dimanche 22 février 2026

Le Piano4etoiles de Yoav Levanon a envoûté le Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Piano4etoiles. Théâtre des Champs-Elysées. Vendredi 20 février 2026 

Yoav Levanon
Photo : (c) Bruno Serrou

Brillant récital Piano4etoiles au Théâtre des Champs-Elysées de Yoav Levanon, dans un programme aussi varié que dense, puisque courant du XVIIIe siècle au XXIe. Le pianiste israélien a commencé par François Couperin « La Couperin », suivi de « Les Cyclopes » de Rameau, ce qui lui a permis de jouer avec brio des arpèges, puis deux des Six Études en forme de canon op. 56 de Robert Schumann transcrites par ses soins, et surtout quatre éblouissantes Ballades de Frédéric Chopin aux reliefs, aux dynamiques et à l’expressivité fascinants. En seconde partie, et en toute logique, les vingt-deux de Serge Rachmaninov dignes d’un voyage au long cours, tant Yoav Levanon y a dessiné une multitude de paysages, avant de rêver dans le Menuet sur le nom de Haydn de Maurice Ravel, et de terminer avec vaillance sur « Islamey » de Mili Balakirev. Deux bis, le second une Toccata très flatteuse pour le pianiste son auteur, mais qui n’a pas l’exigence de celle d’un autre pianiste, Ferruccio Busoni. Je suis sorti enthousiaste de ce premier récital en « live » auquel j’assistais de cet élégant pianiste à la musicalité et aux colorations éblouissantes 

Yoav Levanon
Photo : (c) Bruno Serrou

Commencé par deux œuvres du baroque français, le récital offert vendredi par Yoav Levanon a proposé un large éventail du talent du pianiste israélien, qui a également convoqué son intérêt pour les arrangements d’œuvres du passé et ses tentations pour la composition respectant néanmoins les formes du passé. L’œuvre introductive puisait dans le Quatrième (et dernier) Livre de pièces pour clavecin de François Couperin (1668-1733), avec la troisième des cinq morceaux du 21e Ordre dans le ton de mi mineur, considéré à l’époque comme « efféminé » car « amoureux et plaintif », la brève La Couperin, sorte d’autoportraits du titulaire de la tribune de l’église Saint-Gervais à Paris, jouée avec une souplesse de clavecin mais en plus coloré harmoniquement, à l’instar du plus tardif et spectaculaire le Rondo de Les Cyclopes de Jean-Philippe Rameau (1683-1764), l’un des dix volets de la Suite en ré publiée en 1724 dans le Livre de pièces de clavecin, lesdits cyclopes n’ayant à voir avec l’Odyssée d'Homère mais avec les forgerons auxquels le pianiste israélien a donné toute leur expressivité de divinités mythologiques martelant le métal ou la foudre. Les longues mains aux doigts particulièrement effilés ont donné de ces pièces jouées sur un Steinway un tour aérien et fin évoquant peu ou prou les sonorités et le métal du clavecin. Autre aspect des capacités du pianiste, celui de tire de son piano le volume, la diversité des timbres et l’ampleur de la polyphonie. Ainsi en a-t-il été de la transcription qu’il a faite des Six Etudes en forme de canon op. 56 de Robert Schumann (1810-1856), œuvre au contrepoint serré conçue à l’origine pour piano à pédalier, orgue, deux pianos ou piano à quatre mains dans laquelle Schumann rend hommage au XVIIIe siècle à travers la figure de Johann Sebastian Bach. Yoav Levanon en a donné deux extraits, commençant par la deuxième étude, Andantino en mi majeur, et concluant avec la troisième, Mit innigem Ausdruck (Avec une sincère expression). L’on sait combien le compositeur rhénan appréciait son exact contemporain polonais, Frédéric Chopin (1810-1849). C’est donc tout naturellement, avec ce dernier que le pianiste israélien a conclu la première partie de son récital, les quatre œuvres formant en fait la pierre angulaire de son programme, avec les quatre Ballades que le compositeur polonais a composées entre 1831 et 1842. Ouvres de la maturité, les quatre Ballades sont parmi les plus ambitieuses de Chopin, associant épisodes lyriques, épiques et dramatiques, ouvrant la voie à Brahms, Grieg, Fauré et Debussy, qui resteront néanmoins plus sur leur quant-à-soi, Chopin s’avérant à la fois plus libre et rigoureux, héroïque et rêveur, puissant et touchant, comme l’écrivait Guy Sacre en 1998 dans La Musique pour piano. C’est un Chopin poétique, sans pathos et rubato excessif, qu’a offert Yoav Levanon dès la Ballade n° 1 en sol mineur op. 23 de 1835, où Franz Liszt voyait une « odyssée de l’âme » de son auteur. A vingt-et-un ans, le pianiste israélien emplit ce vaste poème en trois parties écrit par un compositeur de vingt-cinq ans de passion et de mélancolie, mais sans pathos. Cette éblouissante première Ballade de Chopin a démontré le sens de la narration du jeune pianiste israélien, qu’il développe de ses doigts d’une ductilité lumineuse qui lui permet d’exalter des sonorités riches en harmoniques, qui lui donne la possibilité de transcender le piano pour en faire un orchestre entier. La Ballade n° 2 en fa majeur op. 38 que Chopin a dédiée à Robert Schumann et qui alterne épisodes de douceur, à l’instar des mesures initiales, et de fermeté, voire de violence, comme dans le Presto con fuoco qui s’enchaîne immédiatement ou dans la coda où le déchaînement sonore atteint son paroxysme avant que la conclusion ne retourne dans le climat de douceur liminaire. Levanon a donné de cette Ballade bipolaire une lecture d’une grande diversité à laquelle il a néanmoins instillé une unité de forme et d’élan. De l’héroïque Troisième Ballade en la bémol majeur op. 47 écrite en 1840-1841, Levanon a donné une impression de liberté exaltée par une magique magnificence sonore, l’œuvre chantant sous ses doigts de façon chaleureuse portée par une époustouflante vitalité. Enfin, de la Ballade n° 4 en fa mineur op. 52, extraordinaire chef-d’œuvre conçu en 1842, autant par son inspiration que par l’originalité de son matériau thématique et par la richesse de son harmonie, Levanon a restitué avec une extrême limpidité son exceptionnelle densité, mettant en évidence les subtilités de l’écriture de Chopin, ses contours polyphoniques, les éléments prémonitoires de l’impressionnisme, illuminant ses moindres méandres.

Yoav Levanon
Photo : (c) Bruno Serrou

Après l’entracte, Yoav Levanon a retrouvé Chopin, et son univers poétique, en plongeant corps et âme dans les Variations sur un thème de Chopin op. 22 de Serge Rachmaninov (1873-1943). Composées en 1902-1903, ce cycle de vingt-deux variations quasi contemporain du Concerto n° 2 en ut mineur op. 18 (1900-1901) a pour noyau thématique neuf mesures du célèbre Prélude en ut mineur op. 28 n° 20 de Frédéric Chopin à la tournure de marche funèbre, chacune des variations, réparties en trois phases (1-10, 11-18, 19-22), comptant entre huit pour sept d’entre elles dont les trois premières, et cent-huit mesures pour la vingtième, un Presto en la majeur à quatre vingt douze blanches pointées par minute. La simplicité du thème de Chopin offre à Rachmaninov la possibilité de déployer son imagination et sa virtuosité, autant technique que thématique, rythmique et pianistique, Yoav Levanon s’adonnant avec esprit et panache autant l’encrage baroque des premières variations, la puissance organistique de la neuvième tandis que la suivante à le tour d’une vivifiante toccata, les septième et huitième évoquant les styles de Schumann et de Chopin, tandis que la quatrième, avec ses exclamations angoissées, et la sixième au romantisme marqué avec son beau climat de nocturne, sont du pur Rachmaninov. La phase médiane est plus morbide, comme la grande majorité de la création du compositeur, que la mort préoccupa sa vie entière, comme l’atteste son obsession pour le Dies irae, le summum du funèbre s’imposant à partir de la treizième variation, tandis que Yoav Levanon a délecté les auditeurs par sa capacité à démultiplier les voix du piano par son extraordinaire digitalité comme jouant à quatre mains dans la quatorzième variation, porteur du Dies irae qui revient dans les variations 15, 17 et 18, tandis que la seizième marque un répit avec son climat de paisible nocturne. Sous les doigts vivifiants et les penchants naturels de poète de Yoav Levanon, la phase finale des Variations op. 22 instaure un souffle valeureux au propos asphyxiant de la partie médiane, la dix-neuvième variation respirant large et préludant au lyrisme incandescent de la variation suivante, tandis que la dernière, la plus longue de l’ensemble, retourne à l’esprit de Chopin en se présentant telle une grandiose polonaise allant s’apaisant avant de conclure sur une brève séquence pleine de brio.

Yoav Levanon
Photo : (c) Bruno Serrou

Après une telle épopée, le choix de l’œuvre effectué par Yoav Levanon est apparu bienvenu, le pianiste ayant porté son choix sur les deux minutes du Menuet sur le nom de Haydn de Maurice Ravel (1875-1937) composé sur l’anagramme musicale selon la notation allemande h.a.y.d.n. - si, la ré, ré, sol -, pour le centenaire de la mort du compositeur austro-hongrois, joué avec grâce et sensibilité sans aucune mièvrerie tant redoutée par le philosophe et musicologue Vladimir Jankélévitch (1903-1985). Pour terminer son récital Yoav Levanon a porté son dévolu sur la célèbre fantaisie orientale en ré bémol majeur Islamey op. 18 que Mili Balakirev (1837-1910) composa en 1869. De ce morceau de bravoure réputé comme l’une des œuvres les plus difficiles du répertoire pianistique et qui sera récupérée par les orchestres symphonique par le biais de l’arrangement que le compositeur italien Alfredo Casella (1883-1947) réalisa en 1907, allait être la première œuvre russe à entrer dans le répertoire des pianistes du monde entier, à commencer par Franz Liszt, qui en fit par son orientalisme exotique (les deux premiers thèmes venant du Caucase, le troisième d’Arménie) un standard de la musique et de la culture russes, Balakirev combinant l’énergie du premier thème qui forme contraste avec l’expression sensuelle et envoûtante typiquement orientale du deuxième (Andantino), tandis que l’œuvre se conclut dans le climat initial.

Yoav Levanon
Photo : (c) Bruno Serrou

En réponse à la chaleur de l’accueil du public du Théâtre des Champs-Elysées en réponse à la seconde partie de son programme, Yoav Levanon a offert deux bis, le second « tant le plus développé, présentant un aspect inconnu de sa personnalité d’artiste, celle d’un compositeur notablement marqué par son répertoire, la Toccata qu’il a donnée à entendre sonnant comme de la musique de pianiste, au même titre qu’il existe de la musique de chef d’orchestre, avec beaucoup de notes, une vélocité impressionnante, mais révélant un réel manque de personnalité, loin en tout cas de la créativité et de l’énergie de celle que Ferruccio Busoni (1866-1924) composa en 1920 qu’Alfred Brendel (1931-2025) qualifiait de « tempête de grêle glacée ».

Bruno Serrou

 

 

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