Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 24 mars 2026
Il est des moments privilégiés, au milieu de toutes les turpitudes et les malheurs du monde qui vont s’amoncelant, et qui par la grâce qui en émane, font tout oublier, instaurant une lumière qui réchauffe l’esprit et le cœur. Ainsi en a-t-il été du récital mardi à la Philharmonie de Paris du créatif et généreux Alexandre Kantorow, assis seul devant le clavier d’un Steinway & Sons sonnant à la perfection dont il a exploité les sonorités aux harmonies somptueuses avec une ampleur, une diversité de couleurs et de densités qui auront saisi la Grande Salle Pierre Boulez pleine comme un œuf et silencieuse comme un monastère.
Le programme proposé par Alexandre Kantorow était d’une richesse et d’une originalité dignes de la réflexion d’un compositeur inspiré par la grâce. Expression, structure, intensité, élégance, profondeur, un piano sonnant comme un orchestre symphonique, tel a été la teneur du récital, commençant par les admirables et trop rares Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » (Pleurer, gémir, se tourmenter, désespérer) de Franz Liszt. Adoptant la forme passacaille, cette partition douloureuse composée en 1862 à la suite de la mort de deux de ses quatre enfants, Daniel en 1859 et Blandine en 1862, qu'il avait eus de la comtesse Marie d’Agoult (1805-1876), fonde son matériau thématique sur le choral d’entrée de la cantate éponyme BWV 12 que Johann Sebastian Bach (1685-1750) conçut à Weimar en 1714 que le cantor utilise en outre dans le Crucifixus de la Messe en si mineur. La beauté déchirante de ces variations concentrées à l’extrême, malgré ses seize minutes de durée, conduisit son auteur à en réaliser quelques mois plus tard une transcription pour orgue. Alexandre Kantorow plongea d’entrée l’auditoire dans un flot de tragique introspectif, dans une interprétation concentrée, déchirante, emplie de désillusion, tous sentiments servis à la perfection par la mise en valeur des progressions harmoniques qui, sous les doigts de Kantorow, annoncent par leur diversité extrême les magies pianistiques d’un Scriabine.
Cette admirable page de Liszt était suivie de l’impressionnante et méconnue Sonate pour piano en fa mineur op. 5 de Nikolaï Medtner. Longtemps négligé, le compositeur pianiste russe, contemporain de Scriabine, l’aîné de onze ans de Serge Prokofiev est de la génération précédent celle de Dimitri Chostakovitch. Né le 5 janvier 1880, Mort en 1951, Nikolaï Medtner, dernier né d’une fratrie de cinq enfants, a commencé l’étude du piano avec sa mère, avant de les poursuivre au Conservatoire de Moscou d’où il sortit diplômé en 1900. Profondément inspiré par les ultimes sonates et quatuors de Beethoven, Medtner consacra au piano un cursus de quatorze sonates. Beethoven est présent dès la première d’entre elles composée entre 1895 et 1903, celle retenue par Alexandre Kantorow. Inspirée à son auteur par le Quatuor à cordes n° 16 que le Titan de Bonn écrivit en 1826 et son fameux « Muss es sein?… Es muss sein ! » (Le faut-il ?... Il le faut !). Sonate en quatre mouvements d’une durée totale d’une demi-heure, l’Allegro initial renvoie à Bach revu à travers le prisme russe qui fait entendre quelque sonneries de cloches d’églises orthodoxes, morceau auquel Kantorow donne l’impression judicieuse de superposer des rangées de briques pour former une sorte de mu toujours plus imposant et complexe, jouant avec une précision quasi chirurgicale tout en instillant une expressivité épique. Suit un court Intermezzo, sorte de scherzo qui se présente comme une oasis de fraîcheur souriante interrompu par un trio plus dense retournant au climat du mouvement initial. Retour avec le Largo divoto à l’atmosphère du premier mouvement dans lequel Kantorow met somptueusement en évidence la passion intense et le profond lyrisme par son toucher d’une fluidité et d’une plénitude parfaites. Le mouvement lent débouche attaca sur le finale Allegro risoluto auquel le pianiste instille un élan juvénile, une dynamique haletante.
En début de seconde partie, Alexandre Kantorow a judicieusement enchaîné trois
œuvres d’autant de compositeurs différents telle une pièce en trois parties
allant crescendo, commençant par le Prélude en ut dièse mineur op. 45 de
Frédéric Chopin (1810-1849) de septembre 1841, puis le huitième des vingt-cinq Préludes op. 31 de 1844 de Charles-Valentin
Alkan (1813-1888), et le joyau d’Alexandre Scriabine (1872-1915), le cosmique Vers la flamme op. 72 de 1914 auquel Alexandre
Kantorow a donné un vivifiant élan prométhéen, ce triptyque introduisant magnifiquement
le bouquet final, l’immense et ultime Sonate
n° 32 en ut mineur op. 111 (1821-1822) de Ludwig van Beethoven (1770-1827)
dont les deux mouvements sont saisissants de concentration, de force, d’intériorité,
de dynamique, de timbres, de souffle, de grandeur, chaque note ayant son juste
poids, sa propre couleur, l’instrument sonnant tel un immense orchestre d’une
richesse époustouflante, tandis que le pianiste enchâssait de sublime façon les
différentes strates thématiques, rythmiques et de matières sonores comme autant
d’épisodes titanesques, avec une première partie fébrile et éclatante, avec une
seconde partie lui faisant écho par sa sobriété et la liberté de son chant,
avec, au centre, la partie adagio porteur
d’avenir, et les cinq variations de l’Arietta
qui s’enchaîne sans rupture qui, sous les doigts à la fois fermes et
caressants d’Alexander Kantorow, a atteint une flexibilité suprême et une
bouleversante expression. Le public insistant pour un bis, Alexandre Kantorow était fort embarrassé de devoir briser pour
complaire à l’attente de son auditoire la magie beethovénienne, mais il ne put
y échapper et décida de terminer son riche récital comme il l’avait commencé,
sur une pièce de Franz Liszt, la transcription pour piano de l’Isolde Liebestod de Richard Wagner (1813-1883).
Bruno Serrou
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