dimanche 18 janvier 2026

XIIe Biennale de quatuors à cordes : Eclats bouleversants et solaires du Quatuor Jérusalem

Paris. Philharmonie de Paris - Cité de la Musique. Salle des concerts. Vendredi 16 janvier 2026 

Quatuor Jérusalem
Alexander Pavlovsky (premier violon), Sergei Bresler (second violon)
Alexander Gordon (alto), Kyril Zlotnikov (violoncelle)
Photo : (c) Bruno Serrou

Devant une salle bien remplie, le quatrième concert de la XIIe Biennale de quatuors à cordes de la Philharmonie de Paris à la Cité de la Musique auquel j’ai assisté était encadré par une brigade de policiers venue assurer la sécurité des artistes et du public suite aux expériences malencontreuses qui ont précédés dues aux origines israéliennes des musiciens invités formation, cette fois ceux du remarquable Quatuor Jérusalem et ses cordes particulièrement onctueuses 

Quatuot Jérusalem
Photo : (c) Bruno Serrou

Un programme court, sans entracte, devant une salle aux trois-quarts pleine. Trois œuvres étaient proposées. Leoš Janáček (1854-1928) tout d’abord et son sublime Quatuor n° 1 « Sonate à Kreutzer ». Ce premier des deux quatuors d’archets du c Sous-titré « Sonate à Kreutzer », le premier quatuor de Janáček, qui en a emprunté le titre au roman que Léon Tolstoï a publié en 1889, a été créé par ses commanditaires le 17 octobre 1924, au Mozarteum de Prague, alors que Janáček travaillait sur l’Affaire Makropoulos (1923-1925). La partition a été écrite en une semaine, entre le 30 octobre et le 7 novembre 1923, à la demande du Quatuor Bohémien, dont le compositeur Josef Suk, gendre et élève d’Antonin Dvořák, était le second violon. Janáček s’était déjà inspiré de cette nouvelle pour un trio avec piano en 1909 ainsi que pour un quatuor resté à l’état d’ébauche, deux pièces aujourd’hui perdues. Le thème de la femme adultère assassinée par son mari est magnifié par le compositeur par le culte de l’amour qui constitue l’une des récurrences des livrets de ses opéras. Ce quatuor constitue donc un opéra latent ou un opéra sans paroles dans l’esprit de la Suite lyrique conçue par Alban Berg quelques mois plus tard, en 1925-1926. Chacun des instruments du quatuor d’archets est une voix en soi, un personnage doué de sentiments et suivant la prosodie d’une langue véritable à travers laquelle s’expriment tous les états d’âme, de la plainte amoureuse au cri. L’œuvre dépeint l’absurdité de la jalousie, le tragique de l’amour. Le quatuor se caractérise par l’importance des juxtapositions de tempi, que l’auteur, féru de littérature russe, tenait à voir respectés très précisément. A de nombreux ostinati succèdent des périodes plus paisibles mais tout aussi angoissantes qui constituent un discours où qui épouse le roman de Tolstoï, qui avait lui-même tiré son titre de la grande Sonate n° 9 pour violon et piano en la majeur op. 47 (1802-1803) de Ludwig van Beethoven. L’œuvre de Janáček est parcourue par un leitmotiv constamment identifiable. Les quatre mouvements, qui se rapportent à la propre vie sentimentale du compositeur, se présentent comme autant d’actes d’un opéra dont la trame dramatique est exposée dans le premier, Adagio. Con moto. S’y trouve dépeinte la femme, qui sera bientôt poignardée par son mari, son caractère, ses sentiments, sa tragique déception qu’expriment les deux violons, tandis que l’alto incarne la compassion de l’auteur. Le morceau suivant, Con moto, évoque l’homme, le violoniste Troukhatchevski du roman, qui séduit la femme mariée dont il obtient rapidement un premier témoignage d’amour. Mais le chant agité de l’alto augure de la conclusion tragique de l’aventure, tandis que le premier violon clame sa conquête fortissimo-resoluto. Le troisième, Con moto - Vivace - Andante - Tempo I,  est celui de la crise du couple Pozdnychev, qui s’entredéchire, se lançant, l’un à l’autre, griefs, cris, menaces, invectives, coups, sanctions, jusqu’à la conclusion Andante où l’épouse, avant de mourir sous les coups de son mari, saisit combien l’amour est insoutenable. Ce que le premier violon expose dans sa bouleversante plainte du finale, Con moto, à laquelle répond le violoncelle dans l’extrême aigu, au moment où la femme pousse son dernier soupir. Mais l’œuvre se conclut sur la rédemption par l’amour et la force inaltérable de la dignité humaine, à l’instar de tous les opéras de Janáček. Le Quatuor Jérusalem aux sonorités brillantes et chaudes, en ont donné une interprétation adente, avec des élans extrêmement dramatiques et douloureuses, mais aux timbres un rien trop nobles pour l’écriture déchirée et rêche du compositeur morave.

Quatuor Jérusalem
Photo : (c) Bruno Serrou

Autre œuvre d’une tension rare, cette fois donnée en création mondiale, le quatrième quatuor d’archets d’une compositrice israélienne, inscrite dans la même atmosphère hypertendue que celle de son aîné tchèque. Commande des Philharmonies de Paris et d’Essen et du Quatuor Jérusalem pour ses trente ans (la formation israélienne a été créé en octobre 1993 et a donné son premier concert en 1995, au moment des tragiques événements du 7 octobre et des conséquences qui s’en sont suivies, cette partition est naturellement emplie de la terreur, des tourments, des déchirures, de la désolation du drame israélo-palestinien. Ce Quatuor n° 4 « Betwixt and Between » (Entre les deux) de l’Israélo-new-yorkaise Shulamit Ran (née en 1949) proche d’Eliott Carter (1908-2012) et de Ralph Shapey (1921-2002), deuxième femme à avoir été distinguée par le Prix Pulitzer (1991), est empli de drames, de déchirures, de douleur, ce qui en fait une partition puissamment expressive, dont l’inspiration, le style et l’audience se situent bien au-delà de toute école. Les Jérusalem ont fait leur cette œuvre aux tensions extrêmes, lui donnant sa puissance expressive en effaçant de façon exemplaire les difficultés techniques au point de susciter le silence absolu de la Grande Salle de la Cité de la Musique, l’auditoire étant comme saisi d’effroi par le tragique de l’œuvre et de séduction par la beauté et l’authenticité des accents et la chaleur des timbres des quatre instruments à cordes, la douloureuse humanité ressenties jusqu’au plus profond de leur être par les protagonistes de cette œuvre, sa compositrice Shulamit Ran, et ses quatre interprètes, Alexander Pavlovsky (premier violon), Sergei Bresler (second violon), Alexander Gordon (alto) et Kyril Zlotnikov (violoncelle).

Quatuor Jérusalem
Photo : (c) Bruno Serrou

Pour conclure, les Jérusalem ont choisi la Quatuor à cordes en fa majeur de Maurice Ravel (1875-1937), composé à Paris en cinq mois, entre décembre 1902 et avril 1903, et créé le 5 mars 1904 à la Schola Cantorum par le Quatuor Heymann, avant de subir de légères retouches en 1910. Ravel, dont c’est la première pièce de musique de chambre publiée, dédie la partition à son maître, Gabriel Fauré, tout en prenant pour modèle le Quatuor à cordes en sol mineur de Claude Debussy de dix ans antérieur. Conformément à la tradition, l’œuvre compte quatre mouvements, Allegro moderato, Assez vif, très rythmé, Très lent, Vif et agité, tout en attestant d’une réelle ingéniosité d’écriture, à commencer par le rythme motorique, la profusion des thèmes et des sonorités, le raffinement de l’écriture, tandis que la manière franckiste est sous-jacente, avec les l’usage du leitmotiv cyclique, avec le retour constant des deux thèmes de l’Allegro initial qui servent de matrice à d’autres motifs et réapparaissent stricto-sensu dans le cours de l’œuvre, tandis que le méditatif « Très lent » n’est pas exempt d’ardeur, tout en formant contraste avec le « scherzo » (« Vif et agité ») qui précède, dominé par le jeu enchanteur des Pizzicati entre les quatre pupitres à la façon de guitares annonciateur des œuvres hispanisantes du compositeur basque, tandis que le finale, Vif et agité, est gouverné par une fébrilité exacerbée. Riche d’un nuancier infini, servi par la virtuosité des quatre instrumentistes, l’on a pu admirer la beauté des timbres et des sonorités cosmiques du quatuor d’archets israélien, particulièrement de l’alto, la précision des attaques et la variété de coloris des pizzicati (deuxième mouvement), le chant poétique et délicat, les épanchements et les carnations félines, la grâce et la souplesse du jeu et la vision profonde de ce qu’ont offert les musiciens, qui ont donné en bis un mouvement extrait apparemment du Quatuor n° 1 en ut majeur op. 49 de Dimitri Chostakovitch, compositeur dans lequel les Jérusalem excellent, et dont ils ont enregistré l’intégrale des quatuors.

Bruno Serrou

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