Paris. Piano4etoiles. Théâtre des Champs-Elysées. Vendredi 20 février 2026
Brillant récital Piano4etoiles au Théâtre des Champs-Elysées de Yoav Levanon, dans un programme aussi varié que dense, puisque courant du XVIIIe siècle au XXIe. Le pianiste israélien a commencé par François Couperin « La Couperin », suivi de « Les Cyclopes » de Rameau, ce qui lui a permis de jouer avec brio des arpèges, puis deux des Six Études en forme de canon op. 56 de Robert Schumann transcrites par ses soins, et surtout quatre éblouissantes Ballades de Frédéric Chopin aux reliefs, aux dynamiques et à l’expressivité fascinants. En seconde partie, et en toute logique, les vingt-deux de Serge Rachmaninov dignes d’un voyage au long cours, tant Yoav Levanon y a dessiné une multitude de paysages, avant de rêver dans le Menuet sur le nom de Haydn de Maurice Ravel, et de terminer avec vaillance sur « Islamey » de Mili Balakirev. Deux bis, le second une Toccata très flatteuse pour le pianiste son auteur, mais qui n’a pas l’exigence de celle d’un autre pianiste, Ferruccio Busoni. Je suis sorti enthousiaste de ce premier récital en « live » auquel j’assistais de cet élégant pianiste à la musicalité et aux colorations éblouissantes
Commencé par deux œuvres du
baroque français, le récital offert vendredi par Yoav Levanon a proposé un
large éventail du talent du pianiste israélien, qui a également convoqué son
intérêt pour les arrangements d’œuvres du passé et ses tentations pour la
composition respectant néanmoins les formes du passé. L’œuvre introductive
puisait dans le Quatrième (et dernier) Livre de pièces pour clavecin de
François Couperin (1668-1733), avec la troisième des cinq morceaux du 21e
Ordre dans le ton de mi mineur, considéré à l’époque comme « efféminé »
car « amoureux et plaintif », la brève La Couperin, sorte d’autoportraits du titulaire de la tribune de l’église
Saint-Gervais à Paris, jouée avec une souplesse de clavecin mais en plus coloré
harmoniquement, à l’instar du plus tardif et spectaculaire le Rondo de Les Cyclopes de Jean-Philippe Rameau (1683-1764), l’un des dix
volets de la Suite en ré publiée en
1724 dans le Livre de pièces de clavecin,
lesdits cyclopes n’ayant à voir avec l’Odyssée d'Homère mais avec les forgerons auxquels le pianiste israélien a donné toute leur
expressivité de divinités mythologiques martelant le métal ou la foudre. Les longues
mains aux doigts particulièrement effilés ont donné de ces pièces jouées sur un
Steinway un tour aérien et fin évoquant peu ou prou les sonorités et le métal
du clavecin. Autre aspect des capacités du pianiste, celui de tire de son piano
le volume, la diversité des timbres et l’ampleur de la polyphonie. Ainsi en a-t-il
été de la transcription qu’il a faite des Six
Etudes en forme de canon op. 56 de Robert Schumann (1810-1856), œuvre au
contrepoint serré conçue à l’origine pour piano à pédalier, orgue, deux pianos
ou piano à quatre mains dans laquelle Schumann rend hommage au XVIIIe
siècle à travers la figure de Johann Sebastian Bach. Yoav Levanon en a donné
deux extraits, commençant par la deuxième étude, Andantino en mi majeur, et concluant avec la troisième, Mit innigem Ausdruck (Avec une sincère expression). L’on sait
combien le compositeur rhénan appréciait son exact contemporain polonais,
Frédéric Chopin (1810-1849). C’est donc tout naturellement, avec ce dernier que
le pianiste israélien a conclu la première partie de son récital, les quatre œuvres
formant en fait la pierre angulaire de son programme, avec les quatre Ballades que le compositeur polonais a
composées entre 1831 et 1842. Ouvres de la maturité, les quatre Ballades sont parmi les plus ambitieuses
de Chopin, associant épisodes lyriques, épiques et dramatiques, ouvrant la voie
à Brahms, Grieg, Fauré et Debussy, qui resteront néanmoins plus sur leur
quant-à-soi, Chopin s’avérant à la fois plus libre et rigoureux, héroïque et
rêveur, puissant et touchant, comme l’écrivait Guy Sacre en 1998 dans La Musique pour piano. C’est un Chopin
poétique, sans pathos et rubato excessif, qu’a offert Yoav Levanon dès la Ballade n° 1 en sol mineur op. 23 de
1835, où Franz Liszt voyait une « odyssée de l’âme » de son auteur. A
vingt-et-un ans, le pianiste israélien emplit ce vaste poème en trois parties écrit
par un compositeur de vingt-cinq ans de passion et de mélancolie, mais sans
pathos. Cette éblouissante première Ballade de Chopin a démontré le sens de
la narration du jeune pianiste israélien, qu’il développe de ses doigts d’une
ductilité lumineuse qui lui permet d’exalter des sonorités riches en harmoniques,
qui lui donne la possibilité de transcender le piano pour en faire un orchestre
entier. La Ballade n° 2 en fa majeur op. 38 que
Chopin a dédiée à Robert Schumann et qui alterne épisodes de douceur, à
l’instar des mesures initiales, et de fermeté, voire de violence, comme dans le
Presto con fuoco qui s’enchaîne
immédiatement ou dans la coda où le déchaînement sonore atteint son paroxysme
avant que la conclusion ne retourne dans le climat de douceur liminaire. Levanon
a donné de cette Ballade bipolaire une lecture d’une grande diversité à
laquelle il a néanmoins instillé une unité de forme et d’élan. De l’héroïque Troisième Ballade en la bémol majeur op. 47
écrite en 1840-1841, Levanon a donné une impression de liberté exaltée par une
magique magnificence sonore, l’œuvre chantant sous ses doigts de façon chaleureuse
portée par une époustouflante vitalité. Enfin, de la Ballade n° 4 en fa mineur op. 52, extraordinaire chef-d’œuvre conçu
en 1842, autant par son inspiration que par l’originalité de son matériau
thématique et par la richesse de son harmonie, Levanon a restitué avec une
extrême limpidité son exceptionnelle densité, mettant en évidence les subtilités
de l’écriture de Chopin, ses contours polyphoniques, les éléments prémonitoires
de l’impressionnisme, illuminant ses moindres méandres.
Après l’entracte, Yoav Levanon a
retrouvé Chopin, et son univers poétique, en plongeant corps et âme dans les Variations sur un thème de Chopin op. 22 de
Serge Rachmaninov (1873-1943). Composées en 1902-1903, ce cycle de vingt-deux
variations quasi contemporain du Concerto
n° 2 en ut mineur op. 18 (1900-1901) a pour noyau thématique neuf mesures du célèbre Prélude en ut mineur op. 28 n° 20 de Frédéric Chopin à la tournure de marche
funèbre, chacune des variations, réparties en trois phases (1-10, 11-18, 19-22), comptant
entre huit pour sept d’entre elles dont les trois premières, et cent-huit
mesures pour la vingtième, un Presto en
la majeur à quatre vingt douze blanches pointées par minute. La simplicité du
thème de Chopin offre à Rachmaninov la possibilité de déployer son imagination
et sa virtuosité, autant technique que thématique, rythmique et pianistique,
Yoav Levanon s’adonnant avec esprit et panache autant l’encrage baroque des
premières variations, la puissance organistique de la neuvième tandis que la
suivante à le tour d’une vivifiante toccata, les septième et huitième évoquant
les styles de Schumann et de Chopin, tandis que la quatrième, avec ses
exclamations angoissées, et la sixième au romantisme marqué avec son beau climat
de nocturne, sont du pur Rachmaninov. La phase médiane est plus morbide, comme
la grande majorité de la création du compositeur, que la mort préoccupa sa vie
entière, comme l’atteste son obsession pour le Dies irae, le summum du funèbre s’imposant à partir de la treizième
variation, tandis que Yoav Levanon a délecté les auditeurs par sa capacité à démultiplier
les voix du piano par son extraordinaire digitalité comme jouant à quatre mains
dans la quatorzième variation, porteur du Dies
irae qui revient dans les variations 15, 17 et 18, tandis que la seizième
marque un répit avec son climat de paisible nocturne. Sous les doigts
vivifiants et les penchants naturels de poète de Yoav Levanon, la phase finale
des Variations op. 22 instaure un
souffle valeureux au propos asphyxiant de la partie médiane, la dix-neuvième
variation respirant large et préludant au lyrisme incandescent de la variation
suivante, tandis que la dernière, la plus longue de l’ensemble, retourne à l’esprit
de Chopin en se présentant telle une grandiose polonaise allant s’apaisant
avant de conclure sur une brève séquence pleine de brio.
Après une telle épopée, le choix
de l’œuvre effectué par Yoav Levanon est apparu bienvenu, le pianiste ayant
porté son choix sur les deux minutes du Menuet
sur le nom de Haydn de Maurice Ravel (1875-1937) composé sur l’anagramme
musicale selon la notation allemande h.a.y.d.n. - si, la ré, ré, sol -, pour le
centenaire de la mort du compositeur austro-hongrois, joué avec grâce et
sensibilité sans aucune mièvrerie tant redoutée par le philosophe et musicologue
Vladimir Jankélévitch (1903-1985). Pour terminer son récital Yoav Levanon a
porté son dévolu sur la célèbre fantaisie orientale en ré bémol majeur Islamey op. 18 que Mili Balakirev (1837-1910) composa en 1869. De ce morceau de
bravoure réputé comme l’une des œuvres les plus difficiles du répertoire
pianistique et qui sera récupérée par les orchestres symphonique par le biais
de l’arrangement que le compositeur italien Alfredo Casella (1883-1947) réalisa en 1907, allait être la première œuvre
russe à entrer dans le répertoire des pianistes du monde entier, à commencer
par Franz Liszt, qui en fit par son orientalisme exotique (les deux premiers
thèmes venant du Caucase, le troisième d’Arménie) un standard de la musique et
de la culture russes, Balakirev combinant l’énergie du premier thème qui forme
contraste avec l’expression sensuelle et envoûtante typiquement orientale du
deuxième (Andantino), tandis que l’œuvre
se conclut dans le climat initial.
En réponse à la chaleur de l’accueil
du public du Théâtre des Champs-Elysées en réponse à la seconde partie de son programme,
Yoav Levanon a offert deux bis, le
second « tant le plus développé, présentant un aspect inconnu de sa
personnalité d’artiste, celle d’un compositeur notablement marqué par son
répertoire, la Toccata qu’il a donnée
à entendre sonnant comme de la musique de pianiste, au même titre qu’il existe
de la musique de chef d’orchestre, avec beaucoup de notes, une vélocité
impressionnante, mais révélant un réel manque de personnalité, loin en tout cas
de la créativité et de l’énergie de celle que Ferruccio Busoni (1866-1924) composa
en 1920 qu’Alfred Brendel (1931-2025) qualifiait de « tempête de grêle
glacée ».
Bruno Serrou
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