Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 15 octobre 2026
Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Kamil Zihnioglu
Ultime concert du remarquable
clarinette solo de l’Orchestre de Paris, Pascal Moraguès, après quarante-cinq ans de brillants et loyaux services au sein
d’une phalange où il est entré en 1981 à l’âge de 18 ans. Cet ultime concert a
semblé avoir été conçu pour lui, avec un florilège d’œuvres donnant la part belle
aux solos de clarinette
Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Kamil Zihnioglu
Ce second programme de l’Orchestre de Paris dirigé en deux semaines par
Esa-Pekka Salonen, son Directeur Chef principal désigné, s’est ouvert sur une
pièce en création française sachant ménager la surprise et le sens de la couleur,
contrairement à beaucoup de pages de compositeurs états-uniens, conçue par une
jeune Californienne, Gabriella Smith (née en 1991), qui, dans son Tumblebird Contrails (Traînées d’oiseau-culbute) de 2014, a
largement dépassé les préceptes minimalistes de son maître, John Adams, tant
elle déploie d’imagination dans le jeu instrumental et dans a quête de
métamorphoses au cœur d’une même partition
Bertrand Chamayou, Esa-Pekka Salonen
Photo : (c) Kamil Zihnioglu
Mais l’essentiel de la soirée était constitué des deux Concertos pour piano
de Maurice Ravel donnés dans chacune des parties du concert par un
impressionnant Bertrand Chamayou, au toucher aérien exaltant brillamment des
sonorités pleines, chaudes, minérales, lumineuses et sombres, faisant chanter
le clavier en poète tant sa musicalité est prodigieuse, l’interprète osant
parfois des libertés incandescentes avec la partition tant sa façon est toujours
bienvenue, comme le tendre et mélodieux Adagio
assai du Concerto en sol majeur -
dédié à Marguerite Long, sa créatrice le 14 janvier 1932 -, que d’aucuns disent
« si mozartien » dans lequel la rythmique à la main gauche de Bertrand
Chamayou n’est pas vraiment stable ni clairement marquée, ce qui est judicieux,
mue par un rubato d’une rare sensibilité, et se plaisant à jouter avec les
somptueux pupitres de l’Orchestre de Paris qui ont rivalisé en virtuosité, en
tessiture et en timbres, tous plus enchanteurs, vaillants et chantants les uns
que les autres...Berytand Chamayou, Orchestre de Paris
Photo : (c) Kamil Zihnioglu
... Tandis que l'unique mouvement du Concerto en ré majeur , puissant et noir, n’a cessé à la fois d’impressionner
et de bouleverser par son intensité et sa puissance, Salonen et Chamayou
donnant à cette extraordinaire partition composée à la demande du pianiste
autrichien Paul Wittgenstein, amputé du bras droit pendant la Première Guerre
mondiale qui l’a créé le 5 janvier 1932, la dimension d’un immense poème
symphonique, sur le modèle de la Burleske
en ré mineur de Richard Strauss de quarante-cinq ans antérieur et dans
laquelle Bertrand Chamayou excelle aussi, recelant de sublimes moments au
piano, offrant de fascinantes variations du leitmotiv exposé d’entrée, tandis
que les bois ont rivalisé de brio et d’ardeur, piccolo, flûtes, cor anglais,
hautbois, clarinettes, clarinette basse, bassons, contrebasson, mais aussi
cuivres (cors, trompettes, trombones, tuba), et la harpe…Pascal Moraguès
Capture d'écran de la retransmission en direct du concert du 14 octobre 2026
Photo : (c) Philharlmonie de Paris
Après un court et paisible bis de
Bertrand Chamayou, Trois beaux oiseaux du paradis composé par Maurice Ravel en
1915 pour chœur mixte a capella, l’Orchestre de Paris a continué à rutiler dans
une œuvre qui lui va bien, Le Mandarin merveilleux op. 19 Sz 73 de
Béla Bartók, la phalange l’ayant notamment donnée par deux fois dans son intégralité sous la direction de Pierre
Boulez, qui appréciait particulièrement ce ballet-pantomime composé d’après un
conte chinois entre 1918 et 1924 - troisième partition scénique du compositeur
hongrois qui suscita un véritable scandale à sa création à Cologne en 1926 en
raison de son érotisme (la première clarinette, tenue une dernière fois par
Pascal Moraguès, incarnant une prostituée) -, au point de toujours donner
l’intégrale, remplaçant parfois les voix de femmes par un orgue. Ce que n’a malheureusement
pas fait Esa-Pekka Salonen, qui a opté pour la « Suite », en fait la «
version courte de concert » créée à Budapest le 15 octobre 1928, créant une
frustration au sommet de l’orgasme sonore interrompu sèchement, privant ainsi le
public de plus d’un quart d’heure de musique sublime qui n’aurait guère
prolongé la soirée. Reste à espérer qu’il programme bientôt l’original, tant
les pupitres de l’Orchestre de Paris ont suscité l’enchantement, autant par la
plastique de leurs sonorités, que par leur précision rythmique et technique.
Bruno Serrou
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