mardi 10 mars 2026

Vivifiant cocktail dentelles et rouleau compresseur de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg et Aziz Shokhakimov

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 9 mars 2026 

Aziz Shokhakimov, Orchestre Phiharmonique de Strasbourg
Photo : (c) Bruno Serrou

Concert particulièrement contrasté lundi soir à la Philharmonie de Paris de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et de son directeur musical Aziz Shokhakimov, où la dentelle le disputait au rouleau compresseur. Une Sinfonia concertante pour violoncelle, piano et orchestre d’Oscar Strasnoy, en fait un double concerto en première audition parisienne par ses créateurs, l’impressionnant Jean-Guihen Queyras, sonorités brûlantes et amples, aussi ardentes dans le grave que lumineuses dans les harmoniques, et Alexandre Tharaud, aux arpèges virevoltantes et aux contrastes vivifiants, tandis que l’orchestre élargissait les timbres des solistes et leur donnait un volume souple, clair et onctueux au service d’une œuvre d’une fraîcheur, d’une légèreté souriante et pleine du soleil argentin. En contraste, la symphonie la plus intensément violente et guerrière de Dimitri Chostakovitch, la n° 7 « Leningrad », avec des ffff à déchirer les tympans, dans laquelle le chef ouzbek chante dans son jardin tant il est à l’aise dans l’élaboration du discours, dirigeant avec une souplesse et une précision impressionnantes, suscitant des crescendos étourdissants que Chostakovitch déploie ad nauseum, tandis que l’orchestre strasbourgeois répond avec allant et générosité, propulsant avec brio les pupitres rutilants, des violons au tuba, du piano aux harpes, des flûtes à la percussion, particulièrement le titulaire de la caisse claire, qui a plus à faire encore que dans le Boléro de Maurice Ravel 

Jean-Guihen Queyras, Oscar Strasnoy, Alexandre Tharaud, Aziz Shokhakimov
Orchestre Philhzrmonique de Strasbourg
Photo : (c) Bruno Serrou

Né en 1970 dans une famille « juive agnostique » d’origine russe installée à Buenos Aires, où il a très tôt commencé l’étude du piano, puis, à 15 ans, la composition et la direction d’orchestre, naturalisé Français vivant désormais à Berlin, ancien élève des Conservatoires de Paris et de Francfort, Oscar Strasnoy est un compositeur inclassable. Riche en influences littéraires et cinématographiques, polychrome, emplie d’humour, ne craignant pas le métissage, sa musique est avant tout narrative. Soucieux de théâtralité, son langage s’approprie, réinvente, détourne le patrimoine musical sans jamais tomber dans la citation et le pastiche, et ne craint pas de se faire iconoclaste, comme l’atteste sa « tragédie barbare » Cachafaz de Copi créée avec succès fin 2010 à Quimper et repris à l’Opéra-Comique à Paris. L’opéra et le théâtre musical sont au centre de sa création ; un théâtre lyrique hors normes ouvert par Midea en 1996 qui lui a valu le Premio Orpheus attribué par Luciano Berio suivi de deux ouvrages d’après Witold Gombrowicz, Opérette et Geschichte, toujours pour formations réduites, sur des textes éclatés et une dramaturgie sans contingences. Ce que conforte son opéra en vingt-cinq saynètes Slutchai (Incident) sur un texte russe de Daniils Harms (1905-1942), une commande de l’Opéra de Bordeaux qui l’a créé en 2012. « L’idée littéraire, le texte déterminent mon désir de composer, me disait-il en 2010 tandis que je l’interviewais pour le quotidien La Croix dans la perspective du Festival Présences de Radio France dont il était l’invité central en 2012, tandis que la langue conditionne musicalité et dramaturgie : le russe est dans la vitesse d’exécution, l’anglais est haché, l’italien incite à la mélodie... Ma musique est au service de la dramaturgie, et je n’hésite pas à faire des citations et à puiser dans le patrimoine populaire. » Si bien que la création de Strasnoy illustre toujours un propos. « Mon imaginaire n’est pas conceptuel, convenait-il. J’aime à travailler en équipe, avec dramaturges, metteurs en scène, interprètes. En court d’écriture, je monte des ateliers à mi-parcours avec tous les intervenants afin de voir avec eux la façon dont sonne et fonctionne l’œuvre en cours de gestation. Je compose à la mesure des interprètes, comme Berio pour ses Sequenze. » Se revendiquant hors de toute chapelle, signataire d’une musique exigeante mais accessible, Oscar Strasnoy confirme dans son œuvre nouvelle toutes ces particularités. Commande conjointe de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, de la Philharmonie de Paris, de l’Orchestre National de Montpellier et du Musikkollegium Winterthur (Suisse) composée à la demande de Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud, qui l’ont créée le 6 mars 2026 Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg, la Sinfonia concertante renvoie au XVIIIe siècle, plus particulièrement au modèle mozartien que constitue l’œuvre éponyme de Mozart pour violon et alto, qui, contrairement au concerto, se fondent davantage et dialogue avec l’orchestre plutôt que de s’y opposer systématiquement. « Au début, confiait avec humour le compositeur aux Dernières Nouvelles d’Alsace peu avant la création mondiale de sa Sinfonia concertante, les solistes font partie de l’orchestre, jusqu’au moment où ce dernier les rejette comme des noyaux d’olive et les pousse au milieu de la piste de danse, de sorte qu’ils deviennent indépendants et occupent le devant de la scène. L’orchestre est une sorte de chœur qui expulse les solistes puis les réintègre. » De leur côté, les deux solistes ont voulu célébrer trente ans de complicité artistique et amicale. « Dans cette œuvre, remarquait le pianiste au micro de France Musique, Oscar Strasnoy nous présente comme un duo qui converse ensemble et avec un orchestre qui s’amuse à nous répondre et à nous bousculer. Il s’agit d’une très jolie métaphore de notre amitié ! » Ainsi, est-il apparu que les deux solistes jouaient en totale complicité, le violoncelliste assis sur une estrade derrière le pianiste légèrement décalé, ce dernier le regardant en diagonale, tandis qu’il se mouvait à plusieurs reprises pour poser ou retirer ce qui semblait comme des boulons ou des boulettes. Impressionnant, Jean-Guihen Queyras a ébloui par ses sonorités brûlantes et amples, toujours ardentes, dans le grave comme dans les harmoniques, tandis qu’Alexandre Tharaud, brillait par la vélocité virevoltante de ses arpèges et ses contrastes de couleurs au nuancier vivifiant, tandis que l’orchestre (1) élargissait les timbres des solistes pour leur donner un volume flexible, clair et onctueux au service d’une œuvre d’une fraîcheur, d’une légèreté souriante et emplie du soleil argentin qui irrigue depuis toujours la création de Strasnoy, qui fait avec cette œuvre en cinq mouvements (2) un brillant retour sur la scène musicale française. 

Jean-Guihen Queyras, Alexandre Tharaud, Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Photo : (c) Bruno Serrou

Cette exécution a suscité en moi une interrogation en regard de ce que j'avais lu dans le programme de salle qui précisait que l’œuvre s’ouvrait sur une phrase des trompettes jouant pavillon « à l’intérieur de la caisse de résonance du piano (avec la pédale forte appuyée) », or, les deux trompettes en ut n’ont pas bougé de leur place au fond du plateau dans l'axe du chef, à la gauche des deux trombones et du tuba, tandis que le piano était à sa place de soliste, devant le pupitre du chef et à la gauche du violoncelle, alors que le clavecin, placé derrière les violons, était à peine audible mais ajoutant il est vrai un rais de lumière sensuelle. Cette œuvre est une vraie réussite, et son écoute est délectable, les sommets étant atteints dans les deuxième, Levitazione, et surtout quatrième mouvements, ce dernier intitulé Fontana, qui titille l’oreille par ses scintillements de cristal, la grâce et la diversité de ses timbres.

Azis Shokhakimov, Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Charlotte Juillard, premier violon
Photo : (c) Bruno Serrou

En regard de cette création toute en dentelles du compositeur argentin, le chef ouzbek a présenté la  symphonie la plus populaire de Dimitri Chostakovitch, la Septième en ut majeur op. 60 « Leningrad », qui doit sans doute son renom au succès fulgurant qu’elle connut aux Etats-Unis, où elle a été donnée pour la première fois le 19 juillet 1942 sous la direction d’Arturo Toscanini et diffusée en direct sur les ondes de la NBC. Conçue en juillet 1941 sous forme de poème symphonique, achevée pendant le siège par la Wehrmacht de la ville de Leningrad, où vivait Chostakovitch et où l’activité culturelle continuait à s’épanouir malgré les bombes et la famine, ce qui constituait un support moral aux habitants. C’est ainsi que cette partition, la plus longue de Chostakovitch avec une durée de plus d’une heure vingt, acquit une dimension symbolique de la résistance soviétique face au nazisme. L’Allegretto initial est d’ailleurs la traduction sonore d’une invasion guerrière avec ce rythme de marche qui broie tout sur son passage, y compris le thème initial qui semble carrément passer au laminoir. Pourtant, dans ses Mémoires, le compositeur précise que l’œuvre ne serait pas dédiée au Leningrad de la guerre mais à celui des purges staliniennes qui ont précédé le siège. Plus badin, le deuxième mouvement marque une pause au milieu de la tempête, avec son caractère lyrique et suave, et ses nombreux solos instrumentaux qui semblent se délecter d’une polyphonie sautillante, d’où sourdent des relents de bataille avec quelques fanfares belliqueuses. Ouvert sur un choral qui fait songer à Johann Sebastian Bach et à Igor Stravinski, l’Adagio est une sorte de prière plus ou moins laconique entrecoupée de menaces de l’envahisseur jusqu’au retour vers la sérénité qui débouche sur le choral du début. Ouvert sur un thème hésitant ébauché aux cordes, le finale a d’abord le caractère sombre d’une marche funèbre qui ramène au climat du premier mouvement et qui, conduisant à l’apothéose triomphale, aura longtemps hésité à s’imposer. Aziz Shokhakimov tend cette œuvre tel un arc, construisant de façon étourdissante les crescendi que Chostakovitch déploie ad noseum, du pianissimo quasi inaudible au fortissimo le plus effroyable, assuré que son orchestre saura tenir quoi qu’il advienne, du son le plus ténu jusqu’au plus tellurique, l’orchestre strasbourgeois répondant avec allant et générosité, propulsant de rutilants pupitres, des violons au tuba, du piano aux harpes, des flûtes à la percussion, particulièrement le titulaire de la caisse claire, qui a plus à faire encore que dans Boléro de Ravel… Tous les pupitres de la phalange alsacienne ont sonné fiers et sûrs, engendrant des couleurs tour à tour fauves et lustrées, les sons droits et étincelants, la petite harmonie s’illustrant notamment dans le Moderato. Poco Allegretto (deuxième mouvement), tandis que les mouvements extrêmes ont conduit à des ffff à déchirer les tympans. Le chef ouzbek a clairement chanté ici dans son jardin tant il est apparu à l’aise dans l’élaboration du propos, dirigeant avec une souplesse et une précision impressionnantes.

Bruno Serrou

1) Instrumentarium de la Sinfonia concertante d’Oscar Strasnoy : violoncelle et piano solos, deux flûtes (aussi piccolo), deux hautbois (le second aussi cor anglais), trois clarinettes (la première aussi clarinette en mi bémol, la troisième aussi clarinette basse en si bémol), deux bassons (le second aussi contrebasson), deux cors en fa, deux trompettes en ut, deux trombones, tuba, deux percussionnistes, timbales, clavecin (aussi célesta), harpe, cordes (10, 10, 8, 8, 4)

2) I. Invocazione ; II. Levitazione ; III. Scherzo ; IV. Fontana ; V. Finale

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