lundi 5 février 2024

CD : Le splendide oratorio Les Béatitudes de César Franck admirablement servi par l’Orchestre Philharmonique royal de Liège dirigé par Gergely Madaras entourés d’excellents solistes et du Chœur national Hongrois

C’est avec les Béatitudes que la ville de Liège, où il est né en 1822, et l’Orchestre Philharmonique royal de la capitale wallonne ont conclu l’intégrale discographique qu’ils ont consacré à l’œuvre du compositeur liégeois le plus glorieux, César Franck.

Les Béatitudes sont indubitablement le chef-d’œuvre de César Franck (1822-1890). Fresque monumentale pour solistes, chœur et orchestre, cette partition est après son opéra Hulda la plus développée de la création du compositeur wallon, autant en effectifs qu’en durée. Ce féru d’histoire et de musique ancienne y rend hommage à Jean-Sébastien Bach, par sa structure en deux parties, les propos du Christ confiés à un baryton, sept autres chanteurs solistes incarnant plusieurs rôles, un chœur mixte qui représente l’Humanité et les Anges commentant et participant à l’action… Il aura fallu dix ans à Franck pour concevoir cet oratorio. Terminé le 10 juillet 1879, l’oratorio est entrepris par Franck durant l’été 1869 à la suite de la première exécution à Paris du chœur final de la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach le 7 mai 1868 sous la direction de Jules Pasdeloup en l’église Sainte-Geneviève (aujourd’hui le Panthéon). Il porte son dévolu sur le Sermon sur la montagne évoqué dans l’Evangile selon Matthieu (chapitre V, versets 1 à 12) qui rapporte le discours des Huit Béatitudes prononcé par le Christ à la fin duquel le Messie récite la prière du Notre Père. Le livret est une méditation poétique sur ce sermon écrite par Joséphine Colomb (1833-1892). Franck complète les deux premières pièces avant la fin de l’année 1869, la quatrième est terminée en 1870 alors que la France est écrasée par la Prusse, la troisième et une première version de la cinquième et de la sixième en 1871, année de la Commun, les deux dernières en 1876-1878. Il faudra néanmoins attendre 1891 pour que l’oratorio soit donné intégralement en concert public. Chaque Béatitude offre la même architecture, une voix ou un chœur exprime la conception profane du monde à laquelle répond le Christ, qui se bat contre Satan, par les paroles tirées de l’Evangile, avant que se développe en conclusion le chœur des Justes ou la voix des Anges. Quant à la structure musicale, Franck adopte une forme qui lui est chère, celle du motif cyclique qui assure l’unité de l’œuvre en apparaissant dans chacun de ses huit volets qui reprennent le Sermon sur la montagne, les passages les plus profonds et pathétiques de l’œuvre de Franck étant les quatrième, septième et huitième Béatitudes.

Peu données au concert, Les Béatitudes de Franck sont tout aussi rares au disque. Helmuth Rilling et le Radio-Sinfonieorchester Stuttgart (Hänssler, 1990), Jean Allain avec l’orchestre de l’Académie Symphonique de Paris (André Charlin, 1970), Rafael Kubelik et le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks (1974), Armin Jordan avec le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France (Erato, 1987), tous difficilement accessibles. Ne serait-ce que par cette rareté-même, l’enregistrement proposé par Fuga Libera et l’Orchestre Philharmonique de Liège est à connaître absolument. D’autant qu’il est la vie-même, car il a été capté en concert en décembre 2022, année du bicentenaire de la naissance du compositeur wallon. A la tête d’une Orchestre Philharmonique de Liège fervent et sonnant à la perfection capté dans sa propre salle de concerts, le chef hongrois Gergely Madaras, que l’on a pu voir diriger voilà quelques semaines dans l’Auditorium de Radio France où il remplaçait Péter Eötvös, malade, lors d’un splendide concert-hommage au compositeur hongrois à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2024/01/peter-eotvos-80-33-lorchestre.html), donne de cette œuvre grandiose une interprétation vive, contrastée, colorée, brûlante, d’une spiritualité incandescente non dénuée d’onirisme, le chef conduisant d’un bout à l’autre le propos jusqu’à un apnée qui ne cesse d’enfler en tension et en ferveur de la première note du prologue jusqu’à l’ultime mesure de la Huitième Béatitude. Le Chœur national Hongrois est d’une puissance et d’une homogénéité exemplaires, et l’on fait très vite abstraction du léger accent magyar qu’il ne parvient pas à effacer tout à fait. Les huit solistes, dont les interventions sont plus ou moins importantes, adhèrent pleinement à la vision du chef et s’intègrent remarquablement aux performances du chœur hongrois et de l’orchestre wallon. En tête de distribution, la soprano belge Anne Catherine Gillet qui incarne un Ange chaleureux de sa voix séraphique, et le baryton serbe David Bižić, Christ noble et raffiné. A leurs côtés, les poignantes figures maternelles finement interprétées par la  mezzo-soprano française Héloïse Mas et la contralto suisse Anne-Maud Hubeaux, les ténors états-unien John Irvin et franco-arménien Artavazd Sargsyan qui forment une subtile complémentarité en apportant chacun une conception antinomique et convaincante, et l’impressionnant Ange de la mort et Satan de la basse belge Patrick Bolleire, tandis que la basse allemande Yorck Felix Speer pêche par son excès de théâtralité.

Bruno Serrou

César Franck, Les Béatitudes. 2 CD Fuga libera FUG 817 (Outhère). Anne-Catherine Gillet (soprano), Héloïse Mas (mezzo-soprano), Eve-Maud Hubeaux (contralto), John Irvin et Artavazd Sargsyan (ténors), David Bižić (le Christ, baryton), Patrick Bolleire et Yorck Felix Speer (basses). Hungarian National Chorus. Orchestre Philharmonique royal de Liège, Gergely Madaras (direction). Durée : 2h 12mn 28s. Enregistré live les 10 et 12 décembre 2022. DDD

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