dimanche 20 septembre 2026

« La Tempête » du Genevois Frank Martin d’après William Shakespeare ouvre en fanfare la saison du Grand Théâtre de Genève

Genève. Grand Théâtre. Bâtiment des Forces motrices. Mercredi 16 septembre 2026 

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Compositeur parmi les plus importants que la Suisse romande au monde, aux côtés d’Arthur Honegger, mais aussi de l’ensemble de la Confédération Helvétique, Othmar Schoeck, Klaus Huber, Heinz Holliger et Michaël Jarrell le compositeur suisse le plus emblématique, hélas trop peu programmé en France. Aussi, une reprise de son unique opéra, Der Sturm, même dans sa version française, La Tempête, représentait pour moi une occasion unique d’approfondir ma connaissance de ce créateur particulièrement attanchant.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Célébré pour son oratorio profane pour douze chanteurs et huit instruments inspiré du Roman de Tristan et Yseult de Joseph Bédier, Le Vin herbé (1938-1941) de Frank Martin (1890-1974) est merveilleusement inventif et d’une grande force expressive. Bien que non envisagé par son auteur, cette partition est souvent portée à la scène. Aux antipodes de celui de Wagner, ce Tristan ne s’achève pas moins sur l’attente fébrile de l’amante par un héros qui, prisonnier des effets du philtre magique et doutant de l’amour de cette dernière, a choisi de se donner la mort en se jetant sur une lance empoisonnée. Autre partition majeure de ce fils de pasteur qui revendiquait son attachement au christianisme, le remarquable oratorio sacré Golgotha (1945-1946), une Messe pour double chœur a capella, une Cantate sur la Nativité, des Psaumes, un In Terra Pax

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Ainsi, mercredi 16 septembre, j’ai pu assister Grand Théâtre de Genève installé pour cause de travaux Bâtiment des Forces motrices au milieu du Rhône,  à la première d’une nouvelle production de l’unique opéra de Frank Martin, le rare La Tempête (Der Sturm) dans sa version française tiré du chef-d’œuvre éponyme de William Shakespeare.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Né à Genève le 15 septembre 1890, fils de pasteur, élève du Conservatoire de Genèse après avoir composé à 9 ans plusieurs chants, Frank Martin se tourne définitivement vers la musique en 1910 après deux années d’études scientifiques et de mathématique à l’Université de Genève. En 1915, il rencontre Ernest Ansermet, qui dirige trois ans plus tard la création de sa première œuvre d’importance, Les Dithyrambes pour chœur et orchestre. Après avoir séjourné à Paris, Rome et Zürich, il s’inscrit comme étudiant à l’Institut Jacques-Dalcroze  de Genève où il enseignera de 1928 à 1939 l’improvisation et le rythme. En 1926, il achève sa Messe pour double chœur a cappella et participe à la fondation de la Société de Musique de chambre de Genève dont il est le pianiste et claveciniste jusqu’en 1938, année où il reçoit le commande et compose Le Vin herbé, œuvre décrite comme « dodécaphonique tonale ou harmonique », principe qu’il applique après la découverte des principes d’écriture d’Arnold Schönberg en 1932,  et qui est créée en 1942, année où il compose Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke pour alto et petit orchestre, et devient président de l’Association Suisse des Musiciens jusqu’à ce qu’il s’installe en Hollande en 1946, à quelques encablures d’Amsterdam, à Naarden, où il achève Golgotha en 1948 où il mourra le 21 novembre 1974. De 1950 à 1957, il enseigne la composition à la Staatliche Hochschule für Musik à Cologne, avant de se consacrer exclusivement à la composition, le Concerto pour violon (1951), ceux pour violoncelle (1965 et pour piano n° 2 (1967), son opéra Der Sturm (1952-1955), Polyptyque pour violon et deux petits orchestres à cordes (1973), le Requiem (1971-1972) et la cantate Et la vie l’emporta pour contralto, baryton, chœur de chambre et ensemble (1974) son ultime partition qu’il termine dix jours avant sa mort.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Composé dans la première moitié des années 1950, Der Sturm est l’unique opéra de Frank Martin. Il s’inspire de The Tempest (La Tempête), comédie en cinq actes de William Shakespeare (1564-1616) conçue vers 1610-1611 et publiée à Londres en 1623 qui se déroule sur une île déserte sur laquelle le duc de Milan, Prospero, s’échoue durant une tempête provoquée par un esprit, Ariel, tandis qu’il est exilé avec sa fille par son frère. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits, notamment Ariel, esprit positif de l’air et du souffle de vie, et Caliban, être négatif symbolisant la terre, la violence et la mort. Frank Martin a adapté lui-même le texte à la lettre en trois actes, non pas à partir de sa langue originale mais dans une traduction en allemand d’August Wilhelm Schlegel pour la création le 17 juin 1956 à l’Opéra d’Etat de Vienne tout juste reconstruit après sa destruction par les bombes alliées en 1945 - elle est la première création contemporaine donnée dans cette salle rénovée -, sous la direction d’Ernest Ansermet, qui avait remplacé Karl Böhm, démissionnaire de son poste de directeur artistique et musical à la suite de désaccords avec l’administrateur du Staatsoper, avant de le faire traduire par sa sœur, Pauline Martin, en vue de la première production en Suisse le 13 avril 1967 au Grand Théâtre de Genève, avec rien moins que Ramon Vinay, José Van Dam, André Vessières, Eric Tappy, Jules Bastin. A la création de l’ouvrage, le rôle de Prospero, initialement conçu pour Dietrich Fischer-Dieskau, qui, pour cause de maladie, est finalement revenu à un autre grand nom du théâtre lyrique, Eberhard Waechter, avec, à ses côtés, la Miranda de la jeune Christa Ludwig et le Ferdinand d’Anton Dermota, tandis que les interventions d’Ariel étaient confiées à un chœur lointain en coulisse et incarné sur la scène par un danseur. Caractéristique de son auteur, cette partition est d’une richesse musicale singulière, d’une originalité et d’une expressivité saisissantes, tout en rendant hommage plutôt qu’empruntant à des compositeurs comme Kurt Weill, Francis Poulenc, Darius Milhaud, Alban Berg, le jazz… L’ouvrage requiert deux orchestres, un symphonique dans la fosse et un petit ensemble dont un clavecin dans les coulisses, mais hélas il se trouve trop de scènes dialoguées au point que l’on regrette qu’il n’y ait pas davantage de musique.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

La nouvelle production qu’a offerte le Grand Théâtre de Genève pour le retour à l’affiche de La Tempête  de Frank Martin est irréprochable, tant sur le plan scénique que vocal et orchestral. La mise en scène et la scénographie de Netia Jones, qui situe l'action dans un lieu sphérique mi-labotratoire mi-station d'observation météo, tirent naturellement vers le théâtre au point d’avoir fait abstraction du ballet, à l’exception du rôle d’Ariel tenu par le comédien chanteur acrobate Joseph Chosson, bien que la partition soit complète côté orchestre, remarquablement dirigé par le chef suisse Thierry Fischer, ardent défenseur de la musique de Frank Martin (1), l’impérial Orchestre de la Suisse Romande sonnant rond et clair. A la tête d’une riche distribution, le toujours aussi impressionnant et magistral baryton français Stéphane Degout en Prospero, à qui revient la partie la plus somptueuse de la partition. A ses côtés la touchante Miranda, seul personnage féminin, de la soprano française Catherine Trottmann à la voix souple et au timbre de velours, le Ferdinand à la diction exemplaire du ténor bordelais Julien Dran, l’Alonso du baryton basse Nicolas Cavallier qui s’est illustré le printemps dernier à l’Opéra de Paris dans Satyagaha de Philip Glass, le reste de la distribution étant au même degré de conviction la basse franco-irlandaise Edwin Crossley-Mercer, l’Antonio du ténor français Léo Vermot-Desroches, Le Gonzalo du baryton germano-suisse Christian Immler, et cinq autres rôles solistes, sans oublier le vaillant Chœur du Grand Théâtre. A noter que les divagations parles des trois ivrognes, le monstrueux et vil Caliban (la basse états-unienne Alex Rosen), le bouffon Trinculo (le ténor français François Rougir) et l’échanson Stéphano (le baryton français Christophe Gay) sont excessivement développées et traînent en longueur, malgré le brio de leurs titulaires.

Bruno Serrou 

Jusqu’au 26 septembre 2026

1) Thierry Fischer a enregistré l’œuvre dans sa version allemande avec l’Orchestre  Philharmonique et le Chœur de la Radio Néerlandaise pour le label Hypérion

vendredi 18 septembre 2026

Le vivifiant "Crépuscule des dieux" de Richard Wagner façon 1876 selon Kent Nagano

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Dimanche 13 septembre 2026 

Richard Wagner (1813-1883), Der Götterdämerung 
Kent Nagano, Dezsdner Festspielorchester & Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard Wagnze-Akademie & Chor der Klang Verwaltung. Photo : (c) Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Lysées

Fin en apothéose d’un Ring de Richard Wagner dont les deux derniers volets ont été donnés au Théâtre des Champs-Elysées en version concert, le cycle entier ayant commencé en 2021 à Dresde sous la direction de Kent Nagano, qui avait donné en 2012 en ce même théâtre Die Walküre avec les forces de l’Opéra d’Etat de Munich. Après Siegfried en avril, c’est un Götterdämmerung épique et ntense qui a été proposé, plus convainquant que la journée précédente  de la Tétralogie le plus convainquant de cette production venue de Dresde 

Richard Wagner (1813-1883, Der Götterdämmerung
Kent Nagano, Dezsdner Festspielorchester & Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard Wagnze-Akademie & Chor der Klang Verwaltung. Photo : (c) Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Lysées

Le temps passant, musiciens, musicologues et historiens, riches de l’expérience acquise depuis plus d’un demi-siècle dans les répertoires du Moyen-Âge à la fin du XVIII e siècle, creusent toujours davantage leur sillon dans les époques qui suivent, allant jusqu’aux années 1950-1960 pour des interprétations qualifiées d’ « historiquement informé ». Ainsi, Kent Nagano, avec le concours de spécialistes comme Kai Hinrich Müller, Dominik Frank, Thomas Seedorf, Ursula Hirschfeld et Clive Brown, est retourné aux sources-mêmes du Ring des Nibelung conçu par Richard Wagner entre 1849 et 1876 tandis que l’organologie ne cessait d’évoluer, écrits et annotations du compositeur, témoignages de ses collaborateurs, contextes historiques, économiques et sociaux de son temps, l’ensemble de ces études ayant été publié sous le titre Wagner Lesarten. Ainsi, est-il apparu que Wagner tenait à des tempi beaucoup plus vifs que ceux habituellement appliqués aujourd’hui pendant les répétitions afin d’obtenir de la part des chanteurs une diction proche du théâtre, vivante, sans affectation, envisageant même des voix infiniment plus légère, proches de l’opérette en rapport direct avec un diapason plus bas que l’actuel, le chef états-unien ayant opté pour 435 Hz, imperceptiblement inférieur au 440-443 Hz présent. Et il est vrai qu’à l’écoute les cuivres ont un son plus rond et sombre, les bois sont plus colorés et opulents, les cordes plus chaleureuses, les voix s’intégrant de la sorte plus naturellement à l’orchestre.

Richard Wagner (1813-1883)n Der Götterdämmerung
Kent Nagano, Dezsdner Festspielorchester & Concerto Köln, Dresdner Festspielchor der Richard Wagnze-Akademie & Chor der Klang Verwaltung. Photo : (c) Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Lysées

Pour Ce faire, Kent Nagano, qui s'apprête à faire ses débuts à Madrid comme directeur titulaire et musical de l'Orchestre National d'Espagne, a réuni une formation instrumentale spécifique constituée d’un double orchestre jouant sur des instruments « d’époque » avec violoncelles sans piques, les Dresdner Festspielorchester et Concerto Köln. Devant eux, une distribution remarquable de cohésion et de vocalité, un Siegfried solide, puissant et au timbre d’airain, le Coréen Young Woo Kim, une ardente et touchante Brünnhilde à la voix puissante, colorée et charnelle, la soprano suédoise Åsa Jäger, un Hagen d’exception, voix ample, souple, endurante, charnue et aux sombres harmoniques, la basse allemande Patrick Zielké, un Gunther perdu et humain campé par le baryton allemand Johannes Kammler, une Gutrune lumineuse, la soprano bavaroise Sophia Brommer, une Waltraute extraordinaire de colorations, de certitude et d’humanité, la mezzo-soprano stuttgartoise Annika Schlicht, un Alberich un rien terne du baryton autrichien Daniel Schmutzhard, un trio de Nornes (Jasmin Etminan, Marie-Louise Bressen, Valentina Farcas) qui ouvrent le prologue de sombre façon de leurs voix bien assorties, et un trio de Filles du Rhin  (Ania Vegry, Ida Aldrian, Eva Vogel) pétillantes et d’une grande cohérence, un saisissant double chœur constitué des Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner Akademie et Chor der KlangVerwaltung. Au total une soirée enthousiasmante qui fait oublier les rares imperfections techniques d’instruments à vent, particulièrement de cors. A noter l’usage de vraies cornes dans l’orchestre dont certaines, ainsi qu’un cor, étaient répartis dans la salle, et la présence d’une machine à vent.

Bruno Serrou

lundi 14 septembre 2026

L’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä ont conclu les PREM’S 2026 avec une flamboyante Symphonie n° 3 de Gustav Mahler

 Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 10 septembre 2026 

Orchestre de Paris, Choeur de femmes, Choeurde Jeunes, Choeur d'enfants de l'Orchestre de Paris
Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano)
Photo : (c)  Denis Allard

Dernier concert jeudi soir de la série des PREM’S 2026 de la Philharmonie de Paris devant une salle comble pour le premier programme de la saison 2026-2027 de l’Orchestre de Paris, avec ses Chœurs de femmes, de Jeunes et d’enfants, et, en soliste, la mezzo-soprano allemande Wiebke Lehmkuhl, voix charnue et chant d’une grande humanité, le tout dirigé par un Klaus Mäkelä pétrissant avec magnificence la pâte sonore pour offrir une Symphonie n-° 3 de Gustav Mahler de braise, admirablement charpentée, dès le mouvement initial aux contrastes saisissants mais d’une unité exemplaire, énergique, poétique, virtuose, tous les pupitres rutilants, du premier violon, remarquablement tenu par Sarah Nemtanu, jusqu’au deux timbaliers, en passant par le quintette des cordes (altos de velours), bois (cor anglais, hautbois, flûtes, piccolo, clarinette, basson) et cuivres, et un borique cor de postillon (Célestin Guérin ?). Une soirée enthousiasmante qui augure d’une saison flamboyante

Klaus Mäkelä
Photo : (c) Denis Allard

Retrouver la Symphonie n° 3 en ré mineur de Gustav Mahlerla plus longue des symphonies du compositeur autrichien  aux effectifs tout aussi touffus et foisonnants (1) et d’une durée quasi similaire à la cantate de son compatriote Arnold Schönberg qui lui est presque contemporaine, les Gurrelieder, procure toujours un plaisir infini. D’autant que cette partition convient bien à l’Orchestre de Paris, qui l’a programmée une dizaine de fois, de 1970 à 2023, dirigé par des chefs parmi les plus réputés, notamment des « chefs mahlériens » par excellence que furent Leonard Bernstein, Rafaël Kubelik et Zubin Mehta, ou devenus tels parmi leurs successeurs devenus directeurs musicaux de la phalange oarisienne, Semyon Bychkov,  Christophe Eschenbach, Paavo Järvi ou Esa-Pekka-Salonen, qui s’apprête à succéder Klaus Mäkelä, qui en a adonné deux soirs de suite cette semaine une interprétation enthousiasmante.

Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris,
Photo : (c) Denis Allard

Composée en 1895-1896, créée à Krefeld le 9 juin 1902, la Troisième Symphonie est la plus développée de toutes les œuvres de Gustav Mahler, avec ses cent dix minutes de musique déployées en six mouvements, le premier constituant à lui seul la première des deux parties que compte la partition, ce mouvement ayant la dimension et la structure d’une symphonie à part entière. Originellement conçue en sept mouvements (le septième sera intégré à la symphonie suivante), cette immense œuvre panthéiste plonge dans la genèse de la vie terrestre, avec un morceau initial narrant l’émergence de la vie qui éclot de la matière inerte, magma informe aux multiples ramifications et en constante évolution. Cette partie liminaire de plus d’une demie heure contient en filigrane les cinq mouvements qui constituent la seconde partie, cette dernière évoluant par phases successives dans un cadre toujours plus évolué de la création, les fleurs, les animaux, l’Homme et les Anges, enfin l’Amour. Le royaume des esprits ne sera atteint que dans le finale de la Quatrième Symphonie fondé sur le lied Das himmlische Leben (la Vie céleste) puisé dans le recueil de chants populaires du Wunderhorn originellement conçu pour conclure cette Troisième.

Célestin Guérin (cor de postillon;), Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Du chaos originel jusqu’aux déchirements de l’Amour qui concluent la symphonie sous forme d’apothéose sur des martèlements frénétiques de quatre timbales comme autant de battements de deux cœurs humains épris l’un de l’autre et transcendés par l’émotion, l’évolution de l’œuvre est admirablement menée par Klaus Mäkelä, qui tuile en architecte les diverses séquences qui s’enchevêtrent dans le Kräftig (l’Eveil de Pan) initial , les hachures sonores étant finement restituée sans pour autant en gommer les aspérités, mais les élans insufflés par le directeur musical finlandais portent en germes l’extraordinaire expressivité des mouvements qui suivent.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Orchestre de Paris et Choeurs de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Cela dès le Menuetto (Ce que me content les fleurs des champs) où Klaus Mäkelä répond précisément aux intentions de Mahler, qui entendait ménager ici une plage de repos après les déchirements et soubresauts qui précèdent. Le somptueux Comodo scherzando (Ce que me content les animaux de la forêt) avec cor de postillon obligé dans le lointain brillamment tenu depuis les coulisses côté jardin du second par Célestin Guérin a été d’un onirisme envoûtant auquel répondaient avec une fraîcheur communicative des bois gazouillant tandis que la section des cors le soutenait dans un pianissimo surnaturel. L’émotion atteignait une première apnée dans le Misterioso (Ce que me conte l’Homme) du lied O Mensch sur un poème extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, avec un orchestre grondant dans le grave dans une douceur enveloppant la voix délectable de la mezzo-soprano états-unienne Wiebke Lehmkuhl placée à la gauche du chef, et introduisant à la joie des Anges - Lustig im Tempo und keck im Ausdruck (gai dans le tempo et guilleret dans l’expression) -, femmes et enfants mêlés tenus avec ferveur par des membres des trois Chœurs de l’Orchestre de Paris. Enfin, l’adagio final, Langsam (Ce que me conte l’Amour), où Mäkelä retient son souffle et son orchestre dans un crescendo à la conduite suffocante qui aura permis d’atteindre le comble de l’émotion, tour à tour contenue et exaltée, le chef ménageant un immense et magistral rinforzando qui aura conduit à la plénitude de l’amour conquis entre doutes et passions mais dans l’assurance de l’accomplissement.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Pierre-Louis de Laporte (chef de choeur)
Choeur de femmes, Choeur de Jeunes, Choeur d'Enfants de l'Orchdestre de Paris
Photo : (c)  Denis Allard

Sonnant fier et moelleux - je regrette personnellement que premiers et seconds violons aient été côte à côte, violoncelles et altos fermant le cercle, contrebasses derrière ces derniers, et non pas cordes disposées selon la formule premiers violons, violoncelles, altos, seconds violons et contrebasses dans le prolongement des premiers et des violoncelles -, tous les pupitres de l’orchestre se sont illustrés par leur précision, leur cohésion, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités comme le tromboniste Guillaume Cottet-Dumoulin, mais aussi le corniste Benoît de Barsony, la premier violon Sarah Nemtanu, etc. L’Orchestre de Paris démontre ainsi combien l’entente avec Klaus Mäkelä, son directeur musical depuis septembre 2021, aura été fructueuse.

Bruno Serrou

1) 4 flûtes/2 piccolos, 4 hautbois/cor anglais, 3 clarinettes en si bémol/2 clarinettes en mi bémol/clarinette basse, 4 bassons/contrebasson, 8 cors, 4 trompettes/cor de postillon, 4 trombones, tuba, 2 groupes de 3 timbales, 2 glockenspiels, tambourin, tam-tam, triangle, cloches-tubes, cymbale suspendue, cymbales frappées, caisse claire, grosse caisse, 2 harpes, cordes (16-14-12-10-8)

 

 

 

 

 

vendredi 11 septembre 2026

L’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä ont conclu les PREM’S 2026 avec une flamboyante Symphonie n° 3 de Mahler

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 10 septembre 2026 

Orchestre de Paris, Choeur de femmes, Choeurde Jeunes, Choeur d'enfants de l'Orchestre de Paris
Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano)
Photo : (c)  Denis Allard

Dernier concert jeudi soir de la série des PREM’S 2026 de la Philharmonie de Paris devant une salle comble pour le premier programme de la saison 2026-2027 de l’Orchestre de Paris, avec ses Chœurs de femmes, de Jeunes et d’enfants, et, en soliste, la mezzo-soprano allemande Wiebke Lehmkuhl, voix charnue et chant d’une grande humanité, le tout dirigé par un Klaus Mäkelä pétrissant avec magnificence la pâte sonore pour offrir une Symphonie n-° 3 de Gustav Mahler de braise, admirablement charpentée, dès le mouvement initial aux contrastes saisissants mais d’une unité exemplaire, énergique, poétique, virtuose, tous les pupitres rutilants, du premier violon, remarquablement tenu par Sarah Nemtanu, jusqu’au deux timbaliers, en passant par le quintette des cordes (altos de velours), bois (cor anglais, hautbois, flûtes, piccolo, clarinette, basson) et cuivres, et un borique cor de postillon (Célestin Guérin ?). Une soirée enthousiasmante qui augure d’une saison flamboyante

Klaus Mäkelä
Photo : (c) Denis Allard

Retrouver la Symphonie n° 3 en ré mineur de Gustav Mahler, la plus longue des symphonies du compositeur autrichien  aux effectifs tout aussi touffus et foisonnants (1) et d’une durée quasi similaire à la cantate de son compatriote Arnold Schönberg qui lui est presque contemporaine, les Gurrelieder, procure toujours un plaisir infini. D’autant que cette partition convient bien à l’Orchestre de Paris, qui l’a programmée une dizaine de fois, de 1970 à 2023, dirigé par des chefs parmi les plus réputés, notamment des « chefs mahlériens » par excellence que furent Leonard Bernstein, Rafaël Kubelik et Zubin Mehta, ou devenus tels parmi leurs successeurs devenus directeurs musicaux de la phalange oarisienne, Semyon Bychkov,  Christophe Eschenbach, Paavo Järvi ou Esa-Pekka-Salonen, qui s’apprête à succéder Klaus Mäkelä, qui en a adonné deux soirs de suite cette semaine une interprétation enthousiasmante.

Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris,
Photo : (c) Denis Allard

Composée en 1895-1896, créée à Krefeld le 9 juin 1902, la Troisième Symphonie est la plus développée de toutes les œuvres de Gustav Mahler, avec ses cent dix minutes de musique déployées en six mouvements, le premier constituant à lui seul la première des deux parties que compte la partition, ce mouvement ayant la dimension et la structure d’une symphonie à part entière. Originellement conçue en sept mouvements (le septième sera intégré à la symphonie suivante), cette immense œuvre panthéiste plonge dans la genèse de la vie terrestre, avec un morceau initial narrant l’émergence de la vie qui éclot de la matière inerte, magma informe aux multiples ramifications et en constante évolution. Cette partie liminaire de plus d’une demie heure contient en filigrane les cinq mouvements qui constituent la seconde partie, cette dernière évoluant par phases successives dans un cadre toujours plus évolué de la création, les fleurs, les animaux, l’Homme et les Anges, enfin l’Amour. Le royaume des esprits ne sera atteint que dans le finale de la Quatrième Symphonie fondé sur le lied Das himmlische Leben (la Vie céleste) puisé dans le recueil de chants populaires du Wunderhorn originellement conçu pour conclure cette Troisième.

Célestin Guérin (cor de postillon;), Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Du chaos originel jusqu’aux déchirements de l’Amour qui concluent la symphonie sous forme d’apothéose sur des martèlements frénétiques de quatre timbales comme autant de battements de deux cœurs humains épris l’un de l’autre et transcendés par l’émotion, l’évolution de l’œuvre est admirablement menée par Klaus Mäkelä, qui tuile en architecte les diverses séquences qui s’enchevêtrent dans le Kräftig (l’Eveil de Pan) initial , les hachures sonores étant finement restituée sans pour autant en gommer les aspérités, mais les élans insufflés par le directeur musical finlandais portent en germes l’extraordinaire expressivité des mouvements qui suivent.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Orchestre de Paris et Choeurs de l'Orchestre de Paris
Photo : (c) Denis Allard

Cela dès le Menuetto (Ce que me content les fleurs des champs) où Klaus Mäkelä répond précisément aux intentions de Mahler, qui entendait ménager ici une plage de repos après les déchirements et soubresauts qui précèdent. Le somptueux Comodo scherzando (Ce que me content les animaux de la forêt) avec cor de postillon obligé dans le lointain brillamment tenu depuis les coulisses côté jardin du second par Célestin Guérin a été d’un onirisme envoûtant auquel répondaient avec une fraîcheur communicative des bois gazouillant tandis que la section des cors le soutenait dans un pianissimo surnaturel. L’émotion atteignait une première apnée dans le Misterioso (Ce que me conte l’Homme) du lied O Mensch sur un poème extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, avec un orchestre grondant dans le grave dans une douceur enveloppant la voix délectable de la mezzo-soprano états-unienne Wiebke Lehmkuhl placée à la gauche du chef, et introduisant à la joie des Anges - Lustig im Tempo und keck im Ausdruck (gai dans le tempo et guilleret dans l’expression) -, femmes et enfants mêlés tenus avec ferveur par des membres des trois Chœurs de l’Orchestre de Paris. Enfin, l’adagio final, Langsam (Ce que me conte l’Amour), où Mäkelä retient son souffle et son orchestre dans un crescendo à la conduite suffocante qui aura permis d’atteindre le comble de l’émotion, tour à tour contenue et exaltée, le chef ménageant un immense et magistral rinforzando qui aura conduit à la plénitude de l’amour conquis entre doutes et passions mais dans l’assurance de l’accomplissement.

Klaus Mäkelä, Wiebke Lehmkuhl (mezzo-soprano), Pierre-Louis de Laporte (chef de choeur)
Choeur de femmes, Choeur de Jeunes, Choeur d'Enfants de l'Orchdestre de Paris
Photo : (c)  Denis Allard

Sonnant fier et moelleux - je regrette personnellement que premiers et seconds violons aient été côte à côte, violoncelles et altos fermant le cercle, contrebasses derrière ces derniers, et non pas cordes disposées selon la formule premiers violons, violoncelles, altos, seconds violons et contrebasses dans le prolongement des premiers et des violoncelles -, tous les pupitres de l’orchestre se sont illustrés par leur précision, leur cohésion, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités comme le tromboniste Guillaume Cottet-Dumoulin, mais aussi le corniste Benoît de Barsony, la premier violon Sarah Nemtanu, etc. L’Orchestre de Paris démontre ainsi combien l’entente avec Klaus Mäkelä, son directeur musical depuis septembre 2021, aura été fructueuse.

Bruno Serrou

1) 4 flûtes/2 piccolos, 4 hautbois/cor anglais, 3 clarinettes en si bémol/2 clarinettes en mi bémol/clarinette basse, 4 bassons/contrebasson, 8 cors, 4 trompettes/cor de postillon, 4 trombones, tuba, 2 groupes de 3 timbales, 2 glockenspiels, tambourin, tam-tam, triangle, cloches-tubes, cymbale suspendue, cymbales frappées, caisse claire, grosse caisse, 2 harpes, cordes (16-14-12-10-8)

 

 

 

 

 

lundi 7 septembre 2026

Baptême gagnant pour le Philopéra, nouvel orchestre symphonique autogéré, émanation de l’Opéra national de Paris, dirigé par Daniel Harding sous le signe viennois

Paris. Palais Garnier. Dimanche 6 septembre 2026 

Le Phiopéra
Photo : (c) Melkon Ajamian

Rien de plus agréable pour un mélomane que d’assister à la naissance d’un nouvel orchestre symphonique constitué dès le début par des musiciens aguerris et habitués à se produire ensemble. Gage de qualités intrinsèques au riche potentiel d’autant plus qu’autogéré, il est certain que chacun de ses membres donnera chaque fois le meilleur de lui-même puisque dans la phalange de sa propre volonté… C’est tout cela que le public présent à cet événement rare a ressenti au long de cette soirée d’exception sous les ors du Palais Garnier

Concert inaugural de Le Philopéra dirigé par Daniel Harding
Photo : (c) Melkon Ajamian

Une nouvelle phalange symphonique française dont les statuts ont été déposés en décembre 2024 est officiellement née ce dimanche soir Palais Garnier : le Philopéra. Cette formation constituée par des musiciens de l’Opéra national de Paris désireux de jouer davantage de répertoire symphonique, en France comme à l’étranger, dans un cadre artistique indépendant, a pour modèle constitutif les Wiener Philharmoniker, l’Orchestra Filarmonica della Scala, le Bayrerisches Staatsorchester ou le MET Orchestra - ce dernier « découvert » à la Philharmonie de Paris en début de saison (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/09/les-prems-fabuleuse-soiree-mahler-du.html) -, sous forme d’association autogérée de cent dix huit des cent soixante quatorze membres de l’Orchestre de l’Opéra de Paris qui ont spontanément adhéré au projet et qui gèrent collectivement la formation, choisissant œuvres, chefs et solistes des répertoires symphoniques et chambristes, du duo à l’octuor, en fonction de chacun de leurs concerts dans le cadre d’une programmation distincte de celle de l’Opéra de Paris. Outre les concerts symphoniques, au nombre d’un ou deux par an, et de musique de chambre pour une dizaine de prestations par an, le Philopéra, dont le président de l’association est l’altiste Etienne Tavitian entend proposer des masterclasses, des projets pédagogiques et des concerts adaptés à des publics éloignés de la musique classique. L’ensemble du projet est financé par le mécénat, et a le soutien du directeur de l’Opéra, Alexandre Neef.

Concert inaugural de Le Philopéra dirigé par Daniel Harding
Photo : (c) Melkon Ajamian

Premier chef élu, l’élégant et enthousiasmant Daniel Harding, pilote de ligne Air France, ex-directeur musical de l’Orchestre de Paris et directeur musical désigné du Philharmonique de Los Angeles à compter de la saison 2027-2028, dans un programme viennois dans le ton circonstancié pour une naissance qui invite à l’optimise de majeur, tonalité héroïque s’il en est, exprimant traditionnellement allégresse et jubilation, une énergique, chaleureuse et souriante Symphonie n° 3 D. 200 de Franz Schubert composée en 1815 et créée en 1881, et une enthousiasmante Symphonie n° 1 « Titan » de Gustav Mahler qui a mis en évidence les qualités d’ensemble et de solistes de cet orchestre heureux d’être porté sur les fonts baptismaux dans les conditions idéales dans la plus belle salle de Paris qu’ils connaissent bien depuis la fosse, et devant un parterre de personnalités musicales. De cette première symphonie de Mahler, œuvre qui, dans les années 1960, aurait valu un refus des organisateurs de concert français à Herbert von Karajan et son Orchestre Philharmonique de Berlin tant ils auraient craint une salle vide, mais qui, aujourd’hui, est archi-rabâchée, au point de ne plus même créer l’événement. Mais dès le premier accord, Daniel Harding et ses musiciens d’un soir ont scotché les auditeurs dans leurs fauteuils avant de susciter une véritable ovation. Cette œuvre d’une extrême virtuosité a été remarquablement servie par le Philopéra. Il est de toute évidence à l’aise dans cette musique complexe à mettre en place tant les structures sont alambiquées, faisant à la fois ressortir les lignes de force, l’architecture, l’unité à travers la diversité, les plans apparaissant en toute limpidité, tout en soulignant l’abondance de l’inspiration, à la fois populaire, foraine, militaire, noble et grave, les brutalités, les saillies, la nostalgie. Unité et altérité dans la conduite de l’œuvre, la rythmique, le phrasé, les respirations étant parfaitement en place, le chef britannique a en outre évité le pathos et les effets trop appuyés, tout en instaurant une grande expressivité. Le Philopéra a répondu avec empressement, suivant Daniel Harding avec une aisance impressionnante jusqu’aux limites de la virtuosité tout en gardant sa cohésion. Les cordes, au nombre de quarante-neuf (quatorze premiers et douze seconds violons, dix altos, huit violoncelles, cinq contrebasses, premiers et seconds violons se faisant face, séparés par les violoncelles et les altos, contrebasses derrière les premiers violons) sont malléables et fruitées -Petteri Iivonen, violon solo, Lorraine Campet contrebasse solo, qui a attaqué chaque note de l’introduction du troisième mouvement avec une précision infaillible et des sonorités veloutées, superbe tutti d’altos -, les bois sont superbement colorés et nuancés (magnifique hautbois, mais aussi flûtes, bassons, clarinettes), une première trompette vaillante de Nicolas Chatenet, trombones, tuba et timbales au diapason. Et que dire des huit cors, Vladimir Dubois en tête, aux pigmentations riches et souples, le tout sonnant fier toujours  homogène, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités. Daniel Harding a pris la mesure des particularités sonores du plateau du Palais Garnier, dirigeant avec allant et instillant un éclat communicatif qui a permis à chaque pupitre de e faire entendre clairement dans une acoustique d’une relative sécheresse de la salle depuis le plateau pour des musiciens habitués à se produire dans la fosse du Palais Garnier. Reste à espérer que ce premier concert en appellera beaucoup d’autres au plus tôt…

Concert inaugural de Le Philopéra dirigé par Daniel Harding
Photo : (c) Malkon Ajamian

A noter que ce concert sera diffusé sur Medici.tv et sur Radio Classique samedi 26 septembre 2026 à 20h00 et sur Mezzo Live samedi 3 octobre 2026 à 21h00 suivi de multidiffusions jusqu'au 17 octobre à 21h00

Bruno Serrou

 

samedi 5 septembre 2026

CD : L’épique Rédemption de « Le Paradis et la Péri » de Robert Schumann par Jordi Savall

Voilà un peu plus d’un an, Jordi Savall dirigeait à la Philharmonie de Paris Das Paradies und die Peri (Le Paradis et la Péri) de Robert Schumann à la tête de ses propres ensembles, La Capella nacional de Catalunya et Le Concert des Nations devant un public enthousiaste. Le souvenir de ce passionnant concert revient totalement à l’écoute du coffret de deux disques compacts qui vient de paraître (1).

Quelle que soit la période choisie, Jordi Savall atteint à chacune de ses interprétations une beauté, une intensité, une expressivité captivante. Son Le Paradis et la Péri op. 50 de Robert Schumann est une fois encore un pur moment de grâce avec ses somptueux Le Concert des Nations et La Capella Nacional de Catalunya enrichis de sept solistes d’une homogénéité et d’un engagement continus, avec en tête de distribution la remarquable Lina Johnson (la Péri), Marianne Beate Kielland (l’Ange), Kieran Carrel ténor I), Johanna Rosa Falkinger (la jeune fille), Ferran Mitjans (le jeune homme), Manuel Walser (l’homme) et Nicolas Brooymans (le tyran Gazna).

Moins couru que les Szenen aus Goethes Faust WoO3 (Scènes du Faust de Goethe, 1844-1853), Das Paradies und die Peri, op. 50 (Le Paradis et la Péri), aux côtés du conte de fées Das Rose Pilgerfahrt (Le Pèlerinage de la Rose op. 112 (1851-1852) d’après le poète Moritz Horn, est le premier des trois grands oratorios que Robert Schumann consacra à la Rédemption. Avant Goethe et Horn, il s’agit ici d’une adaptation pour solistes, chœur et orchestre du conte oriental éponyme tiré de Lalla Rookh de Thomas Moor (1779-1852) paru en 1817 adapté pour Schumann en 1841 par Emil Fleschig (1808-1878). Créée à Leipzig le 4 décembre 1843 par l’Orchestre du Gewandhaus dirigé par le compositeur, qui faisait pour l’occasion ses débuts de chef d’orchestre, l’œuvre connut un succès retentissant, au point d’atteindre plus d’une cinquantaine d’exécutions dès 1855, et de franchir l’Atlantique pour les Etats-Unis dès 1848.

La Péri désigne en persan une fée ou elfe, fille d’un ange déchu et d’un mortel. Elle tente ici d’accéder de nouveau au Paradis dont elle a été exclue en raison de l’impureté de ses origines. Mais pour y parvenir, elle doit rapporter de la Terre « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». Contée en trois parties totalisant vingt-six numéros, l’action débute en Inde. La Péri recueille la dernière goutte du sang d’un héros mort en défendant sa patrie contre le tyran Gazna. Offrande malheureusement insuffisante pour retourner au Paradis. La Péri se rend alors en Egypte où elle assiste au décès d’une jeune fille qui a choisi de mourir en veillant l’homme qu’elle aime, atteint de la peste, plutôt que de vivre sans lui. Nouveau refus du Paradis : cet amour total n’est pas encore « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». La Péri décide de poursuivre sa quête initiatique en se rendant en Syrie, où elle découvre enfin le don suprême qui lui rouvrira les portes du Paradis : les larmes de repenti d’un criminel devant un enfant en prière. L’oratorio requiert la participation de neuf solistes, qui incarnent un certain nombre de personnages (la Péri, Gazna, la jeune fille, le jeune homme, l’ange), ainsi que des interventions d’ordre narratif, plus particulièrement le ténor qui tient spécifiquement le rôle du narrateur, tandis que cinq des douze interventions chorales correspondent à des groupes personnifiés, Indiens, conquérants, anges, Génies du Nil, Houris). L’orchestration réunit bois par deux plus un piccolo, quatre cors, deux trompettes, trois trombones et un ophicléide côté cuivres, timbales, triangle, grosse caisse, harpe et cordes.

Jordi Savall met judicieusement en évidence les élans merveilleusement épiques et poétiques de l’œuvre de Schumann, tout en maintenant habilement un tour dramatique à ce poème dont le propos se veut plus onirique que narratif, Schumann utilisant d’ailleurs le terme « poème » en lieu et place d’« oratorio ». Il convient d’ajouter une profonde spiritualité que le chef catalan met naturellement en valeur avec une force irrésistible dans ces pages profanes aux contours mystiques. L’équipe de chanteurs dont le chef catalan s’est entouré pour l’occasion est d’une  cohésion consommée. Parmi les moments-clefs, la tristesse accablée avec laquelle le baryton suisse Manuel Walser décrit le crépuscule syrien (n° 21, « Jetz sank des Abends goldner Schein »), les déclarations exaltées de la jeune Egyptienne chantée par la soprano autrichienne Johanna Rosa Falkinger, les sombres harmonies annonçant la mort des amants (n° 16, « O lass mich von der Luft durchdringen… Sie wankt sie sinkt und wie ein Licht »), l’impressionnant ténor anglo-allemand Kieran Carrel d’une intensité bouleversante, la plainte déchirante puis le lutte opiniâtre de la Péri rejetée du Paradis (n° 20, « Verstassenl Verschlassen aufs neu das Goldportall »), son contre-ut vertigineux vaillamment tenu par l’ardente soprano américano-norvégienne Lina Johnson au moment de l’ascension puis de l’accession de l’elfe au Paradis (n° 26, « Freud’, ewige freude, mein Werk ist getan »), un ensemble de personnages brillamment entouré par l’Ange valeureux de la mezzo-soprano norvégienne Marianne Beate Kielland, le ténor catalan Ferran Mitjans (le jeune homme), le baryton suisse Manuel Walser (l’homme) et la basse Nicolas Brooymans (le tyran Gazna). Mais un oratorio ne serait rien sans le chœur, et de ce point de vue, celui que Jordi Savall fonda avec son épouse Montserrat Figueras est l’un des plus sûrs et des plus homogènes qui se puisse trouver dans le monde, animé de la riche tradition chorale ibérique, La Capella Nacional de Catalunya, complément indispensable du tout aussi luxuriant orchestre du couple Savall, Le Concert des Nations, dont il faut saluer la prestation remarquable des bois, des quatre cornistes et des cuivres (deux trompettes, trois trombones, ophicléide).  

Un coffret à écouter et à réécouter sans retenue, tant il en émane de spiritualité et de lyrisme, confinant cet oratorio parmi les chefs-d’œuvre du genre. Cela d’autant plus qu’il est accompagné d’un livret dense et richement illustré.

Bruno Serrou

2 CD ALIA VOX AVSA9968. 1h 38mn 29s. Enr. : 4-10 Mai 2025. DDD. www.alia-vox.com

 

 

 

 

vendredi 4 septembre 2026

CD : Somptueux Kreisleriana et Novelettes de Robert Schumann d’Adam Laloum chez Harmonia Mundi

Adam Laloum propose deux sommets du piano de Robert Schumann que sont les Novelettes op. 21 et les Kreisleriana op. 16 qu’il aborde en véritable chantre du son. Enregistré voilà tout juste deux ans Salle Gaveau à Paris, publié cet été 2026, cet enregistrement est la seconde incursion du musicien pour l’éditeur arlésien dans l’univers schumanien, après le Quintette avec piano op. 44 dans lequel il dialoguait avec le Quatuor Hanson.

Adam Laloum mène en poète ce diptyque dont les Kreisleriana constitue l’ossature bien que ce soit l’un des cahiers les plus courus du compositeur rhénan, mais aussi celui qui permit à l’interprète de s’illustrer en 2009 auprès de ses aînés du jury du Concours Clara Haskil, alors qu’il les avait jouées à l’examen de fin d’études au Conservatoire de Paris. Il a choisi de les coupler avec les Novelettes, cycle sans doute le plus difficile à interpréter et à attribuer une cohérence discursive tout au long des huit volets, car l’un des plus développés de Schumann avec ses trois quart de tour d’horloge durant lequel se déploient une grande variété de climats et les tensions d’une densité extrême aux changements incessants qui exigent de leur interprète une capacité émotionnelle, intellectuelle et une technique infaillible qui lui permet de restituer l’infinie variété de couleurs et de carnations, l’accablement et les névroses, prenant l’auditeur par la main pour ne plus le lâcher jusqu’à la fin de l’écoute… que l’on a aussitôt le désir de reprendre dès le début sans attendre tant il nous fait tout entendre sans rien surligner.

Dans ces deux cycles aux sombres climats, Adam Laloum s’impose par sa mélancolie contenue, son humanité, son lyrisme, le musicien leur donnant une unité et un déploiement aux caractères changeants mus par de violents contrastes, jouant avec une aisance stupéfiante qui le conduit à donner au récit un naturel particulièrement communicatif,  une évidence qui confine à la référence. Chaque phrase, chaque inflexion, chaque envolée sont d’une fidélité à la pensée et à l’esprit de Schumann, restituant les abîmes de l’âme de Schumann, ses démons, sa tendresse, ses songes, sa démesure avec ses émotions à fleur de peau, ses dépressions, ses colères et ses chagrins, ses jubilations soudaines et les insondables douleurs d’une façon si authentique qu’elles ne cessent d’impressionner tant l’approche est nuancée, privilégiant l’expression et la sensibilité à la démonstration.

Bruno Serrou

1 CD Harmonia Mundi HMM 902748. Durée : 1h 21mn 08s. Enr. : septembre 2024. DDD