mardi 3 mars 2026

Centenaire Friedrich Cerha, tête de pont de la création musicale autrichienne de notre temps

Friedrich Cehra (1926-2023)
Photo : (c) Hertha Humaus

Compositeur de tout premier plan en terres germaniques, plus particulièrement en Autriche dont il a été pendant trois quarts de siècle le compositeur-phare de la seconde moitié du XX e siècle, Friedrich Cerha aurait eu 100 ans le 17 février 2026. Malgré les quelques deux cent cinquante œuvres de son catalogue, tous genres et styles, son nom a été rendu universellement célèbre comme auteur de la version exécutable du troisième acte de Lulu qu’Alban Berg avait laissé inachevé à sa mort en 1935 et qui, jusqu’en 1979, était donné sans ce troisième acte, les exécutions de l’opéra s’achevant jusqu’à cette date soit sur la fin de l’acte II soit sur la Lulu Suite qui contient en partie le matériau de l’acte III que reprendra naturellement Cerha.

Friedrich Cerha (1926-2023)
Photo : APA/Herbert Neubauer

Décédé le 14 février 2023, ayant particulièrement souffert sous le régime nazi dès l’Anschluss, jusqu’à déserter de la Wehrmacht, Friedrich Cerha était un authentique artiste au sein de la société, enseignant la composition, la notation et l’interprétation de la musique contemporaine de 1969 à 1988 à la Hochschule für Musik und darstellende Kunst de Vienne, où il eut notamment pour élève ses compatriotes Georg Friedrich Haas (*1953) et Karlheinz Essl (*1960), et considérant l’art comme un acte politique. « Toute œuvre d’art est politique dans la mesure où elle touche l’auditeur, disait-il dans une interview en 2012. Elle provoque une réaction. L’art est une forme d’aide. Mon œuvre, particulièrement mes opéras, est constituée d’associations avec les conditions sociales. Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris que mes terribles expériences de guerre en étaient aussi la cause. À l'époque, je n'en avais pas conscience. À sept ans, j'ai vécu les horreurs de la guerre civile autrichienne, puis celles de l'État corporatiste semi-fasciste. Pendant la guerre, j'ai déserté deux fois et je suis ensuite arrivé à Vienne, qui était profondément sclérosée et conservatrice. Cela m'a marqué. Je ne me suis jamais senti intégré à la communauté, me sentant toujours à part. » Profondément autrichien, Friedrich Cerha se considérait néanmoins comme un citoyen du monde, essayant de mettre son engagement humaniste dans sa musique. « Il m’a fallu du temps pour réaliser que ce n’était pas le cas et qu’il existait ici des racines que je n’avais pas perçues, ou que je refusais peut-être d’admettre, comme beaucoup de personnes de ma génération. J’ai toujours eu pour principe d’examiner attentivement les choses et de ne pas les laisser sans analyse lorsque je remarque certains phénomènes ou tendances. C’est ainsi que j’ai redécouvert mon propre passé. » (1)

Friedrich Cehra en 1977
Photo : DR

A l’instar de nombre de ses compatriotes, Friedrich Cerha se considérait comme un enfant de la monarchie des Habsbourg des deux rives du fleuve March, l'une autrichienne, l'autre slovaque. Son grand-père paternel en effet était né à Budapest d’une famille venue de Transylvanie et de Turquie, et, côté maternel, de Moravie, Slovaquie et Galicie. En outre, une tante, qui avait vécu en Serbie, Hongrie, Slovaquie, Pologne et Russie, le marqua profondément. Elle lui chantait enfant de vieilles chansons populaires hongroises et slovaques. « Il s’y trouvait disait-il une certaine émotion, un rubato, une expression, et derrière le tout, un univers émotionnel familier, qui, à l’exception peut-être de Janáček, était totalement absent de notre paysage musical habituel. » (1) Ce qui a naturellement conduit Cerha à approfondir ces musiques, à s’intéresser aux traditions extra-européennes et à les intégrer dans son propre univers sonore.

Friedrich Cerha (1926-2023)
Photo : (c) Friedrich Cehra

Né à Vienne le 17 février 1926, Friedrich Cerha a étudié à l’Académie de Musique et à l’Université de sa ville natale, avant d’assister aux cours d’été de Darmstadt de 1956 à 1959. Loin des sentiers battus, ce à quoi il restera fidèle sa vie durant, il fonde à Vienne en 1958 l’ensemble Die Reihe avec le compositeur Kurt Schwertsik (né en 1935) dont les premiers concerts, comme le constate Helmut Lachenmann en 1996, « marquent l’heure zéro de la musique contemporaine à Vienne dans l’après-guerre, et grâce à eux, la ville passait directement d’une périphérie d’aspect conservateur au centre de l’avant-garde musicale européenne ». En effet, Die Reihe est la première formation iinstrumentale du genre en Autriche à être entièrement vouée à la création de l’avant-garde de l’école de Darmstadt et à la Seconde Ecole de Vienne proposée dans des exécutions irréprochables. La musique d’Anton Webern a exercé une profonde influence sur lui, notamment grâce à Josef Polnauer (1888-1969), disciple d’Arnold Schönberg contraint à la clandestinité sous le IIIe Reich parce que juif. Responsable des récitals de la Société pour les exécutions musicales privées de son maître, Polnauer assistait à toutes les répétitions des concerts que dirigeait Cerha. En outre, il s’intéressait à Pierre Boulez et à l’ensemble de la génération des années vingt qui fréquentait les cours d’été de Darmstadt. Au point de s’engager pleinement aux côtés de Cerha et de Die Reihe, ainsi que des Jeunesses Musicales autrichiennes, qui aidèrent à la concrétisation du projet. Comme son maître, Friedrich Cerha entretiendra toujours d’excellentes relations avec ses confrères. « Notamment avec Karlheinz Stockhausen, précisait-il, mais je me souviens encore de ses regards en coin, parfois un peu sceptiques, quand je rechignais à signer certains documents ou que je les jugeais discutables. » Contrairement à beaucoup, Cerha réfutait l’idée que Darmstadt aurait conduit à une impasse. « C’est absurde, constatait-il, car l’histoire n’est pas une impasse ; c’est un réseau de chemins sinueux, jamais directs, toujours ponctués de détours. Il est également indéniable que nombre d’événements actuels seraient impossibles sans cette époque. » Les concerts de Die Reihe ont connu un succès immédiat, attirant autour du groupe toutes les autres formes d’expression artistique, architecture, arts visuels, chorégraphie, jusqu’au corps médical. Certains concerts ont été fort chahutés, le public viennois étant particulièrement réactif. Ce qui ne l’empêchait pas de s’intéresser à la musique ancienne, pour laquelle il créa en 1960 l’ensemble d’instruments historiques Camerata Frescobaldiana pour la musique italienne du seicento.

Friedrich Cerha (1926-2023)
Photo : (c) Mirjam Reither / picture alliance

Mais Friedrich Cerha atteindra la notoriété internationale pour son travail entrepris dès 1962 sur le troisième acte de Lulu d’Alban Berg dont Pierre Boulez allait assurer la création à l’Opéra de Paris en 1979 dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Voici ce que l’en disait Boulez vingt ans plus tard, en 1999 : « Universal Edition, mon éditeur, m’avait tenu informé de l’existence du troisième acte de cet opéra réputé inachevé. La veuve d’Alban Berg, Helen, ne voulait pas en entendre parler. Quoiqu’il y eût un contrat avec un certain nombre de personnes qui leur permettait de compléter ledit troisième acte, parce que Berg avait lui-même signé un contrat allant dans ce sens un an avant sa mort. Mais elles ne voulaient pas choquer la veuve de Berg. Alors, il a suffi de patienter jusqu’à sa disparition pour en parler. Mais Universal n’avait pas attendu pour faire orchestrer ce troisième acte. Sinon, il aurait été impossible de le créer si peu de temps après le décès d’Helen Berg, survenue en 1976 alors que la première a été donnée en 1979. C’est-à-dire que la décision a été prise pratiquement fin 1976, quand j’ai vu Rolf Liebermann, directeur de l’Opéra de Paris, et Alfred Schlee, directeur des Editions Universal. Friedrich Cerha a fait un excellent travail, comme je m’en rendrai rapidement compte. Mais, dans un premier temps, je n’avais pas accepté, jusqu’à ce que le tout me soit mis sous les yeux. J’avais dit ’’Ecoutez, je veux tout de même voir les documents, pour me rendre compte de ce que contient ce troisième acte’’. C’était un grand mystère, à l’époque. Et l’on m’a montré la particelle de Berg qui était complètement écrite, jusqu’à la fin de l’acte réputé incomplet. Certains passages étaient orchestrés, puisque Berg l’avait fait pour la Suite symphonique, et Cerha a été très attentif à repérer les citations des deux autres actes. Nous avons donc décidé de monter l’intégrale de Lulu… » (2)

Friedrich (1926-2023)
Photo : APA / Herbert Neubauer

Compositeur, Friedrich Cerha a abordé tous les genres dans tous les styles, en fonction des époques, sans dogmatisme, pièces d’orchestre, concertos, musique de chambre, œuvres solistes, musiques de scène, théâtre musical et opéras. Sa première grande partition date de 1963, un grand cycle pour orchestre et bande magnétique, Spiegel I-VII, œuvre charnière utilisant le mouvement, la lumière et une diversité d’objets. Cerha, qui était également peintre, explore toutes les « écoles » de son temps, à commencer par le sérialisme intégral avec des œuvres comme Formation et solution pour violon et piano et Relazioni fragili (1956-1957), le bruitisme dans ses trois Mouvements (1959), la tradition tonale dans Kantate I (1982) et Kantate II (1985). Le théâtre musical lui a inspiré Netwerk en 1967, et Bertolt Brecht est à l’origine du premier de ses trois opéras, Baal (1974-1980) créé au Festival de Salzbourg le 7 août 1981, qui sera suivi de Der Rattenfänger (1984-1986) d’après Carl Zuckmayer (1896-1977) créé à l’Opéra de Graz le 26 septembre 1987, et de Der Riese vom Teinfeld (1997-1999) sur un livret de Peter Turrini (*1944) créé le 15 juin 2002 à l’Opéra d’Etat de Vienne. Parmi ses œuvres orchestrales, les années 1990 sont marquées par Langegger Nachtlmusik III (1990-1991) et Impulse (1992-1993), tandis que les années 2000 sont fécondes en concertos, pour violon (2004), pour soprano et saxophone (2003-2004), pour percussion (2007-2008), pour clarinette (2008-2009). Parmi ses dernières créations, Acht (2009) et Vier (2011) Paraphrasen pour ensemble, Für Marino (2011) pour piano, Zwei Szenen pour voix (2012). Durant la saison 2018-2019, il donne à l’Orchestre Symphonique de la Radio Autrichienne la première mondiale de Drei Situationen pour orchestre à cordes composé en 2016, dirigé par Duncan Ward dans le cadre du festival Wien Modern.

Tout au long de sa carrière, Friedrich Cerha se sera vu attribuer un nombre impressionnant de signes de reconnaissances internationaux, comme le Grand Prix de l’Etat autrichien, le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2006 et le Musikpreis Ernst von Siemens 2012 considéré comme le Nobel de la musique. Il était également membre de l’Académie européenne des arts et des sciences.

Bruno Serrou

Texte paru à l'origine en castillan dans le magazine Scherzo n° 426 daté Mars 2°26

1) Interview de Thomas Meyer, février 2012, publiée dans le cadre de la remise du Ernst von Siemens Musikpreis

2) Entretiens de Pierre Boulez 1983-2013 recueillis par Bruno Serrou (Editions Aedam Musicae, Paris, 2017)

 

 

 

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