Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 18 février 2026
Concert de l’Orchestre de Paris
dirigé par Paavo Järvi avec en soliste Sol Gabetta. Un concert commencé par une œuvre
d’une compositrice estonienne Helena Tulve, Wand’ring Bark aux multiples
influences, et, comme la plupart des partitions baltes contemporaines, ne
laisse guère de traces dans la mémoire. Puis l’œuvre qui a permis à Edward
Elgar d’atteindre la renommée mondiale, son Concerto pour violoncelle dont le mouvement initial, avec son thème
exposé aux altos, est repris par le violoncelle solo avec flamme et onirisme
par la soliste argentine, qui exalte des sonorités de bronze mais manque
légèrement d’engagement et d’énergie. Deux bis s’en sont suivis, Gabetta
dialoguant dans l’un avec les huit violoncelles de l’orchestre… En seconde
partie, un Concerto pour orchestre de
Bartók virtuose et théâtral, servi par une Orchestre de Paris précis, coloré,
fluide, peut-être trop chatoyant et assuré, comme tous les grands orchestre
d’aujourd’hui, au point que parfois l’on aimerait ressentir à l’écoute quelque
prise de risques
En ouverture de programme, le chef estonien a dirigé la première adition
française d’une œuvre de l’une de ses compatriotes, Helena Tulve (*1972), Wand’ring Bark composée en 2024. Elève d’Erkki-Sven
Tüür à l’Académie de Musique d’Estonie, où elle enseigne depuis 2011, elle a
complété ses études à Paris au CRR dans la classe de Jacques Charpentier où
elle s’initie également au chant grégorien, avant de suivre les cours d’été à de
György Ligeti et de Marco Stroppa, et de s’initier à l’électronique à l’IRCAM. Outre
ces influences, s’ajoute son attrait pour l’Orient, particulièrement pour les
musiques juives et yéménite, la mystique chrétienne, soufie et séfarade, ainsi
que pour la musique spectrale. Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco
2006, la compositrice a peu écrit pour l’orchestre. La dizaine de minutes de sa
Wand’ring Bark (Barque errante) se fonde sur le Sonnet
116 de William Shakespeare qui évoque l’Amour que le poète britannique
compare à l’étoile polaire des cœurs et des amants. L’œuvre reflète les
divagations d’un frêle esquif livré aux caprices des éléments tel que peints
par Odilon Redon sous le titre générique de Barque
mystique. L’écriture est fluide et colorée, ce qui permet à l’Orchestre de
Paris de déployer la riche diversité de ses timbres, mais le discours stagne et
s’étire en longueur, comme trop de pages de musique venant d’Estonie, hélas
trop marquées par l’influence d’un Arvo Pärt, dont Helena Tulve ne se revendique
pourtant pas, du moins ouvertement.
Suivait le Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 d'Edward Elgar (1857-1934) composé en 1918-1919, œuvre ultime du compositeur britannique rapidement devenue une pièce majeure du répertoire concertant pour violoncelle aux couleurs et aux élans à la fois brahmsiens et straussiens auquel Jacqueline Du Pré a donné ses titres de noblesse. L’œuvre a été interprétée ici avec ardeur et poésie par So Gabetta à la virtuosité attisant des sonorités de braise, dès le mouvement initial, avec son thème exposé aux altos repris avec flamme et onirisme par la soliste argentine, qui exalte des sonorités de bronze mais manque légèrement d’engagement et d’énergie. Sol Gabetta imprègne en effet chaque phrase du concerto d’Elgar d’une beauté sombre, portant l’œuvre avec un lyrisme grave, gorgé de passion, ce qui n’empêche pas la violoncelliste de se faire parfois facétieuse, notamment dans les descentes rapides du début du quatrième mouvement, et ferme, dans ses coups d’archet. Daniel Barenboïm conforte sa soliste dans ses choix, soulignant ce qu’Elgar doit au romantisme allemand, particulièrement à Richard Wagner. Moins spontanée et ardente que celle de Jacqueline du Pré, l’interprétation de Sol Gabetta s’avère incandescente et lyrique.
Deux bis ont suivi. Le
premier a également inclut les huit violoncelles de l’Orchestre de Paris requis
pour l’exécution du concerto d’Elgar, la deuxième des 5 Stücke im Volkston op. 102 de Robert Schumann arrangée par Sol
Gabetta elle-même, suivi d’un Fandango pour
violoncelle seul de Rogelio Huguet y Tagel (1882-1956).
En dépit des sortilèges offerts par les interprètes dans les deux premières œuvres, le
grand moment de la soirée restera la somptueuse exécution du Concerto
pour orchestre Sz 116 BB 123 de Béla Bartók (1881-1945), œuvre contrastée,
aussi puissante qu’onirique, respirant large, gorgée de lumière, magnifiée par
le geste ample et précis de Paavo Järvi, Le chef estonien a donné à cette partition
somptueuse, dans une mise en place irréprochable, jusqu’à la
brutalité, les équilibres sonores sont foudroyants, particulièrement dans le
mouvement initial, et qiel plaisir suscité par ce passage où le compositur hongrois site son Chaâteau de Barbe Bleue aux altos, violoncelles et contrebasses... Les pupitres de l’Orchestre de Paris sont plus
individualisés et verts que jamais. Un concert à marquer d’une pierre blanche. Järvi,
qui a déjà dirigé le chef-d’œuvre bartokien à deux reprises avec l’Orchestre de
Paris en 2008 et 2011, a donné au concerto à la fois son éclat grâce à l’assurance
des musiciens de la phalange parisienne dont il a été le « patron »
de 2010 à 2016, la rigueur rythmique et la diversité poétique qu’elle contient.
Bruno Serrou





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