Paris. Maison de la Radio et de la Musique. Auditorium et Studio 104.
Théâtre des Champs-Elysées. Du 3 au 8 février 2026
Georges Aperghis (né en 1945), assistant au concert inaugural de Présences 2026
Photo : (c) Radio France / Christophe Abramowitz
Créé en 1991 par Claude Samuel,
alors directeur de la Musique de Radio France, le Festival Présences est depuis
longtemps le rendez-vous parisien majeur voué à la musique contemporaine et aux
compositeurs vivants, passant chaque année la commande d'une trentaine d’œuvres nouvelles. Un
an après la compositrice autrichienne Olga Neuwirth, qui ne put être à Paris
pour des raisons familiales, c’était au tour cette année du compositeur grec né
à Athènes le 23 décembre 1945 et installé en France depuis 1963 sans avoir
jamais demandé la nationalité française tout en ne se sentant pas à l’aise
lorsqu’il séjourne sur ses terres ancestrales, Georges Aperghis, maître de la
musique de l’intime, de la voix et de la langue, qu’elle soit humaine ou
instrumentale, inventée, vivante ou morte, voire réduite à l’état de phonèmes. Auteur
de près de deux cents œuvres, dont il fait en toutes circonstances un théâtre
musical, fondateur et animateur de centre de recherches lorsqu’il fonde avec sa
femme, la comédienne Edith Scob (1937-2019) l’Atelier de Théâtre et Musique
(ATEM) à Bagnolet puis Théâtre des Amandiers à Nanterre, Aperghis est
continuellement actif, un être ouvert et doux, comme son accent grec roulant
perpétuellement les « r », mais plus doux que celui de son aîné
Iannis Xenakis, ce qui se retrouve dans la création de chacun de ces deux
compositeurs, l’aîné ayant été célébré par Présences voilà vingt-huit ans, lors
de sa huitième édition en 1998.

Georges Aperghis (né en 1945), Wilhem Latchoumia
Orchestre Philharmonique de Radio France
Photo : (c) Radio France / Christophe Abramowitz
Après un prologue organisé à l’IRCAM samedi 31 janvier (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/02/somptueusement-prelude-lircam-presences.html), le concert d’ouverture du Festival
Présences 2026 a été confié Auditorium de Radio France, à l’Orchestre
Philharmonique de Radio France, la Maîtrise de Radio France et au Chœur de
Radio France et dirigé par quatre chefs. L’essentiel du programme était
consacré au compositeur central de cette édition, Georges Aperghis, lancé par
la création mondiale de Willy-Willy pour
voix égales chanté par trente-deux jeunes filles de la Maîtrise de Radio France
dirigé par Louis Gal, terme qui désigne en langue aborigène un tourbillon de
poussière, de sable ou de feuilles engendré par un air sec et instable
qu’Aperghis restitue avec art par le mouvement rotatif de syllabes, de mots et
de fragments de mélodies. Deuxième création du jour, cette fois de l’Iranienne
Anahita Abbasi (née en 1985) Prisme
pour ensemble aux sonorités fragiles et ténues brisées par des impacts abrupts
se présentant tels un organisme vivant. Deux œuvres des plus représentatives
d’Aperghis, Champ-Contrechamp pour
piano et ensemble (2010) créé aux Proms de Londres en août 2011 dans laquelle
le compositeur transpose à, la musique un procédé cinématographique, avec cette
fois un brillant Wilhem Latchoumia en soliste qui dispute la prééminence avec
l’orchestre sans que se dégage finalement une réelle primauté. Puis ce furent
les géniaux Pubs/Reklamen hélas donnés
en extraits (cinq publicités inénarrables) jouées et chantées à la perfection
par Donatienne Michel-Dansac qui a donné une fantastique leçon de théâtre
chanté (voix polychrome comme il en est peu). Le Chœur de Radio France a
interprété une pièce de Philippe Leroux (né en 1959) - absent car au Théâtre du
Châtelet pour la dernière représentation de son Annonce faite à Marie -, avec la première française de Nomadic Sounds pour chœur mixte (2015)
dans laquelle Philippe Leroux rend hommage à des compositeurs de la Renaissance,
Clément Janequin (1485-1558) - chants d’oiseaux -, Roland de Lassus (1532-1594)
- rapports voix/instruments -, Jacobus Gallus (1550-1591) - imitations de bruits de la nature et de
guerre -, et Thomas Tomkins (1572-1656) - expert du chant plaintif -, qui
précédait une œuvre plus longue donnée en création mondiale du Greco-Français Alexandros
Markeas (né en 1965), Les Grands Chaos
pour récitant, batterie, trois saxophones, chœur mixte et double orchestre
dirigé par deux chefs, Ilan Volkov et Marc Desmons, œuvre de près de vingt-cinq
minutes d’une puissance impressionnante toujours changeante, où l’on trouve
toutes les caractéristiques du compositeur grec, rythme, polychromie,
puissance, onirisme, mélange intelligent des genres, une rythmique jazzy mue par
une batterie et trois saxophones d’autant de tessitures. Un seul regret, le
narrateur, Greg Germain, pas toujours compréhensible malgré (ou à cause de) l’appoint
d’une amplification. Outre Louis Gal, Ilan Volkov et Marc Desmons, le concert
était également dirigé par Roland Hayrabedian, et Kyrian Friedenberg.
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Bernard Cavanna (né en 1951); Messe un jour ordinaire
Noëmi Schindler, Emilie Rose Bry, Isa Lagarde, Sahy Ratia, Julien Buis, Bernard Cavanna,
Pierre-Louis Laporte, Léo Warynski, Ensemble Multilatérale
Photo : (c) Bruno Serrou
Le deuxième concert Présences 2026 était consacré à la langue, la
souplesse, ses divers modes d’expression, sa volubilité, sous la figure
tutélaire de Georges Aperghis, maître éminent de la voix et de ses mystères,
autant humaine qu’instrumentale. La soirée, animée par l’Ensemble Multilatérale
dirigé avec une simplicité d’une grande efficacité par Léo Warynski, a été
ouverte avec La Nuit en Tête pour
soprano et six instruments (2000) d’Aperghis par une Anne-Emmanuelle Davy très
en verve, qui a merveilleusement restitué l’atmosphère d’un nocturne fait
« d’agglomérats de sensations et d’états d’âmes furtifs » (Aperghis),
qui conduit aux limites de l’audible, avec son spectre infini curant du fff au ppp. Troisième création, cette fois d’un des élèves d’Aperghis, le
Grec Nicolas Tzortzis (né en 1978), avec Énantiosème
pour flûte et ensemble de treize instruments, deux entités qui « cherchent
à exister par elles-mêmes, traçant chacune sa route », un soliste, Matteo
Cesari, prolixe, se confrontant au groupe, le compositeur faisant s’affronter
« une identité personnelle fluide » avec « une identité figée et
invariable » de la tradition hellénique. Troisième création, Whiteout pour soprano, onze instruments,
dont une flûte à bec et une guitare électrique, et électronique de la flûtiste
à bec et gambiste viennoise Eva Reiter (née en 1976), qui doit beaucoup à la
musique ancienne tout en attestant d’une réelle inspiration et de faconde. En
seconde partie de concert, deux œuvres de deux compères qui se connaissent
depuis fort longtemps, et dont j’ai fait personnellement la connaissance le
même soir voilà près de trente-cinq ans à Musica de Strasbourg. Le premier,
Jacques Rebotier (né en 1947), a lui-même interprété son Musiciens, Portraits poésie sonore pour voix live et voix fixée
(1979) où il dit, marmonne et chante des noms et des caractères de quinze
compositeurs, de Richard Strauss à Georges Aperghis, avec en écho sa propre
voix amplifiée et déformée, dont les cinq minutes ont préludé au chef-d’œuvre
de Bernard Cavanna (né en 1951), la Messe
un Jour ordinaire pour soprano lyrique, soprano léger, ténor, violon solo,
chœur et quatorze instruments dont trois accordéons composée en 1993-1994 mais
plusieurs fois remise sur le métier. Sans revenir à la présentation de l’œuvre
que j’ai évoquée ici en décembre 2023 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2023/12/cd-bernard-cavanna-et-son.html), la Messe un jour ordinaire était présentée mercredi soir dans une
nouvelle réalisation, avec un ensemble choral de plus en plus étoffé, cette
fois quatre vingt quatre membres associant le Chœur de Radio France, l’Ensemble
Vocal de l’Université Evry Paris-Saclay et le Chœur Éphémère Mirabeau, à un
brillant trio de solistes formé des sopranos Émilie Rose Bry et Isa Lagarde et
du ténor Sahy Ratia, et, côté instrumental, le chant somptueux du violon de
Noëmi Schindler, tandis que l’on admirait également le velouté des cuivres dominés
par le trombone, qui, à l’instar du tuba, assure à égalité les basses
onctueuses de l’orgue. Léo Warynski a donné aux quatre parties de cette messe
peu ordinaire la densité d’une œuvre profondément dramatique et d’une humanité
douloureuse, dès le coup violent au cœur du Kyrie, tandis que la merveilleuse
partie réservée au violon rejoint la sublime spiritualité du Benedictus de la Missa solemnis de Ludwig van Beethoven.

Quatuor Diotima, Victor Julien-Laferrière
Photo : (c) Bruno Serrou
Le troisième concert Présences s’est tenu sur la scène la plus huppée de
Paris, celle du Théâtre des Champs-Elysées sis sur l’artère la plus chic de la
capitale, l’avenue Montaigne, devant un public plus nanti et âgé que celui des
salles de la Maison de la Radio, pour un rendez-vous quatuor d’archets, le
format la plus « élitiste » des formations musicales, genre qui a
toujours sonné merveilleusement dans cette salle qui résonne comme un
violoncelle. Donné en création mondiale, commande de Radio France, le Quatuor à cordes n° 2 que Georges
Aperghis a achevé en 2024 est un trésor d’inventivité, de lumière solaire et de
sourires, exploitant divers modes de jeux, les alternant ou les combinant tour
à tour, son, rythme, archet, souffle, silence entre autres avec toujours la
présence de la voix, ici celles des quartettistes live s’exprimant à l’instar des instruments telle une conversation,
avec joutes « oratoires », échanges tendres, graves, tendus jusqu’à la
dispute, avec un texte qui ne fait pas toujours sens, usant de phonèmes, ou que
l’on saisit plus ou moins par bribes, mais exhalant en fait une grande
humanité, se concluant sur la phrase déclamée en homorythmie « ni mort, ni
vivant, voici mon cri », le tout exposé avec la présence réconfortante du
violoncelle d’Alexis Descharmes. Cette œuvre d’une vingtaine de minutes était
précédée par une rayonnante interprétation du Quatuor à cordes n° 1 en fa majeur op.18/1 premier des six volets
dans l’ordre établit lors de la publication du premier recueil de quatuor d’archets
(1799-1800) de Ludwig van Beethoven (1770-1827), auquel les Diotima, sous la
conduite de leur onirique premier violon, Yunpeng Dao, ont offert une lecture
au chaud lyrisme, tout en demeurant ancrée dans le classicisme qui imprègne
encore ces pages où commence néanmoins à s’imposer la personnalité du Titan de
Bonn. En seconde partie, une interprétation séduisante et souvent touchante de
l’immense chef-d’œuvre qu’est le Quintette
à cordes avec deux violoncelles en ut majeur op. 136 D. 956 (1828) de Franz
Schubert (1797-1828) au chant à la fois tendre, mélancolique et réconfortant
(un Victor Julien-Laferrière aux sonorités suscitant une intense humanité de
son chant velouté aux amples et souples harmoniques, tandis que l’alto de
Franck Chevallier, solide « soliste », du quintette a assuré le centre
névralgique avec ardeur). La soirée s’est conclue sur un Nacht und Traum de Schubert mené en bis par un ardent Julien-Laferriere
soutenu avec un délicat sens du partage par les Diotima.

Georges Aperghis (né en 1945), Johanna Zimmer, Christina Daletska,
Emilio Pomárico, Ensemble Musikfabrik
Phoyto : (c) Bruno Serrou
Le quatrième rendez-vous Présences 2026 était confié à l’une des meilleures
formations au monde dédiées à la musique contemporaine, avec laquelle Georges
Aperghis travaille de façon suivie, l’Ensemble Musikfabrik dirigé cette fois
par le brillant et élégant chef argentin (et non pas italien comme annoncé par
le speaker de France Musique) Emilio Pomárico. Au programme, la première
audition en France d’Un Chant d’amour
(2022) pour cor à double pavillon - l’un étant pourvu d’une sourdine -, assez
impressionnant du Bavarois Arnulf Herrmann (né en 1968) joué avec un saisissant
brio par la corniste états-unienne Christine Chapman, membre de Musikfabrik, suivi
de la création mondiale de The Blue
Window d’après le tableau La fenêtre
bleue (1913) d’Henri Matisse pour quinze instruments, œuvre de la compositrice
grecque Myrtó Nizami (née en 1994) fort bien conçue, avec ses couches sonores
qui s’interpénètrent à la façon de couleurs sorties de la palette du peintre, tandis
que les contours de la pièce demeurent à priori assez conventionnels. Ces deux
premières œuvres ont préludé à deux grandes partitions de Georges Aperghis,
toujours théâtrales quoique purement instrumentales, le premier de ses concertos,
celui pour clarinette et ensemble de seize instruments intitulé Babil (1996), l’instrument soliste
babillant avec virtuosité, comme le démontre avec dextérité son vaillant
interprète, Carl Rosman, membre de Musikfabrik, ensemble commanditaire de la partition.
Seconde pièce d’Aperghis, cette fois en première exécution française, Selfie in the Dark (2022-2023) pour deux
voix (Johanna Zimmer, soprano, et Christina Daletska, mezzo-soprano, qui
avaient participé à la création mondiale à Cologne le 17 mai 2025) et ensemble
de seize instruments comprenant notamment deux pianos, l’un alternant avec un
clavecin, l’autre avec un harmonium, et dialoguant l’un avec l’autre ou avec les
musiciens de l’ensemble, les deux voix entrant à l’unisson avant de se
désynchroniser entraînant les instruments dans un même désordre subtilement organisé
par l’écriture virtuose qu’Aperghis réserve à son orchestration qui instille
une polyphonie flatteuse à l’oreille, hypnotisée par les sonorités jubilatoires
exprimées par un mélange subtile de modes de jeu, harmoniques, souffle, bisbigliandi aux instruments à vent, glissandi à la percussion, cordes sul ponticello entre autres.

Georges Apreghis (né en 1945) entouré d'Angèle Chemin, Vincent Lhermet, Françoise Rivalland
Photo : (c) Bruno Serrou
Le sixième concert du Festival Présences
2026 était donné samedi après-midi Studio 104 de la Maison de la Radio - je n’ai
pu assister au cinquième, qui était trop tardif la veille au soir pour espérer
retourner dans ma banlieue dans les temps), avec un programme quasi monographique
d’œuvres solo, duo et trio de Georges Aperghis. D’abord Sur le fil (2022) pour cymbalum qui joue entre la résonance et le
son feutré qui donnent le sentiment d’une diversité de personnages conversant
selon leur humeur, joué avec maestria
par l’excellente Françoise Rivalland, puis Le
corps à corps (2016) « théâtre musical pour un(e) percussionniste et son
zarb », instrument magique iranien extraordinairement complexe à jouer et à
maîtriser introduit en France par le compositeur percussionniste Jean-Pierre
Drouet (né en 1935), maître de Françoise Rivalland, qui a donné de la pièce une
interprétation hypnotisante. Enfin Tingel
Tangel (1990, « Cabaret itinérant de bas étage » en allemand)
pour voix parlée et chantée et deux instrumentistes, accordéoniste et
cymbaliste, ce(tte) dernier(re) jouant aussi de petits instruments à percussion.
Cette œuvre, qui plonge dans l’univers de L’Ange
bleu de Heinrich Mann (1871-1950) adapté au cinéma en 1930 par Josef von
Sternberg (1894-1969), Interprétation enthousiasmante de la stupéfiante soprano
Angèle Chemin, alternant onirisme, prosaïsme, numéro de cirque, dialoguant avec
justesse de ton et d’intention avec Vincent Lhermet et Françoise Rivalland. Faisait
écho à ces trois œuvres d’Aperghis, la création de Concertina-fold almanac pour accordéon seul inspiré d’un almanach de
la fin du XIVe siècle aux feuillets pliés en accordéon de la
compositrice lituanienne Justina Repečkaitė (née en 1989), qui s’inspire clairement
de la musique médiévale, comme le confirme la page lui faisant écho d’un auteur
anonyme d’une nostalgique chanson traditionnelle catalane El Cant dels ocells enrichie d’une improvisation chantée par Angèle
Chemin.

Ondřej Adámek (né en 1979), Magdalena Kožená, Peter Rundel
Orchestre Philharmoniqie de Radio France
Photo : (c) Bruno Serrou
Le septième concert se tenait Auditorium
de Radio France devant une salle comble, côté public autant que côté plateau, avec
l’Orchestre Philharmonique de Radio France au grand complet, parfaitement
préparé et sourires aux lèvres de chacun des musiciens pendant tout le concert alors
même qu’il leur était demandé quasi l’impossible comme le laissait envisager leurs
visages avant même le premier accord jeté, dirigé à la perfection, le geste
clair, soutenant les musiciens avec attention et minutie par le chef allemand Peter
Rundel, éminent défenseur de la musique de notre temps, dans un programme qui
dit combien l’orchestre symphonique n’a jamais été vraiment abandonné par les
compositeurs, contrairement à ce que nombre de clichés le soufflent à qui veut
l’entendre entre 1950 et 2000… Georges Aperghis à en toute logique « ouvert le
bal » avec deux Études VII et VIII pour grand orchestre. Musicien de l’intime et de la grâce,
Aperghis, à l’écoute de ces pages conçues entre 2012 et 2024, ne me semble pas fait
pour les énormes effectifs de l’orchestre symphonique. Dans les deux Études entendues samedi (ce que
confirmeront celles programmées le lendemain) le compositeur semble avoir
essayé avec énergique volonté d’en pénétrer les arcanes mais sans parvenir à
adapter son style et son talent, pourtant célébré ici même par le brio de ses
orchestrations, mais il lui faut impérativement une réelle complicité avec ses
interprètes, ce qui ne peut se faire avec cent-dix musiciens à la fois et le
peu de temps de répétitions possibles. Aussi, écrire pour une telle formation pachydermique
ne lui convient clairement pas, ici bois et cuivres par quatre, six cors, tuba,
deux timbaliers, une percussion amphigourique, marimba, vibraphone, soixante instruments
à cordes… Mais Aperghis reste unique et l’on identifie immédiatement qu’il est
l’auteur de ces Études. A suivi la
création française d’un triple Concerto
pour clarinette, violoncelle et piano au bel intitulé, Un désir démesuré d’amitié, du compositeur basque Miquel Urquiza
(né en 1988), où les sonorités des trois solistes du Trio Catch sont apparues noyées
sous celles de l’orchestre auquel ils ne font réellement qu’ajouter leurs
timbres dans le maelström instrumental. Mais la partie la plus saisissante de
la soirée a été la seconde, qui a débuté par une impressionnante page
d’orchestre de Betsy Jolas dont on célèbrera les cent printemps le 5 août
prochain. En sa présence, le Philhar’ a donné une interprétation spectaculaire
de son Tales of a Summer Sea (Contes d’une mer d’été) composé en 1977,
en fait un poème symphonique pour grand orchestre magistralement évocateur inspiré
de La Tempête de William Shakespeare joué
de façon tellurique mais toujours claire et d’une transparence liquide. Au
terme de l’exécution de l’œuvre, Georges Aperghis a fait un geste touchant,
allant au-devant de Betsy Jolas, de vingt ans son aînée, pour la féliciter, lui
évitant ainsi de descendre les marches serrées de l’Auditorium. Le concert
s’est conclu sur une œuvre magistrale d’un compositeur trop rare en France, le
pragois Ondřej Adámek (né en 1979), qui a fait une partie de ses études
musicales en France et est désormais installé en Espagne, auteur d’un
extraordinaire Where Are You? (2021)
pour mezzo-soprano et orchestre dans lequel l’auteur s’adresse directement à
Dieu, fondant le premier mouvement sur le « Notre Père » chanté en araméen,
puis reprenant divers textes sacrés en tchèque. Cette œuvre d’une puissance
rare, magnifiquement structurée et instrumentée, véritable kaléidoscope sonore
d’une force expressive hallucinante, bouleverse par la douleur tragique qui en
émane, son humanité déchirée, cela dès l’entrée de la cantatrice qui susurre en
divaguant, et se concluant de la même façon après que la mezzo-soprano eût
hurlé « where are You? » dans un porte-voix. L’interprétation a été
un modèle d’engagement et de lyrisme avec une fabuleuse Magdalena Kožená, créatrice
de l’œuvre le 6 mars 2021 à Munich sous la direction de son mari, Sir Simon Rattle,
à la voix infinie aux coloris d’arc en ciel. Un très grand moment de mus9ique,
dans la globalité du programme et de l’ensemble de la soirée, sans doute le
plus grand moment de l’édition 2026 de Présences.

Georges Aperghis (né en 1945), Angèle Chemin, Sébastien Boin
Ensemble Next, étudiants du CNSMDP
Photo : (c) Bruno Serrou
Le neuvième concert Présences a réuni en
début d’après-midi de dimanche, Auditorium de Radio France, l’Ensemble Next et
des étudiants du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de
Paris sous la direction claire, précise et attentionnée de Sébastien Boin dans
un programme riche et exigeant brillamment assuré par les jeunes musiciens.
Commencée par la première française de Wild
Romance (2013) de Georges Aperghis, « éclats d’une mémoire perdue, de
quelque chose que l’on s’est empressé d’oublier » selon l’auteur pour
soprano et huit instrumentistes créé à Leuven (Louvain) dans le cadre du
Transit Festival 2015 chanté avec vaillance par Angèle Chemin brillamment
enveloppée par le jeu chaleureux de l’ensemble instrumental, leur prestation
s’est poursuivie avec deux créations mondiales, commandes de Radio France, un
enthousiasmant Pic/Cells pour dix
instrumentistes du Tunisien Jawher Matmati (né en 1993) aux timbres brûlants dont
les structures s’inspirent de cinq Villes
invisibles nées de l’imaginaire de l’écrivain réaliste italien Italo
Calvino (1923-1985), un proche de Luciano Berio, ainsi que du tableau 4900 Couleurs du peintre saxon Gerhard
Richter (né en 1932) dérivé d’un vitrail pour la cathédrale de Cologne pour la
conception duquel le plasticien avait élaboré un programme informatique, et un
ingénieux Engrenages pour sept
musiciens dans lequel son auteur, Félix Roth (né en 1997), disciple de Jean-Luc
Hervé, Francesco Filidei, Frédéric Durieux et Yan Maresz, s’inspire de Travaux (1945) de l’écrivain prolétarien
libertaire français Georges Navel (1904-1993), et suscite des sonorités
épanouies avec un ensemble aux effectifs semblables à ceux des Folksongs de Luciano Berio (1925-2003) « pour
en prendre le contrepied », arrangements d’onze chansons populaires pour
Cathy Berberian, alors épouse de Berio, qui ont été programmés une douzaine de
fois en 2025 en région parisienne pour le centenaire du compositeur italien, à
l’exclusion de toutes ses autres grandes œuvres pour diverses formations infiniment
plus personnelles et porteuses d’avenir… Cette fois, malgré ses qualités
vocales célébrées plus haut dans ce texte, la soprano Angèle Chemin s’est
avérée en-deçà des exigences de la partition, la voix étant trop « épaisse »
et lyrique, le timbre trop linéaire et « propre » pour les passages les plus «
folklorisant », tandis que l’ensemble instrumental aura manqué d’énergie, de
pulsation et de couleurs pour vraiment inviter au voyage.

Johanna Zimmer, Emmanuelle Lafon, Florentin Ginot
Photo : (c) Bruno Serrou
Le concert suivant, donné Studio 104 en
milieu d’après-midi de l’ultime journée de festival, tenait de l’intime. A
l’exception de la toute première pièce, le programme était quasi monographique,
centré sur une série de pages de Georges Aperghis, avec pour
« héroïne » la contrebasse. Cette heure de musique était intitulée Black Light… Sans doute pour mettre le
public dans l’ambiance, la lumière a été difficile à stabiliser, laissant un
bon moment le noir-salle total. Puis, au pied d’un cube, l’on a pu découvrir
l’excellent contrebassiste Florentin Ginot jouer une ingénieuse et ludique pièce
solo en première mondiale de la compositrice soprano polonaise Agata Zubel (née en 1978) - créatrice de l’oratorio Migrants d’Aperghis en 2022 -, Hand
in Hand composé en 2025 pour Florentin Gonot et à sa mesure, le titre se
référant à la « relation organique entre l’interprète et son instrument
dans laquelle le geste, le toucher et le son fusionnent en un mouvement continu
et unique ». Cette pièce a préludé à un ensemble de pages de Georges Aperghis
pour comédienne - Emmanuelle Lafon, inénarrable diseuse des textes nés de l’imaginaire
du compositeur -, soprano - Johanna Zimmer, voix souple et radieuse -, et contrebasse
dans des extraits des Récitations (1978)
pour voix seule créées dans le cadre du Festival d’Avignon 1982, quatorze
portraits de femmes se présentant sous forme de saynètes aux forts contrastes,
de Zig-Bang, recueil de vingt-cinq
textes du compositeur tout en décalages, jeux de mots et de sens écrit pour
l’ATEM (Atelier théâtre musique qu’Aperghis avait fondé en 1976 à Bagnolet puis
installé Théâtre des Amandiers à Nanterre), l’intégrale d’Obstinate créé en mai 2018 par Florentin Ginot qui se lance dans cette
œuvre dans une lutte contre l’instrument et les cordes qui refusent de lui
céder, et Black Light, qui a donné
son titre au concert, composé en 2019 et créé à Cologne en août 2021 par le
même Florentin Ginot, son dédicataire, qui présente cette pièce âpre et sombre
jouant sur la scordatura des
troisième, quatrième et cinquième cordes abaissées d’un demi ton, comme une
« table rase des données traditionnelles de la contrebasse ». Enfin, en
création, une commande de Radio France composée en 2023, It never comes again (Cela ne
reviendra jamais) « dialogue secret » pour soprano et contrebasse,
qui ne quitte pas un instant ses registres aigus, dédié une fois encore à
Florentin Ginot. Le tout était mis en espace sur trois cubes surélevés par
Olivier Defrocourt, chacun supportant un interprète, et mis en lumière en clair-obscur
par Marie-Hélène Pinon.

Ondřej Adámek (né en 1979), Christian Tetzlaff, Cristian Mǎcelaru
Orchestre National de France
Photo : (c) Bruno Serrou
Le concert de clôture de Présences 2026 consacré à Georges Aperghis, était confié
à l’Orchestre National de France dirigé par son directeur musical, le chef
roumain Cristian Mǎcelaru. Dans ses rangs, trois musiciens de l’Ensemble Intercontemporain
(Jean-Christophe Vervoitte, cor, Diego Tosi, violon, Nicolas Crosse, première contrebasse),
conviés à participer à un programme dense, synthèse de la programmation de
cette trente-sixième édition du festival organisé par Radio France. En ouverture
de concert, deux pièces d’Aperghis pour orchestre kolossal appartenant au même cycle que celles entendues samedi jouées
par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, cette fois les Études III & V, commandes de la Westdeutscher Rundfunk pour la première et de la
Radio Bavaroise pour la seconde, à propos desquelles je formule les mêmes
impressions que pour les Etudes VII et VIII. Commande de Radio France donnée en
création mondiale, tout aussi magistral que l’œuvre pour mezzo-soprano et
orchestre entendue samedi, le Concerto n°
2 pour violon et orchestre « Thin Ice » en quatre mouvements enchaînés d’Ondřej
Adámek a saisi l’auditeur tel un ouragan d’une incroyable théâtralité pour ne
plus le lâcher vingt minutes durant, joué à la perfection par un funambule, le
brillant violoniste hambourgeois Christian Tetzlaff, d’une puissance, d’une
variété de jeu et de son, d’une virtuosité fougueuse époustouflante, maîtrisant
le discours autant que la variété technique mise en jeu par le compositeur
(sons polyphoniques, rythmes syncopés, archet sur la diagonale des cordes et du
manche ou écrasé, glissandi, pizzicati divers, jeu façon guitare,
sourdine métallique, sul ponticello).
Ce second concerto pour violon d’Adámek est construit sur « le contraste
entre une énergie brute et la voix du remords, de la conscience ou du
destin » selon son auteur, l’œuvre s’achevant tandis que « les deux
forces irréconciliables s’affrontent sur une fine couche de glace », le
soliste semblant parfois lutter avec son instrument, Tetzlaff étant infailliblement
dans le son, qui atteint sous son archet une ampleur extraordinaire, dialoguant
ou combattant ou se résignant avec vaillance avec un orchestre puissant, voire
tellurique, le tout d’une unité constante sous la conduite d’un thème populaire
tchèque qui apparaît dans la minute qui suit le début de l’œuvre et qui
réapparaît régulièrement jusqu’à la fin à la façon d’un leitmotiv, et au centre
de la partition un passage plus onirique ponctué de cris d’instruments à vent
écartelés entre leurs registres extrêmes au sein duquel se présente une courte
mais brillante cadence. Les musiciens du National sont apparus moins à l’aise
que leurs confrères de l’OPRF la veille, apparemment moins confiants en leur
capacité à relever la gageure que représentait ce programme riche en créations
d’une impressionnante diversité. L’œuvre de la compatriote de Georges Aperghis Sofia
Avramidou (née en 1988), Innsmouth, inspirée
du roman Cauchemar d’Innmouth (1936)
de H. P. Lovecraft (1890-1937), seconde pièce de la compositrice grecque programmée
dans le cours de cette édition de Présences, donnée elle aussi en création
mondiale, a présenté une facette plus épanouie encore que la précédente,
brossant une atmosphère mystérieuse de bon aloi, qui, outre une virtuosité à
toute épreuve, demande aux instrumentistes de l’orchestre de parler et de
chanter dans une langue inconnue et de se lancer dans des coassements de batraciens,
éclairés par des citations à l’orchestre d’un chant araméen. Enfin, à tout
seigneur tout honneur, pour conclure ce concert de clôture comme elle a été ouverte,
une œuvre ultime de Georges Aperghis, cette fois un Concerto pour accordéon et orchestre avec orgue obligato (2015)
donné en première audition française par un intrépide Jean-Étienne Sotty,
continuellement présent dans la conduite du discours, soutenu à l’orgue par
Alma Bettencourt, trop discrète aux saluts considérant la qualité de sa
prestation, Aperghis instaure dans cette œuvre concertante un brillant dialogue
entre les deux solistes qui donne l’impression à l’écoute que le souffle de
l’instrument à anches aux colorations populaires et celui de l’instrument de
vent conçu pour le sacré sont interchangeables. L’œuvre, dans sa globalité, est
plus équilibrée que les Études, présentant
comme un face à face solistes et orchestre, « tels Don Giovanni et
Leporello ou Don Quichotte et Sacho Panza » (Aperghis), les deux entités,
solistes et orchestre, s’associent et s’opposent.

Georges Aperghis (né en 1945) et l'enregistrement de son Etude V remis par Pierre Charvet
Orchestre National de France
Photo : (c) Bruno Serrou
A la toute fin du concert, le directeur artistique de Présences, Pierre
Charvet, a remis à Georges Aperghis sous forme de disque la première œuvre du concert, l’Etude V enregistrée « live » une heure
et demi plus tôt… avant d’annoncer l’invité central de l’édition 2027 de Présences
qui aura une toute autre allure, puisqu’il s’agira d’un certain Arvo Pärt, compositeur
minimaliste néo-médiéviste estonien qui aura alors 91 ans, Présences retournant
ainsi au mouvement de l’édition 2024 consacrée à Steve Reich…
Bruno Serrou