jeudi 15 janvier 2026

XIIe Biennale de quatuors à cordes : Le quatuor d'archets tchèque dans sa splendeur déchirante par les Pavel Haas

Paris. Philharmonie - Cité de la Musique. Salle des Concerts. Mardi 13 janvier 2026 

Quatuor Pavel Haas
Veronika Jarůšková (premier violon), Marek Zwiebel (second violon), Peter Jarůšek (violoncelle), Šimon Truszka (alto)
Photo : (c) Bruno Serrou

La XIIe Biennale de quatuors à cordes de la Philharmonie de Paris, a accueilli mardi soir un brillant ensemble pragois, le Quatuor Pavel Haas, dans un programme cent-pour-cent tchèque. Ce concert a donné lieu à la découverte pour ma part d’une compositrice extraordinaire, décédée à 25 ans, à Montpellier, Vítězslava Kaprálová, élève de Charles Münch en direction d’orchestre et de Bohuslav Martinů en composition et dont elle fut l’amante, une œuvre de « jeunesse » (mais elle est morte si jeune !) (1935-1936) déchirante, sonnant dans la ligne de Leoš Janáček, tendue à craquer, suivie du dernier quatuor de Bohuslav Martinů, le cinquième (1938), d’un tragique renversant et d’une difficulté d’exécution impressionnante. Pour finir, le dernier quatuor à cordes, le 14e (1895), d’Antonín Dvořák, moins célèbre que le 12e « Américain », mais poignant, âpre, avec un violoncelle dominant dans une atmosphère angoissante mais enluminée de danses joyeuses. Le tout interprété par des musiciens d’une homogénéité et aux assemblages de timbres parfaitement adaptés au tragique des trois partitions retenues, le jeu entre les deux violons étant particulièrement séduisant. En bis, un extrait des Cyprés de Dvořák 

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

Longtemps intégrées à l’empire austro-hongrois, la Tchéquie et la Moravie, de Prague à Brno (Brünn) à l’instar de Vienne, ont été le terreau de l’expression musicale la plus exigeante et riche en créativité, le quatuor d’archets. Tous les compositeurs de cette terre d’Europe Centrale s’y sont essayés avec un indubitable succès, de Bedřich Smetana (1824-1884), le fondateur de l’école tchèque, à Kryštof Mařatka (né en 1953), du Quatuor bohémien (1891-1933) au Quatuor Pražák (fondé en 1974) côté ensembles, pour ne citer qu’eux. Fondé en 2002, le Quatuor Pavel Haas, qui s’est placé sous le patronyme du compositeur tchèque Pavel Haas (1899-1944), mort à Auschwitz durant l’holocauste dont ils avaient inscrit le deuxième Quatuor à cordes « Des montagnes des singes » au programme de leur premier concert au côté du Quatuor « Lettres intimes » de janáček. Disciple du fabuleux Quartetto Italiano (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2015/12/cd-le-legs-exceptionnel-du-quartetto.html), du Quatuor Mosaïque, des Borodine, Amadeus et LaSalle Quartets, et surtout de l’altiste du Quatuor Smetana, Milan Škampa, le Quatuor Pavel Haas compte aujourd’hui parmi les formations du genre les plus remarquables. Réputation nullement galvaudée à l’écoute de leur prestation d’hier mardi, qui conforte les impressions suscitées par leur impressionnante discographie, initiée en 2006 avec un CD réunissant leurs deux œuvres fondatrices, les quatuors n° 2 de Havel et de janáček. Le quatuor d’archets tchèque a sélectionné trois œuvres d’autant de leurs compatriotes, deux du XXe siècle encore peu joués en France malgré les relations privilégiées qu’ils ont entretenu avec l’Hexagone, mis en regard du plus universel des compositeurs de leur pays.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

Première œuvre, l’unique Quatuor à cordes de Vítězslava Kaprálová (1915-1940). Compositrice et cheffe d’orchestre, fille du compositeur morave Václav Kaprál (1889-1947), née à Brno, lui-même auteur de deux quatuors à cordes, qui fut son premier professeur, elle a été l’élève de grands musiciens, de Zdeněk Chalabala, Vítězslav Novák à Prague, Theodor Schaefer à Brno, et, à Paris, de Nadia Boulanger et Charles Münch, entre autres, elle a également étudié avec Bohuslav Martinů, dont elle fut également l’amante, qui lui permettent de développer son langage personnel, qu’elle acquiert très vite, intégrant l’impressionnisme, la polytonalité et le folklore bohêmo-morave. Elle fait ses premières œuvres sont deux recueils de courtes pièces, Du recueil des fables puis La Guerre datées d’octobre 1924. De santé fragile, elle fait un premier séjour en sanatorium dans la station de sports d’hiver de Stary Smokovec dans le nord de la Slovaquie. Sa première œuvre publiée est Avant un long voyage composé en novembre 1925, puis, après un deuxième séjour en sanatorium, une Valse triste qu’elle publie avec le titre en français. A la fin de sa scolarité, elle intègre le Conservatoire de Brno, où elle étudie le piano, l’accompagnement, l’harmonie, l’histoire de la musique, l’esthétique, la direction de chœur et d’orchestre, d’instrumentation et de composition, qu’elle est la première femme à fréquenter la classe. En 1937, elle fait la connaissance de Bohuslav Martinů dont elle devient l’élève. Dotée d’une bourse, elle entre à l’Ecole Normale de Musique de Paris, et entretient une relation amoureuse avec son professeur, dont elle dirige la création de la Symphonie militaire puis du Concerto pour clavecin. Tandis que Martinů s’exile au Portugal puis aux Etats-Unis en 1940 avec sa femme, elle reste en France, se marie avec l’écrivain Jiri Mucha, puis, en raison de l’avance des troupes nazies, elle est évacuée à Montpellier où elle meurt de la tuberculose le 16 juin 1940, laissant à l’âge de 25 ans soixante œuvres achevées. Ses études terminées en juin 1935, elle esquisse dans la foulée son Quatuor à cordes op. 8 qu’elle achève le 25 mars de l’année suivante, qui rencontre un succès immédiat à sa création le 5 octobre 1936 à Brno par le Quatuor Morave. L’œuvre compte trois mouvements, vif-lent-vif, où le mouvement central lancé par le violoncelle qui expose une douloureuse mélodie en ré mineur, compte beaucoup de syncopes et de triolets. Cette œuvre sombre, ténébreuse, trahissant une âme douloureuse d’une hyper sensibilité, se situe dans la continuité de Leoš janáček, mue par la même fraîcheur mélodique, une semblable spontanéité rythmique, des tensions sonores similaires, avec une inventivité mélodique et instrumentale particulièrement personnelle et d’une puissance expressive haletante, mais avec un jeu épuré et une coloration pleine de mystère.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde œuvre de la première partie était directement liée à la première, puisque signée de Bohuslav Martinů (1890-1959). Un Martinů de la maturité, puisqu’il s’est agi du cinquième de ses sept quatuors à cordes. Né le 8 décembre 1890, connu pour ses six symphonies, onze concertos et ses opéras Juliette et La Passion grecque (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/07/impressionnante-premiere-scenique.html) parmi quelques quatre cents œuvres, élève de Josef Suk à Prague, proche d’Albert Roussel dont il est aussi l’élève à Paris, violoniste de formation, leader d’un quatuor à cordes dès 1905, membre de la Philharmonie Tchèque, figure parmi ses premières œuvres, en 1900, le quatuor d’archets Les Trois Cavaliers. Entre 1918 et 1947, il conçoit sept quatuors à cordes. Le cinquième date de 1938 et porte le numéro H 288 dans le catalogue établi par Harry Halbreich en 1968 et révisé en 2007. En partie perdue pendant la guerre, la partition a été créée à Prague par le Quatuor Novák le 25 mai 1958. Il s’agit de l’une des pièces majeures du compositeur. Née au moment où Hitler annexe l’Autriche puis envahit la Tchécoslovaquie, la Quatuor n° 8 est empli de l’angoisse profonde de son auteur pour le devenir de sa terre natale, sentiment qu’il partage dès les premières mesures de l’Allegro initial, percussif, agressif et menaçant, imprégné des musiques traditionnelles moraves, tandis que l’Adagio qui suit, sombre et angoissé, évoque la passion éprouvée par l’auteur pour Vítězslava Kaprálová. Allegro vivo, le Scherzo au caractère certes plus léger mais d’une tension plus ou moins frénétique, qui culmine dans le finale, d’abord lugubre (Lento), puis Allegro aux pulsions énergiques trahissant l’urgence de la tragique situation environnant le compositeur au moment de la genèse de l’œuvre. Le Quatuor Pavel Haas en a donné une interprétation bouleversante, d’une expressivité à fleur de peau, confinant l’œuvre à un degré tel qu’elle a atteint la valeur d’un authentique chef-d’œuvre de la dimension des quatuors de Janáček aux élans déchirants, en donnant à la fois la beauté saisissante du matériau thématique et les accents acides et rêches d’une modernité singulière.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

Commencé en mars 1895 à New York, à l’instar du douzième, « Américain », qui est le plus célèbre de toutes les pièces du genre du compositeur tchèque, achevé à Prague six mois plus tard, le Quatuor à cordes n° 14 en la bémol majeur B. 193 op. 105 d’Antonín Dvořák connut une genèse de six longs mois, qui fit qu’il ne fut terminé qu’après l’ultime quatuor, le treizième en sol majeur B. 192 op. 106. La création publique a été donné à Vienne le 10 novembre 1896 par le Quatuor Rosé (1892-1938), ensemble dont le leader, Arnold Rosé (1863-1946), était le premier violon des Wiener Philharmoniker et a été proche de Brahms, Mahler et des membres de la Seconde Ecole de Vienne. L’œuvre d’une durée totale d’une quarantaine de minutes comprend quatre mouvements préludés par un somptueux Adagio aux élans nostalgiques qui introduit sur un Allegro appassionato à l’atmosphère plus insouciante, suivi du scherzo Molto vivace plein de charme avec ses couleurs slaves alors que le Trio reprend un air tiré de l’opéra Les Jacobins créé en 1889, tandis que le mouvement lent, Lento e molto cantabile est en troisième position, retourne au climat tourmenté cher au compositeur, avant que l’œuvre débouche sur l’Allegro, non tanto qui conclut le propos de l’œuvre de façon jubilatoire.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

C’est le violoncelliste du groupe, Peter Jarůšek, qui a imposé son instrument en le faisant sonner comme une énorme guitare aux sonorités infinies, du do grave aux harmoniques les plus aiguës. Jouant dans leur jardin, les Pavel Haas ont enthousiasmé un public malheureusement peu nombreux pour l’un des concerts pourtant parmi les plus passionnants de la Biennale, triomphant naturellement dans un admirable Quatuor à cordes n° 14 en la bémol majeur op. 105 joué avec ferveur et humanité serti des luxuriantes sonorités de son premier violon, Veronika Jarůšková, dialoguant avec bonheur avec le second violon, Marek Zwiebel et l’altiste, Šimon Truszka, qui ont ajouté à leur programme pourtant imposant un mouvement des Cyprés de Dvořák. 

Bruno Serrou

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