lundi 23 mars 2026

A Genève, Leonardo García-Alarcón enflamme l’amour fraternel et passionnel d’un brillant « Castor et Pollux » de Rameau

Genève. Grand Théâtre. Bâtiment des Forces Motrices. Jeudi 19 mars 2026 

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Castor et Pollux 
Photo : (c) Magali Dougados / GTG

Sept ans après Les Indes galantes, le Grand Théâtre de Genève retrouve avec le concours de Leonardo García-Alarcón et sa Cappella Mediterranea Jean-Philippe Rameau avec Castor et Pollux, cette fois avec le concours du chorégraphe d’origine roumaine Edward Clug, qui réalise ici sa première mise en scène lyrique. Grand Théâtre de Genève de nouveau fermé pour travaux sept ans après sa réouverture, a été transféré cette fois dans les murs du Bâtiment musée des Forces Motrices implanté au milieu du Rhône en aval du lac Léman à l’acoustique parfaite et à l’atmosphère de grand théâtre de chapiteau où a été donnée jeudi denier une brillante première d’une nouvelle production de Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau. 

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Castor et Pollux. Sophie Junker (Télaïre)
Photo : (c) Magali Dougados

Troisième grand opéra de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) après Hippolyte et Aricie (1733) et Les Indes galantes (1735) et précédent Les Fêtes d’Hébé (1739), Castor et Pollux est la deuxième tragédie lyrique du compositeur français, encadrée de deux de ses opéras ballets. Créé à l’Académie royale de musique alors installée théâtre du Palais-Royal à Paris le 24 octobre 1737, cet ouvrage en un prologue et cinq actes sur un livret du Grenoblois Pierre-Joseph Bernard (1708-1775) appelé Gentil-Bernard par Voltaire, son modèle, sera révisé en 1754, enrichi de nombreux ajouts notamment d’ariettes et soumis à quantité de coupures dans les récitatifs, tandis que le prologue sera remplacé par un premier acte entièrement nouveau et que les funérailles de Castor sont déplacées au deuxième acte. Bien que cette dernière réalisation soit plus courue de nos jours, le Grand-Théâtre de Genève, à l’instar de l’Opéra de Paris la saison dernière, a porté son dévolu sur l’incunable. Tandis qu’en 1754 Rameau explorera les spécificités de l’opéra-ballet hérité de Lully, Rameau en 1737 creuse jusqu’aux limites de la tragédie lyrique, ce qui rend cette première mouture plus audacieuse que la seconde. Le titre de l’œuvre réunit deux héros de la mythologie grecque, les frères jumeaux, fils de Léda, Castor le mortel, engendré par Tyndare, roi de Sparte,  et Pollux l’immortel, enfant de Jupiter, tous deux amoureux de Télaïre, « fille du Soleil » qui n’a d’yeux que pour Castor. Les jumeaux ont combattu contre les armées Lyncée, roi d’Argos, qui ont eu raison de Castor et l’ont envoyé ad patres

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Castor et Pollux 
Photo : (c) Magali Dougados / GTG

Ecrit en l’honneur de la paix viennoise qui mettait fin à la Guerre de Succession de Pologne qui opposait l’Autriche et la France, le prologue de la version originale retenue par Leonardo García-Alarcón et Edward Clug pour la nouvelle production genevoise, le contexte international s’y prêtant, tient de l’allégorie. Mais, ce qui frappe d’entrée c’est la limpide simplicité de la scénographie de Marko Japelj qui laisse toute la place à l’expression de la danse, terreau favori du signataire de la mise en scène. S’ouvrant sur un déchirant prologue dans lequel Télaïre expose son profond chagrin à son amie Phébé, son fiancé Castor ayant succombé dans sa lutte contre le tyran Lyncée. Centrée sur l’amour sous toutes ses formes, fraternel et passionnel, la tragédie lyrique redouble en épisodes funèbres et en airs poignants. Les faux jumeaux Castor et Pollux, le premier simple mortel, le second éternel du fait de sa filiation avec Jupiter, sont épris tous deux de la solaire Télaïre, âme affligée par la mort de Castor qui ne cesse d’exprimer tout au long de l’ouvrage une lamentation, une désespérance insondables. Pollux, poussé par l’amour fraternel et qui aime aussi Télaïre, surmontant tous les obstacles, descend aux Enfers pour rejoindre Castor afin que celui-ci puisse revenir provisoirement à la vie afin de revoir une ultime fois la femme qu’il aime et qui l’aime.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Castor et Pollux
Andreas Wolf (Pollux), Eve-Maud Hubeaux (Phébé)
Photo : (c) Magali Dougados / GTG

Grand Théâtre de Genève de nouveau fermé pour travaux, transféré cette fois dans les murs du Bâtiment musée des Forces Motrices implanté au beau milieu du Rhône à l’acoustique parfaite et à l’atmosphère de grand théâtre de chapiteau où a été donnée ce soir une brillante première d’une nouvelle production de Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau dirigé avec allant et une théâtralité conquérante par Leonardo García-Alarcón à la tête de son excellente Cappella Mediterranea, avec un vaillant quatuor vocal central. Tout d’abord, l’impressionnant Castor du ténor belge Reinaud van Mechelen, voix d’airain aux accents d’une douleur profonde, l’endurant et sombre Pollux du brillant baryton basse allemand Andreas Wolf, la lumineuse Télaïre de la soprano belge Sophie Junker, la tragique Phébé de la mezzo-soprano genevoise Eve-Maud Hubeaux. Le reste de la distribution est à la hauteur de cet impressionnant quatuor, constitué de la soprano française Charlotte Bozzi (une autre Ombre, Planète), du baryton-basse français Alexandre Duhamel (Athlète 2, Jupiter), de la soprano italienne Giulia  Bolcato (Suivante d’Hébé, Plaisir céleste, Ombre heureuse) et du ténor malgache Sahy Ratia (Grand Prêtre). Le Chœur du Gand Théâtre de Genève participe activement à la réussite de cette production e dans la diversité de ses contrastes de couleurs et d’incarnations.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Castor et Pollux 
Photo : (c) Magali Dougados / GTG

La mise en scène sobre du chorégraphe Edward Clug à la scénographie à dominante noir et blanc de Marko Japelj s’avère limpide et la partie ballet dans l’esprit de l’œuvre, du moins dans un premier temps, évitant intelligemment les dérapages convenus et démagogiques rap/hip-hop de trop nombreuses productions d’opéras ballets… Jusqu’à ce que soudain, d’entrée de seconde partie et quasi jusqu’à la fin, une invasion de caddies métalliques plus rutilants que nature qu’il a dû être difficile de réunir en une telle quantité alors que l’on ne trouve plus sur les parkings des grandes surfaces commerciales que des charriots en plastique et que ce genre de commerce tend à se raréfier. Peut-être s’agit-il ici de dépeindre un Parnasse un brin clinquant, à l’origine d’un interminable ballet de caddies poussés et habités par des ballerines en circonvolutions continues, avant de terminer en statue construite à partir d’un amas de caddies explosés, sans doute Jupiter en personne implosé. Si pour Edward Clug, la société de consommation que représente le caddy est représentatif de l’Olympe, à mes yeux et dans mes souvenirs cauchemardesques de mes débuts dans la vie active, ce crabe à roulettes est l’Enfer incarné sur terre…

Bruno Serrou

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