samedi 17 octobre 2026

L'ultime prestation de Pascal Moraguès au sein de l’Orchestre de Paris, avec Esa-Pekka Salonen et Bertrand Chamayou

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 15 octobre 2026 

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Kamil Zihnioglu

Ultime concert du remarquable clarinette solo de l’Orchestre de Paris, Pascal Moraguès, après quarante-cinq  ans de brillants et loyaux services au sein d’une phalange où il est entré en 1981 à l’âge de 18 ans. Cet ultime concert a semblé avoir été conçu pour lui, avec un florilège d’œuvres donnant la part belle aux solos de clarinette 

Esa-Pekka Salonen, Orchestre de Paris
Photo : (c) Kamil Zihnioglu

Ce second programme de l’Orchestre de Paris dirigé en deux semaines par Esa-Pekka Salonen, son Directeur Chef principal désigné, s’est ouvert sur une pièce en création française sachant ménager la surprise et le sens de la couleur, contrairement à beaucoup de pages de compositeurs états-uniens, conçue par une jeune Californienne, Gabriella Smith (née en 1991), qui, dans son Tumblebird Contrails (Traînées d’oiseau-culbute) de 2014, a largement dépassé les préceptes minimalistes de son maître, John Adams, tant elle déploie d’imagination dans le jeu instrumental et dans a quête de métamorphoses au cœur d’une même partition

Bertrand Chamayou, Esa-Pekka Salonen
Photo : (c) Kamil Zihnioglu

Mais l’essentiel de la soirée était constitué des deux Concertos pour piano de Maurice Ravel donnés dans chacune des parties du concert par un impressionnant Bertrand Chamayou, au toucher aérien exaltant brillamment des sonorités pleines, chaudes, minérales, lumineuses et sombres, faisant chanter le clavier en poète tant sa musicalité est prodigieuse, l’interprète osant parfois des libertés incandescentes avec la partition tant sa façon est toujours bienvenue, comme le tendre et mélodieux Adagio assai du Concerto en sol majeur - dédié à Marguerite Long, sa créatrice le 14 janvier 1932 -, que d’aucuns disent « si mozartien » dans lequel la rythmique à la main gauche de Bertrand Chamayou n’est pas vraiment stable ni clairement marquée, ce qui est judicieux, mue par un rubato d’une rare sensibilité, et se plaisant à jouter avec les somptueux pupitres de l’Orchestre de Paris qui ont rivalisé en virtuosité, en tessiture et en timbres, tous plus enchanteurs, vaillants et chantants les uns que les autres...

Berytand Chamayou, Orchestre de Paris
Photo : (c) Kamil Zihnioglu

... Tandis que l'unique mouvement du Concerto en ré majeur , puissant et noir, n’a cessé à la fois d’impressionner et de bouleverser par son intensité et sa puissance, Salonen et Chamayou donnant à cette extraordinaire partition composée à la demande du pianiste autrichien Paul Wittgenstein, amputé du bras droit pendant la Première Guerre mondiale qui l’a créé le 5 janvier 1932, la dimension d’un immense poème symphonique, sur le modèle de la Burleske en ré mineur de Richard Strauss de quarante-cinq ans antérieur et dans laquelle Bertrand Chamayou excelle aussi, recelant de sublimes moments au piano, offrant de fascinantes variations du leitmotiv exposé d’entrée, tandis que les bois ont rivalisé de brio et d’ardeur, piccolo, flûtes, cor anglais, hautbois, clarinettes, clarinette basse, bassons, contrebasson, mais aussi cuivres (cors, trompettes, trombones, tuba), et la harpe…

Pascal Moraguès
Capture d'écran de la retransmission en direct du concert du 14 octobre 2026
Photo : (c) Philharlmonie de Paris

Après un court et paisible bis de Bertrand Chamayou, Trois beaux oiseaux du paradis composé par Maurice Ravel en 1915 pour chœur mixte a capella, l’Orchestre de Paris a continué à rutiler dans une œuvre qui lui va bien, Le Mandarin merveilleux op. 19 Sz 73 de Béla Bartók, la phalange l’ayant notamment donnée par deux fois dans son intégralité sous la direction de  Pierre Boulez, qui appréciait particulièrement ce ballet-pantomime composé d’après un conte chinois entre 1918 et 1924 - troisième partition scénique du compositeur hongrois qui suscita un véritable scandale à sa création à Cologne en 1926 en raison de son érotisme (la première clarinette, tenue une dernière fois par Pascal Moraguès, incarnant une prostituée) -, au point de toujours donner l’intégrale, remplaçant parfois les voix de femmes par un orgue. Ce que n’a malheureusement pas fait Esa-Pekka Salonen, qui a opté pour la « Suite », en fait la « version courte de concert » créée à Budapest le 15 octobre 1928, créant une frustration au sommet de l’orgasme sonore interrompu sèchement, privant ainsi le public de plus d’un quart d’heure de musique sublime qui n’aurait guère prolongé la soirée. Reste à espérer qu’il programme bientôt l’original, tant les pupitres de l’Orchestre de Paris ont suscité l’enchantement, autant par la plastique de leurs sonorités, que par leur précision rythmique et technique.

Bruno Serrou

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