Paris. Philharmonie. Piano****. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 11 février 2026
Récital quasi monographique Ludwig van Beethoven de Sir András Schiff à la Philharmonie de Paris mercredi soir dans le cadre de Piano**** devant une salle Pierre Boulez comble et particulièrement attentive
C’est en effet sur une page de Johann Sebastian Bach (1685-1750) non annoncée dans le programme de salle qu’András Schiff a commencé son récital. Le Caprice sur le départ de son frère bien-aimé en si bémol majeur BWV 992 que le cantor de Leipzig composa en 1704 pour manifester sa tristesse devant le départ de son aîné Johann Jakob (1682-1722) pour la Suède où il venait d’être embauché comme hautboïste de la garde d’honneur du roi Charles XII. De cette unique œuvre intimiste à programme de Bach, qui s’inspira sans doute de Sonates bibliques pour clavecin de Johann Kuhnau (1660-1722) publiées à Leipzig en 1700 le pianiste hongrois vivant à Londres a ouvert la soirée avec une douceur introspective. Puis, comme s’il éprouvait quelque difficulté à émerger de la nostalgie qu’il avait instaurée d’entrée, Schiff a eu du mal à entrer dans son programme Beethoven, proposant une Sonate n° 13 en mi bémol majeur op. 27/1 « Quasi une fantasia » composée à Vienne en 1800-1801 par Beethoven, qui était alors en train de se dégager des canons du classicisme, cette pièce se situant ainsi dans la période intermédiaire du compositeur. Ce que le pianiste a apparemment négligé, restant dans l’atmosphère de Bach, pour proposer une interprétation presque atone, évitant d’évoquer toute tentation vers l’héroïsme sous-jacent, comme le démontre la structure même de l’œuvre, qui enchaîne en continu quatre mouvements, commençant par un mouvement lent intégrant un allegro, pour se poursuivre sur des pages de plus en plus rapides, crescendo dont l’effet est d’autant plus prégnant qu’il est suspendu par un Adagio espressivo. S’en est ensuivi une Sonate n° 15 en ré majeur op. 28, contemporaine des trois sonates opp. 26 et 27 et publiée en 1802 comme « Grande sonate pour piano-forte » avec le titre de « Pastorale », qui n’a donc rien à voir avec la Sixième Symphonie de 1808. Sous les doigts d’András Schiff, ses quatre mouvements d’une sérénité rare chez Beethoven ont tendu à la monochromie, tendant davantage à un classicisme contenu qu’à l’évocation d’un onirisme idyllique, tandis que le finale n’a pas même été troublé par quelque tentation orageuse que ce soit.
Puis, soudain, András Schiff s’est fait plus vif et engagé, offrant un piano plus coloré et contrasté dans les trois mouvements de l’une des sonates les plus populaires de Beethoven, la Sonate n° 17 en ré mineur op. 31/2 « La Tempête » de 1802 réputée inspirée de la pièce éponyme (1623) de William Shakespeare plus chantants que tempétueux il est vrai mais vivants et contrastés, sans doute attisé par la virtuosité plus prégnante que cette partition. A partir de cette œuvre, le pianiste s’est avéré beaucoup plus convaincant, brossant de merveilleuses miniatures dans les six Bagatelles op. 126 aux climats variés, même si pour ma part j’eus apprécié davantage d’onirisme et de ce rien de nostalgie que lui donnaient par le passé un Alfred Brendel ou plus près de nous, un Nelson Goerner. Enfin, les trois mouvements de l’antépénultième Sonate, la trentième, en mi majeur op. 109 de 1820, au début de laquelle András Schiff, aux élans vifs et aérés, a semblé enfin s’être libéré d’un carcan trop étroit qui le comprimait dans les trois sonates précédentes, mais les six variations du finale ont manqué d’ampleur et de densité croissante, néanmoins le piano a sonné large et plus généreux que jamais dans ce récital tout en retenue et en intériorité.
Hors programme, Sir András Schiff s’est montré généreux en bis, en offrant sans hésiter quatre,
commençant par trois pièces de Frédéric Chopin, les Mazurkas op. 17/4 et 24/2,
ainsi que la Valse op. 34/2 et,
pour conclure, un retour à Bach de toute beauté avec le mouvement initial du Concerto italien BWV 971 dont il a donné
une interprétation solide, vive, brillante, terminant ainsi de somptueuse façon
son récital ainsi conçu comme une œuvre à part entière, avec le même compositeur
qu’au début, commencé sur des pages aux sombres élans et achevé avec un
souriant brio.
Bruno Serrou
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