lundi 30 mars 2026

Poignant « Chant du Cygne » de Franz Schubert par Matthias Goerne et Martin Helmchen à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Vendredi 27 mars 2026 

Matthias Goerne, Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

Immense baryton schubertien, Matthias Goerne a donné avec Martin Helmchen en trois soirées de la semaine passée l’intégralité des trois grands cycles de lieder de la maturité de Franz Schubert, Der Winterreise, Die schöne Müllerin et Der Schwanengesang. Je n’ai malheureusement pu assister pour ma part qu’au seul volet ultime, pour raison de santé pour le premier et pour cause de déplacement à Bordeaux pour une nouvelle production de Die Zauberflöte de Mozart (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/03/plenitude-de-la-flute-enchantee-de.html). 

Matthias Goerne, Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

J’avais déjà assisté par trois fois à tout ou partie des trois cycles de Schubert par le baryton allemand, avec son compatriote et ami pianiste chef d’orchestre Christoph Eschenbach au Printemps des Arts de Monaco en 2009 (voir https://www.resmusica.com/2009/04/08/schubert-sur-le-rocher-de-monaco/) puis Salle Pleyel en 2012, ou avec Leif Ove Andsnes à la Philharmonie de Paris en 2022 dans le seul Winterreise (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/10/fabuleux-winterreise-voyage-dhiver-de.html), ce à quoi il convient d’ajouter l’écoute régulière des remarquables gravures pour les labels Harmonia Mundi et Philips/Decca, Wintrerreise avec Christoph Eschenbach et Alfred Brendel (Decca), Erik Schneider dans Die schöne Müllerin, Christoph Eschenbach et Alfred Brendel dans Schwanengesang

Martin Helmchn, Matthias Goerne
Photo : (c) Bruno Serrou

J’avoue d’entrée et humblement avoir été bouleversé jusqu’aux larmes vendredi soir à la Philharmonie à l’écoute du Chant du Cygne. Non seulement à cause de la douleur extraordinairement authentique qui a émané de l’interprétation littéralement vécue par les deux interprètes, mais aussi par la sublime beauté de la musique et des textes des lieder sélectionnés par le compositeur, tant côté chant que côté instrument… Et je n’ai cessé de penser combien j’aurais aimé être capable de composer ces quatorze lieder de Franz Schubert (1797-1828) réunis post-mortem en 1829 sous le titre Der Schwanengesang (Le Chant du Cygne) D 957 auquel les deux musiciens ont ajouté le lied Herbst (Automne) D 945 sur des vers de Ludwig Rellstab (1799-1860), tant il se trouve dans ce recueil de lieder sur sept poèmes de Ludwig Rellstab déjà cité, six autres poèmes de Heinrich Heine (1797-1856) et un ultime lied sur des vers de Johann Gabriel Seidl (1804-1875), le déchirant Der Taubenpost (Le Pigeon voyageur), ce que je vis personnellement depuis plusieurs mois, douleur obsessionnelle, mélancolie rongeuse, nostalgie des amours disparues exprimées avec une force hallucinante et un tragique d’une insondable profondeur où la mort est omniprésente, tel un fil conducteur, une mort souhaitée, une mort consolatrice.

Matthias Goerne, Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

Considéré comme l’un des héritiers de Dietrich Fischer-Dieskau, dont il a reçu le sens singulier du verbe alors qu’il était son élève en même temps que celui d’Elisabeth Schwartzkopf, Matthias Goerne agrège comme peu de ses confrères le mot et la note, en tirant un alliage d’une beauté confondante et d’une pénétration sans équivalent chez les chanteurs de sa génération. Baryton au timbre aussi profond que lumineux, son approche de la musique saisit par son immédiateté, sa musicalité naturelle, sa voix d’une tendresse infinie capable des tempête les plus terribles, sa présence indicible qui ensorcelle l’auditeur, tandis que son chant se caractérise par un raffinement qui suscite une intelligence de sentiment exceptionnelle. Mais, contrairement à Fischer-Dieskau, qui se focalisait sur le mot, Goerne prend la phrase entière qui devient par son souffle interminable pur enchantement. « L’étude des textes demande beaucoup de temps avant d’être saisis dans la diversité de leurs dimensions, me déclarait-il en décembre 2007. Il ne suffit pas de se limiter à travailler les seules grandes œuvres ou les dix pièces les plus connues de Schubert, mais cent. Même chose pour Schumann et d’autres si l’on veut comprendre et pénétrer le style de chaque compositeur. Je pense par ailleurs qu’il est impossible d’interpréter Schumann sans connaître Schubert et saisir les différences de leurs univers, de leurs environnements, de leurs cultures. Schubert est plus proche, dans la concentration, la pureté, de Bach que l’est Schumann. J’aime aussi travailler avec plusieurs très bons pianistes, qui ont tous des caractères bien trempés. Ils ont leur propre opinion, une approche des partitions distincte et très personnelle. Ainsi les lieder sont-ils approchés diversement et selon des visions chaque fois plus conformes à leurs particularités. »


Martin Helmchen
Photo : (c) Bruno Serrou

Et comme le baryton allemand vendredi dernier a non pas interprété Le Chant du Cygne mais carrément vécu ce drame d’une gravité si désespérée qu’elle en devient surhumaine, brossant avec son partenaire, son compatriote pianiste Martin Helmchen, d’authentiques saynètes conduisant pas à pas vers la tombe dans une atmosphère marine asphyxiante. La voix de Matthias Goerne mûrit à merveille, gagnant en ampleur, en couleurs désormais d’une variété infinie, en richesse des contrastes vocaux, en épaisseur, atteignant désormais des graves pleins et abyssaux, susurrant, criant, sanglotant, pleurant tout en laissant paraître de temps à autres quelques traits de lumière évanescente. Véritable partenaire jouant un piano d’une richesse de timbres, d’une intensité de résonances prodigieuse et d’une expressivité à fleur de peau, d’humaine et mâle douleur, de solitude glaciale soulignée avec une sensibilité inouïe par le piano intensément humain de Martin Helmchen, qui a donné seul, en première partie de soirée, l’immense poème pour piano seul qu’est la Sonate en sol majeur D 894 op. 78 de 1826, dont les quatre mouvements forment un grand voyage intérieur dans une conception étonnamment distanciée, contenue du pianiste allemand qui a clairement cherché à éviter tout épanchement excessif, cela dès l’exposition du premier thème auquel d’aucuns, notamment Sviatoslav Richter, donnent un tour désolé d’une tristesse infinie, comme si le pianiste hésitait à entrer dès le début du concert dans le drame absolu… pour donner toute son énergie dans le rondo final aux élans de fête de village parcourue de chants et danses populaires avant de conclure dans un souffle à peine audible…

Dommage qu’un mauvais réglage de deux projecteurs situés dans le plafond de la salle ait empêché le noir-salle aveuglant plus ou moins les spectateurs assis au-dessous…

Bruno Serrou

 

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