Paris. Opéra-Comique. Jeudi 29 janvier 2026
Soirée émotion à l’Opéra-Comique jeudi
dernier, avec un Werther de Jules
Massenet d’une force lyrique prodigieuse, sans pathos, mais à tirer des larmes
à chaque instant de l’œuvre. Un Raphaël Pichon au sommet de son art à la tête
de son remarquable ensemble Pygmalion, d’une homogénéité et d’un élan saisissants
avec des solistes de premier plan (violon, violoncelle, cor, trombone,
saxophone, flûte, hautbois, clarinette. Basson), d’une intensité, d’un art de
la nuance, exaltant des couleurs de braise, enveloppant une équipe de chanteurs
éblouissante, avec en tête de distribution un Werther exceptionnel, Pene Pati,
voix onctueuse, puissante, hallucinant, face à une Charlotte renversante de
vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit et son devoir d’épouse
campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix de velours au timbre
sensuel. Julie Roset est une touchante et juvénile Sophie, John Chest un Albert
un rien détaché mais à la voix solide, Christian Immler un Bailli généreux. Les
membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique forment une joyeuse équipe d’enfants.
Dans un décor d’une simplicité biblique mais situant parfaitement l’action, avec
une grande table où le couvert est mis, un orgue mural, un arbre de Noël
changeant, la mise en scène de Ted Huffman, également auteur de la
scénographie, est d’une grande lisibilité servie par une direction d’acteurs au
cordeau.
Créé en allemand à Vienne en 1892, présenté pour la première fois en France à l’Opéra de Paris en 1893, Werther est avec Manon l’œuvre emblématique de Jules Massenet. Puisant dans le roman épistolaire de Goethe Les souffrances du jeune Werther, Massenet exalte le pathos romantique tout en évitant la facilité. Il suffisait à la fin de la représentation de jeudi d’écouter les réactions du public pour mesurer combien Werther continue de toucher jusqu’aux plus réfractaires à l’art lyrique. Moins de dix mois après une remarquable production du chef-d’œuvre de Jules Massenet au Théâtre des Champs-Elysées (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/03/le-dechirant-werther-de-jules-massenet.html), avec en tête de distribution une brillant couple Benjamin Bernheim/Marina Viotti, l’Opéra-Comique présente à son tour une nouvelle lecture de Werther tout aussi réussie. Cet ouvrage a beaucoup de chance, tant il inspire de spectacles de qualité respectant globalement les intentions de ses auteurs, tandis que chanteurs, chefs et orchestres en donnent généralement des interprétations de haute tenue, pour un résultat souvent bouleversant.
Auteur de sa propre scénographie faite d’un décor unique en noir et blanc transportant l’action dans les années 1950, le metteur en scène Ted Huffman signe une production claire et efficace, dans laquelle tous les protagonistes s’expriment avec naturel au sein d’une direction d’acteur au cordeau, simple et d’une réelle efficacité. Dans ce cadre épuré où mobilier limité servent véritablement l’action, tables, chaises, couverts, orgue mural, fragments de bibliothèque, fleurs, arbre de Noël décoré par Sophie, le tout disparaissant durant l’interlude qui précède la scène finale, les accessoires étant déplacés par les protagonistes eux-mêmes afin de laisser nu tout l’espace du plateau où seul le sang qui s’écoule de la blessure mortelle de Werther introduit une tache de couleur pour un finale d’une sensibilité d’autant plus déchirante qu’elle est d’une grande sobriété. Seul élément troublant, Werther se tue avant même que Charlotte lui ait les pistolets qu’elle a obtenus d’Albert…
Evitant toute mièvrerie et autres sucreries qui tirent souvent l’ouvrage au sirupeux et au pathétique, la conception de Raphaël Pichon ne donne pas dans la minauderie ni le larmoyant, proposant au contraire une approche virile et résolue, parfois violente, tout en laissant le chant s’emporter jusqu’à la tragédie, évitant tout pathos, mais n’empêchant jamais le sentiment de s’exprimer jusqu’à bouleverser l’auditeur tant il s’y trouve de troublante humanité. L’orchestre Pygmalion, qui n’a pas la rondeur des formations jouant sur instruments modernes, mais constitué de musiciens de premier plan, participe à la vérité du propos, en le rendant profondément humain, direct, authentique. Avec un nuancier ample et généreux, Pichon, qui laisse son orchestre donner toute sa puissance, déploie son art du chant en ne couvrant jamais ses chanteurs, qui participent pleinement à la polyphonie instrumentale.
Il faut dire que la distribution, jeune et vaillante, ne souffre
d’aucune faiblesse. Le couple Werther / Charlotte réunit deux chanteurs d’une
générosité vocale et d’un engagement scénique exemplaires. Voix onctueuse,
puissante, le ténor samoan Pene Pati, qui s’exprime en un français d’une
rare fluidité, le souffle généreux, le timbre raffiné, le jeu d’acteur naturel.
Face à lui,
une Charlotte renversante de vérité déchirée entre son amour qu’elle s’interdit
et son devoir d’épouse campée par une fabuleuse Adèle Charvet, rayonnante, voix
de velours au timbre sensuel, tandis que la sœur cadette de cette
dernière, Sophie, est tenue par la brillante soprano Julie Roset d’une
touchante et juvénile spontanéité, loin des caricatures que trop de ses consœurs
ont tendance à brosser. Aux côtés de ce trio, une équipe sans défauts, avec l’Albert
du baryton états-unien John Chest à la voix généreuse, le Bailli du puissant baryton-basse
allemand Christian Immler, le Schmidt du ténor marseillais Carl Ghazarossian pétri
d’humanité, sans oublier les membres de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique,
qui forment une troupe d’enfants enthousiastes et fort attachante.
Bruno Serrou





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