Quoique familier du répertoire schumannien, Nikolaï Lugansky a enregistré pour son deuxième disque Schumann, après un premier réunissant en 2012 les Etudes symphoniques op. 13, la Sonate n° 1 op. 11 et la Toccata op. 7 enregistrés en 1994 (1), trois de ses chefs-d’œuvre parmi les plus significatifs, de la grande Fantasie op. 17, sommet de lyrisme et de virtuosité, à l’irrésistible Carnaval de Vienne op. 26, en passant par l’onirique et luxuriante Humoreske op. 20, le pianiste russe parcourt les arcanes du piano schumanien, offrant un saisissant panorama d’un univers intensément personnel, où se mêlent éclats passionnés, ironie rêveuse et profondeur poétique
De ces trois cahiers qui comptent
parmi les plus connus de Robert Schumann, Nikolaï Lugansky livre des
interprétations d’une densité et d’une variété extraordinaires, sensibles,
poétiques, contrastées, toniques, toujours subtiles de pensée et d’un
raffinement intellectuel exemplaires, donnant de la personnalité complexe du
compositeur rhénan toutes les facettes, des plus lumineuses jusqu’aux plus
sombres. Bien qu’il s’agisse d’une œuvre
particulièrement développée pour Schumann et riche de en colorations, contemporaine
des Scènes d’enfants et des Kreisleriana, la grande Fantasie en ut majeur op. 17, dédiée à
Franz Liszt, se rapproche sous les doigts de Lugansky de l’esprit de cycles
comme les Davidsbündlertänze op. 6 et
le Carnaval op. 9, chacun de ses
trois mouvements acquérant un caractère d’une densité caractéristique. La
conception raffinée et précise de l’interprète transparaît dès les première
mesures du mouvement initial, Durchaus
phantastisch und leidenschaftlich vorzutragen (A jouer d’un bout à l’autre d’une façon fantastique et passionnée),
Lugansky ménage avec justesse la fébrilité que le compositeur porte à sa future
épouse, Clara Wieck, qui inspire de judicieux contrastes entre les sections les
plus ardentes et passionnées qui sonnent de façon plus ou moins percussive et qui
alterne avec des passages d’une infinie tendresse. Les variations de timbres du
piano ne cessent de captiver, tout comme l’intensité des voix plus intimistes
qui s’articulent au cœur des lignes mélodiques. La solennité du mouvement
central, Mässig durchaus energisch (Modéré, toujours énergique) s'exprime
pleinement tant le pianiste exploite au maximum la résonance du registre grave
de son Steinway, la conduite du mouvement ne maquant pas de panache, et les rythmes
pointés incisifs mais sans excès. Le Langsam
getragen (Lent et soutenu) final,
véritable défi technique pour le pianiste, semble abordé avec prudence, ce qui
n’en affecte pas pour autant les audaces et l’expression de pure jubilation.
Ce dernier mouvement est assurément
le plus exigeant du triptyque, nécessitant de l'interprète une grande profondeur
mâtinée de brio, ce que Lugansky offre avec en plus une extraordinaire sensibilité.
Composé en 1839, publié deux plus tard, Faschingsschwank
aus Wien (Scènes du Carnaval de
Vienne) op. 26 qui suit, s’ouvre sur un Allegro en cinq sections particulièrement entraînant où Schumann a inclus
des thèmes folkloriques et glissé celui de La
Marseillaise qu’il modifie et travestit pour satisfaire à l’interdit de la
cours de Vienne. Lugansky conçoit le tout avec une extrême pertinence, tel un
rondo constitué d’une série de vignettes bigarrées. Dans la mélancolique Romanze, il met en valeur les admirables
harmonies que créent les notes suspendues et le chromatisme dans les
passages plus épurés, ce qui confère de la profondeur et instaure de saisissants
contrastes avec la chaleur des sections plus sonantes. Le Scherzino allège l’atmosphère par sa gaieté
enjouée, le pianiste ménageant un espace d’une clarté optimale. L’Intermezzo. Mit grösster Energie, enflammé
et virevoltant, prépare idéalement le terrain au Finale. Höchst lebhaft, point d'orgue du recueil. Lugansky y
atteste de sa grande maîtrise et de son art exceptionnel du chant, les passages
de virtuosité coulant avec une vaillance saisissante de naturel, insufflant une
énergie communicative à l’ensemble. Ainsi en est-il également des deux mouvements
pairs, la Romanze. Ziemlich langsam et
l’Intermezzo, d’un éclat éblouissant
par le lyrisme délicat du premier et l’exposition du thème passionné du second
s’élevant au-dessus d’un accompagnement de triolets d’une beauté singulière. Le
Scherzino central est un sommet de virtuosité,
à l’instar du puissant Finale, qui
plonge dans les danses et les réjouissances de fin de carnaval.
L'Humoreske en si bémol majeur op. 20
composée en 1839 sur laquelle se termine le disque monographique de Lugansky s’ouvre
sur une magnifique section lyrique de l’Einfach
qui se présente telle une rêverie. Son lyrisme est complété à merveille dans le
Hastig où se présente une troisième
voix porteuse d’intériorité (Innere
Stimme) dont la grâce et la légèreté onirique est ponctuée dans l’Einfach und zart (Simple et tendre) qui s’ouvre sur une phrase au lyrisme intense. Le
mouvement suivant, Innig (Intime) se présente comme un rondo d’une
grande richesse d’inspiration où alternent des sections dynamiques, avec une
partie centrale d'une grande sensibilité à laquelle Lugansky s’adonne à une bouleversante
profondeur. S’enchaîne un mouvement perpétuel, Sehr lebhaft (Très vite),
qui se termine sur une impressionnante accélération du tempo (più stretto) brusquement interrompue par
une fanfare pompeuse (Mit einigem Pomp)
débouchant sur le finale Zum Beschluss (Vers la fin), tendre méditation qui offre une énigmatique
conclusion en forme de coda. Il confère à son chromatisme une impression de
persistance, voire un soupçon d'obscurité.
Bruno Serrou
CD Harmonia Mundi HMM 90253. Durée : 1h 24mn 11s. Enregistrement : 26-28 mai 2025 à Dobbiaco. DDD
1) 1 CD « Piano Classics »


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