Paris. Cité de la Musique - Philharmonie. Salle des concerts. Samedi 19 septembre 2026
Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Pierre Boulez (1925-2016), Dérive 3
Photo :(c) Anne-Elise Grosbois
C’était hier… C’était il y a un
demi-siècle… Pierre Boulez, en regard et en complément de l’institut de
recherche musicale intégré au Centre Pompidou, donnait le départ de la première
saison de l’Ensemble Intercontemporain constitué de trente-et-un musiciens-solistes,
le tout premier au TNP de Villeurbanne le 13 décembre 1976 (1), le deuxième à
Paris, au Théâtre de la Ville le 15 janvier 1977 les deux fois sous la
direction de Michel Tabachnik dans un programme intitulé « Passage du XXe
siècle » (2). Cinquante ans plus tard, ce ne sont pas les grands
classiques du début du siècle dernier qui ont donné le coup d’envoi de la
cinquante et unième saison de l’EIC (3), mais de grands classiques du dernier
demi-siècle sélectionnés par référendum par le public de la formation parmi les
quatre mille œuvres à son répertoire
Manifeste de Pierre Boulez présentant les objectifs de l'Ensemble Intervonytemporain
Progtamme de salle de la semaine du 13 au 18 décembre 1976
TNP de Villeubanne
Photo : Archives EIC
Sous la direction cde son septième directeur musical, Pierre Bleuse, qui,
signe des temps, porte les mêmes initiales que son fondateur, l’Ensemble
Intercontemporain (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/09/eic-et-ircam-50-1976-1977-2026-2027.html),
qui, comme son nom l’indique, s’est immédiatement voulu interdisciplinaire, d’où
l’’élément « inter » accolé à « contemporain », signifiant ainsi son ambition d’associer plasticiens,
danseurs, poètes, dramaturges, cinéastes, musiciens de disciplines diverses, a
pour ce premier concert-anniversaire invité une dj, Mariam Rezaei, à assurer
les intermèdes, a réalisé dimanche 19 septembre une superbe ouverture de saison
des cinquante ans de la fondation de l’Ensemble intercontemporain en 1976-1977
dirigé par son actuel directeur musical,
Pierre Bleuse, a la Cité de la musique de la Philharmonie de Paris.
Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Pierre Boulez (1925-2016), Dérive 3
Photo : (c) Anne-Elise Grosbopis
En ouverture de concert, honneur au fondateur de l’EIC, Pierre Boulez
(1925-2016), avec une première mondiale d’un inédit, Dérive 3, pièce de sept minutes
pour quinze cuivres divisés en deux chœurs, et six percussionnistes jouant des
instruments à hauteurs déterminées composée en 2003 « dérivée » d’une
fanfare pour les 80 ans du chef hongrois Sir Georg Solti en 1992 et commandée
par le Chicago Symphony Orchestra et achevée par le musicologue Peter O’Hagan,
qui achèvera l’œuvre et fera concorder les parties de percussion avec celles
des cuivres, la percussion ayant été laissée par Boulez à l’état de manuscrit. Ce
qui n’a rien d’étonnant de la part d’un compositeur qui ne cessait de remettre
ses œuvres sur le métier, les qualifiant souvent de « work in progress »,
les retravaillant, les ciselant sans trêve, puisant souvent dans des esquisses
passées, laissant ainsi à sa mort voilà dix ans quantité de partitions
inachevées, comme en témoigne le catalogue résonné réalisé par le musicologue Alain
Galliari (4). C’est lui qui découvre en 2023 la photocopie d’un feuillet de
partition intitulée Dérive 3, ce qui
le conduit à se rendre à la Fondation Sacher à Bâle où sont archivés les
manuscrits du compositeur et quantité de cartons emplis de documents non encore
répertoriés. Dérive 3 semblerait
dater du 5 juin 2010 et était déjà gravé par informatique. Ce qui paraît
étonnant de la part de Boulez, qui se méfiait des citations et plus encore des
autocitations, quelques mesures sont empruntées au quatrième mouvement de la
cantate Le Visage nuptial (1946-1989)
tandis que l’œuvre même découle d’une fanfare de moins de cinq minutes écrite
pour les 80 ans de Sir Georg Solti en 1992, deux percussionnistes sonnant huit
coups en guise de coda pour symboliser les 80 ans du dédicataire lors de la
création le 19 novembre 1992 mais que Pierre Bleuse n’a pas utilisée le soir de
la création. « Dérive 3,
pour cuivres, auxquels j’ai maintenant ajouté des percussions, est issue de
certains arpèges, notamment pour les cors, de la nouvelle version du Visage nuptial - des arpèges que je n’avais
exploités que sur quelques mesures. Ce sont des moments qui sont extraits d’un
contexte et placés dans un autre, pour y proliférer », disait Pierre
Boulez dans un entretien avec Péter Szendy en 1993. La version donnée en première
mondiale samedi, rien n’indiquant que Boulez ait considéré Dérive 3 comme achevée, réunit quatre trompettes en ut, trois cors
en fa, deux trombones pour le premier groupe, le second deux trompettes, trois
cors, deux trombones et un tuba, tandis que le nombre de percussionnistes n’est
pas fixé, Pierre Bleuse faisant pour sa part appel à six musiciens. Outre l’émotion
suscitée par la découverte d’un inédit de Pierre Boulez, Dérive 3 empli des timbres d’instruments vigoureux pour certains et
veloutés pour d’autres, est du Boulez le plus virtuose et sensuel, avec ses
sonorités riches et amples, ses rythmes précis, serrés et respirant large tour
à tour, joués avec un enthousiasme et une gourmandise non feinte de la part des
membres de l’EIC comme de son directeur, Pierre Bleuse. Seul regret, que l’œuvre
n’ait pas été reprise durant le concert, ce qui aurait pu être envisageable
compte tenu de sa brièveté.

Pierre Bleuse
Photo : (c) Anne-Alise Grosbois
La suite du programme, conçue par le public qui avait été invité voilà
quelques mois à choisir les œuvres au sein du catalogue de quatre mille
partitions du répertoire de l’EIC, a été somptueux, avec quatre chef-d ’œuvres
parmi les plus joués par la l’Ensemble, à commencer par l’aîné de deux ans de
Boulez, le Hongrois György Ligeti (1923-2006) avec l’admirable Kammerkonzert pour 13 instruments
(1969-1970), qui figurait au premier
concert de l’EIC le 13 décembre 1976 et fréquemment jouée depuis par l’Ensemble
dont il met treize des pupitres en valeur attribuant à chacun un rôle soliste, et
qui l’a gravée au disque à trois reprises.
Ensemble Interconyemporain, Pierre Bleuse
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
A suivi une pièce de l’élève favorite du maître hongrois, la Coréenne Unsuk
Chin (*1961), seul compositeur vivant du programme, représentée par une pièce
d’une force et d’une variété extrêmes, Gougalōn.
(6) Scènes de théâtre de rue » pour ensemble de quinze instrumentistes
conçue en 2009 et révisée en 2011, version créée par L’EIC le 10 janvier 2012
Cité de la Musique, comme il l’a fait de plusieurs partitions en création, Fantaisie mécanique (1994), Double Concerto (2002), Double Bind? (2006-2007) et Fanfare chimérique (2010-2011), ainsi
que deux disques monographiques. Gougalōn
résulte de lointains souvenirs d’enfance de la compositrice emplis des sons
des ries de Séoul dans les années 1960, d’où l’atmosphère urbaine et les
couleurs sonores de fêtes foraines et de spectacles de rue qui émergent joliment
à l’écoute, tel un folklore imaginaire, le tout mêlé d’un rien de nostalgie.
Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Autre grande figure de femme compositeur qui a entretenu des relations
privilégiées avec l’EIC depuis le début des années 1980 et dont la première œuvre
qu’l en a créée en 1987, Io, la
franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-2023), avec une pièce remarquablement
orchestrée, Semafor pour huit instruments
date de 2020 qui résulte du développement et de la déconstruction d’ostinati rapides sur deux octaves entrecoupés
de glissandi des quatre instruments à
vent du plus brillant effet. Enfin, l’impressionnant Partiels pour dix-huit instruments (1975) de Gérard Grisey
(1946-1998) que l’EIC a créé le 4 mars
1976 et qui constitue troisième partie du grand cycle Les Espaces acoustiques (1974-1985), véritable
manifeste de l’école spectrale avec ses six volet allant du solo au grand
orchestre, le Prologue pour alto
avait été créé par Gérard Caussé, alors membre de l’EIC, qui donnera le 9 mars
1978 la première exécution mondiale du quatrième volet, Modulations, qui résulte de la première commande de l’histoire de l’Intercontemporain,
qui donnera notamment par la suite la création de l’œuvre ultime de Grisey, les
déchirants Quatre Chants pour franchir le
seuil. Joué avec une précision d’orfèvre et un plaisir sonore jubilatoire, Partiels prend de plus en plus l’ampleur
d’un pur joyau de l’histoire de la musique dans son entièreté.

Mariam Rezael (dj)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois
Entre ces pages parmi les plus belles du répertoire de l’Ensemble Intercontemporain,
et sans doute pour rester dans l’esprit qui animait son fondateur qui
souhaitait ouvrir la formation aux diverses expressions artistiques, de trop
longs interludes de dj réalisés par la performeuse Mariam Rezael, qui a «réalisé
une sur ses platines une suite d’improvisations entre les pages de Boulez et Ligeti, une seconde sur
Imaginary sky-ines »du compositeur
italien Ivan Fedele (*1953) souvent joué par l’EIC placée avant la pièce de
Chin, enfin sur Rebonds pour grosse
caisse du compositeur grec Iannis Xenakis (1922-2001) entre Saariaho et Grisey…
Bruno Serrou
Ce concert sera diffusé sur France Musique le 30 septembre 2026
1) les « festivités »
de lancement de l’Ensemble Intercontemporain au TNP de Villeubanne se sont
déroulées six jours durant, du 13 au 18 décembre 1976, avec cinq concerts
dirigés par Pierre Boulez, Jacques Mercier et Michel Tabachnik, une répétition
publique et un atelier radiotélévisé, avec la participation du John Alldis
Choir, dans des œuvres de David Bedford, Luciano Berio, Pierre Boulez, Sylvano
Bussotti, John Chowning, Michael Finnissy, Charles Ives, Carlo Gesualdo, György
Ligeti, Philippe Manoury, Jean-Claude Risset, Arnold Schönberg, Giuseppe
Sinopoli, Karlheinz Stockhausen, Igor Stravinsky, Edgard Varèse, Anton Webern
et Iannis Xenakis. A Paris, après son premier concert Théâtre de la Ville, l’EIC
se produira dans toutes les salles, y compris en banlieue parisienne, notamment
à l’IRCAM et au Théâtre du Châtelet, avant de disposer de sa propre salle, Cité
de la Musique, à partir de 1995, et d’être intégré à la Philharmonie de Paris,
au même titre que l’Orchestre de Paris, en 2026
2) Pierre Boulez résumait ainsi
les objectifs de l’EIC à ses débuts : « Regardons ensemble passer ce
siècle avec les certitudes qu’il a abondamment dispensées, avec les
incertitudes dont il est non moins prodigue… »
3) deux autres
concerts-anniversaires pour le cinquantenaire de l’EIC seront donnés les 13
janvier e 23 avril 2027
4) Catalogue illustré de l’œuvre de Pierre Boulez (1925-2016), figure de la
musique du XXe siècle, détaille de pli selon pli 112 compositions, établi par Alain Galliari, coédition Bibliothèque
nationale de France, Philharmonie de Paris, Paul Sacher Stiftung (2025, 396
pages, 45 €)