vendredi 27 février 2026

CD : Les somptueux Schumann de Nikolaï Lugansky

Quoique familier du répertoire schumannien, Nikolaï Lugansky a enregistré pour son deuxième disque Schumann, après un premier réunissant en 2012 les Etudes symphoniques op. 13, la Sonate n° 1 op. 11 et la Toccata op. 7 enregistrés en 1994 (1), trois de ses chefs-d’œuvre parmi les plus significatifs, de la grande Fantasie op. 17, sommet de lyrisme et de virtuosité, à l’irrésistible Carnaval de Vienne op. 26, en passant par l’onirique et luxuriante Humoreske op. 20, le pianiste russe parcourt les arcanes du piano schumanien, offrant un saisissant panorama d’un univers intensément personnel, où se mêlent éclats passionnés, ironie rêveuse et profondeur poétique 

Nikolaï Lugansky
Photo : DR

De ces trois cahiers qui comptent parmi les plus connus de Robert Schumann, Nikolaï Lugansky livre des interprétations d’une densité et d’une variété extraordinaires, sensibles, poétiques, contrastées, toniques, toujours subtiles de pensée et d’un raffinement intellectuel exemplaires, donnant de la personnalité complexe du compositeur rhénan toutes les facettes, des plus lumineuses jusqu’aux plus sombres. Bien qu’il s’agisse d’une œuvre particulièrement développée pour Schumann et riche de en colorations, contemporaine des Scènes d’enfants et des Kreisleriana, la grande Fantasie en ut majeur op. 17, dédiée à Franz Liszt, se rapproche sous les doigts de Lugansky de l’esprit de cycles comme les Davidsbündlertänze op. 6 et le Carnaval op. 9, chacun de ses trois mouvements acquérant un caractère d’une densité caractéristique. La conception raffinée et précise de l’interprète transparaît dès les première mesures du mouvement initial, Durchaus phantastisch und leidenschaftlich vorzutragen (A jouer d’un bout à l’autre d’une façon fantastique et passionnée), Lugansky ménage avec justesse la fébrilité que le compositeur porte à sa future épouse, Clara Wieck, qui inspire de judicieux contrastes entre les sections les plus ardentes et passionnées qui sonnent de façon plus ou moins percussive et qui alterne avec des passages d’une infinie tendresse. Les variations de timbres du piano ne cessent de captiver, tout comme l’intensité des voix plus intimistes qui s’articulent au cœur des lignes mélodiques. La solennité du mouvement central, Mässig durchaus energisch (Modéré, toujours énergique) s'exprime pleinement tant le pianiste exploite au maximum la résonance du registre grave de son Steinway, la conduite du mouvement ne maquant pas de panache, et les rythmes pointés incisifs mais sans excès. Le Langsam getragen (Lent et soutenu) final, véritable défi technique pour le pianiste, semble abordé avec prudence, ce qui n’en affecte pas pour autant les audaces et l’expression de pure jubilation. Ce dernier mouvement est assurément le plus exigeant du triptyque, nécessitant de l'interprète une grande profondeur mâtinée de brio, ce que Lugansky offre avec en plus une extraordinaire sensibilité.

Composé en 1839, publié deux plus tard, Faschingsschwank aus Wien (Scènes du Carnaval de Vienne) op. 26 qui suit, s’ouvre sur un Allegro en cinq sections particulièrement entraînant où Schumann a inclus des thèmes folkloriques et glissé celui de La Marseillaise qu’il modifie et travestit pour satisfaire à l’interdit de la cours de Vienne. Lugansky conçoit le tout avec une extrême pertinence, tel un rondo constitué d’une série de vignettes bigarrées. Dans la mélancolique Romanze, il met en valeur les admirables harmonies que créent les notes suspendues et le chromatisme dans les passages plus épurés, ce qui confère de la profondeur et instaure de saisissants contrastes avec la chaleur des sections plus sonantes. Le Scherzino allège l’atmosphère par sa gaieté enjouée, le pianiste ménageant un espace d’une clarté optimale. L’Intermezzo. Mit grösster Energie, enflammé et virevoltant, prépare idéalement le terrain au Finale. Höchst lebhaft, point d'orgue du recueil. Lugansky y atteste de sa grande maîtrise et de son art exceptionnel du chant, les passages de virtuosité coulant avec une vaillance saisissante de naturel, insufflant une énergie communicative à l’ensemble. Ainsi en est-il également des deux mouvements pairs, la Romanze. Ziemlich langsam et l’Intermezzo, d’un éclat éblouissant par le lyrisme délicat du premier et l’exposition du thème passionné du second s’élevant au-dessus d’un accompagnement de triolets d’une beauté singulière. Le Scherzino central est un sommet de virtuosité, à l’instar du puissant Finale, qui plonge dans les danses et les réjouissances de fin de carnaval.

L'Humoreske en si bémol majeur op. 20 composée en 1839 sur laquelle se termine le disque monographique de Lugansky s’ouvre sur une magnifique section lyrique de l’Einfach qui se présente telle une rêverie. Son lyrisme est complété à merveille dans le Hastig où se présente une troisième voix porteuse d’intériorité (Innere Stimme) dont la grâce et la légèreté onirique est ponctuée dans l’Einfach und zart (Simple et tendre) qui s’ouvre sur une phrase au lyrisme intense. Le mouvement suivant, Innig (Intime) se présente comme un rondo d’une grande richesse d’inspiration où alternent des sections dynamiques, avec une partie centrale d'une grande sensibilité à laquelle Lugansky s’adonne à une bouleversante profondeur. S’enchaîne un mouvement perpétuel, Sehr lebhaft (Très vite), qui se termine sur une impressionnante accélération du tempo (più stretto) brusquement interrompue par une fanfare pompeuse (Mit einigem Pomp) débouchant sur le finale Zum Beschluss (Vers la fin), tendre méditation qui offre une énigmatique conclusion en forme de coda. Il confère à son chromatisme une impression de persistance, voire un soupçon d'obscurité.

Bruno Serrou

CD Harmonia Mundi HMM 90253. Durée : 1h 24mn 11s. Enregistrement : 26-28 mai 2025 à Dobbiaco. DDD 

1) 1 CD « Piano Classics »

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