lundi 13 novembre 2023

Le violon enchanté d’Hilary Hahn enlumine un orchestre de jeunes Colombiens dirigé par leur compatriote Andrès Orozco-Estrada à la Philharmonie de Paris

 Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Dimanche 12 novembre 2023 

Hilary Hahn, Andrès Orozco-Estrada, Filarmonica Joven de Colombia. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est tout à l’honneur de la Philharmonie d’inviter un orchestre de jeunes musiciens venu d’Amérique du Sud, dont les objectifs, l’esprit et la teneur des programmes sont comparables à ceux de l’Orchestre Français des Jeunes, le Filarmonica Joven de Colombia (Philharmonique des Jeunes de Colombie), dirigé par un maître de l’estrade, le Colombien Andrès Orozco-Estrada.

Andrès Orozco-Estrada, Filarmonica Joven de Colombia. Photo : (c) Bruno Serrou

A l’instar de l’Orchestre Français des Jeunes, son aîné de vingt-huit ans créé sur une décision du ministère de la Culture de l’époque, le Philharmonique de Colombie né en 2010 d’une initiative privée, la Fondation Bolivar Davivienda, réunit des jeunes musiciens de seize à vingt-quatre ans venant de toute la Colombie dûment sélectionnés par un jury international et invite chefs et solistes parmi les plus fameux dans le monde, se produisant sur ses terres, mais aussi sur le continent américain et dans des tournées mondiales. 

Andrès Orozco-Estrada. Photo : DR

L’étape française de la tournée 2023 de cette phalange sud-américaine à but pédagogique l’a conduite à la Philharmonie de Paris où la réception a été grandiose grâce à la présence d’un public fort nombreux où les jeunes, enfants, adolescents et adultes, étaient largement majoritaires. Comme toutes ces formations du genre, la structure du programme associait création, œuvre concertante avec soliste de renom, et grande page symphonique virtuose. L’œuvre contemporaine était comme de coutume servie en hors d’œuvre. Une partition d’un compositeur colombien, un certain Wolfgang Ordonez, qui, à trente-huit ans, se place directement dans la ligne d’Hollywood, du moins dans la page d’orchestre proposée qui dans ses moments les plus inspirés se situe directement dans la ligne de West Side Story de Leonard Bernstein et de ses atours « latinos », instruments à percussion inclus.

Hilary Hahn, Filarmonica Joven de Colombia. Photo : (c) Bruno Serrou

Même impression folklorique avec la pièce de résistance occupant toute la seconde partie, Petrouchka d’Igor Stravinski dans sa version officiellement annoncée de 1947. Or, la proposition était toute autre. Après des appels disséminés dans la salle de bois et de cuivre, les musiciens se sont installés bruillamment et avec des gesticulations appuyées, jusqu’à l’arrivée de la première violoniste solo suivie du chef, qui a lancé un Petrouchka délié de toute retenue, tous les pupitres de l’orchestre ne se contentant pas de jouer de leurs instruments mais aussi de se mouvoir selon une gestique plus ou moins ralentie établie par un chorégraphe, Martin Buczka, et de s’accoutrer de masques et de grimaces aussi perturbants qu’inutiles, la partition seule suffisant largement à combler l’attention de l’auditeur, tant il s’y trouve de virtuosité, de joute polyphonique, de rythmes, d’expressivité. Ce qui demande déjà aux musiciens une concentration de chaque instant, et il faut de ce fait féliciter les jeunes instrumentistes colombiens qui, sous la direction de leur chef, sont parvenus à donner le meilleur d’eux-mêmes, attestant ainsi une véritable joie de vivre et de jouer ensemble, et qui, malgré cette perturbation satellite sans réelle nécessité qui n’a fait qu’ajouter aux difficultés propres à cette œuvre flamboyante.

Andrès Orozco-Estrada, Filarmonia Joven de Colombica. Photo : (c) Bruno Serrou

Le moment le plus attendu du concert et en fait le plus passionnant, attestant de la qualité d’écoute des jeunes colombiens, le Concerto pour violon et orchestre n° 2 en mi mineur op. 64 de Felix Mendelssohn-Bartholdy, avec en soliste une Hilary Hahn au sommet de son art. Véritable moment de communion, de grâce, de luminosité solaire, de délectation, de chant effervescent, ce concerto a permis de goûter la proximité de ce jeune orchestre et de la star du violon qui ne cesse d’éblouir par sa musicalité naturelle, la limpidité de son jeu, sa technique éblouissante, la magie de ses sonorités, la souplesse de son archet, tout son être suscitant avec dextérité un bonheur simple et étincelant partagé avec grâce avec l’orchestre entier, Andrès Orozco-Estrada réussissant à alléger les textures d’un quintette à cordes surchargés en graves, avec des pupitres d’altos, de violoncelle et de contrebasse à l’effectif brucknérien… En bis, Hilary Hahn a puisé dans l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, en offrant la Gigue de la Partita n° 3 pour violon seul en mi majeur BWV 1006  et le Largo de la Sonate n° 3 pour violon seul en ut majeur BWV 1005

Bruno Serrou 

vendredi 10 novembre 2023

Eblouissant récital Alexandre Kantorow à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Jeudi 9 novembre 2023 

Alexandre Kantorow. Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Hôte privilégié de la Philharmonie de Paris où il se produit plusieurs fois par saison, présence parfaitement justifiée à voir la salle Pierre Boulez tendre de plus en plus à se faire trop exiguë pour satisfaire les demandes de places d’un public toujours plus nombreux à chacune de ses apparitions, Alexandre Kantorow conforte à chacune de ses apparitions ses éblouissantes qualités qui ne cessent de s’épanouir, ce qui en dit long sur l’immense potentiel de ce musicien de vingt-six ans.

Alexandre Kantorow. Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Alexandre Kantorow est vraiment LE grand pianiste français de sa génération : un immense artiste d’une sensibilité exceptionnelle. Un véritable magicien du son, magistral de musicalité, de lyrisme, de technique, de fluidité sonore, un maître authentique indépendamment de son jeune âge. Un récital à la Philharmonie de Paris donné dans le silence impressionnant tant la salle était archicomble pour un fabuleux voyage onirique. Son récital d’hier a été impressionnant de sortilèges sonores et de poésie ensorceleuse dans un programme intelligemment pensé dans lequel son jeu et sa virtuosité naturelle lui ont permis d’exprimer avec une infinie variété de ductiles nuances et des couleurs au spectre ample et féerique, suscitant une véritable alchimie de musicalité exaltée par une technique étourdissante. Ainsi servies, les œuvres du programme ont dégagé une grande humanité. Interprété avec élégance et un sens des nuances ahurissant, rehaussé par un toucher aérien et varié de doigts de magicien, l’émotion a été à son comble, motivant une écoute quasi religieuse.

Remarquablement élaboré comme de coutume, le programme proposé par Alexandre Kantorow   couvrait presque un siècle de musique de la « Mittle Europa », de 1826 à 1908, commençant et finissant sur des pages de Johannes Brahms, qui ouvrait la soirée sur la première de ses deux Rhapsodies pour piano op. 79 de 1879, celle en si mineur (agitato), tour à tout véhémente, mystérieuse et suprêmement chantante avec une main gauche sonnant comme un violoncelle, pour se conclure sur la rare adaptation du maître de Hambourg de la Chaconne en ré mineur tirée de la Partita pour violon BWV 1004 de Johann Sebastian Bach, transcription pour la main gauche extraite des Cinq Etudes pour le piano Anh. 1a/1 de 1877. « La Chaconne, écrivait Brahms, est à mon avis l’une des pages les plus merveilleuses et les plus mystérieuses de la musique. Utilisant une technique adaptée à un petit instrument, Bach décrit les pensées les plus profondes et les sentiments les plus puissants. Si je pensais m’imaginer écrire, ou même concevoir une telle pièce, je suis convaincu que l’extrême excitation et la tension émotionnelle m’auraient rendu fou. Mais elle incite assurément à s’en occuper d’une façon ou d’une autre. Il n’y a qu’une seule manière pour moi d’obtenir une joie pure de ce morceau, bien que sur une échelle petite et seulement approximative, et c’est lorsque je la joue avec la seule main gauche… La même difficulté, la nature de la technique, le rendu des arpèges, tout concourt à me donner l’impression d’être un violoniste ! » La jouant avec une limpidité et une agilité saisissantes, Kantorow a donné de cet arrangement à la fois gravité et concentration. 

Alexandre Kantorow. Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Entre les deux ouvres-cadres, le programme passait par la Hongrie, avec deux partitions pour piano du plus Allemand des Hongrois, Franz Liszt, Chasse-neige, dernière des douze Etudes d’exécution transcendante dans laquelle Kantorow a exalté son toucher aérien et les déferlements de vélocité et de puissance, et La Vallée d’Obermann extraite de la première des Années de pèlerinage (Suisse) dans laquelle le jeune pianiste a démontré sa grande sensibilité en donnant à ces pages leur mélange d’enivrement, de douleur et d’apaisement avec un naturel confondant. Pour clore la première partie de ce récital, Alexandre Kantorow a choisi le premier opus officiellement reconnu Béla Bartók, Hongrois pur jus, la Rhapsodie op. 1 Sz 26 BB 36a de 1904 œuvre pivot du compositeur, puisque à la fois il reste encore sous l’influence de son aîné Liszt et ses tournures d’esprit tzigane se tourne vers la musique traditionnelle transylvanienne, ce que Kantorow a mis clairement en évidence, des jouant des contrastes avec une facilité déconcertante ainsi que des vastes accords d’une grande complexité et des longs arpèges subtilement ornés, faisant chanter l’Adagio et faisant trépider la seconde partie de l’œuvre (Poco allegretto).

Alexandre Kantorow. Photo : (c) Ava du Parc / Cheeese

Le morceau de roi de la soirée était une fabuleuse Sonate pour piano n° 1 en ré mineur op. 28 de Serge Rachmaninov, véritable page d’anthologie sous les doigts d’Alexandre Kantorow. Composée en 1907-1908, cette œuvre d’une quarantaine de minutes en trois mouvements est en fait un grand poème pour piano seul évoquant successivement à l’instar de la Faust Symphonie de Liszt les personnages centraux du Faust de Goethe, Faust, Marguerite et Méphistophélès, bien que Rachmaninov n’aie pas publié de programme sous-jacent, et l’on y trouve déjà le thème grégorien du Dies Irae qui hante la création entière de Rachmaninov. De caractère symphonique et programmatique, le piano sonne dans cette première des deux sonates de Rachmaninov de façon foisonnante, tel un immense orchestre aux couleurs polychromes, charnues, rutilantes. Incontestable poète du piano, Alexandre Kantorow a donné de cette grande partition tout ce qu’elle contient d’onirisme, de drame, de tragique, de grandeur, de vélocité, prenant l’auditeur par la main pour ne plus le lâcher au plus profond des âmes des personnages et des paysages, comme à livre ouvert, donnant de chaque page tout ce qu’elle contient de charme, de beauté, d’élévation, de tourment, d’allégresse, d’intériorité, au point que le temps a semblé comme suspendu dans l’éternité…

Toujours généreux dans ses bis, Alexandre Kantorow a offert la paraphrase de Franz Liszt sur l’air de Dalila « Mon cœur s’ouvre à ta voix » de l’opéra Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns et le finale de l’Oiseau de feu d’Igor Stravinski.

A noter que la Philharmonie de Paris accueille de nouveau Alexandre Kantorow mercredi prochain 15 novembre pour le Concerto pour piano n° 5 « L’Egyptien » de Saint-Saëns avec l’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä.

Bruno Serrou 

jeudi 9 novembre 2023

Créé à Bruxelles en 2019, le Macbeth d’outre monde de Pascal Dusapin s’impose quatre ans plus tard à Paris

Paris. Opéra-Comique. Mardi 8 novembre 2023 

Pascal Dusapin (né en 1955), Macbeth Underworld. Jarrett Ott (Macbeth), Katarina Bradić (Lady Macbeth). Photo : (c) Stefan Brion

Il aura fallu attendre quatre pleines années, pour cause de pandémie de Covid-19, pour que le public parisien découvre Salle Favart, l’un de ses coproducteurs, l’opéra en un acte de Pascal Dusapin Macbeth Underworld créé le 20 septembre 2019 au Théâtre de La Monnaie de Bruxelles sur un excellent livret en anglais de Frédéric Boyer et mis en image par un metteur en scène ayant le vent en poupe, Thomas Jolly. 

Pascal Dusapin (né en 1955), Macbeth UnderworldJarrett Ott (Macbeth), Katarina Bradić (Lady Macbeth), Maria Carla Pino Cury, Mélanie Boisvert, Melissa Zgouridi (Weird Sisters). Photo : (c) Stefan Brion

Le concept de cet opéra en huit « chapitres » est né durant la genèse du précédent opéra de Pascal Dusapin, Panthesilea en 2011-2013. « Appartenant à la mythologie européenne, rappelait le compositeur, Macbeth lors de sa création (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2019/09/pascal-dusapin-propose-bruxelles-un.html) est un archétype qu’il convient de faire revivre. Lorsque j’en ai parlé au directeur du Théâtre de La Monnaie, Peter de Calluwe, il m’a recommandé d’y associer un second terme. C’est ainsi qu’est venue l’idée d’outre-monde, Unterwald allemand, Underworld en anglais. » C’est donc un Macbeth-cauchemar que Dusapin propose ici. Les protagonistes revivent leurs drames, Lady Macbeth n’est plus une ignoble manipulatrice… « Je voulais que le couple s’aime vraiment, qu’il soit victime de sa soumission à un pouvoir occulte qui le dépasse, précise Dusapin. Je souhaite que l’on comprenne à travers cet opéra que nous sommes tous de petites gens capables du pire, et qu’il convient d’y veiller. » Dans cet opéra, une place prépondérante est donnée aux sorcières, qui manipulent jusqu’au subconscient des personnages. Voix émanant d’un autre monde, elles s’expriment dans des registres surhumains. La figure de l’enfant décédé hantant le théâtre shakespearien, sa présence ici permet de pénétrer jusqu’aux abysses de la pensée du couple Macbeth. A l’époque élisabéthaine, l’enfant était un facteur de maîtrise du pouvoir car il permet de maintenir ce dernier au sein d’une même famille. Pour le couple Macbeth, l’enfant mort devient une obsession.

Pascal Dusapin (né en 1955), Macbeth UnderworldKatarina Bradić (Lady Macbeth), John Graham Hall (Porter, fou du roi). Photo : (c) Stefan Brion

Dans cet opéra qui conte en fait un authentique cauchemar, le couple d’usurpateurs assassins étant condamné à revivre son passé, la direction d’acteur de Thomas Jolly, Molière 2023 pour Starmania et directeur artistique des cérémonies des Jeux Olympiques 2024 à Paris, est réglée au cordeau. Le décor tournant cauchemardesque de Bruno de Lavenère autour d’un tronc d’arbre immense abritant un château délabré, permet une grande diversité de plans délimités par les lumières blafardes d’Antoine Travert, tandis que les costumes fantomatiques de Sylvette Dequest amplifient le côté vespéral du propos.

Pascal Dusapin (né en 1955), Macbeth Underworld. John Graham Hall (Porter fou du roi), Maria Carla Pino Cury, Mélanie Boisvert, Melissa Zgouridi (Weird Sisters), chœur Accentus. Photo : (c) Stefan Brion

Remarquablement instrumenté, enrichie d’une sobre partie électronique, la musique sombre, grondante, menaçante de Pascal Dusapin où les instruments graves prédominent, fait de l’orchestre le personnage central polymorphe de l’opéra. Mais les chanteurs, dont la partie vocale est d’une grande exigence, s’expriment trop systématiquement dans une déclamation implacable, la vocalité étant tendue à l’extrême. Dans le rôle le plus chanté, l’excellente mezzo-soprano serbe Katarina Bradić, se substitue favorablement à son aînée tchèque Magdalena Kozena à Bruxelles, une ardente et poignante Lady Macbeth, le baryton étasunien Jarrett Ott, qui succède à Georg Nigl et qui n’a pas de notice biographique dans le programme de salle (pas davantage pour la majorité des participants), est un Macbeth impressionnant, vocalement puissant et endurant empli de son personnage, à l’instar du ténor britannique John Graham Hall, qui succède en fou du roi Porter à l’impressionnant Graham Clark, dont il n’a pas tout à fait la faconde, la basse japonaise Hiroshi Matsui ne démérite pas dans le rôle du fantôme où il succède à Matthew Best. Confiées à Maria Carla Pino Cury, Mélanie Boivert et Melissa Zgouridi, les trois sœurs constituent un ensemble fort homogène, et l’enfant Rachel Masclet, de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique, est parfait. Le chœur Accentus assure sa part du spectacle avec son brio habituel. Dans la fosse, Franck Ollu, fidèle serviteur de la création de Pascal Dusapin, dirige au cordeau un Orchestre de l’Opéra national de Lyon, qui après sa somptueuse performance dans sa propre fosse le mois dernier dans La Femme sans Ombre de Richard Strauss (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2023/10/premiere-lyonnaise-enthousiasmante-du.html), s’illustre de nouveau par sa virtuosité et ses sonorités charnues et sombres d’où émergent de saisissants éclairs de lumière.

Pascal Dusapin (né en 1955), Macbeth UnderworldJohn Graham Hall (Porter fou du roi), Rachel Masclet  - Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique (Enfant). Photo : (c) Stefan Brion

Regrettons seulement que l’accès à la salle ait tardé sans que le public soit averti de la raison et qu’il ait commencé avec plus de trente-cinq minutes de retard, après une fastidieuse attente dans le hall d’un théâtre saturé de courants d’air…

Bruno Serrou 

mercredi 8 novembre 2023

Extraordinaire musique de chambre de Robert Schumann sur les cimes avec la violoniste Isabelle Faust et ses amis

Paris. Philharmonie. Cité de la Musique. Grande Salle. Mardi 7 novembre 2023 

Alexander Melnikov, Jean-Guihen Queyras, Anne Katharina Schreiber, Isabelle Faust, Antoine Tamestit (de gauche à droite). Photo : (c) Bruno Serrou

Magnifique concert monographique Robert Schumann (1810-1856) à la Philharmonie de Paris / Cité de la musique mardi soir. Trois partitions de musique de chambre composées en 1842, grand millésime chambriste du compositeur rhénan, remarquablement interprétées par un quintette constitué de grands solistes instrumentaux aimant à se produire ensemble le plus souvent possible, les violonistes allemandes Isabelle Faust et Anne Katharina Schreiber, et deux confrères français, l’altiste Antoine Tamestit et le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, associés tous quatre au pianiste russe Alexander Melnikov jouant un magnifique grand-queue Blüthner de 1856. Cet impressionnant instrument a magnifié les sonorités fruitées et moelleuses des cordes en boyau du quatuor d’archets, pupitres au son feutré magnifié par ce piano aux admirables sonorités incroyablement vivantes, l’étiolement rapide des résonances permettant en outre aux instruments à cordes un jeu des plus raffinés.

Antoine Tamestit, Anne Katharina Schreiber, Jean-Guihen Queyras, Isabelle Faust (de gauche à droite). Photo : (c) Bruno Serrou

Ainsi de l’alto arc-en-ciel aux brûlantes et délicieuses colorations d’Antoine Tamestit s’allie, répond et se fond somptueusement au violoncelle aux timbres profonds de Jean-Guihen Queyras portés tous deux par deux merveilleuses violonistes, l’énergique et onirique Isabelle Faust au premier violon à qui fait écho la lecture précise et délicate de sa compatriote Anne Karharina Schreiber au second violon. Magique Scherzo du Quatuor à cordes n° 1 en la mineur op. 41/1, enchanteur mouvement lent du Quatuor pour piano et cordes en mi bémol majeur op. 47, extraordinaire de rythmes et de cohésion les deux premiers mouvements du sublime Quintette pour piano et cordes en mi bémol majeur op. 44. Si le son est apparu un peu lointain dans le quatuor à coordes seul, la présence était plus brillante dans les pièces avec piano. En bis, les cinq musiciens ont donné le fascinant Andante, un poco adagio du Quintette pour piano et cordes en fa mineur op. 34 (1864) de Johannes Brahms. 

Isabelle Faust, Alexander Melnikov, Antoine Tamestit, Jean-Guihen Queyras. Photo : (c) Bruno Serrou

Une mémorable soirée de musique de chambre schumanienne, qui devrait également séduire le public Bruxellois dès ce jeudi 9 novembre au Bozar à 20h00.

Bruno Serrou 

lundi 6 novembre 2023

Dirigé par le compositeur Enno Poppe, l’Ensemble Intercontemporain vient d’offrir deux brillantes premières auditions parisiennes d’œuvres signées Liza Lim et Enno Poppe

Paris. Philharmonie. Cité de la Musique. Salle des concerts. Samedi 4 novembre 2023 

Liza Lim (née en 1966) et Enno Poppe (né en 1969). Photo : (c) Ensemble Intercontemporain

C’est un programme naturaliste qu’a proposé samedi dernier l’Ensemble Intercontemporain à la Cité de la Musique dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, avec des œuvres chantant la botanique et deux autres le monde animal. Loin de l’ « esprit du temps » du titre donné à la soirée qui fait que l’inventivité est vouée aux gémonies en faveur du consensus stérile, ce concert a maintenu en éveil du début à la fin l’intérêt de l’écoute tant il s’est trouvé d’invention, de quête d’inouï.  

Enno Poppe. Photo : (c) Ensemble Intercontemporain

En effet, deux œuvres supérieurement inspirées de l’Australienne Liza Lim encadraient une pièce magique de l’Allemand Enno Poppe. L’inventivité des alliages sonores, des rythmes, de l’écriture, du jeu, des fondus entre instruments étaient au rendez-vous, cela devient pourtant si rare en cette époque où la « création » musicale se fait si tristement consensuelle, sans hardiesse ni imagination.

Dirigeant avec beaucoup d’élégance et une précision extrême, Enno Poppe a de toute évidence conquis les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain, qui a brillé de tous ses feux, jouant avec un plaisir communicatif, au point d’emporter le public en des mondes aux paysages et aux atmosphères cesse renouvelés. 

Liza Lim, Éric-Maria Couturier, Gilles Durot, Aurélien Gignoux, Samuel Favre, Alain Billard. Photo : (c) Bruno Serrou 

C’est avec Spirit Weapons (Armes spirituelles) de Liza Lim (née en 1966) que le concert s’est ouvert. Il s’agit en fait d’un diptyque tiré d’une composition de vaste dimension intitulée Machine for Contacting the Dead (Machine pour entrer en contact avec les morts, 1999-2000) pour vingt-sept musiciens commandée par l’Ensemble Intercontemporain à l’occasion d’une exposition d’instruments de musique chinois anciens découverts dans la tombe du Marquis Yi de Zeng datant de plus de deux mille quatre cents ans et créée le 4 novembre 2000 au Centre Pompidou à Paris. Le volet initial de cette partie est une longue et remarquable mélopée pour violoncelle seul taillée telle une lame acérée de couteau, interprétée avec justesse, empressement et une précision diabolique par Éric-Maria Couturier jouant de son instrument tel un athlète d’art martial, tandis que la seconde partie est confiée à un quatuor réunissant clarinette contrebasse (Alain Billard) et trois percussionnistes Gilles Durot, Aurélien Gignoux, Samuel Favre) qui reprennent au ralenti des fragments du matériau exposé au violoncelle tel un méta-instrument aux résonances inouïes. 

Liza Lim, Enno Poppe, Philippe Grauvogel, Valeria Kafelnikov, Ensemble Intercontemporain. Photo : (c) EIC

La seconde pièce de Liza Lim, The Tailor of Time (Le tailleur du temps) occupait la totalité de la seconde partie de la soirée. Créée voilà à peine plus d’un mois, le 25 septembre 2023, au Festival Musica de Strasbourg par les mêmes interprètes de l’Ensemble Intercontemporain, co-commanditaire de l’œuvre, mais sous la direction de Pierre Bleuse, son directeur musical, cette partition de près d’un demi-tour d’horloge est dédiée à Joséphine Markovits, la chargée de programmation musicale du Festival d’Automne à Paris depuis 1972, année de la création de la manifestation par Michel Guy. Le titre de la partition provient de la poésie du mystique soufi persan du XIIIe siècle Jalaî al-Din Muhammad Rûmi aux élans nostalgiques emplis de désir, de confusion et d’anéantissement face à l’amour divin. Parmi les vers, « le tailleur du temps n’a jamais cousu de chemise pour un homme sans la déchirer ». La compositrice rend admirablement la poésie imprégnée de la temporalité, de la récurrence, de la répétition et de l’interpolation sans jamais lasser mais au contraire en renouvelant constamment couleurs, durées, sonorités, alliages de timbres, un discours qui n’apparaît jamais linéaire mais au contraire empli de méandres délicats et enchanteurs. Parmi les trente instruments, deux solistes emplis de mystères et de sonorités enchanteresses, la harpe, remarquablement tenue par l’élégante Valeria Kafelnikov à la harpe et le magicien Philippe Grauvogel (hautbois, hautbois d’amour et hautbois baryton), dialoguant avec ductilité avec leurs brillants collègues de l’EIC (deux flûtes - la première aussi piccolo -, hautbois - aussi cor anglais -, deux clarinettes, clarinette basse, deux bassons - le second aussi contrebasson -, deux cors, deux trompettes, deux trombones, euphonium, trois percussionnistes - dont un jouant des instruments improbables types casseroles, poêle à frire, cannette, ressort, papier, billes métalliques volant, rebondissant et chutant du haut d’une table -, piano, synthétiseur, trois violons, deux altos, deux violoncelles et contrebasse).

Photo : (c) Ensemble Intercontemporain

Entre les deux œuvres de la compositrice australienne, l’Allemand Enno Poppe (né en 1969) a dirigé l’une de ses propres partitions, Blumen (Fleurs) composée en 2022 pour l’Ensemble Intercontemporain, la Casa de Musica et le Festival de Lucerne où elle a été créée le 13 août 2023 par l’EIC dirigé par le compositeur. Ecrite pour dix-sept instruments (flûte - aussi flûte piccolo et flûte basse -, hautbois - aussi cor anglais -, clarinette - aussi clarinette basse -, cor, trompette, deux percussionnistes, deux pianos - le second aussi célesta -, harpe, deux violons, alto, deux violoncelles, contrebasse), est une suite de quinze miniatures se déployant sur environ vingt-cinq minutes dont la cohérence naît non pas de leur unité mais au contraire de l’accumulation de contrastes entre elles, le tout porté par des mélodies plus ou moins fragmentaires, des suites d’accords ou d’un matériau microscopique que le compositeur qualifie de « grains de poussière ». Tant et si bien que l’oreille de l’auditeur est continuellement sollicitée, surprise, déstabilisée parfois, toujours en éveil et retombant plus ou moins régulièrement sur ses fondamentaux.

Les trois percussionnistes de l'EIC dans The Tailor of Time de Liza Lim. Photo : (c) Ensemble Intercontemporain

Un concert dont on sort heureux et qui rassure sur la créativité de certains compositeurs d’aujourd’hui, toujours en quête d’inouï, hélas de plus en plus broyés par le prédigéré et le prêt à jeter, aussitôt écouté aussitôt oublié car interdits d’accès aux grands médias, donc inaccessibles au plus grand nombre, non pas à cause de la complexité de leur musique mais parce que voués à l’ombre médiatique et aux clichés les plus dévastateurs à l’égard de l’invention et de l’audace.

Bruno Serrou 

jeudi 2 novembre 2023

Mort à 84 ans, le 2 novembre 2023, du chef d'orchestre russe Yuri Temirkanov, directeur de l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg de 1988 à 2022

Yuri Termikanov (1938-2023). Photo : DR

Directeur pendant plus de trente ans de la plus célèbre formation symphonique de Russie, l'Orchestre Philharmonique de Léningrad redevenu Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg en 1991, Yuri Termikanov avait succédé en 1988 à son illustre prédécesseur, le chef charismatique Evgueni Mravinski (1903-1988). Entretenant d'excellentes relations avec ses confrères Mariss Jansons et Valery Gergiev, précédant ce dernier comme direscteur musical de l'Opéra Kirov redevenu Théâtre Mariinsky en 1991, il occupera après le démembrement de l'Union Soviétique le poste de chef principal du Royal Philharmonic Orchestra de Londres de 1992 à 1998, puis de directeur musical du Baltimore Symphony Orchesrtra aux Etats-Unis de 2000 à 2006 tout en demeurant à la tête du Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Ces dernières années, il aura principalement vécu à Oxford, au Royaume-Uni. Il a également souvent dirigé des orchestres à New York, Philadelphie, San Francisco, Rome, ainsi que l'Orchestre National de France et l'Orchestre Symphonique national de Danemark dont il a été principal chef invité jusqu'à l'invasion de l'Ukraine par la Russie... 

Yuri Termikanov et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Péterbourg. Photo : DR

Né le 10 décembre 1938 à Naltchik en Répubique soialiste de Kabardino-Balkarie, violoniste et altiste de formation, il il remportant en 1965 le Concours national soviétique de direction d'orchestre. A l'invitation de Kirill Kondrachine, il fait sans attendre une tournée en Europe et aux Etats-Unis avec David Oïstrakh et l'Orchestre Philharmonique de Moscou, et fait ses débuts en 1967 à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersblourg, et devient l'année suivante chef principal de l'Orchestre Symphonique de Léningrad. En 1976, il est nommé directeur musical de l'Opéra et du Ballet du Kirov, jusqu'en 1988, année où il succède à Mravinski à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Leningrad. 

Yuri Termikanov (1938-2023). Photo : DR

« En Russie, tout est décidé par un seul homme, qui a une vision assez traditionnelle, convenait sans ambages Yuri Temirkanov lorsque je le recontrais en août 2014 au Festival Annecy Classic où il était en résidence avec son orchestre chaque été de 2010 à 2015. C’est pour nous une chance que celui qui soutient la musique classique - il le fait énergiquement - soit le Président Poutine. » Invité privilégié du Théâtre des Champs-Elysées, où il se produit tous les ans depuis 1990 (1), l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg dont il était le patron pendant plus d'un quart de siècle,Yuri Termikanov était considéré comme l’ambassadeur de la culture russe, à l’instar de l’autre institution pétersbourgeoise, le Théâtre Mariinsky qu’il dirigea dix saisons avant que Valery Gergiev lui succède en 1988. « Il n’est pas question pour moi de déranger M. Poutine tous les jours, prévenait-il,  mais quand j’ai des questions à aborder avec lui, je peux le faire. Récemment, il a accepté une augmentation de salaires des musiciens que je lui demandais. » A 75 ans lors de ma rebcontre avec le chef russe, violoniste, altiste et chef d’orchestre de formation, il était depuis 25 ans le directeur artistique de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg. Il en a directement hérité des mains de celui dont il fut pendant dix ans ans l’adjoint, le grand Evgueni Mravinski, qui en un demi-siècle a fait de la phalange russe l’un des plus grands orchestre du monde. « En fait la Philharmonie de Saint-Pétersbourg regroupe deux orchestres, le Philharmonique et le Symphonique, précisait Temirkanov, et j’ai travaillé avec les deux. D’abord le Symphonique, de 1968 à 1976, puis le Philharmonique, depuis 1988. » 

Yuri Termikanov et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg dans leur salle de concerts. Photo : DR

Fondé en 1882 par Alexandre III sous forme de chœur auquel Nicolas II adjoint un orchestre, l’Orchestre Symphonique de Saint-Péterbourg s’est vite produit avec des chefs réputés, comme Richard Strauss, Alexandre Glazounov, Serge Koussevitzky. Mais c’est Evgueni Mravinski qui en a forgé la réputation. A l’instar de son aîné, Temirkanov semblait devoir y finir sa carrière, à laquelle il mit néanmoins un terme en 2022, soit un an avant sa mort. « J’ai été nommé par l’Etat pour cinq ans renouvelables. Quand on prend les rênes d’un tel orchestre à cinquante ans, faire changer de points de vue ses musiciens est difficile. Il leur est arrivé de s’opposer à mes idées, mais aujourd’hui, tout se passe bien. Sinon je ne serais plus à ce poste depuis longtemps. » Termirkanov dirigeait plus de cent concerts par an, confiant son orchestre à des chefs invités pour les cent autres. Orchestre national, le Philharmonique de Saint-Pétersbourg bénéficiait à l'époque du soutien d’une compagnie pétrolière publique russe.

Yuri Termikanov et Vladimir Poutine. Photo : DR

Pendant des années, Yuri Termikanov et l'Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg se sont produits à Paris, principalement au Théâtre des Champs-Elysées, jusqu'à l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022.

Bruno Serrou


mercredi 1 novembre 2023

Dirigé par Yannick Nézet-Séguin, le Philadelphia Orchestra a transcendé à la Philharmonie de Paris l’œuvre de Serge Rachmaninov, avec un Daniil Trifonov flamboyant

Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Dimanche 29 et lundi 30 octobre 2023 

Daniil Trifonov, Yannick Nézet-Séguin, Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Il est des concerts qui vous conduisent à vous remettre vous-même en question. Les deux concerts-monographiques qu’ont proposé l’éblouissant trio Philadelphia Orchestra / Daniil Trifonov / Yannick Nézet-Séguin sont de ceux-là, me faisant personnellement remettre sur le métier mes a priori amoncelés depuis toujours à l’égard des symphonies de Serge Rachmaninov…

Yannick Nézet-Séguin, Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Avant tout propos, s’il est une phalange symphonique légitime dans ce répertoire, c’est assurément celle de la métropole pennsylvanienne, la sixième ville des Etats-Unis d’Amérique. Il était donc naturel que le cent-cinquantenaire du compositeur russe émigré en novembre 1918 aux Etats-Unis, où il s’installa tout d’abord à New York, incite l’Orchestre de Philadelphie à lui consacrer sa tournée européenne à l’occasion du siècle et demi de sa naissance à Starorussky Uyezd (Novgorod) et du quatre-vingtième anniversaire de sa mort à Beverly Hills (Californie). En effet, la relation privilégiée de Rachmaninov avec l’orchestre de Philadelphie a pour origine la profonde amitié que lie le compositeur-pianiste à son directeur musical, le chef britannique d’origine polonaise Leopold Stokowski (1882-1977), directeur musical de la phalange de 1912 à 1936, à qui est dédiée la deuxième œuvre composée aux Etats-Unis après le Concerto n° 4 pour piano et orchestre, Trois Chants Russes op. 41 en 1926, les deux partitions étant créées le même soir à Philadelphie, la première étant reçue froidement, la seconde connaissant un immense succès… Les deux concerts étaient donnés en leur première partie avec en soliste l’immense pianiste russe Daniil Trifonov.

Daniil Trifonov, Yannick Nézet-Séguin, Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Le programme de dimanche était un peu plus consistant que celui de lundi, bien qu’il ne compte que deux opus au lieu de trois. C’est avec l’ultime concerto que Rachmaninov consacra à son instrument, Concerto n° 4 pour piano et orchestre en sol mineur op. 40 de 1925-1926 mais ébauché en Russie en 1911, et créé le 18 mars 1927 par le compositeur en soliste, l’Orchestre de Philadelphie étant dirigé par Leopold Stokowski, que Daniil Trifonov et l’orchestre de la création de l’œuvre ont ouvert le premier de leurs deux concerts parisiens. Un concerto polymorphe auquel le compositeur eut le plus grand mal à donner une unité qui le satisfasse, puisqu’il le révisa par deux fois après sa création, en 1928 puis en 1941, et qui reste aujourd’hui encore le moins programmé des quatre concertos de Rachmaninov. Daniil Trifonov, ses longs doigts courant sur le claviers sans le toucher vraiment mais les effleurant plutôt de son toucher aérien en en tirant des sonorités pleines, charnues, ardentes comme de la braise, a réussi à lui donner une saisissante unité, d’un onirisme singulier et exaltant une densité expressive fantastique et son chromatisme hardi, se plaisant à en souligner l’extrême diversité rythmique, y compris la pulsation puisée dans le jazz, tirant de son Steinway des sonorités incandescentes dans un dialogue fougueux et onirique avec les soli et les tutti de l’orchestre états-unien dirigé avec délectation par un Yannick Nézet-Séguin enthousiaste se plaisant à un échange enjoué avec son soliste. A noter que l’effectif des cordes était particulièrement fourni, avec seize premiers violons et le reste à l’avenant, soit soixante archets… Restant dans le climat du concerto, Daniil Trifonov a donné en bis un standard I Cover the Waterfront d’après Johnny Green (1908-1989) dans l’arrangement d’Art Tatum (1909-1956) de 1949 - j’ai cru pour ma part identifier celui qu’Erroll Garner (1921-1977) avait réalisé la même année 1949... En second bis, le pianiste russe est retourné à Rachmaninov, avec la Vocalise extraite des 14 Romances op. 34 dans l’arrangement pour piano seul.

Yannick Nézet-Séguin, Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Le plat de résistance était la plus développée de trois symphonies de Serge Rachmaninov, la Deuxième en mi mineur op. 27 composée en 1906-1907 et créée à Saint-Pétersbourg le 26 janvier 1908 sous la direction du compositeur. Cette œuvre que j’ai toujours vécue personnellement comme indigeste a été interprétée avec une telle variété de ton, de couleurs, de rythmes, d’alliages de timbres, une telle densité lyrique que je ne peux que confirmer que seuls les fous ne changent pas d’avis… Je n’avais jamais entendu une interprétation aussi éblouissante que celle proposée dimanche par Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de Philadelphie, qui, de toute évidence, a la musique de Rachmaninov dans son ADN. La ferveur hallucinante de la conception du chef canadien et l’engagement de haut vol de la phalange états-unienne, la beauté surnaturelle des timbres de tous ses pupitres, les sonorités rutilantes de ses bois et de ses cuivres ont exalté cette partition que j’ai toujours ressentie jusqu’à dimanche comme grise, plane, longue, sans ressorts, en un mot indigeste. Aucune approche n’avait su me convaincre, au concert comme au disque. Cette fois, ç’aura été la révélation, enfin, et je suis heureux d’avoir su persévérer…

Yannick Nézet-Séguin, Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Lundi soir, le second concert monographique Rachmaninov de l’Orchestre de Philadelphie, de son directeur musical Yannick Nézet-Séguin et de leur invité Daniil Trifonov a débuté avec la même Vocalise op. 34 n° 14 que Trifonov a donnée en bis la veille, mais cette fois dans la version pour orchestre, dont rien moins que soixante instruments à cordes, que l’on retrouvait également dans l’œuvre concertante qui a suivi. 

Daniil Trifonov, Yannick Nézret-Séguin, Phiiladelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Cette seconde soirée Rachmaninov était placée sous le signe du Dies Irae, thème conducteur des deux oeuvres programmées. Certes, pour le cent-cinquantenaire de la naissance de Serge Rachmaninov, il eût été bienvenu de proposer une œuvre pour piano et orchestre plus développée et tout aussi populaire que celle retenue, mais la Rhapsodie sur un thème de Paganini en la mineur op. 43 composée en 1934 ne démérite pas, bien au contraire. Il s’agit en effet d’une œuvre parmi les plus significatives du genre. Cette programmation est d’autant plus justifiée dans le cadre de ces concerts qu’elle aussi a été, à l’instar du Quatrième Concerto, créée par l’Orchestre de Philadelphie, toujours sous la direction de Leopold Stokowski et avec le  compositeur au piano, cette fois à Baltimore le 7 novembre 1934. Ecrite sur le thème de l’ultime et plus fameux des 24 Caprices pour violon de Niccolo Paganini, l’œuvre est construite en un seul tenant. Il s’agit néanmoins d’une suite de trois mouvements à la façon d’un concerto constituée de vingt-quatre variations, chiffre correspondant au numéro d’ordre du morceau dans lequel le thème a été puisé par Rachmaninov. Comme il l’avait déjà fait à six reprises, le compositeur-pianiste exploite ici pour la septième fois la séquence médiévale du Dies Irae qui évoque la colère divine intégrée dans la messe des morts du rite catholique, le virtuose compositeur Rachmaninov rendant hommage au virtuose compositeur Paganini connu sous le sobriquet de « violon du diable ». Daniil Trifonov, transcendant, à la fois virtuose, aérien, poétique, souple, généreux, en un mot brillant et confondant de facilité naturelle, d’élégance se situe sur des cimes que l’on pourrait croire inatteignable s’il n’était pas là… En bis, le pianiste russe est resté dans la création de Rachmaninov, en offrant au public enthousiaste le Prélude en mi bémol mineur op. 23/9 au chromatisme complexe joué presto avec une remarquable dextérité.

Yannick Nézet-Séguin, Philadelphia Orchestra. Photo : (c) Ondine Bertrand-Antoine Benoît-Godet/Cheeese

Avec ses trois-quarts d’heure, soit plus d’une vingtaine de minutes de plus que la Rhapsodie, la Symphonie n° 1 en ré mineur op. 13 de Rachmaninov a constitué le plat de résistance de ce second concert. Comme la symphonie suivante, celle-ci m’a toujours semblé interminable, voire carrément indigeste, m’aura cette fois littéralement enthousiasmé… En fait, à l’écoute de ce qu’en ont donné l’Orchestre de Philadelphie et Yannick Nézet-Séguin, je n’ai pu qu’adhérer au désarroi de son auteur, qui ne se remit que lentement de l’échec de la création de cette première partition symphonique achevée. La beauté des timbres du Philadelphia Orchestra, la ferveur virtuose de l’interprétation a tout changé de ma perception de cette partition. Composée en 1895, créée le 15 mars 1897 à Saint-Pétersbourg sous la direction désordonnée d’un compositeur particulièrement laborieux, Alexandre Glazounov (1885-1936), ce soir-là sous l’emprise de l’alcool, l’œuvre connut un échec si retentissant que son auteur allait en rester stérile trois années durant. Rachmaninov était même allé jusqu’à détruire l’autographe du conducteur, qui a été reconstitué plus tard à partir des parties séparées heureusement préservées. Il se trouve pourtant quantité de passages fort réussis dans ces pages cycliques aux contours sombres qui peuvent devenir pompeux si le chef n’y prend pas garde, dont le mouvement initial découle dans le Dies Irae, thème funèbre médiéval que l’on retrouve dans le scherzo puis dans le finale, et qui occupera l’esprit de Rachmaninov jusqu’à sa mort. Le Larghetto réserve une chaude mélodie confiée à la clarinette, tenue par un brillantissime Samuel Caviezel. Yannick Nézet-Séguin a donné le meilleur de cette partition, instaurant une constante unité dans cet univers apparaissant trop souvent décousu sous d’autres baguettes, tirant profit des somptueuses colorations instillées par le Philadelphia Orchestra, lumineux et sensuel. Ultime message des invités nord-américains pour ces concerts-anniversaires du plus américain des compositeurs russes, un arrangement amphigourique et colossal du célèbre Morceau de Fantaisie op. 3 - Prélude n° 2 en ut dièse majeur par Leopold Stokowski, directeur pendant un quart de siècle (1912-1938), connu pour ses arrangements pour le dessin animé Fantasia de Walt Disney, et pour les transcriptions d’œuvres pour orgue de Jean-Sébastien Bach.

Bruno Serrou