jeudi 15 janvier 2026

XIIe Biennale de quatuors à cordes : Le quatuor d'archets tchèque dans sa splendeur déchirante par les Pavel Haas

Paris. Philharmonie - Cité de la Musique. Salle des Concerts. Mardi 13 janvier 2026 

Quatuor Pavel Haas
Veronika Jarůšková (premier violon), Marek Zwiebel (second violon), Peter Jarůšek (violoncelle), Šimon Truszka (alto)
Photo : (c) Bruno Serrou

La XIIe Biennale de quatuors à cordes de la Philharmonie de Paris, a accueilli mardi soir un brillant ensemble pragois, le Quatuor Pavel Haas, dans un programme cent-pour-cent tchèque. Ce concert a donné lieu à la découverte pour ma part d’une compositrice extraordinaire, décédée à 25 ans, à Montpellier, Vítězslava Kaprálová, élève de Charles Münch en direction d’orchestre et de Bohuslav Martinů en composition et dont elle fut l’amante, une œuvre de « jeunesse » (mais elle est morte si jeune !) (1935-1936) déchirante, sonnant dans la ligne de Leoš Janáček, tendue à craquer, suivie du dernier quatuor de Bohuslav Martinů, le cinquième (1938), d’un tragique renversant et d’une difficulté d’exécution impressionnante. Pour finir, le dernier quatuor à cordes, le 14e (1895), d’Antonín Dvořák, moins célèbre que le 12e « Américain », mais poignant, âpre, avec un violoncelle dominant dans une atmosphère angoissante mais enluminée de danses joyeuses. Le tout interprété par des musiciens d’une homogénéité et aux assemblages de timbres parfaitement adaptés au tragique des trois partitions retenues, le jeu entre les deux violons étant particulièrement séduisant. En bis, un extrait des Cyprés de Dvořák 

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

Longtemps intégrées à l’empire austro-hongrois, la Tchéquie et la Moravie, de Prague à Brno (Brünn) à l’instar de Vienne, ont été le terreau de l’expression musicale la plus exigeante et riche en créativité, le quatuor d’archets. Tous les compositeurs de cette terre d’Europe Centrale s’y sont essayés avec un indubitable succès, de Bedřich Smetana (1824-1884), le fondateur de l’école tchèque, à Kryštof Mařatka (né en 1953), du Quatuor bohémien (1891-1933) au Quatuor Pražák (fondé en 1974) côté ensembles, pour ne citer qu’eux. Fondé en 2002, le Quatuor Pavel Haas, qui s’est placé sous le patronyme du compositeur tchèque Pavel Haas (1899-1944), mort à Auschwitz durant l’holocauste dont ils avaient inscrit le deuxième Quatuor à cordes « Des montagnes des singes » au programme de leur premier concert au côté du Quatuor « Lettres intimes » de janáček. Disciple du fabuleux Quartetto Italiano (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2015/12/cd-le-legs-exceptionnel-du-quartetto.html), du Quatuor Mosaïque, des Borodine, Amadeus et LaSalle Quartets, et surtout de l’altiste du Quatuor Smetana, Milan Škampa, le Quatuor Pavel Haas compte aujourd’hui parmi les formations du genre les plus remarquables. Réputation nullement galvaudée à l’écoute de leur prestation d’hier mardi, qui conforte les impressions suscitées par leur impressionnante discographie, initiée en 2006 avec un CD réunissant leurs deux œuvres fondatrices, les quatuors n° 2 de Havel et de janáček. Le quatuor d’archets tchèque a sélectionné trois œuvres d’autant de leurs compatriotes, deux du XXe siècle encore peu joués en France malgré les relations privilégiées qu’ils ont entretenu avec l’Hexagone, mis en regard du plus universel des compositeurs de leur pays.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

Première œuvre, l’unique Quatuor à cordes de Vítězslava Kaprálová (1915-1940). Compositrice et cheffe d’orchestre, fille du compositeur morave Václav Kaprál (1889-1947), née à Brno, lui-même auteur de deux quatuors à cordes, qui fut son premier professeur, elle a été l’élève de grands musiciens, de Zdeněk Chalabala, Vítězslav Novák à Prague, Theodor Schaefer à Brno, et, à Paris, de Nadia Boulanger et Charles Münch, entre autres, elle a également étudié avec Bohuslav Martinů, dont elle fut également l’amante, qui lui permettent de développer son langage personnel, qu’elle acquiert très vite, intégrant l’impressionnisme, la polytonalité et le folklore bohêmo-morave. Elle fait ses premières œuvres sont deux recueils de courtes pièces, Du recueil des fables puis La Guerre datées d’octobre 1924. De santé fragile, elle fait un premier séjour en sanatorium dans la station de sports d’hiver de Stary Smokovec dans le nord de la Slovaquie. Sa première œuvre publiée est Avant un long voyage composé en novembre 1925, puis, après un deuxième séjour en sanatorium, une Valse triste qu’elle publie avec le titre en français. A la fin de sa scolarité, elle intègre le Conservatoire de Brno, où elle étudie le piano, l’accompagnement, l’harmonie, l’histoire de la musique, l’esthétique, la direction de chœur et d’orchestre, d’instrumentation et de composition, qu’elle est la première femme à fréquenter la classe. En 1937, elle fait la connaissance de Bohuslav Martinů dont elle devient l’élève. Dotée d’une bourse, elle entre à l’Ecole Normale de Musique de Paris, et entretient une relation amoureuse avec son professeur, dont elle dirige la création de la Symphonie militaire puis du Concerto pour clavecin. Tandis que Martinů s’exile au Portugal puis aux Etats-Unis en 1940 avec sa femme, elle reste en France, se marie avec l’écrivain Jiri Mucha, puis, en raison de l’avance des troupes nazies, elle est évacuée à Montpellier où elle meurt de la tuberculose le 16 juin 1940, laissant à l’âge de 25 ans soixante œuvres achevées. Ses études terminées en juin 1935, elle esquisse dans la foulée son Quatuor à cordes op. 8 qu’elle achève le 25 mars de l’année suivante, qui rencontre un succès immédiat à sa création le 5 octobre 1936 à Brno par le Quatuor Morave. L’œuvre compte trois mouvements, vif-lent-vif, où le mouvement central lancé par le violoncelle qui expose une douloureuse mélodie en ré mineur, compte beaucoup de syncopes et de triolets. Cette œuvre sombre, ténébreuse, trahissant une âme douloureuse d’une hyper sensibilité, se situe dans la continuité de Leoš janáček, mue par la même fraîcheur mélodique, une semblable spontanéité rythmique, des tensions sonores similaires, avec une inventivité mélodique et instrumentale particulièrement personnelle et d’une puissance expressive haletante, mais avec un jeu épuré et une coloration pleine de mystère.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde œuvre de la première partie était directement liée à la première, puisque signée de Bohuslav Martinů (1890-1959). Un Martinů de la maturité, puisqu’il s’est agi du cinquième de ses sept quatuors à cordes. Né le 8 décembre 1890, connu pour ses six symphonies, onze concertos et ses opéras Juliette et La Passion grecque (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2025/07/impressionnante-premiere-scenique.html) parmi quelques quatre cents œuvres, élève de Josef Suk à Prague, proche d’Albert Roussel dont il est aussi l’élève à Paris, violoniste de formation, leader d’un quatuor à cordes dès 1905, membre de la Philharmonie Tchèque, figure parmi ses premières œuvres, en 1900, le quatuor d’archets Les Trois Cavaliers. Entre 1918 et 1947, il conçoit sept quatuors à cordes. Le cinquième date de 1938 et porte le numéro H 288 dans le catalogue établi par Harry Halbreich en 1968 et révisé en 2007. En partie perdue pendant la guerre, la partition a été créée à Prague par le Quatuor Novák le 25 mai 1958. Il s’agit de l’une des pièces majeures du compositeur. Née au moment où Hitler annexe l’Autriche puis envahit la Tchécoslovaquie, la Quatuor n° 8 est empli de l’angoisse profonde de son auteur pour le devenir de sa terre natale, sentiment qu’il partage dès les premières mesures de l’Allegro initial, percussif, agressif et menaçant, imprégné des musiques traditionnelles moraves, tandis que l’Adagio qui suit, sombre et angoissé, évoque la passion éprouvée par l’auteur pour Vítězslava Kaprálová. Allegro vivo, le Scherzo au caractère certes plus léger mais d’une tension plus ou moins frénétique, qui culmine dans le finale, d’abord lugubre (Lento), puis Allegro aux pulsions énergiques trahissant l’urgence de la tragique situation environnant le compositeur au moment de la genèse de l’œuvre. Le Quatuor Pavel Haas en a donné une interprétation bouleversante, d’une expressivité à fleur de peau, confinant l’œuvre à un degré tel qu’elle a atteint la valeur d’un authentique chef-d’œuvre de la dimension des quatuors de Janáček aux élans déchirants, en donnant à la fois la beauté saisissante du matériau thématique et les accents acides et rêches d’une modernité singulière.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

Commencé en mars 1895 à New York, à l’instar du douzième, « Américain », qui est le plus célèbre de toutes les pièces du genre du compositeur tchèque, achevé à Prague six mois plus tard, le Quatuor à cordes n° 14 en la bémol majeur B. 193 op. 105 d’Antonín Dvořák connut une genèse de six longs mois, qui fit qu’il ne fut terminé qu’après l’ultime quatuor, le treizième en sol majeur B. 192 op. 106. La création publique a été donné à Vienne le 10 novembre 1896 par le Quatuor Rosé (1892-1938), ensemble dont le leader, Arnold Rosé (1863-1946), était le premier violon des Wiener Philharmoniker et a été proche de Brahms, Mahler et des membres de la Seconde Ecole de Vienne. L’œuvre d’une durée totale d’une quarantaine de minutes comprend quatre mouvements préludés par un somptueux Adagio aux élans nostalgiques qui introduit sur un Allegro appassionato à l’atmosphère plus insouciante, suivi du scherzo Molto vivace plein de charme avec ses couleurs slaves alors que le Trio reprend un air tiré de l’opéra Les Jacobins créé en 1889, tandis que le mouvement lent, Lento e molto cantabile est en troisième position, retourne au climat tourmenté cher au compositeur, avant que l’œuvre débouche sur l’Allegro, non tanto qui conclut le propos de l’œuvre de façon jubilatoire.

Quatuor Pavel Haas
Photo : (c) Bruno Serrou

C’est le violoncelliste du groupe, Peter Jarůšek, qui a imposé son instrument en le faisant sonner comme une énorme guitare aux sonorités infinies, du do grave aux harmoniques les plus aiguës. Jouant dans leur jardin, les Pavel Haas ont enthousiasmé un public malheureusement peu nombreux pour l’un des concerts pourtant parmi les plus passionnants de la Biennale, triomphant naturellement dans un admirable Quatuor à cordes n° 14 en la bémol majeur op. 105 joué avec ferveur et humanité serti des luxuriantes sonorités de son premier violon, Veronika Jarůšková, dialoguant avec bonheur avec le second violon, Marek Zwiebel et l’altiste, Šimon Truszka, qui ont ajouté à leur programme pourtant imposant un mouvement des Cyprés de Dvořák. 

Bruno Serrou

mardi 13 janvier 2026

XIIe Biennale de quatuors à cordes : Le Leonkoro Quartet de Berlin a donné d’envoûtants quatorzièmes quatuors d’archets de Beethoven et de Schubert

Paris. Philharmonie. Cité de la Musique. Salle des Concerts. Lundi 12 janvier 2026, 20h00 

Leonkoro Quartet
De gauche à droite : Jonathan Schwarz, Emiri Kakiuchi, Mayu Konoe, Lukas Schwarz
Photo : (c) Bruno Serrou

Concert de la XIIe  Biennale de quatuors à cordes de la Philharmonie de Paris à la Cité de la Musique, ce lundi soir par les archets berlinois du Quatuor Leonkoro jouant debout (sauf le violoncelle) un programme viennois réunissant deux XIVe  quatuors composés la même année 1824-1825, celui de Franz Schubert et celui de Ludwig van Beethoven. Énergique, rythmée, sonorités ardentes et charnelle, lyrique, dramatique et tendrement nostalgique, « La jeune fille et la mort » a attisé l’âme et le cœur de l’auditeur tel un poème symphonique, tandis que les Leonkoro ont offert un op. 131 du Titan de Bonn une lecture extraordinairement fluide, claire, lumineuse, sensuelle, magnifiant la polyphonie exaltante de l’écriture beethovenienne, chaque instrument apparaissant dans toute sa brillance tour à tour solitaire et fusionnelle. Un magnifique quatuor d’archets à suivre absolument, qui n’a pas volé les nombreux prix internationaux qu’il a remportés. 

Leonkoro Quartet
Photo : (c) Bruno Serrou

C’est sur l’un des quatuors d’archets les plus bouleversants du répertoire, mais aussi le plus célèbre, signé du cadet que le Quatuor Leonkoro a ouvert son programme. Œuvre sublime composée en mars 1824 - elle ne sera créée à titre privé que le 29 janvier 1826 -, dont l’Andante con moto à cinq variations donne son titre à l’œuvre qui reprend le thème du lied Der Tod und das Mädchen D. 531 sur un poème de Matthias Claudius antérieur de sept ans, écrit dans la tonalité funèbre de ré mineur, le Quatuor à cordes n° 14 « la Jeune fille et la Mort » D. 810 de Franz Schubert (1797-1828) a donné lieu à une interprétation ardente et vigoureuse mais contenue et aux sonorités feutrées et moelleuse ménageant des espaces d’une luminosité vivifiante où se sont imposés l’alto de Mayu Konoe et le violoncelle de Lukas Schwarz, tandis que le premier violon de Jonathan Schwarz a brillé par la chaleur et la luminosité chatoyante auquel le second violon d’Emiri Kakiuchi lui rendait la pareil avec à la fois la discrétion idoine à son poste et une présence donnant à sa présence son poids nécessaire au discours, mettant en évidence les accents sauvages du Scherzo qui se présente comme une course à la mort qui débouche sur le Presto final mené comme une impitoyable danse cauchemardesque.

Leonkoro Quartet
Photo : (c) Bruno Serrou

Composé entre décembre 1825 et octobre 1826, le Quatuor à cordes n° 14 en ut dièse mineur op. 131 de Beethoven est en fait la pénultième partition du genre du compositeur. D’aucuns considèrent ce quatuor comme le plus beau de tous, à l’instar de Richard Wagner qui, qualifiant l’œuvre de « poème sonore », y voyait la méditation d’un saint muré dans sa surdité à l’écoute exclusive de ses voix intérieures. Il s’agit aussi sans doute du quatuor le plus porteur d’avenir, tant l’on y perçoit les hardiesses de la Seconde Ecole de Vienne et de Bartók, ne serait-ce que la forme cyclique. Débutant sur une fugue (« qui renferme le mouvement le plus mélancolique exprimé en musique » (R. Wagner)) qui sera reprise deux fois dans le finale, l’œuvre se déploie en un mouvement unique, tel un poème symphonique en sept parties continues (dont deux si courtes - la troisième (onze mesures) et sixième (vingt-huit mesures) - qu’elles se présentent comme des introductions à celles qui les suivent), liées en outre entre elles par des relations harmoniques et rythmiques étroitement imbriquées. Le Quatuor Leonkoro magnifie les sonorités graves donnant à cette partition une assise expressive prenante, Lukas Schwarz exaltant le chant somptueux que réserve Beethoven au violoncelle, tandis que l’alliage du second violon (Emiri Kakiuchi) et de l’alto (Mayu Konoe) s’avère l’épicentre de cette interprétation, le premier violon (Jonathan Schwarz) s’avérant d’une beauté sidérale. Alliage d’autant plus marquant qu’il s’exprime pleinement dans le cinquième mouvement (Presto) et ses deux expositions du Scherzo e Trio où les quatre archets s’enflamment et rayonnent de concert.

Bruno Serrou


lundi 12 janvier 2026

Interview : Jean Rondeau, à propos de la première intégrale discographique de l’œuvre de Louis Couperin (1626-1661)

Jean Rondeau
Photo : (c) Warner Classics

Musicien complet aux multiples facettes, disciple de la célèbre claveciniste Blandine Verlet (1), né à Paris le 23 avril 1991, Jean Rondeau, qui a commencé le clavecin à 6 ans avec elle n’abordant le piano qu’à 12 ans, a également été l’élève au Conservatoire de Paris (CNSMDP) d’Olivier Baumont, Blandine Rannou et Kenneth Weiss, avant d’obtenir en 2013 à l’unanimité le premier prix de clavecin et de basse continue, après avoir remporté à 21 ans le Premier prix de clavecin du Festival de musique ancienne de Bruges (Belgique). Membre fondateur de l’ensemble baroque Nevermind avec trois de ses amis du CNSMDP, il a également créé en 2011 le quartet de jazz Note Forget. En juin 2014, il signe un contrat d’exclusivité avec Erato/Warner Classic qui publie son premier enregistrement pour le label Erato en janvier 2015 sous le titre Imagine réunissant des œuvres de Johann Sebastian Bach. Jean Rondeau s’est également lancé dans la composition en signant notamment la musique du film allemand Paula de Christian Schwochow sorti en 2016, ce qui l’a conduit à jouer en public indifféremment ses deux instruments, le clavecin et le piano. En plus de ses engagements comme soliste et comme chef d’orchestre, Jean Rondeau donne régulièrement des master-classes dans le monde entier, enseignant entre autres à l’Académie de Gstaad et à l’Université de Hong Kong. En tant qu’interprète, il ne se limite pas à la musique baroque, se produisant aussi dans des œuvres du XXe siècle, jouant entre autres avec l’Orchestre de Paris le Concerto Champêtre de Francis Poulenc en 2021. J’ai rencontré Jean Rondo pour le magazine espagnol Scherzo publié dans le numéro de décembre 2025 à l’occasion de la parution d’un coffret de dix CDs et un DVD regroupant pour la toute première fois de l’histoire du disque l’intégralité de l’œuvre du compositeur français Louis Couperin (1626-1661), premier compositeur de la dynastie des Couperin titulaire de la tribune de l’orgue de l’église Saints Gervais et Protais de Paris à partir de 1653 qui sera suivi de sept autres membres de cette famille jusqu’en 1826, année de la démission de Céleste-Thérèse Couperin (1792-1860). C’est la version originale complète que je publie ici.

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L’interview

Bruno Serrou : Qu’est-ce qui vous a conduit à choisir le clavecin à l’âge de six ans ?

Jean Rondeau : J’ai commencé la musique directement par le clavecin. Mes parents étaient mélomanes, et j’ai découvert cet instrument à la radio à cinq ou six ans. J’ai un souvenir très vif du son de ce clavecin, sans savoir précisément qui jouait, ni ce qui était joué. Vivant à Paris, j’ai très vite été inscrit au conservatoire du VIe arrondissement, où enseignait Blandine Verlet.

B. S. : Blandine Verlet est devenue votre professeur incidemment, ou par la volonté de vos parents ?

J. R. : Incidemment. J’ai vraiment eu de la chance ! Surtout d’avoir une chance qui s’est bien alignée avec mon caractère, parce que je ne suis pas sûr que j’aurais supporté une éducation musicale académique plaquée sur des méthodes et des volontés de bien faire ou de bien jouer, ce qui ne correspondait pas à ma personnalité. Elle était une professeure particulièrement à l’écoute de ses élèves, et, plutôt que de plaquer son enseignement sur une méthode, elle écoutait les besoins de ses élèves, leurs désirs, leur relation avec la musique, avec la passion qui pouvait les animer. Je me souviens par exemple que je n’avais pas forcément envie de passer par des mots, par des formes d’apprentissage toutes faites, mais que j’avais envie de passer par la musique. Ce qui correspondait précisément à sa façon d’enseigner, si bien que mon éducation musicale était par la musique à travers des morceaux que j’ai joué très tôt, bien que je ne parvienne pas toujours à jouer au début, mais ma volonté de les jouer me permettait d’accéder rapidement à un répertoire et à entrer dans la musique en inventant ou en modelant un geste personnel, pas un geste d’école. C’est ainsi que je sentais les choses, et elle était capable de répondre à ce genre de désir. J’ai commencé directement avec le clavecin, et je trouve que cet instrument sied particulièrement à la sensibilité des enfants parce qu’on peut facilement produire un son, obtenir facilement un retour sonore de ce qu’on fait, comme une évidence dans la production du son, mais aussi il ne demande pas une maturité physique, contrairement à d’autres instruments. On a donc vite accès à la musique qui a été écrite pour lui. C’est assez accessible en fait, preuve en est que j’ai joué du Louis Couperin à six ans, des petits préludes non mesurés, et c’est à partir de 10-11 ans que j’ai abordé le piano, l’orgue, la musique de chambre, que je me suis mis à la composition, l’harmonie et toutes sortes d’activités autour de la musique. J’ai continué à travailler avec Blandine Verlet toute mon enfance et mon adolescence, et je suis resté très proche d’elle jusqu’à sa mort en 2018. Je l’ai rencontrée à six ans, et je l’ai côtoyée jusqu’à sa mort, si bien que notre relation n’était pas uniquement sous le sceau de la musique et de la relation professeur-élève, nous avions aussi une relation familiale, elle était une grand-mère, compte tenu de notre écart d’âge.

B. S. : Vous publiez un coffret de dix CD et un DVD contenant plus de cent trente œuvres de Louis Couperin. Qui est ce compositeur au sein de la dynastie des Couperin ?

J. R. : Il est l’oncle de François dit « Couperin le Grand ». Il est le premier membre de la famille à avoir occupé la tribune de l’église Saints Gervais et Protais de Paris.

B. S. : Pourquoi cet intérêt pour Louis Couperin plutôt que pour son neveu François ?

J. R. : La musique de Louis Couperin et celle de François sont très différentes. Ce n’est pas la même approche ni le même langage. Certaines pièces peuvent se recouper légèrement, peut-être dans leur noblesse ou dans leurs inflexions… Mais la musique de Louis Couperin est très simple, très pure, émotionnellement puissante. Elle est très vraie. Je perçois celle de François Couperin d’une toute autre Façon. Elle est très précieuse, noble, raffinée. Esthétiquement, nous ne sommes pas à la même époque. L’approche du clavier est autre, même si l’on sent entre les deux composteurs une lignée, une continuité. Ce projet s’est fait jour pour plusieurs raisons. Il m’est apparu comme une évidence d’enregistrer Louis Couperin parce que je fréquente sa musique depuis mon enfance. J’ai commencé le clavecin très tôt, avec Blandine Verlet, professeure non-académique qui de ce fait m’a conduit à entrer directement dans la musique, et non pas dans la technique. 

B. S. : Au disque, jusqu’à présent, il n’y avait que des sélections de l’œuvre de Louis Couperin, laissés notamment par Blandine Verlet, qui n’en a pas beaucoup enregistré…

J. R. : Pour le monde de la musique en général et pour celui des clavecinistes en particulier, Louis Couperin est un compositeur majeur. Quand on parle de ce dernier dans le monde du clavecin, il est considéré comme une maison dans laquelle on retrouve une certaine familiarité. Je joue cette musique depuis l’âge de six ans. Elle se présente donc pour moi comme une langue maternelle. L’ayant toujours jouée, elle est comme une évidence. Elle n’a cessé de m’accompagner, et j’y reviens toujours. Vouant au disque une vraie passion, il était donc naturel que je l’enregistre.

B. S. : Vous semblez apprécier le disque, contrairement à beaucoup de musiciens. Quels rapports entretenez-vous avec ce support ?

J. R. : Enregistrer est un moment que j’apprécie particulièrement. J’aime cette façon de partager la musique, les réflexions qui en découlent. En outre, je tenais à graver des œuvres de Louis Couperin. Après, le problème reposait dans le fait de devoir choisir un programme de quatre-vingt minutes pour remplir un format moyen de CD parmi les plus de cent-trente pièces qu’il a écrites pour le clavecin. Il m’était difficile de choisir dans ce cursus parce que chaque pièce a une valeur émotionnelle, une puissance indéniable. Toute tentative de hiérarchisation est inutile au sein de cette œuvre, tout étant très important. Il s’y trouve beaucoup d’éléments différents, de surprises à l’intérieur de chaque pièce malgré la forme répétitive des danses traditionnelles, etc.

B. S. : Où situez-vous Louis Couperin dans le domaine de la musique française en général, et dans celui du clavecin en particulier ?

J. R. : Au XVIe siècle, l’un des instruments centraux dans la vie musicale est le luth. Les luthistes sont fort considérés à ce temps-là, autant comme musiciens que comme compositeurs. On le perçoit à travers un grand nombre d’hommages qui leur sont faits, par exemple par le biais des tombeaux pour luthistes. Jacques Champion de Chambonnières (v.1602-1672) est celui qui porte le clavecin au centre de la vie musicale à travers une façon nouvelle d’écrire pour cet instrument. Il y a certes avant lui et parallèlement à lui William Byrd, John Bull, Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Orlando Gibbons (1583-1625), mais en France au XVIe siècle aussi, on écrit pour le clavecin, qui n’a pas seulement un rôle d’accompagnateur. Mais avec le style français, Chambonnières lui attribue une place significative, et il est plus ou moins le maître de Louis Couperin, qui, en dépit de sa mort prématurée, prend sa suite en offrant au clavecin une place assez conséquente. Me trouvant face à ce corpus d’œuvres pour clavecin, je me suis dit que plutôt que de choisir parmi ces cent trente trois pièces, autant les enregistrer toutes.

B. S. : Votre maison de disques, dont vous êtes un artiste exclusif, a-t-elle accepté aisément de relever le défi ?

J. R. : Oui, elle a accepté avec enthousiasme, et très rapidement. Le désir de soutenir et de défendre ce projet s’est vite manifesté. Je me suis donc retrouvé face à ces cent trente trois pièces pour clavecin, et je me suis demandé pourquoi en rester là, pourquoi m’arrêter en si bon chemin ?, autant faire aussi toute la partie orgue, soit soixante-dix pièces dont deux messes, ainsi que la partie musique de chambre, c’est-à-dire les pages pour consort de viole, pour bandes de hautbois, de plain chant et j’y ai en outre associé des pages d’une douzaine de compositeurs contemporains de Louis Couperin afin de créer un narratif mettant ce dernier en résonance avec un certain nombre de ses contemporains. En fait, j’ai conçu ce programme afin qu’il ne soit pas une simple anthologie mais une véritable histoire contée à l’arrière-plan. Dans la mesure aussi où Louis Couperin avait deux frères, l’on sent qu’entre les pièces d’orgue et celles pour clavecin ce n’est pas toujours la même personne qui écrit. Ce ressenti m’a conduit à enregistrer d’autres compositeurs afin de les mettre en regard de Louis Couperin et dresser ainsi une fresque musicale de ce style naissant au XVIIe siècle que je chéris particulièrement. Au total, ce coffret réunit une vingtaine de musiciens autour de Louis Couperin et ses cent trente trois pièces pour clavecin, ses plus de soixante-dix partitions pour orgue auxquelles j’ai ajouté quelques transcriptions. Il en résulte un coffret de douze heures de musique en dix CD.

B. S. : Avec quels instrumentistes avez-vous enregistré ces œuvres ?

J. R. : J’ai principalement travaillé avec Lucile Boulanger, le Ricercar Consort formé de Philippe Pierlot, Myriam Brignole, Lucile Boulanger, Matthias Perré, Anna Léchiguy, et Thibaud Roussel au théorbe. Les plains chants ont été réalisés avec uniquement des voix de femmes, Anaïs Bertrand, Cécile Dalmont, Lucile Richardot, les bandes de hautbois avec l’ensemble constitué par Jérémie Barbassargio…

B. S. : Dans le projet Louis Couperin, jouez-vous toujours le même clavecin ? Comment les avez-vous choisis ?

J. R. : J’ai sélectionné sept instruments. Tous à double clavier. Il ne reste pas beaucoup de clavecins français, mais il y en a encore un certain nombre. Je n’ai pas choisi la voie de la facilité, dans la mesure où enregistrer sur plusieurs instruments demande une organisation dans les sessions de travail en plusieurs lieux. Mais je savais que le corpus des œuvres était large et que, étant attaché à l’idée de créer un narratif qui fasse sens pour les auditeurs, jouer plusieurs instruments participait au narratif. Avec cette grande quantité de musique en effet, je pense que la dramaturgie pouvait aider à situer cette intégrale dans une vaste variété de couleurs. C’est-à-dire que sur douze heures de musique, il était important d’avoir des sons différentiés dans les oreilles, que les suites puissent être jouées sur un clavecin, puis sur un autre, afin d’obtenir des diversités tangibles de couleurs au sein des cycles de l’intégrale.

Louis Couperin (1626-1661)

B. S. : Voulez-vous dire que dans une même suite vous variez aussi les claviers ?

J. R. : J’essaye de garder un même clavecin pour une même suite, à quelques exceptions près.

J. R. : J’essaye de garder un même clavecin pour une suite, à quelques exceptions près.

B. S. : En est-il de même pour les pièces d’orgue ?

J. R. : J’utilise deux grands orgues français du XVIIe siècle, enfin les deux orgues les plus dans leur « jus » et les mieux restaurés du patrimoine français. Je n’ai pas fait appel à celui de Saint-Gervais qui a été non seulement restauré mais aussi enrichi au cours du temps. Les orgues ont pratiquement tous connu une forme d’évolution continue, tant l’instrument fascine, et est au cœur de la vie musicale puisqu’en lien avec l’Eglise catholique et l’activité de son clergé qui avait du poids dans la société. Ce qui fait qu’économiquement on mettait de l’argent au service de l’évolution de cet instrument, ce qui fait que tous les orgues ont subi d’importantes évolutions, particulièrement au XIXe siècle avec Cavaillé-Coll. Beaucoup sont passés par ces modifications qui ont éloigné les orgues historiques de leurs particularités originelles. Ce qui fait que les orgues qui sont restés le plus dans leur état d’origine sont ceux qui ont été des dans villes plutôt pauvres, disposant de peu d’argent pour qu’il puisse être mis au service de la restauration des instruments. A l’occurrence, j’ai joué sur deux orgues qui n’étaient pas dans les églises pour lesquelles ils ont été construits au XVIIe siècle, l’un étant désormais à Bolbec en Seine-Maritime, église Saint-Michel, mais qui vient de l’église Saint-Herblain de Rouen, et qui est l’orgue du XVIIe siècle doté du plus grand nombre de tuyaux d’origine et qui en outre a bénéficié d’une fort belle restauration. Le second orgue est à Juvigny-sur-Marne, église Notre-Dame, mais il a été construit à Châlons-en-Champagne en 1663 pour le couvent des Cordeliers. Il n’est donc plus dans son église d’origine, mais il est un magnifique instrument du XVIIe siècle français.

B. S. : Comment avez-vous déniché ces instruments ?

J. R. : Je me suis renseigné un peu partout. Je désirais trouver les instruments qui correspondaient le plus authentiquement possible au répertoire que j’allais jouer. J’avais établi une liste d’orgues dont j’avais entendu beaucoup de bien, et j’ai décidé d’aller les jouer pour les appréhender au mieux, et j’en ai très vite retenu deux. Devant l’impossibilité d’arrêter un choix sur un seul, je me suis dit que le répertoire était assez vaste pour mesurer l’intérêt de proposer les œuvres sur deux orgues différents dans la mesure où les acoustiques des églises où ils sont installés sont elles aussi très différentes. L’une est très sèche, l’autre est plus généreuse. Ce qui donne une diversité de couleurs et de résonances dans le parcours d’une intégrale discographique. Ce sont deux orgues du XVIIe siècle, à l’instar des clavecins, tous à deux claviers, enregistrant une partie sur le clavecin franco-flamand Ruckers & Vater qui date de 1624 - la famille de facteurs Ruckers était basé à Anvers et s’appuyait sur des modèles de clavecins français. Cet instrument date donc de deux ans avant la naissance de Louis Couperin, et il a connu un excellent ravalement par Antoine Vater (1689-ap.1759). Il s’agit donc de l’instrument historique le mieux adapté à cette musique. Ce très beau clavecin se trouve dans le musée Unterlinden de Colmar. L’avantage que j’ai eu et qui n’est pas des moindres est que j’ai obtenu l’autorisation de déplacer l’instrument. Très apprécié des clavecinistes, il a été beaucoup enregistré, mais Il se trouvait dans un cloître situé à l’étage du musée, et, par soucis de conservation, il était interdit de le déplacer. Appréciant cet instrument, je tenais à enregistrer avec lui, mais je ne voulais pas que ce soit dans une acoustique qui ne rende pas justice à sa palette sonore exceptionnelle et la mette en valeur. Or, pour la première fois, nous avons pu le placer dans une autre salle du musée sonnant particulièrement bien. Ainsi, cette fois nous avons le son de l’instrument dans toute son authenticité. J’ai également enregistré ce coffret sur quatre autres clavecins, ce qui fait un total de sept instruments, deux orgues et cinq clavecins. Les quatre autres ne sont pas historiques, mais des facsimile : un clavecin du facteur toulousain Vincent Tibault (1647-1691), copie réalisée par David Ley, facteur états-unien basé en Suisse, instrument vraiment fait pour cette musique, un clavecin Iohannes Couchet (1615-1655), autre famille anversoise en lien avec les Ruckers & Vater fabriqué par un autre américain, Bruce Kennedy basé en Toscane, un second clavecin de Bruce Kennedy plus tardif, copie d’un clavecin du début du XVIIIe siècle de Nicolas Blanchet (1660-1731) pour lequel la musique de Louis Couperin n’a pas été spécifiquement écrite, mais il est certain qu’elle a été jouée dessus - il y a même un rapport musicologique intéressant à développer ici -, enfin un clavecin italien dont on sait qu’ils sont arrivés en nombre à Paris au XVIIe, celui-ci a été réalisé par le grand facteur français contemporain Philippe Humeau. Ces sept instruments permettent une variété de couleurs, de timbres, et d’alimenter ainsi la dramaturgie du récit.

B. S.  : Comment avez-vous réparti les œuvres entre les instruments ?

J. R. : Louis Couperin étant mort assez jeune, son œuvre ne se déploie pas dans le temps contrairement à celle de Johann Sebastian Bach, qui a été produite en un demi-siècle, entre le tout début du XVIIIe siècle et son milieu. L’évolution de Bach est donc clairement perceptible, en outre il a un peu voyagé, entre Köthen-Anhalt et Weimar. Pour Louis Couperin, mes choix sont donc plus esthétiques et subjectifs, se fondant sur ma propre appréhension des œuvres, pensant que telle pièce pourrait bien sonner sur tel instrument plutôt que sur tel autre. Des choix donc plutôt personnels, mais toujours en lien avec la dramaturgie afin de donner du sens grâce à une approche créative partant de la construction des programmes en lien avec les instruments. D’autant qu’il est quasi impossible de dater les œuvres, Louis Couperin n’ayant pas laissé de manuscrits de sa main. Nous ne disposons que de copies d’époque, et souvent les œuvres sont répertoriées par tonalités ou par types de danses sans chronologie. Ce qui fait que les Suites sont à constituer au gré de l’interprétation. En fait, cette situation participe à l’aspect créatif de mon intégrale, car ayant à ma disposition énormément de matière, c’était à moi d’assembler les suites, de les construire pour leur donner un sens. Il n’empêche, il s’agit bel et bien de partitions de M. Couperin. Dans les manuscrits assez célèbres de l’époque, par exemple celui d’André Bauyn qui répertorie quantité d’œuvres du XVIIe siècle dont cent-vingt pièces de Louis Couperin, toutes sont signées M. Couperin. Ce qui est intéressant aussi quant à l’attribution des pièces, parce que, entre celles pour orgue et celles pour clavecin, on sent parfois que ce n’est pas le même compositeur, bien qu’elles soient répertoriées M. Couperin. Mais ils étaient trois, et je pense qu’ils sont deux à avoir composé ces pièces d’orgue et de clavecin.

Jean Rondeau
Photo : (c) Clément Vayssières

B. S.  : Dans les suites, les titres des pièces sont-ils aussi évocateurs que  chez François Couperin, par exemple ?

J. R. : Non. Il y a quelques sous-titres, mais ils sont très rares. Dans les pièces pour clavecin, les Préludes non mesurés représentent une part très importante en tant que forme d’écriture que Louis Couperin a sublimée. Cette musique est l’héritière directe de celle pour luth, instrument pour lequel il y avait une façon d’improviser, d’écrire qui a été très inspirante pour les compositeurs pour le clavecin. Ces préludes non mesurés sont des sortes d’improvisations écrites, des cadences plus ou moins ininterrompues qui peuvent être comme des photographies de ce que pouvait être à l’époque une improvisation de clavecin.

B. S.  : Le clavecin aurait-il été « inventé » à partir du luth ?

J. R. : Ce sont deux histoires parallèles. Le luth a une place prépondérante au XVIe siècle et au début du XVIIe. Le clavecin s’y substituera en développant du répertoire… Mais il est clair que si le luth a été central pendant deux siècles, le clavecin s’en inspire pour sa propre musique. Chez Louis Couperin, nous avons les préludes, sinon les titres sont des noms de danses répandus à l’époque, allemande, courante, sarabande, gigue, etc., et l’on trouve parfois des petits sous-titres, comme « Allemande de la paix », « Courante la mignonne », mais il y en a peu. Ce n’est pas comme chez François Couperin, où tous les noms, tous les titres sont fleuris. Les pièces pour orgue de Louis Couperin sont principalement des fantaisies et des fugues, et parfois les deux formes fusionnent.

B. S.  : Louis Couperin a-t-il beaucoup écrit de musique religieuse ?

J. R. : Il se trouve une quinzaine d’hymnes liturgiques qui sont des pièces musicalement moins intéressantes, parce qu’il s’agit de musique fonctionnelle. Mais ce coffret était une occasion de les présenter sous leur forme originelle. Ces hymnes étaient en effet conçus pour remplacer l’un des versets de l’hymne-même, écrit pour l’orgue, tandis que l’autre verset était chanté en plain-chant. Nous n’avons donc pas pu le faire pour tous les hymnes, parce que sinon ils auraient cannibalisé trop de temps au sein du coffret. Nous nous sommes donc limités à quelques hymnes de plain chant.

B. S. : Combien de temps avez-vous mis pour élaborer ce programme ? Quelle réflexion musicologique vous a-t-elle guidé ?

J. R. : Elle a suscité un important travail préparatoire. Il m’a fallu presque un an sans concerts pour pouvoir me consacrer à ce projet. Faire en effet à la fois les recherches musicologique, préparer la musique, c’est-à-dire la travailler, concevoir l’assemblage du programme et des suites. Presque tout était édité, à l’exception de trois pièces que j’ai pu intégrer en les enregistrant par relevés et par dictées… Outre ces trois œuvres inédites, il m’a fallu recouper les partitions en comparant leurs différentes éditions. J’aime néanmoins faire ma propre édition, car il y a parfois des erreurs dans les manuscrits qui nous parviennent, et qui de ce fait sont soumises à interprétations. De ce fait, il m’arrive de faire ma propre « cuisine » sur ce point. Travail d’organisation aussi, parce que j’ai créé une association pour l’occasion afin de rechercher du mécénat, le projet d’une intégrale étant assez énorme. Tout cela m’a occupé pendant un peu plus d’un an. Ensuite, il y a eu la part concrète, l’enregistrement en tant que tel, que j’ai fait assez rapidement, enregistrant le tout en six semaines réparties sur trois mois en quatre lieux différents, deux semaines à Colmar, une semaine à Juvigny, une autre à Bolbec et les trois dernières en Ombrie dans le village de Castelluccio, à l’est de Sienne et au sud-ouest d’Arezzo, où nous disposions de quatre clavecins. Le consort de violes nous y a rejoints. A l’issue de l’enregistrement, il y a eu la part non négligeable qu’est la post-production, qui consiste à choisir les prises, à les assembler, à constituer les programmes de façon plus concrète en fonction de la façon dont les œuvres sonnent, à créer l’objet-même, le livret, faire et choisir photos et vidéos. Un travail assez conséquent, en fait.

L'orgue de Louis Couperin de la tribune de l'église Saint-Gervais-Saint-Protais à Paris
Photo : (c) Guillaume Lechevalier-Boissel

B. S. : Envisagez-vous d’autres projets de cette ampleur ?

J. R. : Je m’étais dit que ce serait mon dernier projet discographique de cette densité. J’apprécie le fait que tout a une fin, et je trouvais que c’était une belle manière de conclure un cycle d’enregistrements.  Mais le naturel revient au galop, bien que rien de concret ne soit envisagé pour l’instant.

B. S.  : Ou placez-vous Louis Couperin dans l’histoire du clavecin ?

J. R. : En France, il arrive après Jacques Champion de Chambonnières…

B. S.  : Certes, mais par rapport à son temps, par exemple Girolamo Frescobaldi ? Se sont-ils connus ?

J. R. : Non. Mais Johann Jacob Froberger (1616-1667) a connu Frescobaldi, et Louis Couperin a connu Froberger. Il y avait donc entre eux un lien assez fort. Les Toccata de Frescobaldi par exemple sont une source d’inspiration autant pour Froberger que pour Louis Couperin. Ces deux derniers sont très proches l’un de l’autre. Mais c’est une sorte de fraternité musicale dans la mesure où même dans une œuvre, une Toccata de Froberger et dans un Prélude de Louis Couperin, il se trouve des lignes identiques, écrites différemment mais notes pour notes. Nous avons donc des citations qui soulèvent des problématiques intéressantes sur l’appartenance de la musique et sur la fraternité des deux hommes.

B. S.  : Où ces compositeurs se sont-ils rencontrés ?

J. R. : A Paris.

B. S. : Louis Couperin ne voyageait guère…

J. R. : En effet. Il est né à Chaumes-en-Brie, à cinquante kilomètres à l’est de Paris, vers 1626. Il a été découvert par Chambonnières de vingt-quatre ans son aîné lors d’une fête donnée pour l’anniversaire de ce dernier pendant laquelle les frères Couperin ont été conviés à jouer une aubade au petit matin. Cette musique qu’ils ont jouée à cette occasion a retenu l’attention de Chambonnières, claveciniste à la cour du jeune Louis XIV, qui a demandé à son musicien qui avait écrit cette musique. Chambonnières a fait venir à Paris Louis Couperin, qui est alors titularisé à Saint-Gervais et qui est amené à la cour où on lui propose le poste de claveciniste qu’il refuse par humilité et respect envers son maître Chambonnières. On crée alors pour lui un poste de dessus de viole de gambe dans l’orchestre de Lully qu’il intègre.

B. S.  : Par rapport à la dynastie des Couperin, les autres musiciens de la famille se sont-ils inspirés de son exemple ?

J. R. : François Couperin a quelque chose d’unique qui est de l’ordre de la préciosité, du sur-raffinement. Sa musique est extrêmement ornée et  il s’exprime dans un style qui est d’un demi-siècle plus tardif. Louis et François ne se sont pas connus, puisque sept ans séparent la mort du premier et la naissance du second. Mais je pense que François a probablement eu accès à la musique de son oncle et l’on peut parfois sentir une inspiration, d’ordre autant artistique qu’expressif. Par exemple, je trouve qu’ils partagent quelque chose de très fort, tous les deux à leur manière et sur les instruments dont ils disposaient, sachant respectivement adapter leur écriture en fonction de ces derniers, quand, à la même époque, les compositeurs écrivent plus généralement pour le clavier, au point que l’on peut jouer les œuvres indifféremment au clavicorde, à l’épinette, au clavecin, à l’orgue. François Couperin lui-même précise que sa musique est destinée précisément au clavecin, tandis que chez Louis Couperin on peut sentir à la simple lecture que c’est très précisément écrit pour le clavecin ou pour l’orgue, tellement il sait les faire chanter et exprimer de façon appropriée.

B. S.  : Vous parlez beaucoup d’expression, quel est le nuancier du clavecin ?

J. R. : A partir du moment où il y a instrument de musique, il y a expression. Parce qu’il s’agit d’un médium qui exprime la musique, et la musique est quelque chose de vivant et de dynamique de par sa nature. Donc, à partir du moment où il y a instrument de musique jouant de la musique, il y a expressivité, qu’on le veuille ou non. C’est inhérent à la substance-même du lien entre un instrument et la musique. Après, chaque instrument à sa façon d’engendrer de l’expression, sa technique, sa subtilité, sa délicatesse. Par exemple, le clavecin est un instrument qui est très subtile et délicat. Une grande sensibilité est nécessaire pour déceler les mécanismes expressifs qui ne sont pas évidents dans le sens où ils ne sautent pas aux yeux ni aux oreilles. En revanche, il y a une grande diversité de manières de mettre en sons, en résonance, de colorer, c’est-à-dire mettre les cordes en sympathie les unes avec les autres. Cet instrument est très digital, tout se passe au bout des doigts de l’interprète, tout est sous les doigts, nous n’avons pas de pédale qui aide à le faire résonner, la touche est très proche de la corde pincée, c’est-à-dire qu’on la sent au bout du doigt, un peu comme une harpe.

B. S.  : Est-il possible de contrôler la corde ?

J. R. : Une fois la corde pincée, tout le travail est fait, grosso modo. Mais un peu comme pour tous les instruments à clavier. En fait, le claveciniste est très acteur au moment de l’attaque et de la relâche. Entre les deux, il ne peut pas contrôler la forme de la note. Que ce soit au piano, à l’orgue ou au clavecin.

B. S.  : Est-il par ailleurs possible de contrôler les harmoniques, les résonances ?

J. R. : Cela dépend de la façon dont on tient les cordes ensemble, parce que quand on appuie sur une touche de clavecin on libère la corde, et quand on relâche la touche on réécoute la note, c’est donc l’agencement de la note, sa combinaison qui font que l’on a plus ou moins de son et que ce dernier acquiert des qualités différentes. Le produire dépend de la façon dont on maintient la touche, dont on la joue, dont on pince la corde, c’est-à-dire que le toucher est aussi quelque chose de vibrant, on a beau prendre un même clavecin, les musiciens qui jouent dessus n’ont pas le même son. Ce qui signifie donc qu’il y a bel et bien des différences de toucher, de pate, de geste, de production du son, d’appréhension de la musique, etc. Il y a aussi autre chose d’ordre plus technique, l’articulation, qui consiste à porter une attention particulière à la quantité de silence qu’on laisse avant et après la note, à l’endroit où l’on a un poids sur la façon dont on va exprimer. C’est comme quand on parle, pour se faire comprendre, on peut articuler plus ou moins, laisser plus ou moins de silence entre les mots, entre les phrases, entre les paragraphes. Idem pour le clavecin. Une grande partie de l’expression naît de l’articulation, c’est-à-dire de ces micro-silences qui se trouvent à l’intérieur des notes, la manière d’arpéger, de jouer les notes ensemble ou détachées, le jeu avec le temps, c’est-à-dire qu’en fait les dynamiques ne sont pas qu’une question de gravité ou de force. Quand on sort d’un espace particulièrement silencieux où l’on est resté longtemps, le moindre bruit a une valeur puissante, un volume beaucoup plus important, et inversement quand on émerge d’un espace extrêmement bruyant, la perception des petits sons est moindre. En fait, nous sommes déformés par notre fascination pour l’expressivité au piano, sur lequel si on appuie fort c’est fort, si on appuie doucement ce n’est pas fort, alors que c’est loin d’être le cas au clavecin. D’ailleurs, je pense que ce n’est pas tout à fait ainsi que se crée l’expression au piano, et dès que c’est trop fort je trouve que cela ne convient pas vraiment au piano. L’avantage de ce dernier est qu’il peut jouer très piano, contrairement au clavecin, sur lequel on peut jouer assez fort mais on ne peut pas jouer en-deçà d’un certain volume. Quand vous appuyez sur une touche de clavecin, le son va sortir, quelle que soit la force que vous y mettez. Si vous appuyez sur une touche de piano très doucement, le son ne sort pas. Avec le clavecin, ça sort, mais on ne peut pas jouer moins fort que ce son-là.

Jean Rondeau
Photo : (c) Parlophone Records Ltd

B. S.  : Peut-on régler l’enfoncement de la touche, comme sur un piano ?

J. R. : Chaque instrument est très différent. De plus, le clavecin est un lieu d’invention incroyable aux XVIIe-XVIIIe siècles, où d’un instrument à l’autre, d’une décennie à la suivante les instruments n’ont rien de commun entre eux. C’est un endroit où l’on invente constamment, les modèles ne sont pas identiques, la façon de les construire non plus… Il s’agit donc d’un instrument qui invite à être très adaptables, à savoir ajuster son geste, sa main pour répondre à ses spécificités. Contrairement à d’autres instruments, qui connaissent une évolution beaucoup plus lente, particulièrement le violon…

B. S.  : Le piano aussi, a considérablement évolué…

J. R. : Le piano n’a pas beaucoup bougé ces dernières années, mais au XVIIIe-XIXe siècles il a considérablement évolué. Ce n’est que récemment que les novations se sont calmées, peut-être en raison d’une standardisation découlant de l’industrialisation, tandis que les clavecins ont toujours été fabriqués de façon artisanale.

B. S. : L’évolution du clavecin est-elle aussi constante que celle du piano ? Y a-t-il de notables différences entre le clavecin de Louis Couperin et celui de Johann Sebastian Bach, par exemple ? Sont-ce les compositeurs ou les facteurs qui l’ont fait évoluer ?

J. R. : Compositeurs et facteurs ont autant suscité son évolution l’un que l’autre. Je pense que quantité d’éléments entrent en ligne de compte, le facteur, l’interprète, le compositeur, le style, le lieu où l’instrument est joué, le tout participant à son évolution. Ce n’est jamais juste le style, juste l’interprète, ou juste l’instrument. Ce dernier devient-il plus volumineux parce que la salle de concerts s’agrandit, ou la salle de concerts s’agrandit-elle parce que l’instrument se fait plus puissant ? Le style évolue-t-il parce que l’instrument évolue ou est-ce le contraire ? Pour moi, il n’y a rien de prépondérant, l’évolution est le fruit d’un concours de circonstances. Le clavecin étant central dans la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, il est le sujet d’inventivité foisonnante, un lieu de folie, même, qui le conduit à une évolution continue. D’un lieu à un autre, il se trouve quantité de modèles différents. Plus que le violon, dont l’évolution est très linéaire et qui a très peu bougé.

B. S.  : La littérature du clavecin et celle du piano sont-elles comparables ?

J. R. : Le répertoire du clavecin est bien plus développé que celui du piano.

B. S. : La facture du clavecin semble pourtant avoir duré moins longtemps que le piano

J. R. : Détrompez-vous ! Le clavecin a été mis sur le devant de la scène à partir du début du XVIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe, le style français s’est développé au XVIIe. En fait, le clavecin est né au XVe siècle, et il a inspiré un répertoire foisonnant de trois siècles entiers, XVIe, XVIIe, XVIIIe, auquel il convient d’ajouter un retour d’intérêt au XX e. Ce qui fait tout de même quatre siècles d’histoire de la musique.

B. S.  : Avez-vous travaillé le clavecin moderne, et, à l’instar d’Elisabeth Chojnacka, la musique d’aujourd’hui avec des compositeurs contemporains ?

J. R. : Le clavecin disparaît à la fin XVIIIe siècle et revient sur la scène musicale depuis le XXe. Tout participe à son évolution, entre le compositeur, le style, les salles, mais aussi le rôle et la place de la musique dans la société. Quand on sait par exemple qu’à une époque la musique est entendue dans les salons, dans les cours, dans les églises ou dans les opéras mais pas dans les salles de concert, qui ne sont pas apparues avant la moitié du XVIIIe siècle - il me semble que la première salle de concert a été construite à Oxford vers 1730 (2), la deuxième à Edinburgh dans les années 1750. Au XIXe siècle, nous avons des salles de concert ayant un rôle dans la société qui diffère, fruits d’un rapport bourgeois à la musique, qui se fait divertissement, etc. On construit énormément de salles de concert au XIXe, comme chacun sait. Cela pour dire que tout est lié, je pense même que la disparition d’un instrument est liée aussi à l’évolution de sa place dans la société, ainsi qu’à la politique, le clavecin étant un symbole monarchique on dit que beaucoup ont été brûlés et jetés par les fenêtres pendant la Révolution. Dès lors, a-t-on fait l’erreur de le réhabiliter aujourd’hui ? Son extinction était peut-être un acquis... La question peut se poser… Le style évoluant sans rupture violente, clavecin et piano cohabitent pendant un demi-siècle, à la fois stylistiquement et en termes de fonctionnalité au sein de la société musicale. On utilise même des caisses de pianos pour faires des clavecins et inversement. Le piano connaît à ce moment-là un essor lié principalement au style dont l’un des acteurs majeurs est Carl Philip Emmanuel Bach, qui ouvre une nouvelle page stylistique de la musique classique européenne. Pour toutes ces raisons, le clavecin s’absente au XIXe siècle au même titre que d’autres instruments comme la viole de gambe, la flûte à bec, le cornet à bouquin, le luth, tandis que d’autres instruments évoluent différemment pour transposer plus aisément, c’est-à-dire moduler plus facilement, obtenir un volume sonore plus élevé afin d’être joués dans de plus grandes salles, etc. Le clavecin revient sur la scène au début du XXe siècle avec Wanda Landowska, pianiste polonaise qui arrivée en France porte un vif intérêt au répertoire ancien, sentant instinctivement qu’il a besoin d’un instrument qui lui rende justice. Malheureusement, peut-être en raison de la déliquescence des connaissances de l’instrument, absent pendant un siècle, les circonstances ont fait qu’à ce moment-là plus aucun clavecin n’est dans un état d’authenticité et dans son réel potentiel. Wanda Landowska est de ce fait obligée de se tourner vers des clavecins fabriqués par des facteurs de piano que j’appelle hybrides. Les clavecins qu’on dit moderne, comme les Pleyel, sont des hybrides qui permettent peut-être de susciter de nouvelles possibilités, mais qui, du coup, pour le répertoire sont un peu gauches mais qui invitent certains musicologues de l’époque, comme Madame de Chambure (3), à se pencher sur les questions scientifiques et scolastiques des répertoires plus anciens, et, de là, à rechercher des instruments correspondant, à aller à la recherche de vieux clavecins restés sous la poussière pendant des années tout au long du XIXe siècle, et, à partir de la seconde moitié du XXe - dans les années 1960-1970 -, beaucoup de pionniers ont suscité un mouvement qui a permis de repenser l’interprétation, de se détacher de l’aspect académique, scolastique dans lequel était cloisonnée la musique, et il se trouve que ce mouvement est parti principalement des musiques des XVIIe et XVIIIe siècles avant de s’étendre aujourd’hui aux musiques plus anciennes comme celles du Moyen-Âge et de la Renaissance, et jusqu’aux musiques plus récentes comme celles des XIXe et XXe siècles. On repense donc la façon de questionner l’instrument, le répertoire, le texte musical que l’on appréhende en tant qu’interprète. Le clavecin revient donc, mais je ne joue pas la musique écrite pour lui de nos jours. Je ne joue pas les instruments hybrides, parce que je m’en sens moins familier, moins proche, mais en revanche je joue la musique d’aujourd’hui parce que je suis convaincu que certains compositeurs comme Francis Poulenc, qui a écrit un Concerto pour clavecin, ou Manuel de Falla, Bohuslav Martinu, Frank Martin auraient peut-être porté un intérêt plus grand au clavecin s’ils avaient eu accès à des instruments restaurés, le niveau de facture ayant considérablement évolué pour devenir plus conforme aujourd’hui. En leur temps, dans les années 1920-1940, il y avait bien quelques antiques, mais ils étaient mal restaurés. A partir des années 1950 jusqu’à nos jours, d’autres compositeurs s’y sont attachés, mais je ne joue pas ce répertoire, bien que le clavecin soit aussi pour moi une source de création parce que je joue pas mal d’improvisations. Mais je ne passe pas de commandes aux compositeurs, je propose de temps à autres de la musique que je compose moi-même, que j’improvise, mais je ne passe pas par des schémas traditionnels. J’essaye toujours d’ajuster des musiques nouvelles avec des formes nouvelles, et j’utilise assez fréquemment le clavecin comme un outil de création pour le faire revivre différemment en utilisant la musique d’aujourd’hui.

B. S. : Vous disiez plus haut que le disque est important, pour vous.

J. R. : L’enregistrement est un format artistique à part entière. Pour moi, ce n’est pas un moyen de combler la vie de concertiste. C’est un art en soi, avec toutes les questions et problématiques qu’il soulève et qui me passionnent. Ce médium de diffusion touche à une certaine forme d’intimité chez ceux qui vont le recevoir avec une temporalité différente, évidemment, mais en fait permet une connexion plus ou moins visible avec des gens qui vont écouter le disque chez eux tout seuls, à plusieurs, au casque, aux enceintes, de quantité de façons et de lieux différents, en train de faire quelque chose d’autre ou non, à diverses heures de la journée. En fait, le concert impose un format. L’enregistrement est une capacité de libération émotionnelle puisque l’interprète peut plus facilement s’exprimer avec un peu moins de pudeur que dans une salle de concert, dont les codes limitent peut-être notre élan émotionnel qu’alimente notre intimité. Quant à ceux qui le reçoivent, nous avons tous notre manière d’écouter la musique, et en tant qu’auditeur de musique je me rends compte aussi que je peux l’écouter d’une façon autre quand je suis seul. Le lien invisible qui se crée entre l’« enregistreur » et l’« écouteur » me plait parce qu’il est implicite, silencieux, souterrain, et le moment de musique, la construction de l’enregistrement sont pour moi des instants passionnants et excitants parce que cela nous confronte à nos faiblesses, à nos doutes. Enregistrer est une véritable séance d’auto-analyse. En même temps, on n’est pas seul quand on enregistre. Il y a une équipe, même dans des programmes solistes, ce qui est souvent mon cas. On noue des liens extrêmement forts avec les gens qui sont présents dans l’équipe. Par exemple, avec Aline Blondiau avec qui j’ai réalisé une quinzaine de disques, tous mes enregistrements au clavecin et qui avec qui j’ai travaillé aussi ces dix disques. Un rapport de confiance s’installe donc, et ces moments privilégias engendrent une grande intimité, qui naissent autant du lieu, du moment, souvent la nuit. Ce sont toujours des moments forts, et je pense ne pas être seul à dire que les sessions d’enregistrements sont des moments qui s’encrent très vite dans les souvenirs les plus agréables de nos métiers.

B. S. : Elaborer un récital c’est aussi construire

J. R. : Oui, mais c’est tout à fait autre chose. Les questions relatives au récital, au concert je les approche autrement. Ce sont davantage des moments communs où l’on tisse facilement des liens qui se créent dans le présent. On confronte le présent, l’instant musical. Ce dont aussi des questions qui me passionnent. Voilà pourquoi j’aime aussi la scène. Je perçois le moment du concert comme un rite, un instant spirituel que je prends très au sérieux. Le concret est aussi un moment où l’on se confronte à une part de soi-même. En fait, j’essaye de créer des liens avec les gens en cherchant à conscientiser le fait que quand je joue la musique, je l’ai travaillée avant, je la connais, je sais ce qui va advenir sur le moment dans les quelques notes, quelques mesures, quelques morceaux que je m’apprête à jouer. Il y a donc un décalage qui s’opère avec les gens qui écoutent, et j’essaye de réduire ce décalage, cette distance et de ce fait je tente de me positionner comme un auditeur qui à la fois sait et anticipe, et qui ne sait pas et vit l’instant musical en toute fraîcheur. Mon objectif est de jouer la musique comme si c’était pour la première fois, comme si je la découvrais et en me positionnant ainsi je me communie davantage avec ceux qui écoutent, dans l’idée de créer un rite, un moment de musique où tous ensemble on va être face à ce grand point d’interrogation qu’est le mystère de la musique.

B. S. : Par exemple, quand vous jouez les Variations Goldberg de Bach, s’agissant d’un cycle, comment faites-vous pour le préparer par rapport à l’auditeur si vous « découvrez » en même temps la musique que ceux qui vous écoutent ?

J. R. : C’est une préparation physique, mentale, spirituelle, un conditionnement, une réflexion sur sa position face à l’œuvre, c’est-à-dire qu’en fait-on, pourquoi, comment, quelle est l’intention... Toutes ces questions sont essentielles. Et en même temps, cette préparation physique et mentale formant cette réflexion, ce questionnement se doit d’être oublié au moment de l’exécution, qui doit trouver l’exécutant dans un état de vigilance, d’animalité.

B. S. : Le public réagit immédiatement. Ce qui n’est pas le cas pour le disque

J. R. : Le concert est aussi avoir des antennes réceptives en fonction de ce qui se passe durant l’exécution. On est extrêmement dépendant des gens qui y assistent, de l’acoustique, de la physique du lieu. J’inclus dans la physique la chimie des corps, leur présence, leur façon de réagir, de se mouvoir, l’immobilité durant l’écoute de la musique. Tandis que mon corps se met à danser, à se mouvoir en fonction de la musique qui advient via une sorte de masse plus ou moins silencieuse dans une disposition de méditation commune.

B. S. : Jouez-vous avec partition ?

J. R. : J’aime jouer sans partition… En vérité, je pratique les deux, parce que cela suscite des gestes  et des appréhensions de la musique différents. En fait, je pense que cela dépend des périodes de ma vie. En ce moment, je suis plutôt dans une phase sans partition.

B. S. : Quelles différences faites-vous entre jouer par cœur ou avec partition ?

J. R. : La partition aide à retrouver une certaine fraîcheur parce qu’elle permet de s’auto-illusionner en imaginant que l’on est en train de découvrir la musique en temps réel. D’ailleurs il m’est déjà arrivé de jouer en concert volontairement des morceaux que je n’avais jamais joués avant pour pouvoir engendrer cette spontanéité qui me semble essentielle pour me connecter avec les gens qui eux vont écouter cette musique avec cette fraîcheur que n’a pas l’interprète du fait de sa préparation. La partition peut aider à ça, parfois. En revanche  elle peut aussi déstabiliser un état transcendantal que je cherche à obtenir en étant cette double personne, celle qui sait parce qu’elle sait ce qui va advenir, et celle qui tente d’oublier, et peut-être l’absence de partition permet d’incorporer dans la musique, on arrive à dépasser une espèce de rationalité pour pouvoir être dans un ailleurs, dans un état comme si on était en train de perdre complètement notre corps, on n’était plus du tout dans un aspect de réflexion et de contrôle. Et l’absence de partition m’aide à tendre à ça. Et comme en ce moment j’essaye vraiment de développer cette pensée, cette approche, ce geste, le fait de ne pas avoir de partition m’aide à ça.

B. S. : Que pensez-vous des interprètes qui jouent les œuvres pour clavecin sur un piano ?

J. R. : Personnellement, j’essaye de me positionner malgré le savoir accumulé, le développement de la spécialisation, de l’interprétation, etc. Je fais le maximum pour éviter le dogmatisme et l’école, comme en peinture. Je veux m’inscrire davantage dans une forme de mouvement, qui repense l’interprétation, la relation au texte, le questionnement musicologique, historique et contextuel d’une œuvre, d’un compositeur, d’un style. Ce n’est pas seulement en avoir conscience, mais aussi de s’interroger sur ce que l’on fait de ce savoir. Comment le transformer par rapport à ce dont la musique a besoin. Parce que la musique est une langue, mais pas uniquement. Elle nécessite du savoir, mais pas obligatoirement… En fait, ce n’est pas si simple, dans le sens où il n’y a pas une méthode pour bien jouer la musique. On peut engendrer quantité de musique en absence de raison. Pour ce qui me concerne, c’est la relation au savoir qui va permettre une sorte d’ouverture, un élargissement des perspectives quand je regarde, appréhende un texte musical. On peut le concevoir en deux dimensions : en essayant de toujours soulever d’autres questions et problématiques, si on le voit en deux dimensions ou en quatre, etc., comme une œuvre autour de laquelle on va bouger verticalement, horizontalement, et chercher des diagonales. Je me méfie des gens qui disent « il ne faut pas ». « Il ne faut pas jouer Bach au piano », qu’est-ce que soulève cette injonction ? Que dire, que faire alors de toutes les transcriptions, adaptations, arrangements puisque de nos jours on ne joue pas la musique dans le même rapport social, dans le même contexte, dans les mêmes salles. On est donc déjà en train de transcrire, et même si on le faisait, ce serait dans un rapport muséographique qui de toute façon ne répond pas au côté vivant de la musique, qui n’est pas un objet de musée. Donc, même si on le voulait retranscrire, c’est-à-dire se replonger dans une forme d’authenticité pure et transformer la musique en objet muséal ce serait à l’encontre de la nature-même de la musique. Ce qui est intéressant, c’est savoir ce que l’on fait de cette authenticité que l’on cherche et quelles réponses elle peut nous apporter. Je prends deux exemples : des musiques que je travaille en particulier, celles des XVIIe-XVIIIe, on n’a pas de traces de la façon dont jouaient les compositeurs et musiciens de l’époque. Si on avait une trace, si l’enregistrement avait existé, qu’en ferait-on ? Jouerait-on de la même manière qu’eux ? Si oui, pourquoi ? Qu’est-ce que cela dit de la relation entre le compositeur et la musique. Parce que par exemple nous, au XXIe siècle, nous avons une perspective sur ces musiques à travers le romantisme, qui est passé par là, et donc la relation entre l’auteur et l’œuvre qui a complètement biaisé notre perspective. Du coup, nous ne pouvons pas avoir le même regard qu’un compositeur du XVIIe siècle, on ne peut pas avoir la même relation avec la musique que l’on compose aujourd’hui que Bach pouvait avoir de celle qu’il écrivait, pas pour lui mais pour l’Eglise, pour Dieu. Je pense que même Bach estimait que la musique qu’il concevait n’était pas vraiment la sienne, comme les peintres de la Renaissance ne signaient pas forcément leurs tableaux. On voit bien que le rapport de l’ego à l’œuvre était jadis complètement autre. Le rapport avec le son n’avait rien à voir, on ne vit pas dans les mêmes mondes. Même tout ce qui est intérêt sur des musiques du passé demande un rapport d’intelligence dont la relation consiste à ces liens historiques que nous développons. C’est cela qui m’intéresse. C’est pourquoi les questions musicologiques me passionnent, et surtout savoir ce que j’en fais… On dit jouer Bach au piano, mais je veux dire on a joué Mozart sur des pianos modernes pendant des années, ce qui n’a pas plus de sens. En tout cas, cela a un sens mais ce sont des transcriptions. De même pour Beethoven. En vérité, c’est valable pour tous les compositeurs du passé. Même Ravel ! Même Debussy ! Donc, en fait, si on n’arrive pas à changer la perspective sur nos rapports à ces notions, ce qui d’ailleurs est désormais le cas pour la plupart des musiciens, jouer Mozart et Haydn sur un piano moderne est devenu un peu désuet, parce que le mouvement dont je parlais quant au rapport de l’interprétation a pris une place qui était nécessaire pour la musique pour ne pas tomber dans les écueils de l’école et de l’académisme.

B. S. : Quel compositeur emmèneriez-vous sur une île déserte ?

J. R. : Impossible de faire un choix. Même Bach.

 

Recueilli par Bruno Serrou

Paris, vendredi 3 octobre 2025

1) Pour rappel, Blandine Verlet (1942-2018), élève de Marcelle de Lacour (1896-1997), qui créa la classe de clavecin du Conservatoire de Paris, puis d’Hélène Dreyfus (1928-2016) et de Ralph Kirkpatrick (1911-1984) à l’Université de Yale aux Etats-Unis, outre sa carrière internationale de concertiste, est l’une des pédagogues les plus courues dans l’enseignement du clavecin, comptant parmi ses élèves Jean-Luc Ho et Jean Rondeau. Elle a laissé une importante discographie courant de Frescobaldi à Mozart en passant par Froberger, Scarlatti, Louis Couperin, Rameau, et surtout Johann Sebastian Bach et François Couperin

2) La première salle construite au monde l’a été à Oxford en 1748, l’Holywell Music Room, les concerts payant étant devenus fréquents au Royaume Uni dès le début du XVIIIe siècle. La France suivit à partir de 1724, dans des salons privés

3) Elève de Lazare Lévy (piano) et de Nadia Boulanger (orgue), Geneviève Thibault de Chambure (1902-1975) est une musicologue française spécialiste des XVe et XVIe siècles qui a constitué dès l’âge de 18 ans une collection de huit cents instruments qu’elle fait restaurer et réuni un ensemble de partitions anciennes considérable aujourd’hui conservés au Musée de la Musique et à la BNF