Paris. Opéra national. Palais Garnier. Lundi 9 février 2026
Après une semaine de « contemporaine », et malgré le fort attrait qu’elle exerce sur moi, il est bon de retrouver ses fondamentaux, en retournant à l’Opéra national de Paris Garnier pour l’un des chefs-d’œuvre de Tchaïkovski, « Eugène Onéguine », mené de main de maître par un Semyon Bychkov chantant dans son jardin à la tête de son désormais Orchestre de l’Opéra de Paris en état de grâce (sonnant même trop fier à la fin avec un fff trop marqué des cuivres dans la dernière phrase du duo Tatiana/Onéguine couvrant les chanteurs qui sont devenus inaudibles l’espace d’un instant). Distribution de très haut niveau, à commencer par l’élégante Larina de Susan Graham, toujours aussi rayonnante. Ruzan Mantashyan est une touchante Tatiana à la voix lumineuse, Marvin Monreal une Olga insouciante à la voix de velours. Mais c’est le Lenski époustouflant de Bogdan Volkov qui remporte vaillamment les suffrages, quand Boris Pinkhasovich se révèle enfin dans l’acte final en Onéguine, face à l’excellent Prince Grémine d’Alexander Tsymbalyuk et surtout face à Tatiana, brûlante d’amour mais emportée par la raison. Mue par une direction d’acteur efficace, la mise en scène de Ralph Fiennes s’avère claire et fidèle à l’action, dans un décor classique fait de toiles diverses signé Michael Levine et des costumes d’Annemarie Woods situant l’action dans son contexte historique du XIXe siècle russe. Pour sa dernière soirée à la tête de cette production, Semyon Bychkov a fait monter la totalité de l’orchestre sur le plateau, déclenchant un tonnerre d’applaudissements dans la salle, que le public ne voulait pas quitter…
Directeur musical désigné de l’Opéra national de Paris où il prendra ses fonctions en septembre 2028, au terme de son second mandat à la tête de la Philharmonie Tchèque, et dont on se souvient des prestations dans la fosse de l’Opéra Bastille dans d’époustouflants Tristan und Isolde puis Elektra, le chef russe installé en France à la tête d’un somptueux orchestre installe avant tout le drame de Tchaïkovski tout entier dans la fosse. Révélant ce qu’éprouve chacun des protagonistes, l’Orchestre de l’Opéra est rutilant, fluide, aérien, répondant avec abandon à la moindre sollicitation de Semyon Bychkov, qui, mû par une expressivité de braise frappante de naturel, suscitant un interprétation particulièrement nuancée, alternant une direction avec baguette pour les ensembles, et à mains nues pour les grands airs qu’il pétrit littéralement avec un souplesse saisissante pour atteindre une expressivité hypnotique, suscite tout autant des fortissimi flamboyants que des moments de grâce onirique absolus, un sens affûté de la métaphore sur lesquelles les musiciens rebondissent avec délectation, attisant des couleurs d’une ductilité et d’une sensualité enivrantes. Il faut dire que Bychkov excelle dans la musique de Tchaïkovski, singulièrement dans Eugène Onéguine, premier opéra qu’il dirigea intégralement à vingt ans, alors qu’il était étudiant au Conservatoire de Leningrad (Saint-Pétersbourg).
Pour sa première production lyrique, l’acteur et réalisateur britannique Ralph Fiennes connu comme interprète du théâtre de Shakespeare et au cinéma pour avoir été notamment le Voldemort de la série de films Harry Potter, signe une mise en scène traditionnelle mue par une direction d’acteurs efficiente mais parfois trop statique, au sein de décors d’une grande simplicité réalisés par Michael Levine situant précisément l’action de façon historique dans la Russie tsariste, à l’instar des costumes d’Annemarie Woods, avec ses forêts de boulots en automne puis en hiver, ses salons de palais pétersbourgeois et la chambre de Tatiana, le tout dans les limites de cadres de scène établis par des panneaux mouvants.
Comme je le laissais entendre dans l’introduction du présent compte-rendu, l’Onéguine du baryton russo-autrichien Boris Pinkhasovich est fort long à s’échauffer, au point de sembler être aux abonnés absents deux actes durant, pour s’éveiller enfin à l’acte final. Certes, il lui faut être discret dans les quatre vingt dix premières minutes, tel un personnage fantomatique fuyant tout engagement, mais à force de discrétion il en devient quasi invisible, sans consistance. Mais l’acte final révèle enfin une voix pleine et colorée à la technique irréprochable, une réelle consistance dramatique. Face à lui, la Tatiana de Ruzan Mantashyan rassemble tous les suffrages, rayonnante autant sur le plan vocal que scénique, la soprano arménienne, par la grâce infinie de sa ligne de chant, le vif argent de son timbre velouté, impose sa voix brûlante et puissante exhalant néanmoins une douceur qui résonne dans son jeu, qui fait penser plus ou moins à Audrey Hepburn. Autre couple central de l’opéra, Olga et Lenski. Campé avec émotion par un éblouissant Bogdan Volkov, le personnage devient le véritable héros du spectacle, autant vocalement que théâtralement. Le ténor ukrainien stupéfie du début à la fin de sa prestation, qui intervient trop tôt dans l’opéra, par la vérité de son incarnation, sa fragilité psychologique, le raffinement de sa ligne de chant, l’élégance de son émission vocale, son engagement scénique. L’Olga de la mezzo-soprano maltaise Marvic Monreal évolue de façon intelligente, insouciante prenant conscience sur le tard du drame dont elle est à l’origine, tandis que la voix est ample et charnelle. Bonheur de retrouver sur la scène de l’Opéra de Paris Susan Graham, Larina de luxe au port de voix aussi noble et élégant que sa stature, ce à quoi répond à l’autre bout de l’œuvre la silhouette impressionnante de la basse ukrainienne Alexander Tsymbalyuk qui propose de sa voix caverneuse un Prince Germine sensible et touchant. Sans faire oublier Michel Sénéchal, le ténor britannique Peter Bronder est un Monsieur Triquet convaincant, si ce n’était son français aléatoire, tandis que la mezzo-soprano moscovite Elena Zaremba brosse une Filipievna malicieuse et réfléchie, et que la basse iranienne Amin Ahangaran (Zaretski), membre de la Troupe lyrique de l’Opéra de Paris, et Mikhaïl Silantev (le lieutenant), basse membre des Chœurs de l’Opéra, complètent vaillamment le plateau. Véritable protagoniste aux mille visages, les Chœurs de l’Opéra de Paris sont eux aussi à célébrer au sein de cette production musicalement flamboyante.
Pour son ultime soirée à la tête de cette production, Semyon Bychkov a fait monter la totalité de l’orchestre sur le plateau, déclenchant un tonnerre d’applaudissements dans la salle, que le public ne voulait pas quitter…
Bruno Serrou





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire