mardi 31 mars 2026

« Rigoletto » de Verdi avivé par la direction de braise de Jérémie Rohrer et une distribution particulièrement homogène à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 30 mars 2026 

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Leonardo Lee (Rigoletto), Mei Gui Zhang (Gilda), Jérémie Rohrer
Le Cercle d'Harmonie, Choeur Orfeón Donostiarra
Photo : (c) Bruno Serrou

Rigoletto est l’un des opéras les plus populaires de Giuseppe Verdi. Il constitue le premier élément de la fameuse trilogie conçue au début des années 1850 qui compte Rigoletto, Il Trovatore et La Traviata. Adapté de la pièce de Victor Hugo Le Roi s’amuse créée à la Comédie-Française le 22 novembre 1832, Rigoletto est sans doute le plus programmé des opéras du maître italien dans le monde avec La Traviata et Aïda, au point que chaque nouvelle production scénique suscite un intérêt privilégié. D’où l’avantage indéniable d’une exécution concertante, surtout lorsqu’il s’agit d’un retour à la version originale qu’il est donc utile, voire nécessaire, d’écouter sans avoir à se préoccuper de mise en scène et de scénographie… 

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Leonrdo Lee, Mei Gui Zhang, Andrei Danilov, Alexander Tsymbalyuk, Victoria Karkacheva, Oleg Volkov, Yu Shao, Dominic Sedgwick, Louis de Lavignère, Valentina Stadler, Célestine Pinel
Le Cercle de l'Harmonie, Choeur Orfeón Donostitta
Photo : (c) Bruno Serrou 

Lorsque je l’interrogeais en novembre 2024 (1), Jérémie Rohrer caressait le projet de diriger et enregistrer la trilogie populaire de Verdi, Rigoletto (1851), Il Trovatore (1852-1853) et La Traviata (1853), ainsi que la Messa da requiem (1874) qu’il a donnée en 2024. Dès 2018, il programmait La Traviata au Théâtre des Champs-Elysées. Comme il l’avait fait pour cet ouvrage, Jérémie Rohrer effectue pour Rigoletto un retour aux sources, c’est-à-dire à l’époque de la création en 1853 en s’appuyant sur le Traité d’orchestration qu’Hector Berlioz publia en 1843. « Et c’est d’autant plus clair chez Verdi qu’il s’est vraiment positionné politiquement par rapport au choix du diapason, me disait Rohrer durant l’entretien qu’il m’accorda pour le magazine Scherzo. Ce que j’ai mis du temps à comprendre. J’ai essayé dans le projet Verdi de reconstituer l’environnement du temps de la genèse des œuvres. Je me suis demandé pourquoi Verdi a été jusqu’à plébisciter le diapason au sénat italien. Et j’ai compris que pour lui, contrairement à Gustav Mahler ou Richard Strauss, c’était une façon de revendiquer sa culture française. A la fois sur le plan littéraire et sur le plan musical. J’ai appris après avoir imaginé ce programme qu’il était pétri de connaissances concernant Berlioz, son Traité d’orchestration, ses relations avec les Russes. Globalement, notre instrumentarium est celui de Berlioz en 1840/1841, dont l’ophicléide, du moins sa version italienne, le cimbasso. Pour moi, c’est merveilleux parce que, sociologiquement, on voit à quel point l’œuvre a été écrite sur mesure pour un diapason précis, parce que dès que les chanteurs chantent à 432 Hz le chant devient beaucoup plus naturel physiologiquement. J’ai souvent le sentiment que Verdi est difficile, tant on sent les chanteurs mal à l’aise, alors-même qu’il est évident qu’il voulait les mettre le plus à l’aise possible. Physiologiquement, le diapason à 432 restitue un équilibre naturel entre les voix et l’orchestre et au sein de l’orchestre-même, parce que les cuivres ne dominent pas autant que dans les orchestres modernes, ils sont très colorés, ils ne ’’pèsent’’ pas, et peuvent affronter certaines dimensions rythmiques sans être lourds. En outre, le résultat est que fondamentalement on perçoit clairement ces particularités mais cela ne change pas fondamentalement la pâte sonore, qui est néanmoins un peu plus ’’timbrée’’. » (2)

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Jérémie Rohrer, Yu Shao, Dominic Sedgwick
Choeur Orfeón Donostiarra, Le Cercle de l'Harmonie
Photo : (c) Bruno Serrou

Ainsi, Jérémie Rohrer a-r-il choisi non seulement d’utiliser un instrumentarium réglé à 432 Hz, mais aussi de donner les arie da capo tout en gommant les suraigus ajoutés par la tradition. Avec son propre orchestre, Le Cercle de l’Harmonie parfaitement réglé et sans défaut, Rohrer a dirigé de main de maître cette œuvre que l’on croyait connaître jusqu’en ses moindres recoins mais qui, sous son impulsion, a révélé un panel de couleurs ardentes et une longueur de spectre inusités. En outre, il a veillé à ne jamais couvrir les chanteurs tout en tirant profit de large nuancier de la partition, n’hésitant pas à surligner les extrêmes, du pianississimo le plus raffiné au fortississimo le plus puissant, sans jamais se faire inaudible ni saturer.  

Giuseppe Verdi (1813-1901), Rigoletto 
Leonrdo Lee, Mei Gui Zhang, Andrei Danilov, Alexander Tsymbalyuk, Victoria Karkacheva, Jérémie Rohrer, Oleg Volkov, Yu Shao, Dominic Sedgwick, Louis de Lavignère, Valentina Stadler, Célestine Pinel
Choeur Orfeón Donostiarra, Le Cercle de l'Harmonie
Photo : (c) Bruno Serrou

Grâce avant tout à un orchestre Le Cercle de l’Harmonie en très grande forme, précis, onctueux, coloré, véritable être de chair et de sang, malgré le nombre de cordes réduit (dix, huit, six, cinq, quatre), rehaussé par un somptueux chœur basque d’hommes du Chœur Orfeón Donostiarra dirigé par un chef fort inspiré, précis et motivé, Jérémie Rohrer, Rigoletto a sonné brillamment, sertissant d’une enveloppe dramatique à la dynamique plus contrastée, riche et variée encore que s’il s’était agi d’une représentation scénique, exaltant une distribution d’une grande homogénéité, malgré la diversité de ses nationalités : le Chinois Leonardo Lee, qui campe de son beau timbre de baryton-verdi un Rigoletto déchirant en faisant peut-être trop côté jeu en exagérant le côté suppliant du personnage, la soprano sud-coréenne Mei Gui Zhang, ardente et juvénile Gilda, le ténor russe Andrei Danilov, vaillant duc de Mantoue, la basse ukrainienne Alexander Tsymbalyuk, sépulcral Sparafucile, l’avenante mezzo-soprano russe Victoria Karkacheva. Mais tous les chanteurs, quels que soient la dimension de leurs rôles, ont participé à l’excellence de cette réalisation, le trio de courtisans ennemis jurés du fou du roi, le baryton-basse d’origine russe Oleg Volkov (Comte Monterone), le baryton britannique Dominic Sedgwick (Marullo) et le ténor chinois Yu Shao (Matteo Borsa), la mezzo-soprano allemande Valentina Stadler et le baryton-basse franco-espagnol Louis de Lavignère (Comtesse et Comte de Ceprano), enfin la mezzo-soprano française Céleste Pinel (Giovanna, Page du duc).

Bruno Serrou

1) voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/interview-jeremie-rohrer-fidelite.html

2) op cité

 

 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire