Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 30 mars 2026
Rigoletto est l’un des opéras les plus populaires de Giuseppe Verdi. Il constitue le
premier élément de la fameuse trilogie conçue au début des années 1850 qui compte Rigoletto, Il
Trovatore et La Traviata. Adapté de la pièce de Victor Hugo Le Roi s’amuse créée à la Comédie-Française le 22 novembre
1832, Rigoletto est sans doute le
plus programmé des opéras du maître italien dans le monde avec La Traviata et Aïda, au point que chaque
nouvelle production scénique suscite un intérêt privilégié. D’où l’avantage indéniable
d’une exécution concertante, surtout lorsqu’il s’agit d’un retour à la version
originale qu’il est donc utile, voire nécessaire, d’écouter sans avoir à se
préoccuper de mise en scène et de scénographie…
Lorsque je l’interrogeais en
novembre 2024 (1), Jérémie Rohrer caressait le projet de diriger et enregistrer
la trilogie populaire de Verdi, Rigoletto (1851), Il Trovatore (1852-1853) et La
Traviata (1853), ainsi que la Messa da requiem
(1874) qu’il a donnée en 2024. Dès 2018, il programmait La Traviata au Théâtre des Champs-Elysées. Comme il l’avait fait
pour cet ouvrage, Jérémie Rohrer
effectue pour Rigoletto un retour aux
sources, c’est-à-dire à l’époque de la création en 1853 en s’appuyant sur le Traité d’orchestration qu’Hector Berlioz
publia en 1843. « Et c’est d’autant plus clair chez Verdi qu’il s’est
vraiment positionné politiquement par rapport au choix du diapason, me disait
Rohrer durant l’entretien qu’il m’accorda pour le magazine Scherzo. Ce que j’ai mis du temps à comprendre. J’ai essayé dans le
projet Verdi de reconstituer
l’environnement du temps de la genèse des œuvres. Je me suis demandé pourquoi
Verdi a été jusqu’à plébisciter le diapason au sénat italien. Et j’ai compris
que pour lui, contrairement à Gustav Mahler ou Richard Strauss, c’était une
façon de revendiquer sa culture française. A la fois sur le plan littéraire et
sur le plan musical. J’ai appris après avoir imaginé ce programme qu’il était
pétri de connaissances concernant Berlioz, son Traité d’orchestration, ses relations avec les Russes. Globalement,
notre instrumentarium est celui de
Berlioz en 1840/1841, dont l’ophicléide, du moins sa version italienne, le
cimbasso. Pour moi, c’est merveilleux parce que, sociologiquement, on voit à
quel point l’œuvre a été écrite sur mesure pour un diapason précis, parce que
dès que les chanteurs chantent à 432 Hz le chant devient beaucoup plus naturel
physiologiquement. J’ai souvent le sentiment que Verdi est difficile, tant on
sent les chanteurs mal à l’aise, alors-même qu’il est évident qu’il voulait les
mettre le plus à l’aise possible. Physiologiquement, le diapason à 432 restitue
un équilibre naturel entre les voix et l’orchestre et au sein de
l’orchestre-même, parce que les cuivres ne dominent pas autant que dans les
orchestres modernes, ils sont très colorés, ils ne ’’pèsent’’ pas, et peuvent
affronter certaines dimensions rythmiques sans être lourds. En outre, le
résultat est que fondamentalement on perçoit clairement ces particularités mais
cela ne change pas fondamentalement la pâte sonore, qui est néanmoins un peu
plus ’’timbrée’’. » (2)
Ainsi, Jérémie Rohrer a-r-il choisi
non seulement d’utiliser un instrumentarium
réglé à 432 Hz, mais aussi de donner les arie
da capo tout en gommant les suraigus ajoutés par la tradition. Avec son
propre orchestre, Le Cercle de l’Harmonie parfaitement réglé et sans défaut,
Rohrer a dirigé de main de maître cette œuvre que l’on croyait connaître
jusqu’en ses moindres recoins mais qui, sous son impulsion, a révélé un panel
de couleurs ardentes et une longueur de spectre inusités. En outre, il a veillé
à ne jamais couvrir les chanteurs tout en tirant profit de large nuancier de la
partition, n’hésitant pas à surligner les extrêmes, du pianississimo le plus raffiné au fortississimo le plus puissant, sans jamais se faire inaudible ni
saturer.
Grâce avant tout à un orchestre Le
Cercle de l’Harmonie en très grande forme, précis, onctueux, coloré, véritable
être de chair et de sang, malgré le nombre de cordes réduit (dix, huit, six, cinq, quatre), rehaussé par un somptueux chœur basque d’hommes du
Chœur Orfeón
Donostiarra dirigé par un chef fort inspiré, précis et motivé, Jérémie Rohrer, Rigoletto a sonné brillamment,
sertissant d’une enveloppe dramatique à la dynamique plus contrastée, riche et
variée encore que s’il s’était agi d’une représentation scénique, exaltant une
distribution d’une grande homogénéité, malgré la diversité de ses nationalités :
le Chinois Leonardo Lee, qui campe de son beau timbre de baryton-verdi un
Rigoletto déchirant en faisant peut-être trop côté jeu en exagérant le côté
suppliant du personnage, la soprano sud-coréenne Mei Gui Zhang, ardente et juvénile
Gilda, le ténor russe Andrei Danilov, vaillant duc de Mantoue, la basse
ukrainienne Alexander Tsymbalyuk, sépulcral Sparafucile, l’avenante
mezzo-soprano russe Victoria Karkacheva. Mais tous les chanteurs, quels que
soient la dimension de leurs rôles, ont participé à l’excellence de cette réalisation,
le trio de courtisans ennemis jurés du fou du roi, le baryton-basse d’origine
russe Oleg Volkov (Comte Monterone), le baryton britannique Dominic Sedgwick
(Marullo) et le ténor chinois Yu Shao (Matteo Borsa), la mezzo-soprano allemande
Valentina Stadler et le baryton-basse franco-espagnol Louis de Lavignère
(Comtesse et Comte de Ceprano), enfin la mezzo-soprano française Céleste Pinel
(Giovanna, Page du duc).
Bruno Serrou
1) voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/interview-jeremie-rohrer-fidelite.html
2) op cité




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