mardi 13 février 2024

CD : Bertrand Chamayou met (Erik) Satie en (John) Cage pour un disque de gourmet


Réunir John Cage (1912-1992) et Erik Satie (1866-1925) est une idée apparemment audacieuse mais finalement pas si controuvée que de prime abord. Deux « Titis », l’un parisien, l’autre new-yorkais, tous deux experts de la miniature, dotés d’un humour gavroche, plus ou moins adeptes d’ésotérisme, auteurs d’une œuvre singulière et rare, mais l’un aussi communicant que l’autre était solitaire voire carrément agoraphobe, tous deux à la recherche de timbres originaux, de formes musicales inédites, de spontanéité plus ou moins consciente, adeptes de l’épure, de la méditation, de la répétition engendrant l’hypnose…

Le titre du disque, Letter(s) to Erik Satie, est emprunté à une œuvre composée en 1978 par John Cage, qui avait introduit la musique du maître de Honfleur sur la rive est de l’Amérique du Nord après un séjour en France. En 1948, année où il composait In a Landscape pour piano ou harpe solo et ses Sonates et interludes pour piano préparé, le New-Yorkais donnait Black Mountain College, université libre expérimentale d’arts implantée en Caroline du Nord de 1933 à 1957, une série de vingt-cinq concerts et un cycle de conférences dédiés à la musique d’Erik Satie. L’année suivante, il se rendait à Paris où il étudia notamment les manuscrits de Satie et se passionna pour deux de ses partitions, Musique d’ameublement, musique utilitaire à n’écouter que d’une oreille distraite en tout lieu autre que dédié au concert, concept repris par John Cage dans 4’33, et Vexations - il sera des dix pianistes qui, en 1963, participeront à la création de cette dernière pièce composée par Satie en 1893 qui se fonde sur une unique phrase musicale d’une page d’à peine plus de deux minutes invariablement réexposée 840 fois durant, soit quelques dix-huit tours d’horloge… Cage arrangera par la suite pour un puis pour deux pianos la Mort de Socrate, dernier volet du triptyque symphonique avec voix que Satie composa en 1916 à la demande de la Princesse de Polignac. « Peut-être que je peux être blâmé pour mon dévouement à Satie. Mais je ne pourrai jamais y renoncer », reconnaîtra Cage, qui composera en 1978 Letter to Erik Satie

Après les longues évocations contenues dans les œuvres pour piano d’Olivier Messiaen, Bertrand Chamayou fait une pause en se tournant vers des pièces d’Erik Satie et de John Cage où l’intimité et la brièveté sont reines. En 2022, Chamayou consacrait un récital à Satie à brûle pourpoint à la Maison de la Radio à la demande de la cantatrice chef d’orchestre Barbara Hannigan en résidence à Radio France, alors que la musique du maître de Honfleur n’avait jusqu’alors pas capté son attention. Mais c’est tandis qu’il préparait ce récital qu’il prit conscience du fait que cette musique résonnait vivement dans l’œuvre de Cage sur laquelle il travaillait au même moment en vue d’un CD à paraitre cette année. C’est ainsi que chemina peu à peu l’idée de son quinzième disque paru fin 2023 dont il est question ici. L’idée d’associer Satie, compositeur à l’indéniable popularité, et Cage, plus conceptuel ce qui fait qu’il n’est connu que d’un cercle assez restreint, permet d’envisager une certaine célébrité pour le second à la lumière plutôt qu’à l’ombre du premier. A cette fin, Chamayou alterne les pièces de chacun des compositeurs qu’il a sélectionnées, donnant plusieurs de celles de l’un puis de l’autre, afin que l’auditeur puisse prendre le temps d’entrer dans les climats de chacun tant les pages sont brèves comme des projections de diapositives. Après avoir donné un morceau de Cage All Sides of the Small Stone, for Erik Satie, il enchaîne la première Gnossienne de Satie suivie à son tour par Prelude for Meditation de Cage. Les pages les plus fameuses de Satie (sept Gnossiennes et trois Gymnopédies) sont bel et bien toutes présentes de façon plus ou moins éclatée, ainsi que les trois Véritables préludes flasques (pour un chien) et trois des vingt-et-une pièces brèves Sports et Divertissements, l’une des Trois Pièces montées (Rêverie de l’enfance de Pantagruel), le Nocturne n° 2, la Sarabande n° 3 et Songe-creux, soit un total de vingt-et-une pièces de Satie auxquelles répondent six pages de John Cage, outre celle introduisant le disque déjà citée, Prelude for Meditation, A Room, In a Lanscape, Swinging, Perpetual Tango qui répond au Tango Perpétuel des Sports et Divertissements de Satie (Tango et Swinging pourraient d’ailleurs être de Satie), Dream de Cage concluant le disque, après les Three Pages in the Shape of a Pear (in celebration of Erik Satie) de James Tenney (1934-2006), un proche de John Cage dont il a été l’élève et qui avait été en 1963 des dix pianistes ayant participé à la création des Vexations de Satie aux côtés de John Cage, David Tudor et Merce Cunningham entre autres. Ces Three Pages in the Shape of a Pear sont un clin d’œil aux Trois morceaux en forme de poire que Satie a composés en réponse à Claude Debussy, qui lui reprochait de ne pas soigner suffisamment la forme de ses œuvres…

Bertrand Chamayou, qui a enregistré parallèlement à celui dont il est question ici, un disque monographique consacré à John Cage à paraître prochainement, donne des pages qu’il a dûment sélectionnées ici des carnations, des couleurs enchanteurs tel un peintre galvanisant de sa fabuleuse palette des timbres et des sonorités d’une diversité extraordinairement mobiles, les textures d’une variété et d’une densité phénoménales. Un disque qui ne saura que convaincre les amateurs de beau piano, d’humour, de poésie, de charme, d’inattendu, d’inouï. Bref, un délice pour toutes les oreilles !

Bruno Serrou

1 CD Erato 5054197696442 (Warner Classics). Durée : 1h 10mn 43s. Enregistré en juin 2023. DDD 


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