Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 15 janvier 2026
Dirigé par un chef invité, Andrès Orozco-Erado, le premier concert de l’Orchestre de Paris de l’année 2026, a été le cadre de la prise de fonction officielle de Sarah Nemtanu au poste de 1er violon solo. Concert auquel j’allais un peu à reculons, compte-tenu du programme dont le point d’orgue a été la « Nouveau Monde » d’Antonin Dvořák. Une œuvre splendide mais archi-rabâchée, qui a attiré un nombreux public peu familier des salles de concert, applaudissant à tout rompre entre les mouvements, heureusement enchainés pour les deux derniers, certains spectateurs ramenant dans la salle les verres à pied de leurs boissons commencées au bar durant l’entracte… Le chef colombien Andrès Orozco-Erado en a donné une lecture au souffle généreux, ardent, poétique, d’une nostalgie touchante et visionnaire, emportant l’Orchestre de Paris vers l’héroïsme, tous pupitres rutilants, virtuoses, lyriques, haletants, souples, exaltant des sonorités charnues et lumineuses. Voilà qui aura fait oublier une première partie terre à terre, avec une insipide Fanfare for the Uncommon Woman n° 5 pour quatre trompettes de Joan Tower, suivie d’un Concerto pour violoncelle n° 2 de Dimitri Chostakovitch par un Gautier Capuçon dont chaque intention est tombée à plat, prestation opportunément rehaussée par l’Orchestre de Paris et son chef invité. En bis un petit « coup de pub » pour son nouvel album intitulé Gaïa avec une pièce « contemporaine » écrite pour lui par un guitariste états-unien vivant en France, Bryce Dessner, intitulée Towards the Forest.
C’est une fanfare réunissant les quatre trompettistes de la phalange parisienne (Célestin Guérin, Laurent Bourdon, Stéphane Gourvat et Bruno Tomba) qui a sonné pendant moins de cinq minutes le début de l’année de concerts 2026 de l’Orchestre de Paris. Cette page composée en 1993 est la cinquième de la série des Fanfares for the Uncommon Woman de la compositrice états-unienne Joan Tower (née en 1938), que l’Orchestre de Paris a commencé à programmer en septembre dernier sous la direction de Klaus Mäkelä (10 septembre 2025, voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/09/lorchestre-de-paris-et-klaus-makela-ont.html), puis d’Elim Chan (17 septembre 2025, voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/09/lamerique-du-nord-de-lorchestre-de.html) - trois autres de ces fanfares sont annoncées pour les 25 février, 13, 27/28 mai. Je rappelle ici que le titre générique de ces pages renvoie à la Fanfare for the Common Man d’Aaron Copland (1900-1990).
Entre ces deux partitions nées aux Etats-Unis, une œuvre concertante conçue en Russie au temps où de l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), sous le boisseau de la dictature de Nikolaï Podgorny (1903-1983) et Alexis Kossyguine (1904-1980). Le Concerto n° 2 pour violoncelle et orchestre op. 126 que Dimitri Chostakovitch (1906-1975) a composé en 1966 pour son ami Mstislav Rostropovitch (1927-2007), qui en a donné la création à Moscou le 25 septembre de la même année avec l’Orchestre Symphonique de l’URSS dirigé par Evgeni Svetlanov. De forme cyclique, les mêmes mesures ouvrant et concluant l’œuvre, ce concerto touche par la profondeur qui émane de l’instrument soliste, qui évoque la solitude du compositeur, malgré les honneurs et la gloire qui l’entourent au moment où il conçoit ce concerto et qui émane de l’orchestre. L’interprétation qu’a donnée jeudi le soliste, Gautier Capuçon, a formé hiatus avec le propos de l’auteur de la partition. En effet, jouant le Matteo Goffriller « L’Ambassadeur » de 1701 aux sonorités profondes propriété de la Fondation Louis Vuitton, en a donné une lecture sans relief, donnant le sentiment d’une œuvre interminable, tant tout paraissait contraint, d’une expressivité atone, sans intensité ni douleur, allant à l’inverse de ce que donnait à entendre l’Orchestre de Paris sous la direction volontaire et sensible d’Andrès Orozco-Estrada, qui retenait les ressources de la phalange parisienne lorsque le soliste s’exprimait, pour donner libre cours à l’intensité humaine de la partition. Sous un déluge d’applaudissements, avec standing ovation, Gautier Capuçon, en divo assoluto hyper-médiatisé, a donné en bis un extrait de son dernier disque à ce jour, intitulé Gaïa avec une pièce dite « contemporaine » écrite pour lui par un compositeur-guitariste minimaliste états-unien vivant à Paris, Bryce Dessner (né en 1976), intitulée Towards the Forest.
Installé à New York de 1892 à 1895 à l’invitation d’une riche mécène pour y forger une école musicale états-unienne, Antonin Dvorak envoie à ses amis restés dans sa terre natale une symphonie, la Neuvième en mi mineur, qu’il leur adresse depuis le « Nouveau Monde », l’Amérique, alors placée sous la seconde présidence de Grover Cleveland (1). Mais il y chante davantage sa nostalgie du pays, faisant de thèmes du Far West, de gospels et de chants peaux-rouges inspirés des lectures de Longfellow, notamment le Chant de Hiawatha dans le célèbre Largo, qu’il a en fait inventés de toute pièce, un véritable hymne à la Bohême. Ecrite durant les cinq premiers mois de 1893, tandis que Dvorak dirige le Conservatoire National de Musique de New York, créée le 15 décembre de la même année au Carnegie Hall de New York sous la direction d’Anton Seidl avec un immense succès, au point que le compositeur, présent dans la salle, dut se lever pour saluer le public entre les mouvements. « Je suis convaincu que la musique future de ce pays doit se fonder sur ce que l’on appelle les mélodies noires, écrivait le compositeur dans un article. Celles-ci peuvent constituer le socle d’une école de composition sérieuse et originale, à développer aux Etats-Unis. Ces thèmes magnifiques et variés sont le fruit de la terre. Ce sont des chants folkloriques d’Amérique et vos compositeurs doivent s’en inspirer. » Dvorak déclarera en 1893 que « dans les mélodies noires d’Amérique j’ai découvert tout ce qui est nécessaire pour une grande et noble école musicale ». Aujourd’hui l’une des symphonies les plus célèbres du répertoire, doit en fait autant à l’Amérique du nord qu’à l’Europe centrale. L'Orchestre de Paris a brillé tout au long de l'exécution d'une expressivité saisissante, chantant admirablement sous l'impulsion d'un chef particulièrement inspiré, Andrès Orozco-Estrada, touchant l'âme et le coeur de l'auditeur, ainsi que les oreilles qui n'ont eu de cesse de s'émerveiller des couleurs et de la précision au cordeau de tous les musiciens, à commencer par des solistes à la musicalité extrême, à commencer bien sûr par le mélancolique cor anglais de Gildas Prado dans le Largo, mais aussi piccolo (Anaïs Benoît), flûte (Vicens Prats), hautbois (Sébastien Giot), clarinette (Philippe Berros), basson (Giorgio Mandolesi), Benoît Barsony (cor), Célestin Guiérin (trompette), trombone, ainsi que l'ensemble des pupitres de cordes...
Bruno Serrou
1) A noter que, à l’instar du
Républicain Donald Trump (né en 1946), le Démocrate Grover Cleveland
(1837-1908) assura deux mandats de quatre ans séparés par quatre années
(1889-1893) de présidence du Républicain Benjamin Harrison (1833-1901), la
première période de 1885 à 1889, la seconde de 1893 à 1897




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