jeudi 22 janvier 2026

L’Orchestre de Paris a joué Mozart et Schubert sans chef, sous la conduite de la violoniste Lorenza Borrani, qui a posé son instrument et son archet pour diriger Webern sans baguette

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 21 janvier 2026 

Lorenza Borrani, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Il n’y a pas de concerts de second rayon, avec l’Orchestre de Paris, comme l’attestent les salles toujours combles et très à l’écoute. Attiré par ce concert pour les six minutes des Cinq Pièces pour orchestre op 10 d’Anton Webern, œuvre pointilliste sonnant comme une symphonie de Mahler avec vingt instrumentistes seulement, interprétée au cordeau par les musiciens de la phalange parisienne dirigés par Lorenza Borrani, la séduction est venue de la première œuvre du programme, la belle Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, jouée et sobrement dirigée par Lorenza Borrani dialoguant avec l’altiste Timothy Ridout, tandis que les deux mouvements de la Symphonie « Inachevée » de Franz Schubert, les soixante-cinq musiciens étant dirigés par la violoniste de la Concertante au pupitre de premier violon solo, vêtue de blanc et assise sur un tabouret plus élevé que les chaises des premiers violons afin d’être un peu plus visible de ses collègues, et, s’il n’y eût aucun décalage ni même la moindre approximation, les musiciens jouant avec engagement et concentration, l’interprétation a manqué de liant, d’énergie, de pulsation rythmique, l’orchestre de Schubert n’étant ni celui de Haydn ni celui des concertos de Mozart… 

Lorenza Borrani (direction et violon), Timothy Ridout (alto)
Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Son directeur musical en tournée avec son autre orchestre, l’Oslo-Filharmonien, avec lequel il était vingt-quatre heures plus tôt dans la même Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Paris s’est produit avec une cheffe d’orchestre, Lorenza Borrani, dirigeant depuis son instrument, le violon pour un programme très court. Le traditionnel concerto de la première partie de concerts ouvrait la soirée. Un concerto de forme peu ordinaire, puisqu’il s’est agi d’une symphonie concertante, il est vrai un pur chef-d’œuvre du genre, peut-être le sommet pour les deux instruments qu’elle réunit, violon, alto et orchestre en mi bémol majeur KV. 364/320d dans lequel Mozart hésite entre symphonie, concerto de soliste(s) et concerto grosso. Composée en 1779, l’œuvre est d’une durée inhabituelle pour une pièce concertante de Mozart, avec plus d’une demi-heure d’exécution, tandis que le compositeur indique que l’alto doit être « accordé un demi-ton plus haut », ce qui permet l’usage fréquent des cordes à vide et engendre des sonorités plus claires, plus tendues que de coutume pour cet instrument aux caractéristiques feutrées et ombrées. L’entente entre les deux solistes réunis par l’Orchestre de Paris a permis de goûter les spécificités propres à chaque instrument à archet, tant il y a eu de complémentarité entre les sonorités lumineuses de la violoniste florentine et la chaleur de l’altiste britannique, tandis que l’Orchestre de Paris leur sertissait un tapis luxuriant sous la direction discrète de Lorenza Borrani depuis son archet.

Lorenza Borrani, Orchestre de Paris dans les Cinq Pièces oip. 10 d'Anton Webern
Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde partie, après une longue intervention des machinistes nécessaire pour l’implantation particulière des pupitres de la formation des vingt musiciens requis, l’Orchestre de Paris, cette fois dirigé de façon « classique » par Lorenza Borrani, a été ouverte sur les Fünf Stücke für Orchester (Cinq Pièces pour orchestre) op. 10 d’Anton Webern dont la portée de la création est inverse de son volume. Dans cette partition composée en 1911-1913 que l’auteur présentait comme « pièces de chambre pour orchestre », premier exemple chez Webern de mélodie de timbres et de couleurs (Klanfarbenmelodie), tout ce qui fait son génie et lui donne sa place prépondérante dans la musique du XXe siècle, la plus concertée et la plus concentrée jamais conçue puisqu’il suffit de quelques notes pour engendrer tout un océan sonore, susciter toute une réflexion sur l’essence même du son, qui naît du silence pour y revenir et s’y diluer sans pour autant s'effacer de la mémoire de l’interprète et de l’auditeur. Pour que ces diamants brillent de tous leurs feux, qui sont infinis, il y faut raffinement dans le jeu, la technique, à même de restituer la totalité du spectre du nuancier, du pianissimo le plus impalpable, « comme un souffle à peine audible » (A. Webern), au fortissimo d’une puissance tellurique. Les Pièces op. 10 n’ont d’autres titres que celui de leur caractère et de leur dynamique : Très calme et délicat ; Vif et délicatement animé ; Très lent et extrêmement calme ; Fluide, extrêmement délicat ; Très fluide, chacune se développant en quelques secondes L’interprétation qu’en ont donné les musiciens de l’Orchestre de Paris sous la direction de Lorenza Borrani n’a eu aucune raideur, qu’elle soit technique, dynamique ou rythmique, ce qui dit combien cette musique longtemps jugée sèche et contrainte, est désormais acquise par les musiciens, qui peuvent désormais se concentrer sur l’expression et la musicalité. L'extraordinaire de cette partition est qu’avec peu d’instruments, le rendu sonore et expressif place Webern dans l’héritage direct de Gustav Mahler, compositeur que l’Orchestre de Paris fréquente assidûment depuis les années soixante-dix et quatre-vingt avec Sir Georg Solti et Raphaël Kubelik - je me souviens avoir entendu ces Pièces par l’Orchestre de Paris dirigé par Carlo Maria Giulini -, avec la mandoline, la guitare, le célesta, les cloches de vaches, l’harmonium… L’œuvre est si courte et la musique si riche et multiple que l’on eût apprécié une seconde exécution, tant les pupitres de l’Orchestre de Paris ont sonné avec magnificence.

Lorenza Borrani (direction et violon), Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Après une seconde pause due au long changement de plateau, l’Orchestre de Paris, sans podium de chef, puisque dirigé depuis le pupitre de premier violon solo par Lorenza Borrani, assise sur un tabouret plus élevé que les sièges de ses comparses des cordes afin d’être plus ou moins visible par ces derniers, et vêtue de blanc, contrastant avec le noir des musiciens de l’orchestre, tandis que bois, cuivres et timbales devaient plus deviner que voir les indications de la cheffe-premier violon, a donné les deux mouvements de la Symphonie n° 8 en si mineur D 759 « Inachevée » que Franz Schubert composa en octobre 1822 et qui sera créée le 17 décembre 1865, à Vienne. Il est résulté du dispositif sans chef exclusivement dédié à la direction de l’orchestre une lecture certes propre de l’œuvre, mais un peu contenue et plus lente et aux attaques plus sèches et saccadées que la norme, plus atone aussi, car les contrastes entre tensions anxieuses et enjouements du Ländler dans l’Allegro moderato initial, tandis que la douce rêverie de l’Andante con moto n’a pas suffisamment chanté, en dépit des musiciens de l’Orchestre de Paris jouant avec engagement et concentration, l’interprétation dans sa globalité manquant de liant, d’énergie, de pulsation, l’orchestre de Schubert, avec près de soixante-dix musiciens, n’étant ni celui des symphonies de Haydn ni celui des concertos de Mozart, Symphonie concertante inclue… Clairement, une fausse bonne idée…

Bruno Serrou

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