Nancy (Grand-Est). Opéra national de Lorraine. Samedi 4 février 2023
Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. En bas : Dorothea Röschmann (Isolde), Samuel Sakker (Tristan) ; en haut : Sofia Dias, Vitor Roriz. Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
C’est un Tristan et Isolde de Wagner mi-figue mi-raisin que propose l’Opéra de Nancy en ce mois
de février 2023. Une distribution homogène, une direction musicale de
belle facture, un orchestre très impliqué, une mise en scène pour le moins contestable...
Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. En haut : Dorothea Röschmann (Isolde), Samuel Sakker (Tristan) ; en bas : Sofia Dias, Vitor Roriz. Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre, Tristan und Isolde de Richard Wagner est
l’opéra de l’amour absolu. Le drame est dans les cœurs et seule l’âme s’exprime.
Nul besoin de dramaturgie compliquée ici, tout est exprimé par la musique,
autant vocalement qu’orchestralement, les deux parties formant la même entité.
En effet, tout est suggéré, évoqué dans l’orchestre et la vocalité. C’est
pourquoi depuis la conception de Wieland Wagner à Bayreuth en 1952, peu de
metteurs en scène se sont aventurés au théâtre. Il faut avoir le génie d’un
Patrice Chéreau à Aix-en-Provence ou d’un Alex Ollé à Lyon pour réussir
une telle gageure.
Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Dorothea Röschmann (Isolde), Samuel Sakker (Tristan), Aude Extrémo (Brangäne). Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Donner Tristan et Isolde dans
un théâtre de la taille de l’Opéra de Nancy séduit et interroge à la fois. Mais
dès les premières mesures du fameux prélude, à l’instar des réussites
incontestables qu’ont été les productions de l’Opéra de Lyon en 2011 et du
Théâtre de La Monnaie de Bruxelles en 2019, c’est la première hypothèse qui s’impose
et rassure. Une véritable bonbonnière d’un théâtre à l’italienne de moins
d’un millier de places, peut tout autant être contraignant que stimulant quant à la quête de couleurs et aux volumes sonores de l’orchestre en fosse, et présenter l’avantage de
permettre au plateau de ne pas avoir à forcer les chanteurs de pousser leur
capacités vocales. Côté orchestre, il a fallu au premier acte pousser les murs
en plaçant trois trompettes et trois trombones dans les deux loges de côté, se
faisant face, et le chœur d’hommes, excellents, de s’exprimer depuis les
coulisses.

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Aude Extrémo (Brangäne), Dorothea Röschmann (Isolde), Scott Hendricks (Kurwenal). Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
C’est surtout
l’orchestre, transparent, fluide, nuancé de chambriste dirigé avec onirisme par
Leo Hussain, qui suscite l’enthousiasme. Certes,
il manque des cordes, et des cuivres sont obligés de s’exprimer depuis des
loges, mais l’équilibre obtenu ne souffre aucune critique, au contraire. Sous
la direction chatoyante, fiévreuse, contrastée de Hussain, ex-directeur musical
de l’Opéra de Rouen et du Landestheater de Salzbourg, l’Orchestre de l’Opéra de
Nancy a fait un sans-faute, sonnant avec virtuosité et transparence, tel un orchestre
de chambre aux mille couleurs, le chef britannique manageant des contrastes
saisissants, du pianississimo le plus
immatériel au fortississimo le plus
ample. Les pupitres solistes brillent de tous leurs feux, particulièrement les
instruments à vent, plus précisément hautbois, cor anglais, clarinette et cor
solos à la matière onctueuse. En outre, Hussain, qui a pris la juste mesure à
la fois de la scène du théâtre nancéien et de la distribution, avec qui il est
d’évidence en parfaite osmose, soutient avec une vigilance de tout instant
chacun des protagonistes.

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Dorothea Röschmann (Isolde), Samuel Sakker (Tristan). Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
Mais là où
tout se gâte, c’est sur le plateau, où l’action qui s’y déroule nuit à l’écoute.
Confier Tristan à un metteur en scène
pour sa première mise en scène lyrique, est un pari impossible. Surtout s’il
s’agit d’un directeur de théâtre qui sera à coup sûr tenté de montrer ce que
seul un homme de théâtre sait faire, diriger des acteurs, et qui cherchera avant
tout de démontrer sa science en réduisant le compositeur et les volontés de son
librettiste comme ringardes et mal venues. Or, ici, compositeur et librettiste
sont une seule et même personne, Richard Wagner. Et l’on sait combien tout lui
importait, préoccupé qu’il était par la notion d’œuvre d’art total. Donc, si l’on
tient à honorer le premier, ce que garantit la présence du chef d’orchestre, il
est clair que le librettiste Richard Wagner pose des problèmes à Tiago
Rodrigues, actuel directeur du Festival d’Avignon, successeur d’Olivier Py - ce
dernier vient de se voir confier par la Mairie de Paris, le destin du Théâtre
du Châtelet… Le metteur en
scène portugais signe un spectacle pour le moins présomptueux, envoyant le
livret dans les choux, remplaçant les surtitres à la mode du temps par un
millier (947 pour être précis) de panneaux de phrases plus ou moins railleuses qu’il
a lui-même rédigées (1) résumant les contextes (« l’homme triste et son ami »,
« la femme triste et son amie ») et ridiculisant le texte original de Wagner jugé
« trop long », panneaux mus par 2 danseurs très envahissants (Sofia Dias et
Vitor Roriz). Et d’où sortent ces panneaux ? D’une bibliothèque en
demi-cercle visible dès l’entrée du public dans la salle et qui occupe tout le
fond de scène. Dix-huit minutes durant, le metteur en scène-dramaturge fait
dire à ses deux comparses comédiens-danseurs-chorégraphes un texte de
présentation irritant (au point que des « Musique s’il vous plaît »
finissent par jaillir dans la salle) et prétentieux laissant entendre en sous-texte
que les spectateurs sont ignares et totalement acculturés - mais peut-être
est-ce l’auteur lui-même de ce texte prétendument poétique qui cherche à
assimiler à la fois la légende et son adaptation par Wagner)… Au bout d’un
interminable moment, apparaissent au premier étage de la bibliothèque les
protagonistes, les uns après les autres. Et là, tout commence… Le pire le plus
souvent et plus rarement le meilleur. Ce dernier se situe dans la direction d’acteurs,
chaque chanteur étant vraiment investi dans son rôle. Et il leur en faut de la
volonté et du stoïcisme pour garder maîtrise et concentration pour chanter et jouer une œuvre d’une
exigence extrême. Quatre heures de rang (après les vingt minutes de « prélude
au prélude » et entrecoupées de deux entractes de trente minutes, ce qui
conduit aux cinq heures de spectacle annoncées par l’Opéra de Nancy), les
chanteurs vont avoir dans les jambes deux poissons-pilotes, qui, plus ou moins
souplement, présenteront devant leur nez et entre eux, de volumineux panneaux
blancs porteurs de phrases creuses censées résumer le texte wagnérien (« La
femme triste doit se résigner »… « Elle sait que l’homme triste a tué
un guerrier qu’elle aimait »… « L’amie [NDR : Brangäne] se méfie
de lui »), dont il se moque régulièrement (« Les personnes tristes
ont besoin de beaucoup de mots pour être heureuses […] [Elles] ont besoin de
beaucoup de musique, elles ont besoin d’un orchestre, d’énormément de mots
chantés en allemand pendant des heures… »). La bibliothèque se vide peu à
peu de ces panneaux, qui, au troisième acte, forment un énorme tas contre
lequel Tristan va agoniser, moment magistral sur le plateau, avec un Tristan
magnifique et un Kurwenal qui se révèle enfin mais qui ne s’approchera jamais
de son maître, le metteur en scène préférant confier à la danseuse-porteuse de
panneaux le soin de soutenir le héros mourant.

Richard Wagner (1813-1883), Tristan und Isolde. Dorothea Röschmann (Isolde), Samuel Sakker (Tristan), Aude Extrémo (Brangäne), Scott Hendricks (Kurwenal), Vitor Roriz (porteur de panneaux), Peter Brathwaite (Melot), Jongmin Park (Marke). Photo : (c) Jean-Louis Fernandez
La
distribution réunie par l’Opéra de Lorraine est très homogène, jusqu’aux seconds
rôles. Elle est indubitablement dominée par l’ardent Tristan du ténor britannique Samuel Sakker, qui s’impose
dès sa première apparition et qui en outre s’affermit vocalement au fur et à
mesure des actes, pour donner un troisième d’une intensité bouleversante, « à
faire pleurer les pierres » comme dit Golaud au quatrième acte de Pelléas et Mélisande de Debussy, et
par un roi Marke impressionnant de gravité et de noblesse de la basse sud-coréenne
Jongmin Park, voix sombre et puissante. En Isolde, la soprano allemande Dorothea
Röschmann, cantatrice de réputation mozartienne (entendue en 2015 dans la IVe de Mahler dirigée par Mariss Jansons à
la Philharmonie, dans les Wesendonck
Lieder avec l’Orchestre de Paris en 2019, en Marcelline dans Les Noces
de Figaro à l’Opéra de Paris voilà tout juste un an), qui à l’instar
de Margaret Price dans l’enregistrement désormais légendaire de Carlos Kleiber,
a de quoi, dans les proportions d’un théâtre comme celui de Nancy, assumer sans
difficulté le rôle, ce qu’elle fait sans restriction, au point d’être conduite
à crier dans l’aigu, y compris quand l’orchestre est apaisé. Mais son
engagement est total, et le personnage l’habite. A ses côtés, la mezzo-soprano française
Aude Extrémo, qui, de sa voix de velours, campe une remarquable Brangäne, et le
baryton texan Scott Hendricks, trop discret dans ses premières interventions mais
qui finit par s’épanouir au troisième acte, si seulement le metteur en scène lui
permettait d’exprimer son total attachement à Tristan en prenant soin de lui plutôt
que de confier cette mission à la ballerine-chorégraphe porteuse de panneaux qu’il
place constamment entre les deux chanteurs… Peter Brathwaite (Melot), Alexander
Robin Baker (un berger/voix d’un jeune marin) et Yong Kim (un timonier)
complètent avec justesse cette distribution équilibrée.
Bruno Serrou
Jusqu’au 10 février 2023. En coproduction avec l’Opéra de Lille et l’Opéra de
Caen
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