mardi 4 août 2026

Betsy Jolas 100. Bon anniversaire, Betsy ! Compositrice, pédagogue franco-étatsunienne fêtée dans le monde entier, Betsy Jolas célèbre ses cent ans le 5 août 2026

                                      
                                                                                           Betsy Jolas (née en 1926)
                                                                                               Photo : (c) INA, 1998

Compositrice, pédagogue, chef d’orchestre, Betsy Jolas est de ces artistes qui ont ouvert la voie aux femmes compositeurs des générations qui ont suivi la sienne et qui se font aujourd’hui de plus en plus nombreuses. Elle célèbre le 5 août 2026 son centième anniversaire. Le portrait qui suit est le reflet de l’expérience et de la confiance partagée que m’a témoigné la compositrice depuis 1998, année où nous avons réalisé ensemble, à la demande de l’INA et de la SACEM, un entretien filmé de plus de dix heures dans sa maison de Chérence dans le parc naturel régional du Vexin, disponible dans son intégralité sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel et qui a fait l’objet d’un livre paru aux Editions Cig’Art/Lemoine (1) 

Besy Jolas devant sa maison de Chérence (Val d''Oise) 
où a été tourné le film pour l'INA en novembre 1998
Photo : DR

Femme de conviction et d’une grande fermeté intellectuelle, souvent crainte en raison de son exigence, musicienne engagée, amie des poètes et des peintres, Betsy Jolas aura marqué son temps, autant comme créatrice, que comme pédagogue et femme en un temps où le statut de compositrice était considéré avec défiance et la notion même n’existait pas dans la langue française. Elle a ainsi ouvert la voie à ses consœurs qui, à son exemple, se sont imposées toujours plus nombreuses et inspirées « Je pense que nous autres femmes avons une sensibilité différente de celle des hommes, et c’est ce qui apparaît dans ma musique, qui, je l’espère, aidera à saisir la différence.  En effet, la musique, c’est moi dans le monde, et la façon dont j’en témoigne, c’est en musique », martèle Betsy Jolas. »

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : DR

Impossible donc de prétendre connaître Betsy Jolas sans connaître d’abord sa musique et ses passions musicales. Pour Betsy Jolas, comme pour tout créateur, composer est une nécessité vitale. La cosmogonie de sa musique est née de son moi profond. Avec elle, la genèse d’une partition commençait longtemps en amont de l’écriture proprement dite. Elle laissait l’œuvre se déployer dans les arcanes de sa pensée et de son oreille interne avant de jeter enfin les premières notes sur le papier. Mais elle n’a pas été de ceux qui reviennent sur une partition jugée terminée. « Je considère l’œuvre achevée lorsque je la remets à mon éditeur, disait-elle. En général, je fixe un rendez-vous avec lui pour m’obliger à conclure. Et je ne reporte jamais ledit rendez-vous ! » Avec elle, la genèse d’une partition commence longtemps en amont de l’écriture proprement dite. Elle laisse l’œuvre se déployer dans les arcanes de sa pensée et de son oreille interne avant de se décider de jeter les premières notes sur le papier. Mais elle n’est pas de ceux qui reviennent sur une pièce qu’elle estime terminée. « Je considère l’œuvre achevée lorsque je la remets à mon éditeur, dit-elle. En général, je fixe un rendez-vous avec lui pour m’obliger à conclure. Et je ne reporte jamais ledit rendez-vous ! »

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : (c) INA, 1998

Née à Paris le 5 août 1926 de parents états-uniens, son père, Eugene Jolas, journaliste et éditeur,  et sa mère, Maria McDonald-Jolas, traductrice, Betsy Jolas a grandi dans un milieu artistique et littéraire, au rythme des visites d’écrivains comme James Joyce, Gertrude Stein ou Ernst Hemingway que publiait son père dans la revue qu’il avait fondée à Paris, tandis qu’il était locataire de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises avant son rachat par le Général De Gaule en 1934. « Henri Matisse est venu chez mes parents quand j’étais enfant, comme James Joyce, Samuel Beckett et Gertrude Stein. Des écrivains édités dans la revue Transition fondée par mon père, qui y publie en feuilleton Fennigans Wake de James Joyce. Ma mère Maria, traductrice originaire du Kentucky était une excellente chanteuse. C’est elle qui m’a familiarisée avec le lied, la mélodie française particulièrement celle de Claude Debussy, et le spiritual Etats-unien. » Quant à la peinture, elle devait imprégner toute son œuvre, comme l’atteste son art de coloriste et sa passion pour la peinture et la sculpture, muses qu’elle transmettra à sa propre fille, Claire Illouz, peintre et graveur, tandis qu’elle a été proche de Joan Mitchell qu’elle a côtoyé alors qu’elles vivaient toutes deux à Vétheuil.

Réfugiée à New York avec ses parents en 1940, elle poursuit ses études au Bennington College dans le Vermont où, élève de Paul Boepple (harmonie, contrepoint), Carl Weinrich (orgue) et de la belle-fille d’Arthur Schnabel, Helen Fogel-Schnabel (piano), elle découvre les polyphonistes du XVIe siècle, particulièrement Roland de Lassus et Heinrich Schütz qu’elle chante et joue au sein du Dessoff Choirs et qui deviendront les compagnons de sa vie de musicienne. « La musique de Lassus est celle qui me rend la plus heureuse. Elle était au programme de mon premier concert, en 1942 », se souvenait-elle. Autre aspect de sa personnalité, le romantisme. « Cela me vient de ma grand-mère paternelle, qui était allemande. Mais aussi de ma mère, Maria McDonald-Jolas, qui sera la traductrice de Nathalie Sarraute et Gaston Bachelard. Elle avait fait ses études à Berlin et chantait continuellement. Je l’accompagnais au piano dans le lied allemand, dans des chants noirs, créoles, irlandais, écossais. J’ai toujours lu avec grand plaisir Goethe, Heine, et j’ai été la première à faire l’analyse du lied quand j’enseignais au Conservatoire de Paris. Jeune fille, lisant Jean-Christophe de Romain Rolland, je me disais que je serais peut-être musicienne, et, commençant à composer, je rêvais d’être Jean-Christophe. »

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : DR

De retour en France en 1946, elle suit les cours de elle suit les cours d’analyse d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris, de fugue avec Simone Pré-Caussade et de composition avec Darius Milhaud. La découverte de l’œuvre de Webern la conduit à se rapprocher de l’avant-garde musicale, notamment de Boulez. Leur conception commune de la forme et leur appétence pour les timbres et les sonorités inouïs, enrichies de sa propre passion pour la voix et la Renaissance et ses dispositions expressives sont la sève de son identité de compositrice. La confrontation de sa pulsion lyrique mue par une écriture embrassant toute la palette technique, donne à sa musique une réelle indépendance et une densité particulière, flexible et sophistiquée, qui, associées à l’orchestre auquel elle s’attache dans les années soixante-dix, la conduiront naturellement à l’opéra. « Au fond, convient-elle, la composition est un ouvrage de dames. D’abord parce que cela ne nourrit pas… son homme ! »Elle succèdera à Messiaen au CNSM après avoir été son assistante. De ces années de professorat (2), où elle « enseignait ce qu’elle ne avait pas » après l’avoir longuement travaillé en amont du cours, elle garde le sentiment d’avoir été plus exigeante avec ses rares élèves femmes. Auteur de quelques deux cents cinquante œuvres, de la pièce solo à l’opéra en passant par les formations de chambre et l’orchestre symphonique, la compositrice -étatsunienne reconnaît sans hésiter ce qu’elle doit non seulement aux compositeurs du passé, de l’Ecole Notre-Dame jusqu’à Claude Debussy et Maurice Ravel, mais aussi à la littérature, au théâtre et aux arts plastiques.  « Je n’étais pas une élève brillante, constate-t-elle avec le recul du temps, dans les classes d’analyse d’Olivier Messiaen, de fugue de Simone Plé-Caussade et de Darius Milhaud pour la composition ». Assistante de Messiaen de 1971 à 1974 avant de lui succéder, elle enseignera au Conservatoire de Paris l’analyse (1975) puis la composition (1978-1992), constatant qu’elle était plus exigeante avec ses rares élèves femmes, bien qu’elle ait eu elle-même beaucoup de mal à s’imposer dans un monde monopolisé par les hommes, au point d’être la seule femme à avoir reçu une commande et eu une œuvre créée et jouée par le Domaine Musical de Pierre Boulez, Quatuor II pour soprano et trio à cordes en 1966. Elle enseignera par la suite à Yale University, Berkeley, Harvard, Mills College où prendra la succession de Darius Milhaud.

Betsy Jolas et György Ligeti
Photo : DR

L’essentiel de l’œuvre de Betsy Jolas tourne autour de la voix, qu’elle soit effectivement présente ou qu’elle soit simplement évoquée par des instruments. La voix chantée, bien sûr, mais plus encore la voix singulière de la Sprechmelodie dans la continuité d’Arnold Schönberg et de son Pierrot lunaire, allant jusqu’à « faire parles » les instruments eux-mêmes. La compositrice estime en effet que c’est la mélodie qui constitue son apport le plus significatif à la musique contemporaine. Toutefois, sa création ne renvoie pas tant à une « mélodie continue » qu’à un récitatif infini qui tantôt tendrait vers l’arioso, tantôt vers un quasi-parlando expressif proche de la déclamation poético-dramatique. Ses œuvres sont créées et jouées dans le monde entier par des artistes de premier plan, notamment aux Festivals de Tanglewood, de Hollande, de Royan, d’Avignon, Musica de Strasbourg, du Domaine Musical au Philharmonique de Berlin, en passant par le Boston Symphony Chamber Players, le London Symphony Orchestra, la Lincoln Center Chamber Music Society, le London Sinfionetta, le Domaine Musical, l’Ensemble Intercontemporain, l’Orchestre Philharmonique de Radio France, les Percussions de Strasbourg, l’Opéra de Lyon…

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : (c) INA, 1998

Lauréate du Concours International de Direction d’orchestre de Besançon en 1953, Betsy Jolas aura reçu de nombreux prix dont celui de la Fondation Coplay de Chicago (1954), de l’ORTF (1961), de l’American Academy of Arts (1973), de la Fondation Serge Koussevitsky (1974), le Grand Prix National de la Musique (1974), le Grand Prix de la Vile de Paris (1981) et le Grand Prix de la SACEM (1982). Membre de l’Académie américaine des arts et des lettres depuis 1995, année de la création de son opéra Schliemann à l’Opéra de Lyon, Betsy Jolas a enseigné au CNSMD de Paris, où elle a succédé à Olivier Messiaen, au Conservatoire américain de Fontainebleau, à l’Académie de Tanglewood et dispensé nombre de master-classes en Amérique du Nord et en Asie. De 1955 à 1970, elle est chargée de la programmation à Radio France avec le soutien d’Henri Dutilleux.

Betsy Jolas, Sir Simon London Symphony Orchestra
Création à Londres de Ces belles années en juillet 2023
Photo : DR

Parmi les quelques deux cents œuvres du catalogue de Betsy Jolas, il convient de connaître la partition qui la révéla Quatuor II pour soprano, violon, alto et violoncelle (1966), les Enfantillages et Autres enfantillages pour chœur de femmes ou d’enfants (1956-2000), la série des huit Episodes pour divers instruments solistes (1964-1990), Motet II à douze parties (1965), D’un opéra de voyage (1967), Sonate à 12 (1970), Lassus Ricercare « recomposition » de 15 extraits de R. de Lassus (1971), B for Sonata pour piano (1974), sept Quatuors à cordes (1974-2019), l’opéra Le Pavillon au bord de la Rivière (1975), Onze lieder pour trompette solo et ensemble (1977), Tales of a Summer Sea pour orchestre (1977), Stances pour piano et orchestre (1978), Points d’Or pour saxophone et ensemble (1982), l’opéra Schliemann (1983-1993), l’opéra Le Cyclope (1986), Music for Joan pour vibraphone et piano (1988), Petite symphonie concertante pour violon et orchestre (1995), Quatre Psaumes de Schütz pour orchestre (1996), Sonate à 8 pour huit violoncelles (1998), Motet III « Hunc igitur terrorem » d’après Lucrèce pour chœur et orchestre, (1999) Concerto-Fantaisie : « O’Night, Oh... » pour chœur mite et piano (2001), Motet IV sur un texte latin de Pétrarque pour soprano et ensemble (2002), B-Day pour orchestre (2006), Frauenliebe, dix lieder pour alto et piano (2010), A Little Summer Suite pour orchestre (2015), Letters from Bachville pour orchestre (2019), Concerto pour piano et orchestre « bTunes » (2021), These beautiful Years (Ces belles années) pour orchestre (2023)…

Bruno Serrou

1) Cet entretien filmé d’une dizaine d’heures avec Betsy Jolas a été tourné du 11 au 15 novembre 1998 pour la collection Musique, Mémoires de l’INA dans sa maison de Chérence dans le Vexin (Val d’Oise), non loin du domicile de Nathalie Sarraute (https://entretiens.ina.fr/musiques/jolas/betsy-jolas/video). De ce document a été adapté le livre D’un opéra de voyage publié aux éditions Cig’art/Lemoine, 2004 préfacé par Henri Dutilleux

2) ¨Parmi les étudiants de Betsy Jolas au CNSMDP, dans sa classe d’Analyse puis celle de Composition, figurent notamment Gérard Grisey,  Dominique Troncin, François Narboni, Laurent Martin, François Bouch, Pierre Albert Castanet