lundi 16 février 2026

Kurtág 100 : Pierre Laurent Aimard a rendu un passionnant hommage au grand compositeur hongrois centenaire, György Kurtág

Paris. Musée du Louvre. Auditorium Michel Laclotte. Vendredi 13 février 2026 

Pierre-Laurent Aimard
Photo : (c) Bruno Serrou

Un récital un vendredi 13 comme il en est peu… Ou du moins comme seul peut en élaborer Pierre-Laurent Aimard, qui sait mettre en résonance passé et présent. Cette fois Auditorium Michel Laclotte du Musée du Louvre. Fin, suprêmement intelligent et pédagogue, le pianiste français, à l’occasion des cent ans jeudi 19 février 2026 du compositeur hongrois György Kurtág, a construit un programme à partir du recueil de pièces brèves pour piano Játékok (Jeux), qu'il a mis en regard d’œuvres du passé et contemporaines.

György Kurtág (né en 1926) et Pierre-Laurent Aimard en 2025
Durant l'enregistrement studio des Játékok 
Photo : (c) Pentatone

Révélé au début des années quatre-vingt par Pierre Boulez qui inscrivit son opus magnum, Messages de feu Demoiselle R. V. Troussova op. 17 composé en 1976-1980 sur vingt et un poèmes de la poétesse russe Rimma Dalos pour soprano et ensemble de chambre au répertoire de l’Ensemble Intercontemporain, György Kurtág est considéré depuis la disparition de György Ligeti comme le grand compositeur hongrois de la génération des années 1920. Né à Lugos, Transylvanie, en 1926, trois ans après Ligeti, Kurtág ne cesse dans ses partitions, courtes et condensées, de rendre hommage à des artistes, des amis et des connaissances. La création de ce spécialiste de la petite forme et de l’épure n’est pas sans évoquer celle d’Anton Webern, mais en moins hardie. Elève de Léo Weiner, Sándor Veress et Ferenc Farkas à l’Académie Franz Liszt de Budapest, où il enseignera de 1967 à 1986, il a également suivi les cours d’Olivier Messiaen et de Darius Milhaud au Conservatoire de Paris, et s’est initié aux techniques de la Seconde Ecole de Vienne en assistant aux concerts du Domaine musical de Pierre Boulez à la fin des années 1950. L’on se souvient aussi de son opéra Fin de partie d’après Samuel Beckett conçu voilà dix ans par un compositeur de 90 ans dont on crut que ce serait son œuvre-testament mais qui apparut plus jeune et créatif que jamais (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/05/avec-fin-de-partie-son-opera-testament.html).

Pierre-Laurent Aimard présentant les oeuvres du récital Kurtág du Louvre
Photo : (c) Bruno Serrou

Né le 19 février 1926 à Lurgos, Roumanie, György Kurtág a étudié le piano à l’Académie Franz Liszt de Budapest avec Pal Kadosa, la musique de chambre avec Leo Weiner et la composition avec Sandor Varess et Ferenc Farkas. En 1957-1958, il séjourne à Paris, où il rencontre la psychologue Marianne Stein qui l’aide à prendre conscience de sa véritable personnalité d’artiste, et travaille avec Darius Milhaud et Olivier Messiaen auprès de qui il se familiarise avec l’avant-garde occidentale. A partir de 1967, il consacre une grande partie de son temps à la pédagogie, donnant des cours de musique de chambre à l’Académie Franz Liszt de Budapest, et animant de nombreux stages, notamment à Vienne, où il a été compositeur en résidence, situation qu’il retrouva à Paris à partir de janvier 2000 et pour deux ans à la Cité de la musique. 

Márta et György Kurtág
Photo : DR

Au sein d’une œuvre qui se situe à l’écart des grands mouvements contemporains, sans pour autant les ignorer ni les rejeter, dont les préceptes sont principalement fondés sur la mémoire et l’imaginaire, associant paraphrases, citations et autocitations d’objets « volés » ou « trouvés », le piano tient une place privilégiée. Sa création pianistique compte principalement neuf volumes (1) de pièces pour enfant intitulés Játékok, commencés en 1973, les volumes IV et VIII étant pour piano à quatre mains ou deux pianos. 

Pierre-Laurent Aimard
Photo : (c) Bruno Serrou

Parmi les nombreuses pièces pour enfant de Kurtág, plusieurs volumes de miniatures écrites pour piano, piano à quatre mains ou deux pianos, les quatre premiers composés entre 1973 et 1976, réunis par leur auteur sous le titre générique Játékok (Jeux), qu'il n’allait dès lors cesser de développer, pour atteindre aujourd’hui dix volumes, le dernier paraissant le jour-même de son centenaire, jeudi 19 février 2026. Dans ces pièces d’une rare concision, Kurtág a souhaité retrouver le comportement de l’enfant partant à la découverte du clavier qu’il veut embrasser en son entier. Il s’agit aussi d’un véritable journal intime que le compositeur présente comme un « voyage autobiographique ». Cette somme d’une rare concision est dédiée à la mémoire de Magda Kardos. « Croyons à l’image de la partition, écrit Kurtág dans la préface de Jeux, laissons-la agir sur nous. L’image graphique donne une indication pour l’organisation temporelle des pièces les plus libres. Utilisons toutes nos connaissances et nos souvenirs encore vivaces de la déclamation libre, du parlando-rubato de la musique populaire, du chant grégorien et de tout ce que la pratique de la musique improvisée a créé. Et affrontons bravement - sans craindre l’erreur - le plus difficile : créer, avec des valeurs longues ou courtes, des proportions valides, une unité et un flux - pour notre propre joie aussi. »

György et Márta Kurtág
Photo : (c) Philharmonie de Paris

Comme l’avait fait en septembre 2012 la Cité de la Musique, qui l’avait accueilli en résidence une première fois en 1999, Pierre-Laurent Aimard a mis la création de György Kurtág en regard de celle de Jean-Sébastien Bach, compositeur que le Hongrois avoue admirer, à l’instar il est vrai de la très grande majorité de ses confrères, et dont il a notamment transcrit plusieurs chorals de cantates pour piano à quatre mains qu’il a jouées avec sa femme, Márta, sur un piano droit dos au public devant le luxueux rideau du palais Garnier dans le cadre du Festival d’Automne à Paris le 5 novembre 2010. Maitre de la miniature, à l’instar d’un Anton Webern,  Toute la première partie de son récital, Pierre-Laurent Aimard a mis en regard le piano de György Kurtág avec sept Préludes et trois Fugues extraits du premier Livre du Clavier bien tempéré BWV 847 à BWV 866 de Johann Sebastian Bach mis successivement en miroir avec quinze pièces pour piano solo du Játékok extraites des volumes I, II, III, V et VI le tout joué sur un excellent Steinway de concert.  

Pierre-Laurent Aimard
Photo : (c) Bruno Serrou

Intitulée « Univers parallèles », la seconde partie de cette soirée Kurtág aura été toute autre, bien que fondée sur des pages du Játékok. Avec l’art de la didactique dans la programmation qui le caractérise, Pierre-Laurent Aimard, qui construit ses récitals telle une œuvre musicale, a cette fois mis en regard les feuillets du Játékok avec des pièces impressionnantes malgré leur relative brièveté (cinq minutes chacune environ) de contemporains créées en 2014 inspirées d’œuvres des collections du Musée du Louvre. La première était signée Hugues Dufourt (*1943), inspirée de La Fontaine de cuivre (1733/1734) de Jean-Baptiste-Siméon Chardin (1699-1779), György Kurtág (*1926) lui-même, … Couple égyptien en route vers l’inconnu (sculpture sur bois de la 6e dynastie, -2430/-2195), Philippe Manoury (*1952) L’Astronome (1668) de Johannes Vermeer (1632-1675), Bruno Mantovani (*1974) et son Autoportrait de Giovanni Gerolamo Savoldo (1480-1548) et Wolfgang Rihm (1952-2024), Le Bœuf écorché (1655) de Rembrandt (1606-1669), et en troisième partie des extraits des derniers recueils de Játékok de Kurtág inédits à paraître (1) vendredi prochain, extraits des volumes IX, X et XI d’une profondeur d’âme et de cœur saisissante, avec des hommages à des amis chers, Arpad Göncz, Georg Kröll, Kalman Stern, Emil Petrovics, Varga Balint, tandis que le onzième et dernier volume évoque le souvenir d’un comas cru sans retour de sa femme Márta, un autre le chien Gyuri de son fils György Kurtág Jr à qui il ne restait que trois pattes, « la quatrième étant la musique », la toute dernière, Márta’s ligature, de nouveau à sa femme décédée le 17 octobre 2019 à l’âge de 92 ans, le tout mis en regard de pages de Robert Schumann, Gesang der Frühe (Chant de l’Aube) op. 133/1 et 133/5, Aimard alternant cette série entre le grand Steinway et un piano droit trouvé dans les combles du palais du Louvre sonnant merveilleusement dans le grave (les aigus manquant naturellement d’harmoniques, tout comme la pédale tonale est absente, sinon à quoi bon utiliser par ailleurs un piano de concert ?) dont le coffre était tourné vers le public, a contrario de ce qu’avaient fait le couple Kurtág en 2010 à Garnier. A la fin du récital, Pierre-Laurent Aimard disparut discrètement un moment, instaurant ainsi un silence respectueux envers le noble centenaire, avant de revenir humblement saluer le public.

Bruno Serrou

1) Le Volume I a été composé en 1973 et publié en 1979, date à laquelle les trois volumes suivants avaient été composés, les Volumes V et VI sont parus en 1997, le Volume VII en 2003, le VIII en 2010 et le IX en 2017. Le Volume X paraît cette semaine chez Universal Edition, Wien, le jour-même du centenaire de la naissance de György Kurtág, le 19 février 2026

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