Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 3 novembre 2026
Un nom de karatéka, Canadien d’origine
chinoise né à Paris, vainqueur du Concours International Frédéric Chopin de
Varsovie 2021, Bruce Liu est musicien dans l’âme, comme il l’a confirmé mardi soir
à la Philharmonie de Paris dans un programme mêlant XVIIIe, XIXe et XXe siècles en un tout
organique magistral
Les caractéristiques du jeu de Bruce Liu sont la souplesse, la grâce du toucher, la simplicité de la geste pianistique,
un son ample, lumineux, aérien à la fois dense, riche, puissant, d’une
saisissante musicalité, la stature concentrée dans la musique, saluant peu,
fort brièvement malgré l’enthousiasme du public, et se réinstallant rapidement sur
sa chaise devant le clavier. Son récital a
été magistral, autant musicalement que conceptuellement, et a attiré un
nombreux public, au point d’une salle comble, conquis sur le champ, concentré,
enthousiaste, séduit dès l’abord par ce qui s’avèrera comme un voyage marqué
par les heures du jour (nuit, aube, midi, soirée) partant de la Hongrie et y
retournant après être passé par la Pologne, l’Allemagne, la France et l’Espagne.
Les pôles de ce voyage en deux parties proposé par Bruce Liu ont été deux
grandes sonates aux titres posthumes de Ludwig van Beethoven (1770-1827)
situées au mitan de chacun des volets du concert. D’abord la n° 14 en ut dièse mineur op. 27/2 « Clair de lune » (1801) d’une fluidité aérienne envoûtante, le mouvement
initial passant avec un allant de bon aloi, et la n° 21 en ut majeur op. 53 « Waldstein » (1803-1804) d’un onirisme et d’une ardeur flexible enchanteresse
portée par un son intense et charnel. Le programme s’était ouvert sur une visionnaire quatrième Étude, Fanfares (1985) extraite du premier livre de György Ligeti (1923-2006)
pour conclure sur une vertigineuse Rhapsodie
espagnole (1863) de Franz Liszt (1811-1886), encadrant les deux Nocturnes op. 27 (1835) de Frédéric
Chopin (1810-1849), le pianiste rappelant ainsi sa victoire au Concours Chopin
de Varsovie en 2021, une solaire Alborada
del gracioso, quatrième des Miroirs (1904/1905)
de Maurice Ravel (1875-1937), une délicieuse Rêverie (1890) de Claude Debussy (1862-1918), un facétieux pastiche
Glossa sobre (1946) sur Au clair de la lune de Frederic Mompou (1893-1987),
et une évocation colorée et avenante d’El
Puerto, deuxième volet du premier
livre (1906) d’Iberia d’Isaac Albéniz (1860-1909), le tout joué avec un naturel
éblouissant qui a permis à Bruce Liu de tirer de son instrument d’un soir des
sonorités lumineuses, amples, enluminées et profondes, défait de tout maniérisme,
les doigts courant comme en apesanteur sur le clavier avec une aisance
stupéfiante, le pianiste prenant l’auditeur par la main une heure trente durant
envoûté par une musicalité d’authentique poète du clavier. Ce qui n’a pas
empêché une partie du public d’applaudir parfois à contretemps. Bruce Liu a hypnotisé clairement son
public auquel il donné de chacune des œuvres qu’il a choisies une interprétation
au cordeau, alternant climats et styles avec une élégance, un charme, un sens captivant
du discours, des contrastes et des nuances extrêmes.
Clairement envoûté, le public n’a pas voulu en rester là, se levant sans attendre pour ovationner son « héros » d’un soir, obtenant du pianiste quatre bis, dont deux Etudes de Chopin, op. 25/1 et op. 10/5, la cinquième Etude de Philip Glass (*1937) et terminer sur une sorte de « private joke », un arrangement en forme d’improvisation jazzy de la Lettre à Elise de Beethoven réalisée par Alessandro Marseglia.
Bruno Serrou

















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