vendredi 18 septembre 2026

Le vivifiant "Crépuscule des dieux" de Richard Wagner façon 1876 selon Kent Nagano

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Dimanche 13 septembre 2026 

Richard Wagner (1813-1883), Der Götterdämerung 
Kent Nagano, Dezsdner Festspielorchester & Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard Wagnze-Akademie & Chor der Klang Verwaltung. Photo : (c) Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Lysées

Fin en apothéose d’un Ring de Richard Wagner dont les deux derniers volets ont été donnés au Théâtre des Champs-Elysées en version concert, le cycle entier ayant commencé en 2021 à Dresde sous la direction de Kent Nagano, qui avait donné en 2012 en ce même théâtre Die Walküre avec les forces de l’Opéra d’Etat de Munich. Après Siegfried en avril, c’est un Götterdämmerung épique et ntense qui a été proposé, plus convainquant que la journée précédente  de la Tétralogie le plus convainquant de cette production venue de Dresde 

Richard Wagner (1813-1883, Der Götterdämmerung
Kent Nagano, Dezsdner Festspielorchester & Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard Wagnze-Akademie & Chor der Klang Verwaltung. Photo : (c) Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Lysées

Le temps passant, musiciens, musicologues et historiens, riches de l’expérience acquise depuis plus d’un demi-siècle dans les répertoires du Moyen-Âge à la fin du XVIII e siècle, creusent toujours davantage leur sillon dans les époques qui suivent, allant jusqu’aux années 1950-1960 pour des interprétations qualifiées d’ « historiquement informé ». Ainsi, Kent Nagano, avec le concours de spécialistes comme Kai Hinrich Müller, Dominik Frank, Thomas Seedorf, Ursula Hirschfeld et Clive Brown, est retourné aux sources-mêmes du Ring des Nibelung conçu par Richard Wagner entre 1849 et 1876 tandis que l’organologie ne cessait d’évoluer, écrits et annotations du compositeur, témoignages de ses collaborateurs, contextes historiques, économiques et sociaux de son temps, l’ensemble de ces études ayant été publié sous le titre Wagner Lesarten. Ainsi, est-il apparu que Wagner tenait à des tempi beaucoup plus vifs que ceux habituellement appliqués aujourd’hui pendant les répétitions afin d’obtenir de la part des chanteurs une diction proche du théâtre, vivante, sans affectation, envisageant même des voix infiniment plus légère, proches de l’opérette en rapport direct avec un diapason plus bas que l’actuel, le chef états-unien ayant opté pour 435 Hz, imperceptiblement inférieur au 440-443 Hz présent. Et il est vrai qu’à l’écoute les cuivres ont un son plus rond et sombre, les bois sont plus colorés et opulents, les cordes plus chaleureuses, les voix s’intégrant de la sorte plus naturellement à l’orchestre.

Richard Wagner (1813-1883)n Der Götterdämmerung
Kent Nagano, Dezsdner Festspielorchester & Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard Wagnze-Akademie & Chor der Klang Verwaltung. Photo : (c) Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Lysées

Pour Ce faire, Kent Nagano, qui s'apprête à faire ses débuts à Madrid comme directeur titulaire et musical de l'Orchestre National d'Espagne, a réuni une formation instrumentale spécifique constituée d’un double orchestre jouant sur des instruments « d’époque » avec violoncelles sans piques, les Dresdner Festspielorchester et Concerto Köln. Devant eux, une distribution remarquable de cohésion et de vocalité, un Siegfried solide, puissant et au timbre d’airain, le Coréen Young Woo Kim, une ardente et touchante Brünnhilde à la voix puissante, colorée et charnelle, la soprano suédoise Åsa Jäger, un Hagen d’exception, voix ample, souple, endurante, charnue et aux sombres harmoniques, la basse allemande Patrick Zielké, un Gunther perdu et humain campé par le baryton allemand Johannes Kammler, une Gutrune lumineuse, la soprano bavaroise Sophia Brommer, une Waltraute extraordinaire de colorations, de certitude et d’humanité, la mezzo-soprano stuttgartoise Annika Schlicht, un Alberich un rien terne du baryton autrichien Daniel Schmutzhard, un trio de Nornes (Jasmin Etminan, Marie-Louise Bressen, Valentina Farcas) qui ouvrent le prologue de sombre façon de leurs voix bien assorties, et un trio de Filles du Rhin  (Ania Vegry, Ida Aldrian, Eva Vogel) pétillantes et d’une grande cohérence, un saisissant double chœur constitué des Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner Akademie et Chor der KlangVerwaltung. Au total une soirée enthousiasmante qui fait oublier les rares imperfections techniques d’instruments à vent, particulièrement de cors. A noter l’usage de vraies cornes dans l’orchestre dont certaines, ainsi qu’un cor, étaient répartis dans la salle, et la présence d’une machine à vent.

Bruno Serrou

lundi 14 septembre 2026

L’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä ont conclu les PREM’S 2026 avec une flamboyante Symphonie n° 3 de Gustav Mahler

 Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 10 septembre 2026 

Orchestre de Paris, Choeur de femmes, Choeurde Jeunes, Choeur d'enfants de l'Orchestre de Paris
Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano)
Photo : (c)  Denis Allard

Dernier concert jeudi soir de la série des PREM’S 2026 de la Philharmonie de Paris devant une salle comble pour le premier programme de la saison 2026-2027 de l’Orchestre de Paris, avec ses Chœurs de femmes, de Jeunes et d’enfants, et, en soliste, la mezzo-soprano allemande Wiebke Lehmkuhl, voix charnue et chant d’une grande humanité, le tout dirigé par un Klaus Mäkelä pétrissant avec magnificence la pâte sonore pour offrir une Symphonie n-° 3 de Gustav Mahler de braise, admirablement charpentée, dès le mouvement initial aux contrastes saisissants mais d’une unité exemplaire, énergique, poétique, virtuose, tous les pupitres rutilants, du premier violon, remarquablement tenu par Sarah Nemtanu, jusqu’au deux timbaliers, en passant par le quintette des cordes (altos de velours), bois (cor anglais, hautbois, flûtes, piccolo, clarinette, basson) et cuivres, et un borique cor de postillon (Célestin Guérin ?). Une soirée enthousiasmante qui augure d’une saison flamboyante

Klaus Mäkelä
Photo : (c) Denis Allard

Retrouver la Symphonie n° 3 en ré mineur de Gustav Mahlerla plus longue des symphonies du compositeur autrichien  aux effectifs tout aussi touffus et foisonnants (1) et d’une durée quasi similaire à la cantate de son compatriote Arnold Schönberg qui lui est presque contemporaine, les Gurrelieder, procure toujours un plaisir infini. D’autant que cette partition convient bien à l’Orchestre de Paris, qui l’a programmée une dizaine de fois, de 1970 à 2023, dirigé par des chefs parmi les plus réputés, notamment des « chefs mahlériens » par excellence que furent Leonard Bernstein, Rafaël Kubelik et Zubin Mehta, ou devenus tels parmi leurs successeurs devenus directeurs musicaux de la phalange oarisienne, Semyon Bychkov,  Christophe Eschenbach, Paavo Järvi ou Esa-Pekka-Salonen, qui s’apprête à succéder Klaus Mäkelä, qui en a adonné deux soirs de suite cette semaine une interprétation enthousiasmante.

Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris,
Photo : (c) Denis Allard

Composée en 1895-1896, créée à Krefeld le 9 juin 1902, la Troisième Symphonie est la plus développée de toutes les œuvres de Gustav Mahler, avec ses cent dix minutes de musique déployées en six mouvements, le premier constituant à lui seul la première des deux parties que compte la partition, ce mouvement ayant la dimension et la structure d’une symphonie à part entière. Originellement conçue en sept mouvements (le septième sera intégré à la symphonie suivante), cette immense œuvre panthéiste plonge dans la genèse de la vie terrestre, avec un morceau initial narrant l’émergence de la vie qui éclot de la matière inerte, magma informe aux multiples ramifications et en constante évolution. Cette partie liminaire de plus d’une demie heure contient en filigrane les cinq mouvements qui constituent la seconde partie, cette dernière évoluant par phases successives dans un cadre toujours plus évolué de la création, les fleurs, les animaux, l’Homme et les Anges, enfin l’Amour. Le royaume des esprits ne sera atteint que dans le finale de la Quatrième Symphonie fondé sur le lied Das himmlische Leben (la Vie céleste) puisé dans le recueil de chants populaires du Wunderhorn originellement conçu pour conclure cette Troisième.

Célestin Guérin (cor de postillon;), Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Du chaos originel jusqu’aux déchirements de l’Amour qui concluent la symphonie sous forme d’apothéose sur des martèlements frénétiques de quatre timbales comme autant de battements de deux cœurs humains épris l’un de l’autre et transcendés par l’émotion, l’évolution de l’œuvre est admirablement menée par Klaus Mäkelä, qui tuile en architecte les diverses séquences qui s’enchevêtrent dans le Kräftig (l’Eveil de Pan) initial , les hachures sonores étant finement restituée sans pour autant en gommer les aspérités, mais les élans insufflés par le directeur musical finlandais portent en germes l’extraordinaire expressivité des mouvements qui suivent.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Orchestre de Paris et Choeurs de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Cela dès le Menuetto (Ce que me content les fleurs des champs) où Klaus Mäkelä répond précisément aux intentions de Mahler, qui entendait ménager ici une plage de repos après les déchirements et soubresauts qui précèdent. Le somptueux Comodo scherzando (Ce que me content les animaux de la forêt) avec cor de postillon obligé dans le lointain brillamment tenu depuis les coulisses côté jardin du second par Célestin Guérin a été d’un onirisme envoûtant auquel répondaient avec une fraîcheur communicative des bois gazouillant tandis que la section des cors le soutenait dans un pianissimo surnaturel. L’émotion atteignait une première apnée dans le Misterioso (Ce que me conte l’Homme) du lied O Mensch sur un poème extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, avec un orchestre grondant dans le grave dans une douceur enveloppant la voix délectable de la mezzo-soprano états-unienne Wiebke Lehmkuhl placée à la gauche du chef, et introduisant à la joie des Anges - Lustig im Tempo und keck im Ausdruck (gai dans le tempo et guilleret dans l’expression) -, femmes et enfants mêlés tenus avec ferveur par des membres des trois Chœurs de l’Orchestre de Paris. Enfin, l’adagio final, Langsam (Ce que me conte l’Amour), où Mäkelä retient son souffle et son orchestre dans un crescendo à la conduite suffocante qui aura permis d’atteindre le comble de l’émotion, tour à tour contenue et exaltée, le chef ménageant un immense et magistral rinforzando qui aura conduit à la plénitude de l’amour conquis entre doutes et passions mais dans l’assurance de l’accomplissement.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Pierre-Louis de Laporte (chef de choeur)
Choeur de femmes, Choeur de Jeunes, Choeur d'Enfants de l'Orchdestre de Paris
Photo : (c)  Denis Allard

Sonnant fier et moelleux - je regrette personnellement que premiers et seconds violons aient été côte à côte, violoncelles et altos fermant le cercle, contrebasses derrière ces derniers, et non pas cordes disposées selon la formule premiers violons, violoncelles, altos, seconds violons et contrebasses dans le prolongement des premiers et des violoncelles -, tous les pupitres de l’orchestre se sont illustrés par leur précision, leur cohésion, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités comme le tromboniste Guillaume Cottet-Dumoulin, mais aussi le corniste Benoît de Barsony, la premier violon Sarah Nemtanu, etc. L’Orchestre de Paris démontre ainsi combien l’entente avec Klaus Mäkelä, son directeur musical depuis septembre 2021, aura été fructueuse.

Bruno Serrou

1) 4 flûtes/2 piccolos, 4 hautbois/cor anglais, 3 clarinettes en si bémol/2 clarinettes en mi bémol/clarinette basse, 4 bassons/contrebasson, 8 cors, 4 trompettes/cor de postillon, 4 trombones, tuba, 2 groupes de 3 timbales, 2 glockenspiels, tambourin, tam-tam, triangle, cloches-tubes, cymbale suspendue, cymbales frappées, caisse claire, grosse caisse, 2 harpes, cordes (16-14-12-10-8)

 

 

 

 

 

vendredi 11 septembre 2026

L’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä ont conclu les PREM’S 2026 avec une flamboyante Symphonie n° 3 de Mahler

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 10 septembre 2026 

Orchestre de Paris, Choeur de femmes, Choeurde Jeunes, Choeur d'enfants de l'Orchestre de Paris
Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano)
Photo : (c)  Denis Allard

Dernier concert jeudi soir de la série des PREM’S 2026 de la Philharmonie de Paris devant une salle comble pour le premier programme de la saison 2026-2027 de l’Orchestre de Paris, avec ses Chœurs de femmes, de Jeunes et d’enfants, et, en soliste, la mezzo-soprano allemande Wiebke Lehmkuhl, voix charnue et chant d’une grande humanité, le tout dirigé par un Klaus Mäkelä pétrissant avec magnificence la pâte sonore pour offrir une Symphonie n-° 3 de Gustav Mahler de braise, admirablement charpentée, dès le mouvement initial aux contrastes saisissants mais d’une unité exemplaire, énergique, poétique, virtuose, tous les pupitres rutilants, du premier violon, remarquablement tenu par Sarah Nemtanu, jusqu’au deux timbaliers, en passant par le quintette des cordes (altos de velours), bois (cor anglais, hautbois, flûtes, piccolo, clarinette, basson) et cuivres, et un borique cor de postillon (Célestin Guérin ?). Une soirée enthousiasmante qui augure d’une saison flamboyante

Klaus Mäkelä
Photo : (c) Denis Allard

Retrouver la Symphonie n° 3 en ré mineur de Gustav Mahler, la plus longue des symphonies du compositeur autrichien  aux effectifs tout aussi touffus et foisonnants (1) et d’une durée quasi similaire à la cantate de son compatriote Arnold Schönberg qui lui est presque contemporaine, les Gurrelieder, procure toujours un plaisir infini. D’autant que cette partition convient bien à l’Orchestre de Paris, qui l’a programmée une dizaine de fois, de 1970 à 2023, dirigé par des chefs parmi les plus réputés, notamment des « chefs mahlériens » par excellence que furent Leonard Bernstein, Rafaël Kubelik et Zubin Mehta, ou devenus tels parmi leurs successeurs devenus directeurs musicaux de la phalange oarisienne, Semyon Bychkov,  Christophe Eschenbach, Paavo Järvi ou Esa-Pekka-Salonen, qui s’apprête à succéder Klaus Mäkelä, qui en a adonné deux soirs de suite cette semaine une interprétation enthousiasmante.

Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris,
Photo : (c) Denis Allard

Composée en 1895-1896, créée à Krefeld le 9 juin 1902, la Troisième Symphonie est la plus développée de toutes les œuvres de Gustav Mahler, avec ses cent dix minutes de musique déployées en six mouvements, le premier constituant à lui seul la première des deux parties que compte la partition, ce mouvement ayant la dimension et la structure d’une symphonie à part entière. Originellement conçue en sept mouvements (le septième sera intégré à la symphonie suivante), cette immense œuvre panthéiste plonge dans la genèse de la vie terrestre, avec un morceau initial narrant l’émergence de la vie qui éclot de la matière inerte, magma informe aux multiples ramifications et en constante évolution. Cette partie liminaire de plus d’une demie heure contient en filigrane les cinq mouvements qui constituent la seconde partie, cette dernière évoluant par phases successives dans un cadre toujours plus évolué de la création, les fleurs, les animaux, l’Homme et les Anges, enfin l’Amour. Le royaume des esprits ne sera atteint que dans le finale de la Quatrième Symphonie fondé sur le lied Das himmlische Leben (la Vie céleste) puisé dans le recueil de chants populaires du Wunderhorn originellement conçu pour conclure cette Troisième.

Célestin Guérin (cor de postillon;), Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Du chaos originel jusqu’aux déchirements de l’Amour qui concluent la symphonie sous forme d’apothéose sur des martèlements frénétiques de quatre timbales comme autant de battements de deux cœurs humains épris l’un de l’autre et transcendés par l’émotion, l’évolution de l’œuvre est admirablement menée par Klaus Mäkelä, qui tuile en architecte les diverses séquences qui s’enchevêtrent dans le Kräftig (l’Eveil de Pan) initial , les hachures sonores étant finement restituée sans pour autant en gommer les aspérités, mais les élans insufflés par le directeur musical finlandais portent en germes l’extraordinaire expressivité des mouvements qui suivent.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Orchestre de Paris et Choeurs de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Cela dès le Menuetto (Ce que me content les fleurs des champs) où Klaus Mäkelä répond précisément aux intentions de Mahler, qui entendait ménager ici une plage de repos après les déchirements et soubresauts qui précèdent. Le somptueux Comodo scherzando (Ce que me content les animaux de la forêt) avec cor de postillon obligé dans le lointain brillamment tenu depuis les coulisses côté jardin du second par Célestin Guérin a été d’un onirisme envoûtant auquel répondaient avec une fraîcheur communicative des bois gazouillant tandis que la section des cors le soutenait dans un pianissimo surnaturel. L’émotion atteignait une première apnée dans le Misterioso (Ce que me conte l’Homme) du lied O Mensch sur un poème extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, avec un orchestre grondant dans le grave dans une douceur enveloppant la voix délectable de la mezzo-soprano états-unienne Wiebke Lehmkuhl placée à la gauche du chef, et introduisant à la joie des Anges - Lustig im Tempo und keck im Ausdruck (gai dans le tempo et guilleret dans l’expression) -, femmes et enfants mêlés tenus avec ferveur par des membres des trois Chœurs de l’Orchestre de Paris. Enfin, l’adagio final, Langsam (Ce que me conte l’Amour), où Mäkelä retient son souffle et son orchestre dans un crescendo à la conduite suffocante qui aura permis d’atteindre le comble de l’émotion, tour à tour contenue et exaltée, le chef ménageant un immense et magistral rinforzando qui aura conduit à la plénitude de l’amour conquis entre doutes et passions mais dans l’assurance de l’accomplissement.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Pierre-Louis de Laporte (chef de choeur)
Choeur de femmes, Choeur de Jeunes, Choeur d'Enfants de l'Orchdestre de Paris
Photo : (c)  Denis Allard

Sonnant fier et moelleux - je regrette personnellement que premiers et seconds violons aient été côte à côte, violoncelles et altos fermant le cercle, contrebasses derrière ces derniers, et non pas cordes disposées selon la formule premiers violons, violoncelles, altos, seconds violons et contrebasses dans le prolongement des premiers et des violoncelles -, tous les pupitres de l’orchestre se sont illustrés par leur précision, leur cohésion, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités comme le tromboniste Guillaume Cottet-Dumoulin, mais aussi le corniste Benoît de Barsony, la premier violon Sarah Nemtanu, etc. L’Orchestre de Paris démontre ainsi combien l’entente avec Klaus Mäkelä, son directeur musical depuis septembre 2021, aura été fructueuse.

Bruno Serrou

1) 4 flûtes/2 piccolos, 4 hautbois/cor anglais, 3 clarinettes en si bémol/2 clarinettes en mi bémol/clarinette basse, 4 bassons/contrebasson, 8 cors, 4 trompettes/cor de postillon, 4 trombones, tuba, 2 groupes de 3 timbales, 2 glockenspiels, tambourin, tam-tam, triangle, cloches-tubes, cymbale suspendue, cymbales frappées, caisse claire, grosse caisse, 2 harpes, cordes (16-14-12-10-8)

 

 

 

 

 

lundi 7 septembre 2026

Baptême gagnant pour le Philopéra, nouvel orchestre symphonique autogéré, émanation de l’Opéra national de Paris, dirigé par Daniel Harding sous le signe viennois

Paris. Palais Garnier. Dimanche 6 septembre 2026 

Le Phiopéra
Photo : (c) Melkon Ajamian

Rien de plus agréable pour un mélomane que d’assister à la naissance d’un nouvel orchestre symphonique constitué dès le début par des musiciens aguerris et habitués à se produire ensemble. Gage de qualités intrinsèques au riche potentiel d’autant plus qu’autogéré, il est certain que chacun de ses membres donnera chaque fois le meilleur de lui-même puisque dans la phalange de sa propre volonté… C’est tout cela que le public présent à cet événement rare a ressenti au long de cette soirée d’exception sous les ors du Palais Garnier

Concert inaugural de Le Philopéra dirigé par Daniel Harding
Photo : (c) Melkon Ajamian

Une nouvelle phalange symphonique française dont les statuts ont été déposés en décembre 2024 est officiellement née ce dimanche soir Palais Garnier : le Philopéra. Cette formation constituée par des musiciens de l’Opéra national de Paris désireux de jouer davantage de répertoire symphonique, en France comme à l’étranger, dans un cadre artistique indépendant, a pour modèle constitutif les Wiener Philharmoniker, l’Orchestra Filarmonica della Scala, le Bayrerisches Staatsorchester ou le MET Orchestra - ce dernier « découvert » à la Philharmonie de Paris en début de saison (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/09/les-prems-fabuleuse-soiree-mahler-du.html) -, sous forme d’association autogérée de cent dix huit des cent soixante quatorze membres de l’Orchestre de l’Opéra de Paris qui ont spontanément adhéré au projet et qui gèrent collectivement la formation, choisissant œuvres, chefs et solistes des répertoires symphoniques et chambristes, du duo à l’octuor, en fonction de chacun de leurs concerts dans le cadre d’une programmation distincte de celle de l’Opéra de Paris. Outre les concerts symphoniques, au nombre d’un ou deux par an, et de musique de chambre pour une dizaine de prestations par an, le Philopéra, dont le président de l’association est l’altiste Etienne Tavitian entend proposer des masterclasses, des projets pédagogiques et des concerts adaptés à des publics éloignés de la musique classique. L’ensemble du projet est financé par le mécénat, et a le soutien du directeur de l’Opéra, Alexandre Neef.

Concert inaugural de Le Philopéra dirigé par Daniel Harding
Photo : (c) Melkon Ajamian

Premier chef élu, l’élégant et enthousiasmant Daniel Harding, pilote de ligne Air France, ex-directeur musical de l’Orchestre de Paris et directeur musical désigné du Philharmonique de Los Angeles à compter de la saison 2027-2028, dans un programme viennois dans le ton circonstancié pour une naissance qui invite à l’optimise de majeur, tonalité héroïque s’il en est, exprimant traditionnellement allégresse et jubilation, une énergique, chaleureuse et souriante Symphonie n° 3 D. 200 de Franz Schubert composée en 1815 et créée en 1881, et une enthousiasmante Symphonie n° 1 « Titan » de Gustav Mahler qui a mis en évidence les qualités d’ensemble et de solistes de cet orchestre heureux d’être porté sur les fonts baptismaux dans les conditions idéales dans la plus belle salle de Paris qu’ils connaissent bien depuis la fosse, et devant un parterre de personnalités musicales. De cette première symphonie de Mahler, œuvre qui, dans les années 1960, aurait valu un refus des organisateurs de concert français à Herbert von Karajan et son Orchestre Philharmonique de Berlin tant ils auraient craint une salle vide, mais qui, aujourd’hui, est archi-rabâchée, au point de ne plus même créer l’événement. Mais dès le premier accord, Daniel Harding et ses musiciens d’un soir ont scotché les auditeurs dans leurs fauteuils avant de susciter une véritable ovation. Cette œuvre d’une extrême virtuosité a été remarquablement servie par le Philopéra. Il est de toute évidence à l’aise dans cette musique complexe à mettre en place tant les structures sont alambiquées, faisant à la fois ressortir les lignes de force, l’architecture, l’unité à travers la diversité, les plans apparaissant en toute limpidité, tout en soulignant l’abondance de l’inspiration, à la fois populaire, foraine, militaire, noble et grave, les brutalités, les saillies, la nostalgie. Unité et altérité dans la conduite de l’œuvre, la rythmique, le phrasé, les respirations étant parfaitement en place, le chef britannique a en outre évité le pathos et les effets trop appuyés, tout en instaurant une grande expressivité. Le Philopéra a répondu avec empressement, suivant Daniel Harding avec une aisance impressionnante jusqu’aux limites de la virtuosité tout en gardant sa cohésion. Les cordes, au nombre de quarante-neuf (quatorze premiers et douze seconds violons, dix altos, huit violoncelles, cinq contrebasses, premiers et seconds violons se faisant face, séparés par les violoncelles et les altos, contrebasses derrière les premiers violons) sont malléables et fruitées -Petteri Iivonen, violon solo, Lorraine Campet contrebasse solo, qui a attaqué chaque note de l’introduction du troisième mouvement avec une précision infaillible et des sonorités veloutées, superbe tutti d’altos -, les bois sont superbement colorés et nuancés (magnifique hautbois, mais aussi flûtes, bassons, clarinettes), une première trompette vaillante de Nicolas Chatenet, trombones, tuba et timbales au diapason. Et que dire des huit cors, Vladimir Dubois en tête, aux pigmentations riches et souples, le tout sonnant fier toujours  homogène, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités. Daniel Harding a pris la mesure des particularités sonores du plateau du Palais Garnier, dirigeant avec allant et instillant un éclat communicatif qui a permis à chaque pupitre de e faire entendre clairement dans une acoustique d’une relative sécheresse de la salle depuis le plateau pour des musiciens habitués à se produire dans la fosse du Palais Garnier. Reste à espérer que ce premier concert en appellera beaucoup d’autres au plus tôt…

Concert inaugural de Le Philopéra dirigé par Daniel Harding
Photo : (c) Malkon Ajamian

A noter que ce concert sera diffusé sur Medici.tv et sur Radio Classique samedi 26 septembre 2026 à 20h00 et sur Mezzo Live samedi 3 octobre 2026 à 21h00 suivi de multidiffusions jusqu'au 17 octobre à 21h00

Bruno Serrou

 

samedi 5 septembre 2026

CD : L’épique Rédemption de « Le Paradis et la Péri » de Robert Schumann par Jordi Savall

Voilà un peu plus d’un an, Jordi Savall dirigeait à la Philharmonie de Paris Das Paradies und die Peri (Le Paradis et la Péri) de Robert Schumann à la tête de ses propres ensembles, La Capella nacional de Catalunya et Le Concert des Nations devant un public enthousiaste. Le souvenir de ce passionnant concert revient totalement à l’écoute du coffret de deux disques compacts qui vient de paraître (1).

Quelle que soit la période choisie, Jordi Savall atteint à chacune de ses interprétations une beauté, une intensité, une expressivité captivante. Son Le Paradis et la Péri op. 50 de Robert Schumann est une fois encore un pur moment de grâce avec ses somptueux Le Concert des Nations et La Capella Nacional de Catalunya enrichis de sept solistes d’une homogénéité et d’un engagement continus, avec en tête de distribution la remarquable Lina Johnson (la Péri), Marianne Beate Kielland (l’Ange), Kieran Carrel ténor I), Johanna Rosa Falkinger (la jeune fille), Ferran Mitjans (le jeune homme), Manuel Walser (l’homme) et Nicolas Brooymans (le tyran Gazna).

Moins couru que les Szenen aus Goethes Faust WoO3 (Scènes du Faust de Goethe, 1844-1853), Das Paradies und die Peri, op. 50 (Le Paradis et la Péri), aux côtés du conte de fées Das Rose Pilgerfahrt (Le Pèlerinage de la Rose op. 112 (1851-1852) d’après le poète Moritz Horn, est le premier des trois grands oratorios que Robert Schumann consacra à la Rédemption. Avant Goethe et Horn, il s’agit ici d’une adaptation pour solistes, chœur et orchestre du conte oriental éponyme tiré de Lalla Rookh de Thomas Moor (1779-1852) paru en 1817 adapté pour Schumann en 1841 par Emil Fleschig (1808-1878). Créée à Leipzig le 4 décembre 1843 par l’Orchestre du Gewandhaus dirigé par le compositeur, qui faisait pour l’occasion ses débuts de chef d’orchestre, l’œuvre connut un succès retentissant, au point d’atteindre plus d’une cinquantaine d’exécutions dès 1855, et de franchir l’Atlantique pour les Etats-Unis dès 1848.

La Péri désigne en persan une fée ou elfe, fille d’un ange déchu et d’un mortel. Elle tente ici d’accéder de nouveau au Paradis dont elle a été exclue en raison de l’impureté de ses origines. Mais pour y parvenir, elle doit rapporter de la Terre « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». Contée en trois parties totalisant vingt-six numéros, l’action débute en Inde. La Péri recueille la dernière goutte du sang d’un héros mort en défendant sa patrie contre le tyran Gazna. Offrande malheureusement insuffisante pour retourner au Paradis. La Péri se rend alors en Egypte où elle assiste au décès d’une jeune fille qui a choisi de mourir en veillant l’homme qu’elle aime, atteint de la peste, plutôt que de vivre sans lui. Nouveau refus du Paradis : cet amour total n’est pas encore « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». La Péri décide de poursuivre sa quête initiatique en se rendant en Syrie, où elle découvre enfin le don suprême qui lui rouvrira les portes du Paradis : les larmes de repenti d’un criminel devant un enfant en prière. L’oratorio requiert la participation de neuf solistes, qui incarnent un certain nombre de personnages (la Péri, Gazna, la jeune fille, le jeune homme, l’ange), ainsi que des interventions d’ordre narratif, plus particulièrement le ténor qui tient spécifiquement le rôle du narrateur, tandis que cinq des douze interventions chorales correspondent à des groupes personnifiés, Indiens, conquérants, anges, Génies du Nil, Houris). L’orchestration réunit bois par deux plus un piccolo, quatre cors, deux trompettes, trois trombones et un ophicléide côté cuivres, timbales, triangle, grosse caisse, harpe et cordes.

Jordi Savall met judicieusement en évidence les élans merveilleusement épiques et poétiques de l’œuvre de Schumann, tout en maintenant habilement un tour dramatique à ce poème dont le propos se veut plus onirique que narratif, Schumann utilisant d’ailleurs le terme « poème » en lieu et place d’« oratorio ». Il convient d’ajouter une profonde spiritualité que le chef catalan met naturellement en valeur avec une force irrésistible dans ces pages profanes aux contours mystiques. L’équipe de chanteurs dont le chef catalan s’est entouré pour l’occasion est d’une  cohésion consommée. Parmi les moments-clefs, la tristesse accablée avec laquelle le baryton suisse Manuel Walser décrit le crépuscule syrien (n° 21, « Jetz sank des Abends goldner Schein »), les déclarations exaltées de la jeune Egyptienne chantée par la soprano autrichienne Johanna Rosa Falkinger, les sombres harmonies annonçant la mort des amants (n° 16, « O lass mich von der Luft durchdringen… Sie wankt sie sinkt und wie ein Licht »), l’impressionnant ténor anglo-allemand Kieran Carrel d’une intensité bouleversante, la plainte déchirante puis le lutte opiniâtre de la Péri rejetée du Paradis (n° 20, « Verstassenl Verschlassen aufs neu das Goldportall »), son contre-ut vertigineux vaillamment tenu par l’ardente soprano américano-norvégienne Lina Johnson au moment de l’ascension puis de l’accession de l’elfe au Paradis (n° 26, « Freud’, ewige freude, mein Werk ist getan »), un ensemble de personnages brillamment entouré par l’Ange valeureux de la mezzo-soprano norvégienne Marianne Beate Kielland, le ténor catalan Ferran Mitjans (le jeune homme), le baryton suisse Manuel Walser (l’homme) et la basse Nicolas Brooymans (le tyran Gazna). Mais un oratorio ne serait rien sans le chœur, et de ce point de vue, celui que Jordi Savall fonda avec son épouse Montserrat Figueras est l’un des plus sûrs et des plus homogènes qui se puisse trouver dans le monde, animé de la riche tradition chorale ibérique, La Capella Nacional de Catalunya, complément indispensable du tout aussi luxuriant orchestre du couple Savall, Le Concert des Nations, dont il faut saluer la prestation remarquable des bois, des quatre cornistes et des cuivres (deux trompettes, trois trombones, ophicléide).  

Un coffret à écouter et à réécouter sans retenue, tant il en émane de spiritualité et de lyrisme, confinant cet oratorio parmi les chefs-d’œuvre du genre. Cela d’autant plus qu’il est accompagné d’un livret dense et richement illustré.

Bruno Serrou

2 CD ALIA VOX AVSA9968. 1h 38mn 29s. Enr. : 4-10 Mai 2025. DDD. www.alia-vox.com

 

 

 

 

vendredi 4 septembre 2026

CD : Somptueux Kreisleriana et Novelettes de Robert Schumann d’Adam Laloum chez Harmonia Mundi

Adam Laloum propose deux sommets du piano de Robert Schumann que sont les Novelettes op. 21 et les Kreisleriana op. 16 qu’il aborde en véritable chantre du son. Enregistré voilà tout juste deux ans Salle Gaveau à Paris, publié cet été 2026, cet enregistrement est la seconde incursion du musicien pour l’éditeur arlésien dans l’univers schumanien, après le Quintette avec piano op. 44 dans lequel il dialoguait avec le Quatuor Hanson.

Adam Laloum mène en poète ce diptyque dont les Kreisleriana constitue l’ossature bien que ce soit l’un des cahiers les plus courus du compositeur rhénan, mais aussi celui qui permit à l’interprète de s’illustrer en 2009 auprès de ses aînés du jury du Concours Clara Haskil, alors qu’il les avait jouées à l’examen de fin d’études au Conservatoire de Paris. Il a choisi de les coupler avec les Novelettes, cycle sans doute le plus difficile à interpréter et à attribuer une cohérence discursive tout au long des huit volets, car l’un des plus développés de Schumann avec ses trois quart de tour d’horloge durant lequel se déploient une grande variété de climats et les tensions d’une densité extrême aux changements incessants qui exigent de leur interprète une capacité émotionnelle, intellectuelle et une technique infaillible qui lui permet de restituer l’infinie variété de couleurs et de carnations, l’accablement et les névroses, prenant l’auditeur par la main pour ne plus le lâcher jusqu’à la fin de l’écoute… que l’on a aussitôt le désir de reprendre dès le début sans attendre tant il nous fait tout entendre sans rien surligner.

Dans ces deux cycles aux sombres climats, Adam Laloum s’impose par sa mélancolie contenue, son humanité, son lyrisme, le musicien leur donnant une unité et un déploiement aux caractères changeants mus par de violents contrastes, jouant avec une aisance stupéfiante qui le conduit à donner au récit un naturel particulièrement communicatif,  une évidence qui confine à la référence. Chaque phrase, chaque inflexion, chaque envolée sont d’une fidélité à la pensée et à l’esprit de Schumann, restituant les abîmes de l’âme de Schumann, ses démons, sa tendresse, ses songes, sa démesure avec ses émotions à fleur de peau, ses dépressions, ses colères et ses chagrins, ses jubilations soudaines et les insondables douleurs d’une façon si authentique qu’elles ne cessent d’impressionner tant l’approche est nuancée, privilégiant l’expression et la sensibilité à la démonstration.

Bruno Serrou

1 CD Harmonia Mundi HMM 902748. Durée : 1h 21mn 08s. Enr. : septembre 2024. DDD

jeudi 3 septembre 2026

Les PREM’S : Fabuleuse soirée Mahler du The Met Orchestra (TMO) et de son directeur musical Yannick Nézet-Séguin avec une impressionnante Joyce DiDonato

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 2 septembre 2026

Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

C’est un fabuleux début de saison que j’ai pu partager avec un public venu en nombre à la Philharmonie de Paris qui présage de soirées d’exception durant les neuf prochains mois avant peut-être l’apocalypse ! J’ai en effet assisté ce premier mercredi de septembre 2026 à un concert comme il en est peu : un Everest !… 

Le public de Les PREM'S de la Philharmonie de Paris à l'écoute du concert de The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Un orchestre, le TMO, aguerri au théâtre lyrique de l’une des fosses d’Opéras les plus illustres au monde, celle du Metropolitan Opera de New York sous son nom de scène, The Met Orchestra, dirigé par son directeur musical Yannick Nézet-Séguin, invité par la Philharmonie de Paris dans le cadre des festivités orchestrales d’ouverture de saison, les PREM’S dont c’est la seconde édition. Le brillant chef canadien était, comme toujours, particulièrement inspiré par le programme qu’il proposait, dirigeant avec délectation en poète au lyrisme envoûtant, le geste précis mais jamais sec, le corps dans le son, faisant remarquablement chanter son Orchestre du Met dans un programme consacré à l’un de ses célèbres prédécesseurs à ce même poste de l’Opéra new-yorkais en alternance avec Arturo Toscanini, Gustav Mahler, avec en soliste une sublime Joyce DiDonato dans des Rückert Lieder intimement vécus, exaltés par sa voix aux coloris à la fois sensuels  et solaires. Les Mahler de Nézet-Séguin et de ses musiciens sont emplis d’humanité, d’intériorité et d’une science des timbres d’une grande magnificence. Ce qui est apparu dès les premières mesures du lied initial des cinq Rückert-Lieder, Blicke mir nicht in Die Lieder qui augurait d’une interprétation dense et poignante de ce déchirant ensemble de cinq lieder de Gustav Mahler composés en 1901-1902. Comme leur titre générique l’indique, ces pages bouleversantes se fondent sur des vers du poète allemand Friedrich Rückert (1788-1866), qui a inspiré au compositeur autrichien au même moment les cinq Kindertotenlieder (1901-1904). Avec une simplicité directe d’une vibrante humanité, la soprano états-unienne Joyce DiDonato de sa voix souple, ample et pleine, a donné à ces pages introspectives une force dramatique particulièrement intériorisée, jamais distanciée, une humanité partagée avec un public tétanisé par la force de son interprétation, chaque mot exposé clairement comme s’il s’agissait d’une intime confidence. Cette interprétation d’une force intense a concerté avec un orchestre d’une grande souplesse, d’une expressivité et d’une précision remarquables, où chaque pupitre s’est imposé tour à tour ou de concert avec une cohésion exemplaire, notamment le cor anglais Pedro R. Diaz.

Joyce DiDonato, Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie, l’œuvre la plus optimiste de Mahler, aux côté du finale de la Troisième Symphonie  qui la précède, la partition qui la suit, la Symphonie n° 4 en sol majeur que Gustav Mahler composa entre 1892 et 1901. Yannick Nézet-Séguin et le Met Orchestra en ont donné une interprétation onirique, fine, merveilleusement structurée, miraculeusement contrastée, au nuancer infini, d’une constellation de couleurs chatoyantes emplies de sonorités moelleuses et fruitées, d’une saisissante unité et d’une polychromie de traits et de tons impressionnante, magnifiant des textures tout à tour limpides, lumineuses et voluptueuses ; le caractère, la profondeur, la dynamique, l’humanité toute e intériorité ont été exaltés par le chef et les musiciens de son orchestre. La gestique du chef canadien est toute en souplesse et en rectitude souriante, impulsant des tempi respirant large , des couleurs et des timbres à la palette infinie, un sens de la dramaturgie captivante caractéristique de musiciens aguerris au théâtre lyrique, le tout suscitant un état de grâce permanent chez l’auditeur, le public resté debout, stoïque, au parterre, au pied du plateau, n’a jamais été tenté de quitter la position debout, ne manifestant à aucun moment l’impression de fatigue qui aurait pu conduire certains à s’asseoir à même le sol. 

Joyce Di Donato, The Met Orchestra (TMO), Yannick Nézet-Séguin
Photo : (c) Bruno Serrou

La beauté plastique stupéfiante sous la conduite particulièrement inspirée de Yannick nézet-Séguin a saisi la salle entière, qui a écouté comme ensorcelé, silencieux et jamais tenté d’applaudir entre les mouvements. Deux grands moments dans cette interprétation, le deuxième mouvement, qui tient lieu de ScherzoIn gemächlicher Bewegung, ohne hast, diabolique à souhait, avec un fantasque violon solo aux sonorités grimaçantes, lunaires avec son second instrument, Benjamin Bowman s’avérant magistral avec ses deux iviolons, et un Ruhevoll (Pacifique) comme on aimerait en entendre plus souvent, d’une variété de ton extraordinaire, tour à tour rêveur, lyrique, dramatique, mélancolique, ardent, lumineux, tendre et brûlant, évitant judicieusement toute tendance au pathos. Enfin, un finale plus humain que paradisiaque, tant la voix Joyce DiDonato, placée au fond de l’orchestre entre harpe et cors, est d’une carnation merveilleusement maternelle, consolatrice plutôt qu’angélique, tandis que l’orchestre atteignait l’éther dans sa beauté solaire. Pour conclure, après un message d’un bel humanisme solidaire exprimé par Nézet-Séguin en français de son accent canadien particulièrement chaleureux, Joyce DiDonato et le Met Orchestra ont donné un dernier lied, Urlicht extrait du Cor merveilleux de l’enfant que Mahler a intégré à sa Symphonie « Résurrection » comme ante pénultième mouvement, sous la voix aux larges harmoniques de Joyce DiDonato s’exprimant au sein de l’orchestre, s’unissant aux instrumentistes pour une lecture d’une tendresse douloureuse, évoquant une solitude d’une affliction intense et profonde, solitaire, l’orchestre s’éteignant dans un silence à faire pleurer les pierres.

Yannick Nézet-Séguin, The Met Orchestra (TMO)
Photo : (c) Bruno Serrou

En ouverture de programme, une fois n’est pas coutume de la part d’un orchestre états-unien, tous ayant pour habitude d’imposer des pièces contemporaines de leurs compositeurs-maisons affligeantes, les musiciens new-yorkais ont offert une œuvre d’une beauté et d’une humanité déchirante que la compositrice franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-2023) trop tôt disparue, Lumière et Pesanteur pour grand orchestre a composée en 2009. Cette partition créée le 22 août 2009 à Helsinki par le Philharmonia Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen est placée sous la conduite délicate d’un solo de trompette vaillamment tenu ce mercredi soir par David Krauss évoquant dans ses sonorités interrogatives celle de Charles Ives dans The Unanswered Question, tandis que l’orchestre jouait avec délice de la fluidité chatoyante et de la transparence liquide des textures instrumentales alternant souplesse et profondeur, légèreté et gravité.

Bruno Serrou