Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 20 janvier 2026
Soirée royale, ce soir à la Philharmonie de Paris avec la présence de la reine de Norvège, SRM Sonia Heraldsen, venue assister au côté de son ambassadeur en France au concert de « son » Oslo-filharmonien dirigé par son directeur musical depuis 2020, Klaus Mäkelä, dans un programme monographique consacré à Dimitri Chostakovitch, à l’occasion du cinquantenaire de son décès en 2015, avec deux symphonies des années 1939-1943, la Sixième en si mineur op. 54 en trois mouvement dont le finale est clinquant sinon vulgaire façon quolibet acerbe adressé au stalinisme, et surtout l’une des symphonies les plus puissantes et dramatiques de Chostakovitch, la Huitième en ut mineur op. 65 en cinq mouvements, dont les trois derniers sont enchainés, reflets de la situation dramatique de l’URSS et de l’auteur au moment de sa genèse dont l’allegro non troppo sonnant comme une bataille de chars est d’un effet pétrifiant, tandis que l’écriture orchestrale est d’une virtuosité et d’une précision dantesques du début à la fin, mettant en évidence tous les pupitres, au bonheur évident d’une salle remplie à ras bord, conquise autant par les œuvres que par leur interprétation.
« Je souffre pour tous ceux qui souffrent, pour tous ceux qui sont torturés, exécutés, pour ceux qui meurent de faim, qu’ils soient victimes de Hitler ou assassinés par Staline, concédait Chostakovitch. Mes symphonies sont des pierres tombales. » Cette résistance héroïque du compositeur pétersbourgeois se trouve toute incluse dans les deux symphonies choisies par l’Orchestre Philharmonique d’Oslo - Oslo Filharmonien en norvégien - et Klaus Mäkelä qui célébraient ainsi Philharmonie de Paris le cinquantenaire de la mort de Dimitri Chostakovitch cinq mois après la date-anniversaire (9 août 1975), avec deux partitions d’orchestre composées pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939 pour la Sixième, tandis que l’URSS de Staline s’était liée à l’Allemagne de Hitler pour dépecer la Pologne et la Finlande, et la Huitième, symphonie dite « de guerre » née pendant le siège de Stalingrad par la Wehrmacht entre novembre 1942 et avril 1943.
Composée en six mois, entre avril et octobre 1939, créée le 21 novembre de la même année par l’Orchestre Philharmonique de Leningrad dirigé par Evgueni Mravinski (1903-1988), la Symphonie n° 6 en si mineur op. 54 est une œuvre clairement déséquilibrée, avec ses trois mouvements dont le premier, un long Largo à la tonalité sombre et tragique, est plus développé que les deux suivants réunis, deux mouvements vifs, un Allegro et un Presto se terminant sur un Largo. A contrario du finale de Cinquième de deux ans antérieure, le long Largo liminaire de la Sixième qui fait à lui seul plus de la moitié de la trentaine de minutes de la symphonie, est une lugubre et poignante méditation dont l’atmosphère crépusculaire et l’instrumentation renvoient aux symphonies de Mahler ainsi qu’à celles de Sibelius. Deux scherzi, l’un Allegro l’autre Presto se concluant sur un largo, complètent la partition, le premier caustique et violent, le second rutilant et un rien trivial dans lequel basson, flûte, piccolo et violon solo instillent un élan spirituel au morceau. Les sonorités opulentes et luxueuses de la phalange norvégienne ont introduit un luxe inattendu mais judicieux pour qui a été formé à ces œuvres par le biais des formations orchestrales et des chefs russes, et la direction pimpante et nuancée auront atténué les côtés grandiloquents et pompiers des deux derniers mouvements, surtout du finale, tandis que le morceau initial a chanté avec sensibilité la douleur, sans pathos ni saturations sonores.
Beaucoup plus signifiante est la Symphonie n° 8 en ut mineur op. 65. Dédiée au directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, son ami Evgueni Mravinski, fruit de l’un des moments les plus sombres de l’Histoire, celui de l’année charnière de la Seconde Guerre mondiale qui marqua le début de la fin de l’Allemagne nazie, écho de la terrifiante offensive allemande de novembre 1942 et sa déroute devant Stalingrad en février 1943, la Huitième se présente comme un cri de révolte non seulement contre la guerre, mais aussi contre les totalitarismes et les velléités hégémoniques. Tant et si bien que l’œuvre a été bannie jusqu’en 1956, soit trois ans après la mort de Staline. Il s’agit donc, à l’instar de la Septième, d’une « symphonie de guerre », incontestablement une partition majeure du compositeur russe alors sous le choc de la bataille de Stalingrad qu’allaient remporter les troupes soviétiques. L’œuvre est construite en cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert sur une marche infernale qui évoque clairement une trouée de chars d’assaut et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante, plus impressionnante encore que toutes celles qui ponctuent la partition entière, notamment dans l’Allegro du mouvement initial. Le tout a été rendu avec une précision exemplaire par la direction électrique de Klaus Mäkelä suivie avec maestria par des pupitres du Philharmonique d’Oslo d’une grande cohésion, trouvant sans forcer notamment dans l’admirable scène de bataille les couleurs dramatiques tenant de l’épopée de tout un peuple, jouées avec un mordant saisissant et une conviction luxuriante que les musiciens norvégiens dirigés par le chef finlandais, atténuant légèrement la force brute sans l’effacer néanmoins, l’acidité rêche, la sauvagerie barbare, la rusticité naturelle, notamment côté cuivres défaits des sons vibrés si profondément ancrés dans les orchestres russes, mais les musiciens scandinaves excellent dans les pianissimi et dans les nombreux soli que compte la partition joués avec une précision et une délicatesse extraordinaires. Tous les pupitres sont à célébrer, commencer les altos, mais aussi les violons, violoncelles, contrebasses côté cordes disposées selon la formule anglo-saxonne, premiers violons faisant face aux altos, encadrant seconds violons et violoncelles, contrebasses derrière ces derniers, ainsi que bois (cor anglais ainsi que piccolo, flûtes, hautbois, clarinettes, clarinette basse, bassons, contrebasson), cuivres (cors, trompettes, trombones, tuba), harpe et percussion (sept instrumentistes avec les timbales), qui, vivifiés par le chef finlandais, ont permis aux musiciens norvégiens de s’exprimer sans réserve, excellant du pianississimo à la limite de l’audible au fortississimo le plus flamboyant sans jamais saturer l’espace.
Bruno Serrou

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