Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 9 mars 2026
Aziz Shokhakimov, Orchestre Phiharmonique de Strasbourg
Photo : (c) Bruno Serrou
Concert particulièrement contrasté
lundi soir à la Philharmonie de Paris de l’Orchestre philharmonique de
Strasbourg et de son directeur musical Aziz Shokhakimov, où la dentelle le
disputait au rouleau compresseur. Une Sinfonia concertante pour violoncelle, piano et orchestre d’Oscar Strasnoy, en fait un double concerto
en première audition parisienne par ses créateurs, l’impressionnant Jean-Guihen
Queyras, sonorités brûlantes et amples, aussi ardentes dans le grave que lumineuses
dans les harmoniques, et Alexandre Tharaud, aux arpèges virevoltantes et aux
contrastes vivifiants, tandis que l’orchestre élargissait les timbres des
solistes et leur donnait un volume souple, clair et onctueux au service d’une
œuvre d’une fraîcheur, d’une légèreté souriante et pleine du soleil argentin.
En contraste, la symphonie la plus intensément violente et guerrière de Dimitri
Chostakovitch, la n° 7 « Leningrad », avec des ffff à déchirer
les tympans, dans laquelle le chef ouzbek chante dans son jardin tant il est à
l’aise dans l’élaboration du discours, dirigeant avec une souplesse et une
précision impressionnantes, suscitant des crescendos étourdissants que
Chostakovitch déploie ad nauseum, tandis que l’orchestre strasbourgeois
répond avec allant et générosité, propulsant avec brio les pupitres rutilants,
des violons au tuba, du piano aux harpes, des flûtes à la percussion,
particulièrement le titulaire de la caisse claire, qui a plus à faire encore
que dans le Boléro de Maurice Ravel
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Jean-Guihen Queyras, Oscar Strasnoy, Alexandre Tharaud, Aziz Shokhakimov
Orchestre Philhzrmonique de Strasbourg
Photo : (c) Bruno Serrou
Né en 1970 dans une famille
« juive agnostique » d’origine russe installée à Buenos Aires, où il
a très tôt commencé l’étude du piano, puis, à 15 ans, la composition et la
direction d’orchestre, naturalisé Français vivant désormais à Berlin, ancien
élève des Conservatoires de Paris et de Francfort, Oscar Strasnoy est un
compositeur inclassable. Riche en influences littéraires et cinématographiques,
polychrome, emplie d’humour, ne craignant pas le métissage, sa musique est
avant tout narrative. Soucieux de théâtralité, son langage s’approprie,
réinvente, détourne le patrimoine musical sans jamais tomber dans la citation
et le pastiche, et ne craint pas de se faire iconoclaste, comme l’atteste sa
« tragédie barbare » Cachafaz
de Copi créée avec succès fin 2010 à Quimper et repris à l’Opéra-Comique à
Paris. L’opéra et le théâtre musical sont au centre de sa création ; un
théâtre lyrique hors normes ouvert par Midea
en 1996 qui lui a valu le Premio Orpheus attribué par Luciano Berio suivi de
deux ouvrages d’après Witold Gombrowicz, Opérette
et Geschichte, toujours pour
formations réduites, sur des textes éclatés et une dramaturgie sans
contingences. Ce que conforte son opéra en vingt-cinq saynètes Slutchai (Incident) sur un texte russe de Daniils Harms (1905-1942), une
commande de l’Opéra de Bordeaux qui l’a créé en 2012. « L’idée littéraire,
le texte déterminent mon désir de composer, me disait-il en 2010 tandis que je
l’interviewais pour le quotidien La Croix
dans la perspective du Festival Présences
de Radio France dont il était l’invité central en 2012, tandis que la
langue conditionne musicalité et dramaturgie : le russe est dans la
vitesse d’exécution, l’anglais est haché, l’italien incite à la
mélodie... Ma musique est au service de la dramaturgie, et je n’hésite pas
à faire des citations et à puiser dans le patrimoine populaire. » Si bien
que la création de Strasnoy illustre toujours un propos. « Mon imaginaire
n’est pas conceptuel, convenait-il. J’aime à travailler en équipe, avec
dramaturges, metteurs en scène, interprètes. En court d’écriture, je monte des
ateliers à mi-parcours avec tous les intervenants afin de voir avec eux la
façon dont sonne et fonctionne l’œuvre en cours de gestation. Je compose à la
mesure des interprètes, comme Berio pour ses Sequenze. » Se revendiquant hors de toute chapelle, signataire
d’une musique exigeante mais accessible, Oscar Strasnoy confirme dans son œuvre
nouvelle toutes ces particularités. Commande conjointe de l’Orchestre
Philharmonique de Strasbourg, de la Philharmonie de Paris, de l’Orchestre
National de Montpellier et du Musikkollegium Winterthur (Suisse) composée à la
demande de Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud, qui l’ont créée le 6 mars
2026 Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg, la Sinfonia concertante renvoie au XVIIIe siècle, plus
particulièrement au modèle mozartien que constitue l’œuvre éponyme de Mozart
pour violon et alto, qui, contrairement au concerto, se fondent davantage et
dialogue avec l’orchestre plutôt que de s’y opposer systématiquement. « Au début, confiait avec humour le
compositeur aux Dernières Nouvelles d’Alsace
peu avant la création mondiale de sa Sinfonia
concertante, les solistes font partie de l’orchestre, jusqu’au moment où ce
dernier les rejette comme des noyaux d’olive et les pousse au milieu de la
piste de danse, de sorte qu’ils deviennent indépendants et occupent le devant
de la scène. L’orchestre est une sorte de chœur qui expulse les solistes puis
les réintègre. » De leur côté, les deux solistes ont voulu célébrer trente
ans de complicité artistique et amicale. « Dans cette œuvre,
remarquait le pianiste au micro de France
Musique, Oscar Strasnoy nous présente comme un duo qui converse ensemble et
avec un orchestre qui s’amuse à nous répondre et à nous bousculer. Il s’agit d’une
très jolie métaphore de notre amitié ! » Ainsi, est-il apparu que les
deux solistes jouaient en totale complicité, le violoncelliste assis sur une
estrade derrière le pianiste légèrement décalé, ce dernier le regardant en
diagonale, tandis qu’il se mouvait à plusieurs reprises pour poser ou retirer
ce qui semblait comme des boulons ou des boulettes. Impressionnant, Jean-Guihen Queyras a ébloui par ses
sonorités brûlantes et amples, toujours ardentes, dans le grave comme dans les
harmoniques, tandis qu’Alexandre Tharaud, brillait par la vélocité virevoltante
de ses arpèges et ses contrastes de couleurs au nuancier vivifiant, tandis que
l’orchestre (1) élargissait les timbres des solistes pour leur donner un volume
flexible, clair et onctueux au service d’une œuvre d’une fraîcheur, d’une
légèreté souriante et emplie du soleil argentin qui irrigue depuis toujours la
création de Strasnoy, qui fait avec cette œuvre en cinq mouvements (2) un
brillant retour sur la scène musicale française.
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Jean-Guihen Queyras, Alexandre Tharaud, Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Photo : (c) Bruno Serrou
Cette exécution a suscité en
moi une interrogation en regard de ce que j'avais lu dans le programme de salle qui
précisait que l’œuvre s’ouvrait sur une phrase des trompettes jouant pavillon « à
l’intérieur de la caisse de résonance du piano (avec la pédale forte appuyée) », or, les deux
trompettes en ut n’ont pas bougé de
leur place au fond du plateau dans l'axe du chef, à la gauche des deux trombones et du tuba,
tandis que le piano était à sa place de soliste, devant le pupitre du chef et à
la gauche du violoncelle, alors que le clavecin, placé derrière les violons,
était à peine audible mais ajoutant il est vrai un rais de lumière sensuelle. Cette
œuvre est une vraie réussite, et son écoute est délectable, les sommets étant
atteints dans les deuxième, Levitazione, et surtout quatrième mouvements, ce dernier intitulé Fontana,
qui titille l’oreille par ses scintillements de cristal, la grâce et la
diversité de ses timbres.
Azis Shokhakimov, Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Charlotte Juillard, premier violon
Photo : (c) Bruno Serrou
En regard
de cette création toute en dentelles du compositeur argentin, le chef ouzbek a
présenté la symphonie la plus populaire
de Dimitri Chostakovitch, la Septième en
ut majeur op. 60 « Leningrad », qui doit sans doute son renom au
succès fulgurant qu’elle connut aux Etats-Unis, où elle a été donnée pour la
première fois le 19 juillet 1942 sous la direction d’Arturo Toscanini et diffusée
en direct sur les ondes de la NBC. Conçue en juillet 1941 sous forme de poème
symphonique, achevée pendant le siège par la Wehrmacht de la ville de
Leningrad, où vivait Chostakovitch et où l’activité culturelle continuait à
s’épanouir malgré les bombes et la famine, ce qui constituait un support moral
aux habitants. C’est ainsi que cette partition, la plus longue de Chostakovitch
avec une durée de plus d’une heure vingt, acquit une dimension symbolique de la
résistance soviétique face au nazisme. L’Allegretto
initial est d’ailleurs la traduction sonore d’une invasion guerrière avec ce
rythme de marche qui broie tout sur son passage, y compris le thème initial qui
semble carrément passer au laminoir. Pourtant, dans ses Mémoires, le compositeur précise que l’œuvre ne serait pas dédiée
au Leningrad de la guerre mais à celui des purges staliniennes qui ont précédé
le siège. Plus badin, le deuxième mouvement marque une pause au milieu de la
tempête, avec son caractère lyrique et suave, et ses nombreux solos
instrumentaux qui semblent se délecter d’une polyphonie sautillante, d’où sourdent
des relents de bataille avec quelques fanfares belliqueuses. Ouvert sur un
choral qui fait songer à Johann Sebastian Bach et à Igor Stravinski, l’Adagio est une sorte de prière plus ou
moins laconique entrecoupée de menaces de l’envahisseur jusqu’au retour vers la
sérénité qui débouche sur le choral du début. Ouvert sur un thème hésitant
ébauché aux cordes, le finale a d’abord le caractère sombre d’une marche
funèbre qui ramène au climat du premier mouvement et qui, conduisant à
l’apothéose triomphale, aura longtemps hésité à s’imposer. Aziz Shokhakimov tend cette œuvre tel un arc, construisant de façon
étourdissante les crescendi que Chostakovitch déploie ad noseum,
du pianissimo
quasi inaudible au fortissimo le plus
effroyable, assuré que son orchestre saura tenir quoi qu’il advienne, du son le
plus ténu jusqu’au plus tellurique, l’orchestre strasbourgeois répondant avec allant et générosité, propulsant
de rutilants pupitres, des violons au tuba, du piano aux harpes, des flûtes à
la percussion, particulièrement le titulaire de la caisse claire, qui a plus à
faire encore que dans Boléro de Ravel… Tous les
pupitres de la phalange alsacienne ont sonné fiers et sûrs, engendrant des
couleurs tour à tour fauves et lustrées, les sons droits et étincelants, la
petite harmonie s’illustrant notamment dans le Moderato. Poco Allegretto (deuxième mouvement), tandis que les
mouvements extrêmes ont conduit
à des ffff à déchirer les tympans. Le
chef ouzbek a clairement chanté ici dans son jardin tant il est apparu à l’aise
dans l’élaboration du propos, dirigeant avec une souplesse et une précision
impressionnantes.
Bruno
Serrou
1)
Instrumentarium de la Sinfonia
concertante d’Oscar Strasnoy : violoncelle et piano solos, deux flûtes
(aussi piccolo), deux hautbois (le second aussi cor anglais), trois clarinettes
(la première aussi clarinette en mi bémol, la troisième aussi clarinette
basse en si bémol), deux bassons (le second
aussi contrebasson), deux cors en fa,
deux trompettes en ut, deux
trombones, tuba, deux percussionnistes, timbales, clavecin (aussi célesta),
harpe, cordes (10, 10, 8, 8, 4)
2) I. Invocazione ; II. Levitazione ; III. Scherzo ; IV. Fontana ; V. Finale