mercredi 14 octobre 2026

Fin du « Ring » de Richard Wagner de l’Opéra de Paris réalisé par les Espagnols Pablo Heras-Casado et Calixto Bieito

Paris. Opéra Bastille. Dimanche 11 octobre 2026 

Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung
Photo : (c) Herwig Prammer / OnP

C’est naturellement avec Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux) que l’Opéra national de Paris conclut en ce mois d’oc tobre sa nouvelle production du Ring des Nibelungen (l’Anneau du Nibelung) de Richard Wagner créé voilà un siècle et demi au Festspielhaus de Bayreuth, avant de donner en novembre deux cycles complets (1) 

Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung
Photo : (c) Herwig Prammer / OnP

Cette production de Calixto Bieito et Pablo Heras-Casado inaugurée en janvier 2025 avec Das Rheingold (l’Or du Rhin), se termine comme elle avait commencé (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/02/un-frustrant-rheingold-prelude-au.html), avec notamment le retour de plusieurs éléments scéniques moins nombreux néanmoins que l’extraordinaire synthèse des motifs conducteurs musicaux et littéraires, comme l’apparition du robot chien type de ceux conçus par l’entreprise Boston Dynamics, et l’anneau au format de couronne, et une direction musicale atténuant dynamique et contrastes. Comme pour le reste de la production, à l’exception d’un Siegfried  en janvier dernier (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/entoure-dune-distribution-remarquable.html), volet le plus consistant, peu de cohérence, à l’exception notable du prologue qui laisse envisager une soirée aboutie, avec les Nornes qui tissent sur une machine à tisser Jacquard le fil de la Destinée, qui présage de l’ évolution de la macro-économie que le metteur en scène qui plonge dans une forte dépendance à la technologie, tandis que de son côté Waltraute surgit telle une zombie, tremblante à l’excès et en guenilles, suppliant sa sœur Brünnhilde sans le moindre signe de noblesse.

Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung
Eve-Maud Hubeaux (Waltraute), Tamara Wilson (Brünnhilde)
Photo : (c) Herwig Prammer / OnP

Il est vrai que Calixto Bieito, qui met l’accent sur la modernité technologique et évitant toute référence mythologique pour jouer de la contemporanéité de l’action, situe cette dernière dans la haute bourgeoisie inconsciente des risques et enjeux d’une fin du monde apocalyptique. L’essentiel de la dramaturgie se déroule autour d’une grande table rectangulaire omniprésente à partir de la première scène des Gibichungen à l’acte I, famille décadente et dégénérée au point que la scène de l’échange du sang se déroule autour d’un sceau métallique qui reviendra à plusieurs reprises, jusqu’à la pénultième scène durant laquelle Hagen sacrifie Siegfried non pas dans le cours d’une chasse mais sur une longue tablée d’agapes tel un gigot d’agneau ou un sanglier, plantant au plus gras du corps du héros fourchettes et couteaux. Les vidéos représentent divers monuments célèbres, des rayonnages de bibliothèque nationale, pour aboutir à un immense trou blanc cerclé de noir qui anéantit le monde avant le finale qui se déroule dans un épais brouillard gris au cours duquel Brünnhilde s’épanche sur une tête de cheval plantée au bout d’un manche à balais avant de tourner avec elle sur elle-même tel un(e) dervish tourneuse avant de s’effacer sur les ultimes accords… Et l’on se dit, au sortir du spectacle, que, tout compte fait, les opéras de Wagner en version concertante sont largement préférables, comme l’atteste la soirée enthousiasmante passée avec le même ouvrage au Théâtre des Champs-Elysées dirigé par Kent Nagano le 13 septembre dernier (coir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/09/le-vivifiant-crepuscule-des-dieux-de.html).

Richard Wagner (1813-1883), Götterdämmerung
Mika Kares, Andreas Schager, Johannes Martin Kränzle, Sinéad Campbell Wallace
Photo : (c) Herwig Prammer / OnP

Musicalement, alors que l’oreille du spectateur se délecte de l’entrelacement serré de leitmotiv que réalise Wagner à partir de ceux présentés, repris, retravaillés, fusionnés tout au long du cycle l’ensemble du cycle pour les magnifier, et que Pablo Heras-Casado conduit avec un art de la transition d’une sereine souplesse, si l’Orchestre de l’Opéra séduit par ses sonorités onctueuses, la conception du chef espagnol manque de nerf, proche parfois de la léthargie, évitant trop attentivement toute tentative de pathos, amenuisant les saillies sonores, comme pour préserver son staff vocal pourtant brillant. Ce dernier est en effet d’une incontestable unité, même si certains sont légèrement moins convainquant que la distribution de Nagano. Une intense Tamara Wilson, Brünnhilde inconstante et apathique, un vaillant Siegfried d’Andreas Schager, antipathique parvenu, un solide Mika Kares (Hagen), une ardente Sinéad Campbell Wallace, Gutrune  après avoir incarné la troisième Norne dans le prologue, un Gunther de noble stature et à l’articulation claire tandis que la voix manque d’ampleur de Johannes Martin Krānzel, une suppliante Waltraute d’Eve-Maud Hubeaux à la voix veloutée, tandis que Nornes ((Aude Extrémo, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Sinéad Campbell Wallace). Et les trois Filles du Rhin (Margarita Polonskaya, Isabel Signoret, Katharina Magiera) complètent brillamment la distribution, à l’instar de l’Impressionnant Chœur de l’Opéra de Paris, qui aurait néanmoins pu gagner en homogénéité.

Bruno Serrou

1) Deux cycles complets sont donnés à l’Opéra Bastille du 6 au 13 novembre et du 15 au 22 novembre 2026

vendredi 9 octobre 2026

Les joutes instrumentales de l’Orchestre de Paris dirigé par Esa-Pekka Salonen dans "Le Chant de la Terre" de Mahler

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 7 octobre 2026

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Franck Ferville

Présent à Paris deux semaines de suite en ce mois d’octobre pour deux programmes à la tête de l’Orchestre de Paris, dont il est Chef principal désigné à partir de la saison prochaine, Esa-Pekka Salonen a dirigé un programme viennois de la fin du XVIIIe siècle et du début du XXe 


Iris Scialom, Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Franck Ferville


D’abord le Concerto pour violon et orchestre n° 4 en ré majeur KV 218, œuvre écrite en 1775 qui est la plus populaire du genre née de la plume de Wolfgang Amadeus Mozart. La partie soliste était confiée à une jeune violoniste française fort talentueuse, Iris Scialom, élève de Stéphanie-Marie Degand et lauréate des Violin Masters de Monte-Carlo, qui a fait chanter son Guadagnini de 1773 avec allant et expressivité dans l’Andante central, et essayant vaillamment de tirer le maximum d’intensité l’Allegro initial et le Rondo final, mais ses tentatives étaient aténuées par la direction sans élan du chef finlandais, qui est resté étonnamment distant. Tant et si bien que, malgré les évidentes tentatives de la soliste, le public n’a pas insisté à l’applaudimètre pour obtenir un bis. 


Esa-Pekka Salonen, Andrew Staples, Orchestre de Paris
Photo : (c) Franck Ferville

Mais le moment attendu était l’une des partitions les plus intimes et prenantes de Gustav Mahler, la symphonie en six mouvements qui aurait dû porter le numéro neuf mais finalement dotée d’un titre, Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre) dans sa version mezzo-soprano et ténor. Inspirée de six poèmes extraits de La Flûte chinoise (Die chinsesische Flöte) du poète traducteur allemand Hans Bethge (1876-1946), conçue 1908-1909, cette œuvre de plus d’une heure est une symphonie en six mouvements pour contralto ou baryton, ténor et un vaste orchestre traité avec un extrême raffinement chambriste. L’impact de cette partition dans l’histoire de la musique du XXe siècle, plus particulièrement viennoise, est considérable lorsque l’on songe notamment à la Symphonie lyrique op. 18 (1922) d’Alexandre Zemlinsky et au quatuor à cordes La Suite lyrique (1926) d’Alban Berg. Esa-Pekka Salonen a donné du chef-d’œuvre mahlérien une lecture analytique, prenant son temps pour exprimer l’extraordinaire magie sonore à la polychromie infinie engendrée par l’écriture orchestrale jubilatoire du compositeur qui donne à la partie instrumentale le tour d’un extraordinaire concerto pour orchestre de plus d’une heure avec voix obligées. 


Karen Cargill, Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Franck Ferville

Le chef finlandais a donné aux musiciens de l’Orchestre de Paris la part belle, en leur offrant à satiété la possibilité d’exprimer pleinement leurs qualités techniques, leur précision et surtout leur perfection sonore, suscitant une véritable extase de couleurs et de timbres. La difficile partie de ténor, dont le chant se situe dans les hautes sphères du registre aigu, a été tenue avec vaillance par le Britannique Andrew Staples, qui a ouvert vaillamment le premier lied, Das Trinklied vom Jammer der Erde (Chanson à boire de la douleur de la Terre) se mesurant héroïquement à l’immense tutti introductif de l’orchestre, augurant ainsi d’une interprétation au cordeau du Chant de la Terre, tandis que la sublime partie d’alto était confiée à la mezzo-soprano écossaise Karen Cargill à l’articulation limpide, dont l’Abschied (Adieu), qui fait à lui seul la moitié de la durée d’exécution, n’a pas réussi à bouleverser intensément au profit de l’oreille, qui a pu se délecter des joutes des solistes de l’orchestre, tandis que la voix, au timbre séduisant mais que l’on eut apprécié plus sombre, a manqué de carnation et aura montré mercredi soir un vibrato un peu trop large.


Bruno Serrou

jeudi 8 octobre 2026

Les extraordinaires flamboiements de l’Orchestre de Cleveland dirigé par Franz Welser-Möst

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 6 octobre 2026

Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra
Photo : (c) Clément Savel / Cheeese

Que de rondeurs, que de précision dans les attaques et l’expression, que de couleurs onctueuses dans le fabuleux Cleveland Orchestra, qui est peut-être le plus admirable des « Big Five » états-uniens, comme l’a démontré mardi leur unique concert en France 


Golda Schultz, Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra
Photo : (c) Clément Savel / Cheeese

 

Profondément marqué par les plus de trente ans de règne du grand chef hongrois George Szell, suivi de Pierre Boulez, Lorin Maazel et Christoph von Dohnanyi, son directeur musical pendant dix-huit ans, conforté par le chef autrichien Franz Welser-Möst à sa tête depuis vingt-quatre ans, la phalange de la mégapole portuaire de l’Ohio reste assurément le plus européen des orchestres du continent américain. Toujours fluide, transparent, clair, précis, du ppp aux limites de l’audible au fff le plus flamboyant et sans saturation ni approximation dans le jeu et dans le son, même à peine effleuré. 

Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra

Photo : (c) Clément Savel / Cheeese

 

A la Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Cleveland a magnifié un programme germano-soviétique des années 1940-1945, commençant par les crépusculaires Quatre derniers lieder op. posth. AV 150 que Richard Strauss composa durant son exil suisse en 1948, ou les premiers pupitres de cordes (merveilleux Premier violon Joel Link, le violoncelle de Mark Kosower) et le piccolo de Mary Kay Fink dans les ultimes accords de Im Abendrot ont magnifié les sonorités nobles et chatoyantes de l’orchdestre straussien, chantant avec chaleur les moindres inflexions de l’écriture du compositeur bavarois, tandis que la voix de la soprano sud-africaine Golda Schulz au timbre séduisant a manqué de chair et sa conception d’émotion, tandis que l’on ne saisissait pas un mot des vers de Hermann Hesse et de Joseph Eichendorff. 

 Franz Welser-Möst, The Cleveland Orchestra

Photo : (c) Clément Savel / Cheeese


En regard de l’ultime chef-d’œuvre straussien, l’une des « symphonies de guerre » de Dimitri Chostakovitch, la Huitième en ut mineur op. 65 composée et créée en 1943, année charnière de la Seconde Guerre mondiale, écho de la terrifiante offensive allemande de novembre 1942 et sa déroute devant Stalingrad en février 1943, avec ses trois premiers mouvements tragiquement sombres et d’une violence extrême, véritable tragédie épique, cri immense contre la fureur guerrière, le troisième ayant le côté hallucinant d’une bataille de chars d’assaut, et se conclut dans une sérénité quasi champêtre. Dédiée au directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, Evgueni Mravinski, l’œuvre compte cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert par une marche infernale qui évoque clairement une trouée de chars d’assaut et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante. Un peu plus de huit mois après l’énergique réalisation de l’Orchestre de Paris dirigé par Kleaus Mäkelä (voir https://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/dirige-avec-energie-par-klaus-makela.html?m=1), la geste instillée par Franz Welser-Möst est apparue d’une limpidité constante, d’une intensité inouïe déployée avec une bouillonnante v italité intérieure, le chef autrichien paraissant en outre laisser toute latitude à ses musiciens, qui ont ainsi pu exalter librement les flamboiements de leurs somptueuses sonorités, supérieurement lustrées (cor anglais, hautbois, flûte, clarinette basse, basson, cuivres, altos, violoncelles, contrebasses), loin des grincements des orchestres russes de l’ère soviétique, ce qui n’a pas empêché le drame déchirant d’une humanité souffrante de s’exprimer.


Bruno Serrou

dimanche 4 octobre 2026

Les Siècles dirigés par Pierre Bleuse ont célébré avec faste le deux cent cinquantième anniversaire des Etats-Unis d’Amérique

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Jeudi 1er octobre 2026

Leah et Judith Pisar, Pierre Bleuse, Rachel Willis-Sørensen
Les Siècles, Maîtridse de Radio France, Philharmonia Chorus
Photo : (c) Bruno Serrou

Pierre Bleuse a dirigé avec énergie un concert-hommage à la fondation des Etats-Unis d’Amérique en 1776 au Théâtre des Champs-Elysées à la tête de Les Siècles, orchestre fondé par François-Xavier Roth en 2003, entouré du chœur symphonique de référence, le Philharmonia Chorus, et de la Maîtrise de Radio France

 

Le moment phare du concert a été la Symphonie n° 3 « Kaddish » de Leonard Bernstein (1918-1990, immense chef d’orchestre pianiste états-unien et compositeur célébré pour être notamment l’auteur de la musique de la comédie musicale et du film West Side Story. Auteur de trois symphonies à titres, la dernière a été composée en 1963 et créée à Tel Aviv par l’Orchestre Philharmonique d’Israël dirigé par l’auteur avec l’actrice Hannah Rovina et la soprano Jennie Tourel le 10 décembre de cette même année, dix-huit jours après l’assassinat à Dallas du trente-cinquième président des Etats-Unis, le Démocrate John Fitzgerald Kennedy, « à la bien-aimée mémoire » de qui le compositeur a dédié sa partition, qu’il révisera en 1977. Commande de la Fondation Serge Koussevitzky pour l’Orchestre Symphonique de Boston dont Charles Much était alors le directeur musical, cette œuvre pour orchestre, chœur mixte, chœur d’enfants, récitant(e) et soprano solo conçue peu après le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem et son exécution le 31 mai 1962 suivis de la crise des missiles de Cuba en octobre de la même année, repose sur le Kaddish, prière judaïque de louan ges à Dieu et de paix prononcée en période de deuil écrite en araméen et en hébreu pour le dernier verset, complétée de textes de liaison conçus par Leonard Bernstein, qui avait déjà chanté le divin dans ses deux symphonies précédentes, Jeremiah (1944) et The Age of Anxiety (1948-1949/1965), est pour son auteur une prière de paix qu’il entend offrir à tous. Mécontent de ses propres textes, le compositeur révise sa symphonie en 1977, il demande à son ami Samuel Pisar de rédiger un texte alternatif porteur de sa propre expérience de la Shoah. Mais ce n’est que dix ans après le décès du compositeur que le conseiller de feu le président Kennedy achève son poème Un dialogue avec Dieu, version qui sera créée en 2003, avec le poète en narrateur, tandis que la fille du compositeur donne son propre texte parlé. 

 

C’est cette version Pisar, dont la première française avait été donnée à l’UNESCO à Paris par l’Orchestre symphonique de Paris dirigé par John Axelrod à l’occasion de la Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste, le 26 janvier 2009, qu’a donnée l’orchestre Les Siècles jeudi au Théâtre des Champs-Elysées. Faisant appel à une grande formation instrumentale, dotée d’une riche percussion, harpe, piano et célesta, la partition compte trois mouvements, L’invocation, Adagio - Kaddish 1, suivi de Din-torah, Di nuovo Adagio - Kaddish 2, Andante con tenerezza et, pour conclure, de Kaddish 3. Scherzo, Presto scherzando - Finale, Adagio come nel Din-Torah - Allegro vivo con gioia. Grand cri de révolte contre l’holocauste mais aussi acte de foi, d’espoir et de joie pacifiée offert avec une enthousiasmante humanité avec le texte anglais de Samuel Pisar, qui évoque ses souvenirs indicibles des camps de concentration, dit par son épouse et leur fille, Judith et Leah Pisar, tandis que le rituel a été chanté avec piété et dévotion par la soprano états-unienne Rachel-Wills-Sørensen tandis que le Philharmonia chorus venu de Londres dirigé par Gavin Carr a enthousiasmé par son souffle ardent et sa stupéfiante cohésion, tandis que la maîtrise de Radio France, d’une belle unité, en raison d’une carence côté effectif de garçons, est apparu trop « parfait ». Le tout dirigé avec un énergie et ampleur par Pierre Bleuse, qui a su donner à cette œuvre impressionnante l’unité nécessaire mais qui n’est pas évidente à obtenir.

 

En prologue à ce grand-œuvre de Bernstein, une pièce monolithique standard de la « création contemporaine » états-unienne, Hommage au Soleil sans rayonnement solaire d’Elise Arancio (née en 2000 à Atlanta) en création mondiale, et, pour clore la soirée, la Symphonie n° 9 en mi mineur « du Nouveau Monde » op. 95, d’Antonín Dvorák (1841-1904) dynamique, enthousiaste avec de beaux instants d’onirique nostalgie, dans une acoustique un peu sèche, et jouée sur instruments fin XIXe siècle, les musiciens ayant permuté dans leurs loges les instruments modernes utilisés en première partie, ce qui a suscité des incidents de cors et surtout de cor anglais, ce dernier émettant en outre des sonorités peu flatteuses. Je regrette personnellement que Les Siècles, soiuhaitant peut-être attirer davantage de public pour cette soirée, ait opté pour cette opus célébrissime du compositeur tchèque, qui, certes, utilise du matériau thématique nord-américain mais dont l’atmosphère est emplie de nostalgie pour ses terres ancestrales, plutôt que l’une des symphonies de Charles Ives ou Appalachian Spring pour orchestre symphonique d’Aaron Copland, ce qui eût sonné « plus états-unien »… 


Bruno Serrou

dimanche 27 septembre 2026

Le saisissant Vespro de Claudio Monteverdi transformé en Mystère par Simon-Pierre Bestion et La Tempête

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Samedi 26 septembre 2026 

Claudio Monteverdi (1567-1643), Vespro della Beata Vergine
Soliste, Choeur et Orchestre La Tempête
Simon-Pierre Bestion (dir.)
Photo : (c) Bruno Serrou

Entre deux étapes du pèlerinage marial du pape Léon XIV en France, la Philharmonie de Paris a offert samedi soir un prolongement artistique au public mélomane sa propre soirée mariale d’une vivifiante spiritualité devant une salle comble avec l’immense chef-d’œuvre liturgique qu’est Vespro della Beata Vergine (1610) de Claudio Monteverdi dédié au pape Paul V (1605-1621)

Claudio Monteverdi (1567-1643), Vespro della Beata Vergine
Solistes, Choeur et Orchestre La Tempête
Simon-Pierre Bestion (dir)
Photo : (c) Bruno Serrou

Une somptueuse soirée de musique des sphères, impression amplifiée par le faible éclairage du plateau et de la salle, finement « revisité » par le chef aveyronnais Simon-Pierre Bestion à la tête de son ensemble vocal et instrumental La Tempête qu’il a fondé en 2015, un véritable spectacle méditatif scénographié et mis en lumière par Marianne Pelcerf à l’aide de bougies plantées sur un grand brûloir d’église, et de projecteurs plus ou moins volumineux et puissants émergeant du noir, salle et plateau, et une spatialisation donnant une force à la fois théâtrale et introspective à l’œuvre magistrale de Monteverdi d’une beauté céleste, utilisant la totalité des espaces disponibles à l’intérieur et dans les coursives de la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie, notamment pour les divers échos, vocaux et instrumentaux. Le dispositif instrumental était disposé en arc de cercle tout en formant deux orchestres séparés au centre, chacun avec à sa tête une harpe, un côté les cordes, de l’autre les instruments à vent, l’orgue et le clavecin, soit un,  total de vingt-deux musiciens. A l’instar du chœur constitué quant à lui de vingt-quatre membres ajoutés des huit solistes (1) qui les rejoignaient lorsqu’ils n’étaient pas sollicités individuellement, qui, en outre se déplaçait dans l’espace et parmi le public. Il sera résulté de cette proposition interprétative, joie, ardeur, retenue, poésie, spiritualité, moments de quasi commedia dell’arte, surprises, intériorité, deux heures quinze de beauté et de délices sonores d’une variété de couleurs, de rythmes, d’âme et de ton particulièrement envoûtante se concluant sur un vibrant Magnificat.

Bruno Serrou

Amélie Raison (soprano), Brenda Poupard (mezzo-soprano), Eugénie de Mey (chant grégorien), Axelle Verner (contralto), François Joron (ténor), Edouard Monjanel (ténor), René Ramos Premier (baryton), Florent Martin (basse) 

L’Orchestre de Paris et Leonidas Kavakos transcendent les Brahms de Christoph Eschenbach

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Mercredi 23 septembre 2026

Christoph Eschenbach, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

L’Orchestre de Paris a retrouvé avec émotion cette semaine Christophe Eschenbach, son directeur musical pendant  dix ans (2000-2010) dans un programme monographique consacré à Johannes Brahms

Leonidas Kavakos, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Aimez-vous Brahms ?... Question saugrenue pour qui nterrogerait les membres de l’Orchestre de Paris qui jouent l’œuvre d’orchestre du maître de Hambourg plusieurs fois l’an depuis sa fondation en 1967. Et l’amour de la musique de ce compositeur exigeant, voire intransigeant mais d’une sensibilité à fleur de peau par la phalange parisienne ne cesse de convaincre et de transcender ses auditeurs. Mercredi soir, sous la conduite de l’un de ses ex-directeurs musicaux, Christoph Eschenbach, qui, bien que se déplaçant difficilement avec une canne, entré sur le plateau au bras du soliste Leonidas Kavakos, insuffle à 86 ans à cette musique qu’il a dans le sang, et, malgré ses gestes courts et réduits au strict minimum  au point de ne pas être perceptibles vus de dos, une vie, une énergie, une poésie, une ardeur saisissantes, lui instillant une rythmique flexible et obtenant de tous les pupitres de l’orchestre qu’il connaît bien des couleurs chaudes, sombres, veloutées d’où il émane une lumière intimiste mais intense, que ce soit dans le Concerto pour violon d’une beauté et d’une richesse stupéfiantes sous l’archet du magicien grec Leonidas Kavakos, chantre magnifique au jeu transcendant de cette œuvre sublime jouée sur son Stradivarius « Willemotte » de 1734 aux sonorités profondes et riches en nuances, jusqu’au plus délicat des pianississimi, sublimant les dialogues avec les pupitres soyeux des cordes, et les bois onctueux. Ce que le virtuose grec confortera dans son bis tiré de la Sonate n° 2 de Jean-Sébastien Bach.

Leonidas Kavakos, Christoph Eschenbach, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

En regard, une Symphonie n° 1 en ut mineur op. 68 héroïque, vive et souvent exaltée tandis que le geste du chef demeure imperceptible, mais chantant magistralement, loin des sentiments interprétations généralement introspectifs et nostalgiques des chefs octogénaires, tandis que l'Orchestre de Paris répond avec une parfaite cohésion. Une leçon de jeunesse de la part d’un chef à première vue physiquement affaibli.

Bruno Serrou 

mercredi 23 septembre 2026

Daniel Barenboïm et son West-Eastern Divan Orchestra, ou le Moyen-Orient chantant en communionla musique germanique

Paris. Piano****. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 21 septembre 2026

Photo : (c) Manuel Vaca

Devant une salle archi-comble, Piano4etoiles a proposé en coproduction avec la Philharmonie de Paris le 21 septembre un concert qui réconcilie avec l’humanité en ces temps de haine, notamment raciales, et de guerres prenant des couleurs de conflit mondial, un concert qui démontre que juifs et musulmans donnent ensemble des exemples d’osmose, de fusion et de génie artistique. 

Photo : (c) Manuel Vaca

Sous la direction de son fondateur, Daniel Barenboïm, qui annonce au même moment la naissance à Berlin d’un festival (1) autour de son orchestre israélo-palestinien qu’il a fondé en 1999 avec son ami Edward W. Said, spécialiste palestinien de littérature,  le West-Eastern Divan Orchestra qui réunit une centaine de jeunes musiciens de très haut niveau, venant de l’est et de l’ouest du Jourdain. Ce n’est pas du piano, auquel il a renoncé en octobre 2022, mais de l’estrade du chef d’orchestre et directeur musical qu'il sera apparu. Malgré ses difficultés pour traverser le plateau de la Salle Pierre Boulez, son ami, rappelant ainsi la façon de Maurizio Pollini se déplaçant dans ses dernières apparitions sur scène, mais le geste précis et ferme quoiqu’économe. Le chef argentino-hispano-israélo-palestinien a mené avec le West-Eastern Divan Orchestra et son premier violon solo Michael Barenboïm, son fils entouré de jeunes musiciens de grand talent et polyglottes judéo-musulmans encadrés d’un certain nombre d’aînés. ont donné un programme romantique cent pour cent germanique, courant du Danube au Rhin en passant par l’Elbe, une juvénile et sombre Symphonie n° 8 en si mineur « Inachevée » de Franz Schubert, un saisissant Prélude et Mort d’Isolde de Richard Wagner, intense et passionné, et une Symphonie n° 3 en mi bémol majeur « Rhénane » de Robert Schumann qui peut être touffue si le chef n'y prend garde, mais ici fluide et claire, avec les deux premiers mouvements ont été héroïques, dansants et nobles au point que les deux brefs mouvements conclusifs n’ont pu rivaliser en expressivité.

Photo : (c) Manuel Vaca

Le public, venu en nombre, a réservé un accueil enthousiaste et respectueux, avec ovation debout, à Daniel Barenboïm, honorant autant l’artiste que l’homme qui ne cesse de lutter contre les haines, convaincu que la musique est conciliatrice, écrivant notamment à propos de cette phalange œcuménique qu’il a co-créée en 1999 : « Quel meilleur moyen de partager que de former un orchestre, coude à coude face au même pupitre sans distinction de langue ou de sang ? »

Bruno Serrou

1) La première édition de ce festival West-Eastern Divan financé par la Fondation Daniel Barenboïm récemment créée, se tiendra à Berlin du 11 au 18 novembre 2026