythme, polychromie, puissance, onirisme, mélange intelligent des genres, une rythmique jazzy mue par une batterie et trois saxophones d’autant de tessitures. Un seul regret, le narrateur, Greg Germain, pas toujours compréhensible malgré (ou à cause de) l’appoint d’une amplification. Outre Louis Gal, Ilan Volkov et Marc Desmons, le concert était également dirigé par Roland Hayrabedian, et Kyrian Friedenberg.
Le deuxième concert Présences 2026 était consacré à la langue, la souplesse, ses divers modes d’expression, sa volubilité, sous la figure tutélaire de Georges Aperghis, maître éminent de la voix et de ses mystères, autant humaine qu’instrumentale. La soirée, animée par l’Ensemble Multilatérale dirigé avec une simplicité d’une grande efficacité par Léo Warynski, a été ouverte avec La Nuit en Tête pour soprano et six instruments (2000) d’Aperghis par une Anne-Emmanuelle Davy très en verve, qui a merveilleusement restitué l’atmosphère d’un nocturne fait « d’agglomérats de sensations et d’états d’âmes furtifs » (Aperghis), qui conduit aux limites de l’audible, avec son spectre infini curant du fff au ppp. Troisième création, cette fois d’un des élèves d’Aperghis, le Grec Nicolas Tzortzis (né en 1978), avec Énantiosème pour flûte et ensemble de treize instruments, deux entités qui « cherchent à exister par elles-mêmes, traçant chacune sa route », un soliste, Matteo Cesari, prolixe, se confrontant au groupe, le compositeur faisant s’affronter « une identité personnelle fluide » avec « une identité figée et invariable » de la tradition hellénique. Troisième création, Whiteout pour soprano, onze instruments, dont une flûte à bec et une guitare électrique, et électronique de la flûtiste à bec et gambiste viennoise Eva Reiter (née en 1976), qui doit beaucoup à la musique ancienne tout en attestant d’une réelle inspiration et de faconde. En seconde partie de concert, deux œuvres de deux compères qui se connaissent depuis fort longtemps, et dont j’ai fait personnellement la connaissance le même soir voilà près de trente-cinq ans à Musica de Strasbourg. Le premier, Jacques Rebotier (né en 1947), a lui-même interprété son Musiciens, Portraits poésie sonore pour voix live et voix fixée (1979) où il dit, marmonne et chante des noms et des caractères de quinze compositeurs, de Richard Strauss à Georges Aperghis, avec en écho sa propre voix amplifiée et déformée, dont les cinq minutes ont préludé au chef-d’œuvre de Bernard Cavanna (né en 1951), la Messe un Jour ordinaire pour soprano lyrique, soprano léger, ténor, violon solo, chœur et quatorze instruments dont trois accordéons composée en 1993-1994 mais plusieurs fois remise sur le métier. Sans revenir à la présentation de l’œuvre que j’ai évoquée ici en décembre 2023 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2023/12/cd-bernard-cavanna-et-son.html), la Messe un jour ordinaire était présentée mercredi soir dans une nouvelle réalisation, avec un ensemble choral de plus en plus étoffé, cette fois quatre vingt quatre membres associant le Chœur de Radio France, l’Ensemble Vocal de l’Université Evry Paris-Saclay et le Chœur Éphémère Mirabeau, à un brillant trio de solistes formé des sopranos Émilie Rose Bry et Isa Lagarde et du ténor Sahy Ratia, et, côté instrumental, le chant somptueux du violon de Noëmi Schindler, tandis que l’on admirait également le velouté des cuivres dominés par le trombone, qui, à l’instar du tuba, assure à égalité les basses onctueuses de l’orgue. Léo Warynski a donné aux quatre parties de cette messe peu ordinaire la densité d’une œuvre profondément dramatique et d’une humanité douloureuse, dès le coup violent au cœur du Kyrie, tandis que la merveilleuse partie réservée au violon rejoint la sublime spiritualité du Benedictus de la Missa solemnis de Ludwig van Beethoven.
Le troisième concert Présences s’est tenu sur la scène la plus huppée de Paris, celle du Théâtre des Champs-Elysées sis sur l’artère la plus chic de la capitale, l’avenue Montaigne, devant un public plus nanti et âgé que celui des salles de la Maison de la Radio, pour un rendez-vous quatuor d’archets, le format la plus « élitiste » des formations musicales, genre qui a toujours sonné merveilleusement dans cette salle qui résonne comme un violoncelle. Donné en création mondiale, commande de Radio France, le Quatuor à cordes n° 2 que Georges Aperghis a achevé en 2024 est un trésor d’inventivité, de lumière solaire et de sourires, exploitant divers modes de jeux, les alternant ou les combinant tour à tour, son, rythme, archet, souffle, silence entre autres avec toujours la présence de la voix, ici celles des quartettistes live s’exprimant à l’instar des instruments telle une conversation, avec joutes « oratoires », échanges tendres, graves, tendus jusqu’à la dispute, avec un texte qui ne fait pas toujours sens, usant de phonèmes, ou que l’on saisit plus ou moins par bribes, mais exhalant en fait une grande humanité, se concluant sur la phrase déclamée en homorythmie « ni mort, ni vivant, voici mon cri », le tout exposé avec la présence réconfortante du violoncelle d’Alexis Descharmes. Cette œuvre d’une vingtaine de minutes était précédée par une rayonnante interprétation du Quatuor à cordes n° 1 en fa majeur op.18/1 premier des six volets dans l’ordre établit lors de la publication du premier recueil de quatuor d’archets (1799-1800) de Ludwig van Beethoven (1770-1827), auquel les Diotima, sous la conduite de leur onirique premier violon, Yunpeng Dao, ont offert une lecture au chaud lyrisme, tout en demeurant ancrée dans le classicisme qui imprègne encore ces pages où commence néanmoins à s’imposer la personnalité du Titan de Bonn. En seconde partie, une interprétation séduisante et souvent touchante de l’immense chef-d’œuvre qu’est le Quintette à cordes avec deux violoncelles en ut majeur op. 136 D. 956 (1828) de Franz Schubert (1797-1828) au chant à la fois tendre, mélancolique et réconfortant (un Victor Julien-Laferrière aux sonorités suscitant une intense humanité de son chant velouté aux amples et souples harmoniques, tandis que l’alto de Franck Chevallier, solide « soliste », du quintette a assuré le centre névralgique avec ardeur). La soirée s’est conclue sur un Nacht und Traum de Schubert mené en bis par un ardent Julien-Laferriere soutenu avec un délicat sens du partage par les Diotima.
Le quatrième rendez-vous Présences 2026 était confié à l’une des meilleures formations au monde dédiées à la musique contemporaine, avec laquelle Georges Aperghis travaille de façon suivie, l’Ensemble Musikfabrik dirigé cette fois par le brillant et élégant chef argentin (et non pas italien comme annoncé par le speaker de France Musique) Emilio Pomárico. Au programme, la première audition en France d’Un Chant d’amour (2022) pour cor à double pavillon - l’un étant pourvu d’une sourdine -, assez impressionnant du Bavarois Arnulf Herrmann (né en 1968) joué avec un saisissant brio par la corniste états-unienne Christine Chapman, membre de Musikfabrik, suivi de la création mondiale de The Blue Window d’après le tableau La fenêtre bleue (1913) d’Henri Matisse pour quinze instruments, œuvre de la compositrice grecque Myrtó Nizami (née en 1994) fort bien conçue, avec ses couches sonores qui s’interpénètrent à la façon de couleurs sorties de la palette du peintre, tandis que les contours de la pièce demeurent à priori assez conventionnels. Ces deux premières œuvres ont préludé à deux grandes partitions de Georges Aperghis, toujours théâtrales quoique purement instrumentales, le premier de ses concertos, celui pour clarinette et ensemble de seize instruments intitulé Babil (1996), l’instrument soliste babillant avec virtuosité, comme le démontre avec dextérité son vaillant interprète, Carl Rosman, membre de Musikfabrik, ensemble commanditaire de la partition. Seconde pièce d’Aperghis, cette fois en première exécution française, Selfie in the Dark (2022-2023) pour deux voix (Johanna Zimmer, soprano, et Christina Daletska, mezzo-soprano, qui avaient participé à la création mondiale à Cologne le 17 mai 2025) et ensemble de seize instruments comprenant notamment deux pianos, l’un alternant avec un clavecin, l’autre avec un harmonium, et dialoguant l’un avec l’autre ou avec les musiciens de l’ensemble, les deux voix entrant à l’unisson avant de se désynchroniser entraînant les instruments dans un même désordre subtilement organisé par l’écriture virtuose qu’Aperghis réserve à son orchestration qui instille une polyphonie flatteuse à l’oreille, hypnotisée par les sonorités jubilatoires exprimées par un mélange subtile de modes de jeu, harmoniques, souffle, bisbigliandi aux instruments à vent, glissandi à la percussion, cordes sul ponticello entre autres.
Le sixième concert du Festival Présences 2026 était donné samedi après-midi Studio 104 de la Maison de la Radio - je n’ai pu assister au cinquième, qui était trop tardif la veille au soir pour espérer retourner dans ma banlieue dans les temps), avec un programme quasi monographique d’œuvres solo, duo et trio de Georges Aperghis. D’abord Sur le fil (2022) pour cymbalum qui joue entre la résonance et le son feutré qui donnent le sentiment d’une diversité de personnages conversant selon leur humeur, joué avec maestria par l’excellente Françoise Rivalland, puis Le corps à corps (2016) « théâtre musical pour un(e) percussionniste et son zarb », instrument magique iranien extraordinairement complexe à jouer et à maîtriser introduit en France par le compositeur percussionniste Jean-Pierre Drouet (né en 1935), maître de Françoise Rivalland, qui a donné de la pièce une interprétation hypnotisante. Enfin Tingel Tangel (1990, « Cabaret itinérant de bas étage » en allemand) pour voix parlée et chantée et deux instrumentistes, accordéoniste et cymbaliste, ce(tte) dernier(re) jouant aussi de petits instruments à percussion. Cette œuvre, qui plonge dans l’univers de L’Ange bleu de Heinrich Mann (1871-1950) adapté au cinéma en 1930 par Josef von Sternberg (1894-1969), Interprétation enthousiasmante de la stupéfiante soprano Angèle Chemin, alternant onirisme, prosaïsme, numéro de cirque, dialoguant avec justesse de ton et d’intention avec Vincent Lhermet et Françoise Rivalland. Faisait écho à ces trois œuvres d’Aperghis, la création de Concertina-fold almanac pour accordéon seul inspiré d’un almanach de la fin du XIVe siècle aux feuillets pliés en accordéon de la compositrice lituanienne Justina Repečkaitė (née en 1989), qui s’inspire clairement de la musique médiévale, comme le confirme la page lui faisant écho d’un auteur anonyme d’une nostalgique chanson traditionnelle catalane El Cant dels ocells enrichie d’une improvisation chantée par Angèle Chemin.
Le septième concert se tenait Auditorium
de Radio France devant une salle comble, côté public autant que côté plateau, avec
l’Orchestre Philharmonique de Radio France au grand complet, parfaitement
préparé et sourires aux lèvres de chacun des musiciens pendant tout le concert alors
même qu’il leur était demandé quasi l’impossible comme le laissait envisager leurs
visages avant même le premier accord jeté, dirigé à la perfection, le geste
clair, soutenant les musiciens avec attention et minutie par le chef allemand Peter
Rundel, éminent défenseur de la musique de notre temps, dans un programme qui
dit combien l’orchestre symphonique n’a jamais été vraiment abandonné par les
compositeurs, contrairement à ce que nombre de clichés le soufflent à qui veut
l’entendre entre 1950 et 2000… Georges Aperghis à en toute logique « ouvert le
bal » avec deux Études VII et VIII pour grand orchestre. Musicien de l’intime et de la grâce,
Aperghis, à l’écoute de ces pages conçues entre 2012 et 2024, ne me semble pas fait
pour les énormes effectifs de l’orchestre symphonique. Dans les deux Études entendues samedi (ce que
confirmeront celles programmées le lendemain) le compositeur semble avoir
essayé avec énergique volonté d’en pénétrer les arcanes mais sans parvenir à
adapter son style et son talent, pourtant célébré ici même par le brio de ses
orchestrations, mais il lui faut impérativement une réelle complicité avec ses
interprètes, ce qui ne peut se faire avec cent-dix musiciens à la fois et le
peu de temps de répétitions possibles. Aussi, écrire pour une telle formation pachydermique
ne lui convient clairement pas, ici bois et cuivres par quatre, six cors, tuba,
deux timbaliers, une percussion amphigourique, marimba, vibraphone, soixante instruments
à cordes… Mais Aperghis reste unique et l’on identifie immédiatement qu’il est
l’auteur de ces Études. A suivi la
création française d’un triple Concerto
pour clarinette, violoncelle et piano au bel intitulé, Un désir démesuré d’amitié, du compositeur basque Miquel Urquiza
(né en 1988), où les sonorités des trois solistes du Trio Catch sont apparues noyées
sous celles de l’orchestre auquel ils ne font réellement qu’ajouter leurs
timbres dans le maelström instrumental. Mais la partie la plus saisissante de
la soirée a été la seconde, qui a débuté par une impressionnante page
d’orchestre de Betsy Jolas dont on célèbrera les cent printemps le 5 août
prochain. En sa présence, le Philhar’ a donné une interprétation spectaculaire
de son Tales of a Summer Sea (Contes d’une mer d’été) composé en 1977,
en fait un poème symphonique pour grand orchestre magistralement évocateur inspiré
de La Tempête de William Shakespeare joué
de façon tellurique mais toujours claire et d’une transparence liquide. Au
terme de l’exécution de l’œuvre, Georges Aperghis a fait un geste touchant,
allant au-devant de Betsy Jolas, de vingt ans son aînée, pour la féliciter, lui
évitant ainsi de descendre les marches serrées de l’Auditorium. Le concert
s’est conclu sur une œuvre magistrale d’un compositeur trop rare en France, le
pragois Ondřej Adámek (né en 1979), qui a fait une partie de ses études
musicales en France et est désormais installé en Espagne, auteur d’un
extraordinaire Where Are You? (2021)
pour mezzo-soprano et orchestre dans lequel l’auteur s’adresse directement à
Dieu, fondant le premier mouvement sur le « Notre Père » chanté en araméen,
puis reprenant divers textes sacrés en tchèque. Cette œuvre d’une puissance
rare, magnifiquement structurée et instrumentée, véritable kaléidoscope sonore
d’une force expressive hallucinante, bouleverse par la douleur tragique qui en
émane, son humanité déchirée, cela dès l’entrée de la cantatrice qui susurre en
divaguant, et se concluant de la même façon après que la mezzo-soprano eût
hurlé « where are You? » dans un porte-voix. L’interprétation a été
un modèle d’engagement et de lyrisme avec une fabuleuse Magdalena Kožená, créatrice
de l’œuvre le 6 mars 2021 à Munich sous la direction de son mari, Sir Simon Rattle,
à la voix infinie aux coloris d’arc en ciel. Un très grand moment de mus9ique,
dans la globalité du programme et de l’ensemble de la soirée, sans doute le
plus grand moment de l’édition 2026 de Présences.
Le neuvième concert Présences a réuni en début d’après-midi de dimanche, Auditorium de Radio France, l’Ensemble Next et des étudiants du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris sous la direction claire, précise et attentionnée de Sébastien Boin dans un programme riche et exigeant brillamment assuré par les jeunes musiciens. Commencée par la première française de Wild Romance (2013) de Georges Aperghis, « éclats d’une mémoire perdue, de quelque chose que l’on s’est empressé d’oublier » selon l’auteur pour soprano et huit instrumentistes créé à Leuven (Louvain) dans le cadre du Transit Festival 2015 chanté avec vaillance par Angèle Chemin brillamment enveloppée par le jeu chaleureux de l’ensemble instrumental, leur prestation s’est poursuivie avec deux créations mondiales, commandes de Radio France, un enthousiasmant Pic/Cells pour dix instrumentistes du Tunisien Jawher Matmati (né en 1993) aux timbres brûlants dont les structures s’inspirent de cinq Villes invisibles nées de l’imaginaire de l’écrivain réaliste italien Italo Calvino (1923-1985), un proche de Luciano Berio, ainsi que du tableau 4900 Couleurs du peintre saxon Gerhard Richter (né en 1932) dérivé d’un vitrail pour la cathédrale de Cologne pour la conception duquel le plasticien avait élaboré un programme informatique, et un ingénieux Engrenages pour sept musiciens dans lequel son auteur, Félix Roth (né en 1997), disciple de Jean-Luc Hervé, Francesco Filidei, Frédéric Durieux et Yan Maresz, s’inspire de Travaux (1945) de l’écrivain prolétarien libertaire français Georges Navel (1904-1993), et suscite des sonorités épanouies avec un ensemble aux effectifs semblables à ceux des Folksongs de Luciano Berio (1925-2003) « pour en prendre le contrepied », arrangements d’onze chansons populaires pour Cathy Berberian, alors épouse de Berio, qui ont été programmés une douzaine de fois en 2025 en région parisienne pour le centenaire du compositeur italien, à l’exclusion de toutes ses autres grandes œuvres pour diverses formations infiniment plus personnelles et porteuses d’avenir… Cette fois, malgré ses qualités vocales célébrées plus haut dans ce texte, la soprano Angèle Chemin s’est avérée en-deçà des exigences de la partition, la voix étant trop « épaisse » et lyrique, le timbre trop linéaire et « propre » pour les passages les plus « folklorisant », tandis que l’ensemble instrumental aura manqué d’énergie, de pulsation et de couleurs pour vraiment inviter au voyage.
Le concert suivant, donné Studio 104 en milieu d’après-midi de l’ultime journée de festival, tenait de l’intime. A l’exception de la toute première pièce, le programme était quasi monographique, centré sur une série de pages de Georges Aperghis, avec pour « héroïne » la contrebasse. Cette heure de musique était intitulée Black Light… Sans doute pour mettre le public dans l’ambiance, la lumière a été difficile à stabiliser, laissant un bon moment le noir-salle total. Puis, au pied d’un cube, l’on a pu découvrir l’excellent contrebassiste Florentin Ginot jouer une ingénieuse et ludique pièce solo en première mondiale de la compositrice soprano polonaise Agata Zubel (née en 1978) - créatrice de l’oratorio Migrants d’Aperghis en 2022 -, Hand in Hand composé en 2025 pour Florentin Gonot et à sa mesure, le titre se référant à la « relation organique entre l’interprète et son instrument dans laquelle le geste, le toucher et le son fusionnent en un mouvement continu et unique ». Cette pièce a préludé à un ensemble de pages de Georges Aperghis pour comédienne - Emmanuelle Lafon, inénarrable diseuse des textes nés de l’imaginaire du compositeur -, soprano - Johanna Zimmer, voix souple et radieuse -, et contrebasse dans des extraits des Récitations (1978) pour voix seule créées dans le cadre du Festival d’Avignon 1982, quatorze portraits de femmes se présentant sous forme de saynètes aux forts contrastes, de Zig-Bang, recueil de vingt-cinq textes du compositeur tout en décalages, jeux de mots et de sens écrit pour l’ATEM (Atelier théâtre musique qu’Aperghis avait fondé en 1976 à Bagnolet puis installé Théâtre des Amandiers à Nanterre), l’intégrale d’Obstinate créé en mai 2018 par Florentin Ginot qui se lance dans cette œuvre dans une lutte contre l’instrument et les cordes qui refusent de lui céder, et Black Light, qui a donné son titre au concert, composé en 2019 et créé à Cologne en août 2021 par le même Florentin Ginot, son dédicataire, qui présente cette pièce âpre et sombre jouant sur la scordatura des troisième, quatrième et cinquième cordes abaissées d’un demi ton, comme une « table rase des données traditionnelles de la contrebasse ». Enfin, en création, une commande de Radio France composée en 2023, It never comes again (Cela ne reviendra jamais) « dialogue secret » pour soprano et contrebasse, qui ne quitte pas un instant ses registres aigus, dédié une fois encore à Florentin Ginot. Le tout était mis en espace sur trois cubes surélevés par Olivier Defrocourt, chacun supportant un interprète, et mis en lumière en clair-obscur par Marie-Hélène Pinon.
Le concert de clôture de Présences 2026 consacré à Georges Aperghis, était confié à l’Orchestre National de France dirigé par son directeur musical, le chef roumain Cristian Mǎcelaru. Dans ses rangs, trois musiciens de l’Ensemble Intercontemporain (Jean-Christophe Vervoitte, cor, Diego Tosi, violon, Nicolas Crosse, première contrebasse), conviés à participer à un programme dense, synthèse de la programmation de cette trente-sixième édition du festival organisé par Radio France. En ouverture de concert, deux pièces d’Aperghis pour orchestre kolossal appartenant au même cycle que celles entendues samedi jouées par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, cette fois les Études III & V, commandes de la Westdeutscher Rundfunk pour la première et de la Radio Bavaroise pour la seconde, à propos desquelles je formule les mêmes impressions que pour les Etudes VII et VIII. Commande de Radio France donnée en création mondiale, tout aussi magistral que l’œuvre pour mezzo-soprano et orchestre entendue samedi, le Concerto n° 2 pour violon et orchestre « Thin Ice » en quatre mouvements enchaînés d’Ondřej Adámek a saisi l’auditeur tel un ouragan d’une incroyable théâtralité pour ne plus le lâcher vingt minutes durant, joué à la perfection par un funambule, le brillant violoniste hambourgeois Christian Tetzlaff, d’une puissance, d’une variété de jeu et de son, d’une virtuosité fougueuse époustouflante, maîtrisant le discours autant que la variété technique mise en jeu par le compositeur (sons polyphoniques, rythmes syncopés, archet sur la diagonale des cordes et du manche ou écrasé, glissandi, pizzicati divers, jeu façon guitare, sourdine métallique, sul ponticello). Ce second concerto pour violon d’Adámek est construit sur « le contraste entre une énergie brute et la voix du remords, de la conscience ou du destin » selon son auteur, l’œuvre s’achevant tandis que « les deux forces irréconciliables s’affrontent sur une fine couche de glace », le soliste semblant parfois lutter avec son instrument, Tetzlaff étant infailliblement dans le son, qui atteint sous son archet une ampleur extraordinaire, dialoguant ou combattant ou se résignant avec vaillance avec un orchestre puissant, voire tellurique, le tout d’une unité constante sous la conduite d’un thème populaire tchèque qui apparaît dans la minute qui suit le début de l’œuvre et qui réapparaît régulièrement jusqu’à la fin à la façon d’un leitmotiv, et au centre de la partition un passage plus onirique ponctué de cris d’instruments à vent écartelés entre leurs registres extrêmes au sein duquel se présente une courte mais brillante cadence. Les musiciens du National sont apparus moins à l’aise que leurs confrères de l’OPRF la veille, apparemment moins confiants en leur capacité à relever la gageure que représentait ce programme riche en créations d’une impressionnante diversité. L’œuvre de la compatriote de Georges Aperghis Sofia Avramidou (née en 1988), Innsmouth, inspirée du roman Cauchemar d’Innmouth (1936) de H. P. Lovecraft (1890-1937), seconde pièce de la compositrice grecque programmée dans le cours de cette édition de Présences, donnée elle aussi en création mondiale, a présenté une facette plus épanouie encore que la précédente, brossant une atmosphère mystérieuse de bon aloi, qui, outre une virtuosité à toute épreuve, demande aux instrumentistes de l’orchestre de parler et de chanter dans une langue inconnue et de se lancer dans des coassements de batraciens, éclairés par des citations à l’orchestre d’un chant araméen. Enfin, à tout seigneur tout honneur, pour conclure ce concert de clôture comme elle a été ouverte, une œuvre ultime de Georges Aperghis, cette fois un Concerto pour accordéon et orchestre avec orgue obligato (2015) donné en première audition française par un intrépide Jean-Étienne Sotty, continuellement présent dans la conduite du discours, soutenu à l’orgue par Alma Bettencourt, trop discrète aux saluts considérant la qualité de sa prestation, Aperghis instaure dans cette œuvre concertante un brillant dialogue entre les deux solistes qui donne l’impression à l’écoute que le souffle de l’instrument à anches aux colorations populaires et celui de l’instrument de vent conçu pour le sacré sont interchangeables. L’œuvre, dans sa globalité, est plus équilibrée que les Études, présentant comme un face à face solistes et orchestre, « tels Don Giovanni et Leporello ou Don Quichotte et Sacho Panza » (Aperghis), les deux entités, solistes et orchestre, s’associent et s’opposent.
A la toute fin du concert, le directeur artistique de Présences, Pierre Charvet, a remis à Georges Aperghis sous forme de disque la première œuvre du concert, l’Etude V enregistrée « live » une heure et demi plus tôt… avant d’annoncer l’invité central de l’édition 2027 de Présences qui aura une toute autre allure, puisqu’il s’agira d’un certain Arvo Pärt, compositeur minimaliste néo-médiéviste estonien qui aura alors 91 ans, Présences retournant ainsi au mouvement de l’édition 2024 consacrée à Steve Reich…
Bruno Serrou


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