Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 21 janvier 2026
Il n’y a pas de concerts de second rayon, avec l’Orchestre de Paris, comme l’attestent les salles toujours combles et très à l’écoute. Attiré par ce concert pour les six minutes des Cinq Pièces pour orchestre op 10 d’Anton Webern, œuvre pointilliste sonnant comme une symphonie de Mahler avec vingt instrumentistes seulement, interprétée au cordeau par les musiciens de la phalange parisienne dirigés par Lorenza Borrani, la séduction est venue de la première œuvre du programme, la belle Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, jouée et sobrement dirigée par Lorenza Borrani dialoguant avec l’altiste Timothy Ridout, tandis que les deux mouvements de la Symphonie « Inachevée » de Franz Schubert, les soixante-cinq musiciens étant dirigés par la violoniste de la Concertante au pupitre de premier violon solo, vêtue de blanc et assise sur un tabouret plus élevé que les chaises des premiers violons afin d’être un peu plus visible de ses collègues, et, s’il n’y eût aucun décalage ni même la moindre approximation, les musiciens jouant avec engagement et concentration, l’interprétation a manqué de liant, d’énergie, de pulsation rythmique, l’orchestre de Schubert n’étant ni celui de Haydn ni celui des concertos de Mozart…
Son directeur musical en tournée
avec son autre orchestre, l’Oslo-Filharmonien, avec lequel il était
vingt-quatre heures plus tôt dans la même Philharmonie de Paris, l’Orchestre de
Paris s’est produit avec une cheffe d’orchestre, Lorenza Borrani, dirigeant depuis
son instrument, le violon pour un programme très court. Le traditionnel concerto de la première partie de concerts
ouvrait la soirée. Un concerto de forme peu ordinaire, puisqu’il s’est agi d’une
symphonie concertante, il est vrai un pur chef-d’œuvre du genre, peut-être le
sommet pour les deux instruments qu’elle réunit, violon, alto et orchestre en mi bémol majeur KV. 364/320d dans
lequel Mozart hésite entre symphonie, concerto de soliste(s) et concerto grosso. Composée en 1779, l’œuvre est
d’une durée inhabituelle pour une pièce concertante de Mozart, avec plus d’une demi-heure
d’exécution, tandis que le compositeur indique que l’alto doit être
« accordé un demi-ton plus haut », ce qui permet l’usage fréquent des
cordes à vide et engendre des sonorités plus claires, plus tendues que de
coutume pour cet instrument aux caractéristiques feutrées et ombrées. L’entente
entre les deux solistes réunis par l’Orchestre de Paris a permis de goûter les
spécificités propres à chaque instrument à archet, tant il y a eu de complémentarité
entre les sonorités lumineuses de la violoniste florentine et la chaleur de l’altiste
britannique, tandis que l’Orchestre de Paris leur sertissait un tapis luxuriant
sous la direction discrète de Lorenza Borrani depuis son archet.
La seconde partie, après une longue
intervention des machinistes nécessaire pour l’implantation particulière des
pupitres de la formation des vingt musiciens requis, l’Orchestre de Paris,
cette fois dirigé de façon « classique » par Lorenza Borrani, a été
ouverte sur les Fünf Stücke für Orchester
(Cinq Pièces pour orchestre) op. 10 d’Anton Webern dont la portée de
la création est inverse de son volume. Dans cette partition composée en 1911-1913
que l’auteur présentait comme « pièces de chambre pour orchestre », premier
exemple chez Webern de mélodie de timbres et de couleurs (Klanfarbenmelodie), tout ce qui fait son génie et lui donne sa place
prépondérante dans la musique du XXe siècle, la plus concertée et la
plus concentrée jamais conçue puisqu’il suffit de quelques notes pour engendrer
tout un océan sonore, susciter toute une réflexion sur l’essence même du son, qui naît du silence pour y revenir et s’y diluer sans pour autant s'effacer de la mémoire de l’interprète et de l’auditeur. Pour que ces diamants brillent de
tous leurs feux, qui sont infinis, il y faut raffinement dans le jeu, la
technique, à même de restituer la totalité du spectre du nuancier, du pianissimo le plus impalpable, « comme
un souffle à peine audible » (A. Webern), au fortissimo d’une puissance
tellurique. Les Pièces op. 10 n’ont d’autres titres que celui de leur caractère et de leur dynamique : Très calme et délicat ; Vif et délicatement animé ; Très lent et extrêmement calme ; Fluide, extrêmement délicat ; Très fluide, chacune se développant en
quelques secondes L’interprétation qu’en ont donné les musiciens de l’Orchestre
de Paris sous la direction de Lorenza Borrani n’a eu aucune raideur, qu’elle soit technique, dynamique ou rythmique,
ce qui dit combien cette musique longtemps jugée sèche et contrainte, est
désormais acquise par les musiciens, qui peuvent désormais se concentrer sur l’expression
et la musicalité. L'extraordinaire de cette partition est qu’avec peu d’instruments,
le rendu sonore et expressif place Webern dans l’héritage direct de Gustav
Mahler, compositeur que l’Orchestre de Paris fréquente assidûment depuis les
années soixante-dix et quatre-vingt avec Sir Georg Solti et Raphaël Kubelik -
je me souviens avoir entendu ces Pièces par
l’Orchestre de Paris dirigé par Carlo Maria Giulini -, avec la mandoline, la
guitare, le célesta, les cloches de vaches, l’harmonium… L’œuvre est si courte
et la musique si riche et multiple que l’on eût apprécié une seconde exécution,
tant les pupitres de l’Orchestre de Paris ont sonné avec magnificence.
Après une seconde pause due au long changement de plateau, l’Orchestre de
Paris, sans podium de chef, puisque dirigé depuis le pupitre de premier violon
solo par Lorenza Borrani, assise sur un tabouret plus élevé que les sièges de
ses comparses des cordes afin d’être plus ou moins visible par ces derniers, et
vêtue de blanc, contrastant avec le noir des musiciens de l’orchestre, tandis
que bois, cuivres et timbales devaient plus deviner que voir les indications de
la cheffe-premier violon, a donné les deux mouvements de la Symphonie n° 8 en si mineur D 759 « Inachevée »
que Franz Schubert composa en octobre 1822 et qui sera créée le 17 décembre
1865, à Vienne. Il est résulté du dispositif sans chef exclusivement dédié à la
direction de l’orchestre une lecture certes propre de l’œuvre, mais un peu
contenue et plus lente et aux attaques plus sèches et saccadées que la norme,
plus atone aussi, car les contrastes entre tensions anxieuses et enjouements du
Ländler dans l’Allegro moderato initial,
tandis que la douce rêverie de l’Andante
con moto n’a pas suffisamment chanté, en dépit des musiciens de l’Orchestre de Paris jouant
avec engagement et concentration, l’interprétation dans sa globalité manquant
de liant, d’énergie, de pulsation, l’orchestre de Schubert, avec près de
soixante-dix musiciens, n’étant ni celui des symphonies de Haydn ni celui des
concertos de Mozart, Symphonie
concertante inclue… Clairement, une fausse bonne idée…
Bruno Serrou




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