samedi 6 octobre 2018

Montserrat Caballé, « la Superba », est décédée ce samedi 6 octobre après 50 ans de règne sur la scène lyrique


Montserrat Caballé (1933-2018). Photo : DR

Célébrée pour sa technique invincible de soprano colorature, d’une maîtrise conquérante, sa voix connue pour sa pureté d’arc-en-ciel, son homogénéité parfaite sur toute l’étendue de sa tessiture, son exceptionnelle conduite de souffle qui en font l’une des plus grandes cantatrices du XXe siècle, Montserrat Caballé aura marqué notre temps.

Montserrat Caballé au côté de Luciano Pavarotti dans Tosca de Giacomo Puccini. Photo : DR

Née dans la pauvreté le 12 avril 1933 à Barcelone, où elle a fait ses études au Conservatoire du Liceu à partir de 1942 grâce à un emprunt fait auprès d’une famille aisée de Barcelone qui l’avait guidée dans ses études musicales, Maria de Montserrat Viviana Concepción Caballé i Folc, alias Montserrat Caballé a fait ses débuts en 1956 sur la scène du Théâtre municipal de Bâle dont elle est membre de la troupe pendant trois ans. Elle est ensuite engagée deux ans à Brême, où elle chante un vaste répertoire de soprano lyrico-dramatique, avant de se produire au Liceu de Barcelone dans Arabella de Richard Strauss. Elle d’entreprend ensuite une tournée au Mexique en 1962 et remporte l’année suivante un véritable triomphe dans sa ville natale.

Montserrat Caballé en 2012. Photo : Dr

Pourtant, sa carrière est continuellement remise en question, au point qu’elle songe à y mettre un terme plus d’une fois. Or, en 1965, elle remplace à New York, au pied levé et sans répétition, Marilyn Horne, qui est enceinte, lors d’une représentation concertante de Lucrèce Borgia de Donizetti à Carnegie Hall où elle fait sensation. Le Metropolitan Opera l’engage aussitôt et elle y débute en Marguerite de Faust de Charles Gounod. C’est la consécration. La même année, elle fait sa première apparition au Festival de Glyndebourne. Elle aborde alors tous les styles, du belcanto le plus périlleux aux lieder et à la Mort d’Isolde de Richard Wagner et à Salomé de Strauss.

Montserrat Caballé dans Turandot de Giacomo Puccini. Photo : DR

« Cantatrice universelle », à l’opposé de Maria Callas, son aînée de dix ans dont elle a repris la plupart des rôles, elle n’accorde que peu d’importance au théâtre, portant ses efforts sur la musicalité, la perfection de l’émission, son extraordinaire nuancier. La Traviata au Metropolitan Opera en 1967, qu’elle enregistre aux côtés de Carlo Bergonzi, Norma à l’Opéra de Paris et à la Scala de Milan en 1972, rôle qu’elle enregistre avec Placido Domingo, et au Covent Garden de Londres dans Traviata, c’est à partir de cette époque qu’elle explore systématiquement  le répertoire belcantiste, Rossini, Bellini, Donizetti, les œuvres de jeunesse de Verdi au Covent Garden, au Teatro Colon de Buenos Aires, à Rio de Janeiro, au Liceu de Barcelone, au San Carlos de Lisbonne, toutes prestations qui consacrent son immense talent. L’Opéra de Vienne, les plus prestigieuses scènes d’Italie, du Mexique, des Etats-Unis s’arrachent cette cantatrice à la voix d’une incomparable plastique magnifiée par une sûreté technique hors du commun qui met en exergue l’intelligence de l’interprète.

Montserrat Caballé et Marilyn Horne dans Semiramis de Gioacchino Rossini à Aix-en-Provcence. Photo : DR

En 1974, Montserrat Caballé remporte un immense triomphe aux Chorégies d’Orange venant à bout d’un violent mistral dans Norma retransmis en direct à la télévision. Cette soirée à laquelle j’ai eu lae bonheur d’assister, reste un souvenir singulièrement vivace en mon esprit, malgré les quarante-quatre années qui m’en séparent. En 1980, pour le Festival d’Aix-en-Provence, ce fut le duo magique de Sémiramis de Rossini avec sa complice Marilyn Horne. Miracle réitéré, à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, non sans incidents: un soir, une heure avant le lever du rideau, elle prétendit ne pas pouvoir chanter car elle manquait d'air dans sa loge. « Le secrétaire général du théâtre réussit à la convaincre d'occuper son bureau, elle y fit ses vocalises toutes fenêtres ouvertes, la cigarette à la portée de la main. La soirée fut sublime », se souvient mon confrère Jacques Doucelin (Le Figaro), qui poursuit : « Lors de sa dernière apparition au Palais Garnier, dans Turandot de Puccini, en 1981, elle fut interrompue dans son air du deuxième acte par la chute de deux poulets noirs : elle fit trois cercles pour conjurer le mauvais sort et le spectacle… continua. » 

Montserrat Caballé entourée de Josephine Veasey et Jon Vickers dans Norma de Vincenzo Bellini aux Chorégies d'Orange 1974. Photo : DR

Après avoir abordé Adrienne Lecouvreur au Metropolitan Opera en 1979, elle élargit son répertoire en s’attachant aux véristes, triomphant dans Tosca, à New York d’abord puis dans le monde entier. En 1989, elle aborde le rôle d’Isolde. Côté création, elle a donné les premières mondiales de mélodies de Xavier Montsalvatge en 1965 et Cristobal Colon, opéra de Lleonard Balada en 1989. Elle reste fidèle au Liceu de Barcelone jusqu’à son retrait de la scène, en 2007, y tenant l’un de ses derniers rôles, Catherine d’Aragon dans Henri VIII de Camille Saint-Saëns en 2002, l’ultime étant La Fille du régiment de Donizetti à l’Opéra de Vienne en 2007.

Photo : DR

Si ses nombreuses annulations ont suscité la terreur des directeurs d’Opéras, elles étaient dues non pas à des caprices de diva mais à la fragilité de sa santé, due à une hypoglycémie à l’origine de spectaculaires évanouissements. 

Le 3 janvier 2012, sur la scène du Liceu de Barcelone, elle fête ses cinquante ans de carrière. Mais la même année, âgée de 79 ans, elle est hospitalisée après un accident vasculaire cérébral. Elle continue pourtant à chanter jusqu’au bout, grâce à la force de sa musique et à la magie de sa voix. Une magie qu’elle lègue dans une discographie qui défie l’énumération.

Montserrat Caballé et Freddy Mercury chantant Barcelona en 1987. Photo : DR

Tenant à rendre l'opéra populaire, elle est la première cantatrice à chanter avec des vedettes de variétés, lançant ainsi le phénomène cross over, que les puristes jugent hérétique, se produisant notamment avec Freddy Mercury en 1987 dans la chanson Barcelona, qui devient l'hymne des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992. Sa dernière actualité remonte à 2014, avec une condamnation à six mois de prison avec sursis pour évasion fiscale. Pourtant, depuis sa retraite de Barcelone, cette grande dame simple, prodigue et à la foi ardente participait à plusieurs organisations caritatives, notamment au titre d’Ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco et animant sa propre fondation pour les enfants dans le besoin.

Bruno Serrou

lundi 24 septembre 2018

Passage de relais pour l’indispensable Festival Musica de Strasbourg

Strasbourg (Bas-Rhin). Festival Musica de Strasbourg 2018. Zénith de Strasbourg, Auditorium de France 3 Grand Est, Salle de la Bourse, Le Point d'Eau d'Ostwald. Vendredi 21, samedi 22, dimanche 23 septembre 2018

Photo : (c) Bruno Serrou

Pour son ultime édition à la tête du Festival Musica, Jean-Dominique Marco synthétise ses amours musicales qu’il a partagées vingt-neuf ans durant avec un public qu’il a autant  fidélisé que renouvelé

Jean-Dominique Marco, directeur général de Musica et jeune retraité. Photo : (c) Festival Musica de Strasbourg

Voilà vingt-huit ans que Jean-Dominique Marco dirige le Festival Musica, manifestation à laquelle il a contribué à la création en 1983 sous la houlette de Maurice Fleuret, directeur de la musique du premier ministère de la Culture Jack Lang qui en confia alors la direction à Laurent Bayle. Ce dernier, aujourd’hui directeur de la Philharmonie de Paris, est aussi président de Musica, et c’est l’un de ses poulains, Stéphane Roth, qui prendra les rênes de Musica à l’issue de cette trente-cinquième édition. 

Frank Zappa (1940-1993). Photo : DR/Festival Musica

C’est par un flash-back de près d’un demi-siècle que s’est ouvert Musica 2018, avec un hommage à la pop’-rock star californienne Frank Zappa (1940-1993) et son groupe The Mothers of Invention. Compositeur se réclamant d’Edgard Varèse, Igor Stravinski et Anton Webern, Zappa, qui se plaisait à déclarer « composer de la musique sérieuse depuis l’âge de quatorze ans », était un musicien complet, amalgamant dans une même inspiration pop’, rock, blues, jazz fusion, symphonique, électronique, au point de conquérir Pierre Boulez, qui lui ouvrit les portes de l’IRCAM et de l’Ensemble Intercontemporain, dirigeant trois œuvres de Zappa au Théâtre de la Ville en 1984 et alla jusqu’à enregistrer un disque monographique en 1984, The Perfect Stranger, titre de l’œuvre que le fondateur de l’IRCAM lui avait commandée pour son ensemble.

Frank Zappa (1940-1993), 200 Motels-Suite dans la production d'Antoine Gindt. Photo : (c) Festival Musica de Strasbourg

Antoine Gindt, qui avait notamment monté Ring Saga d’après Wagner à Musica, signe une adaptation scénique du film psychédélique réalisé en 1971 par Frank Zappa et Tony Palmer contant de façon déjantée les folles aventures d’une tournée du groupe The Mothers of Invention : 200 Motels (1). Toutes les scènes du film sont imprégnées d’effets spéciaux vidéo (doubles et triples expositions, solarisation, fausses couleurs, changements de vitesse, etc.) innovantes en 1971. A l’instar de sa production de l’opéra « du temps réel » Aliados de Sebastian Rivas en 2013, Antoine Gindt, qui s’appuie ici sur la Suite créée par Esa-Pekka Salonen en 2013, en a tiré un spectacle chamarré où la vidéo tient la place centrale, une vidéo réalisée en direct par Philippe Béziat qui se concentre sur l’énorme plateau du zénith de Strasbourg où sont réunis pêle-mêle chanteurs stimulés par un Zappa/M. Loyal campé avec énergie par Lionel Peintre, comédiens, groupe pop’, The HaedShakers, grand orchestre symphonique constitué du Philharmonique de Strasbourg, de Les Métaboles et Les Percussions de Strasbourg, le tout dirigé par Léo Warynski. Un foutra bon enfant qui a attiré toutes les catégories de mélomanes dans une ambiance à la fois festive et nostalgique.

Anne Teresa De Keersmaeker/Thierry De May, Counter Phrases. Photo : (c) Casimo Piccardi

En fait, la vidéo a dominé ce premier week-end Musica, puisque l’on retrouvait dans une version de 2016 le film magnétique de 2003 Counter Phrases de Thierry De Mey sur une chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker sur des musiques exécutées en direct par l’Ensemble TM+, l’Orchestre Symphonique de Mulhouse et Ballaké Sissoko et ses musiciens africains dirigés par Laurent Cuniot dans des pages de Thierry De Mey, Luca Francesconi, Jonathan Harvey, Robin de Raaf, Steve Reich, Fausto Romitelli et Ballaké Sissoko.

Jean-Philippe Wurtz et l'Orchestre de l'Académie Supérieure de musique de Strasbourg. Photo : (c) Bruno Serrou

Trois concerts plus traditionnels ont permis de retrouver l’essence de Musica, avec une remarquable prestation de jeunes musiciens de l’Académie Supérieure de musique de Strasbourg dirigés par Jean-Philippe Wurtz dans des œuvres de John Adams (l'hommage acerbe à Schönberg Chamber Symphony), Déserts d'Edgard Varèse dont on se demande bien aujourd'hui en quoi ce classique du XXe  siècle a pu susciter de violentes réactions lors de sa création en 1954, et Dupree's Paradise de Frank Zappa, et, deux rendez-vous de musique de chambre de haut vol...

Quatuor Diotima. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Quatuor Diotima dans un somptueux programme associant le Quatuor à cordes n° 2 de György Ligeti, Unbreathed de Rebecca Saunders en première audition française, et Farrago de Gérard Pesson...

Tabea Zimmermann. Photo : (c) Bruno Serrou

Et le récital solo de l’admirable altiste allemande Tabea Zimmermann, qui a mis en perspective Jean-Sébastien Bach (transcription pour alto de la virtuose Suite n° 4 pour violoncelle BWV 1010), et le XXe siècle d’Igor Stravinski (la contrapuntique Elégie pour alto), le chant angélique de la Sonate pour alto solo de Bernd Aloïs Zimmermann et l’âpreté étrange de celle de György Ligeti.

Bruno Serrou

Le Festival Musica de Strasbourg se poursuit jusqu’au 6 octobre. Rés. : +33 (0)3.88.23.47.23. www.festivalmusica.org. 1) La même production de 200 Motels de Frank Zappa est reprise à la Philharmonie de Paris le 29 septembre 2018

dimanche 16 septembre 2018

Andris Nelsons et le Boston Symphony Orchestra dans une Troisième Symphonie de Mahler brillantissime

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Samedi 15 septembre 2018

Andris Nelsons. Photo : (c) Boston Symphony Orchestra

De facture nietzschéenne, la Troisième Symphonie est la plus longue de toutes les partitions de Gustav Mahler, avec ses cent dix minutes réparties en six mouvements qui constituent en fait deux parties, le mouvement liminaire ayant la dimension et la structure d’une symphonie entière.Originellement conçue en sept mouvements (le septième sera intégré à la symphonie suivante), cette œuvre immense composée en 1895-1896 plonge dans la genèse de la vie terrestre, avec un morceau initial qui conte l’émergence de la vie qui éclot de la matière inerte, magma informe aux multiples ramifications et en constante évolution, et qui contient en filigrane la seconde partie entière, cette dernière évoluant par phases toujours plus haut, de l’état végétal à l’exaltation du cœur, les fleurs des champs, les animaux de la forêt, l’homme et les anges, enfin l’amour. Le royaume des esprits ne sera atteint que dans le finale de la Quatrième Symphonie fondé sur le lied Das himmlische Leben (la Vie céleste) puisé dans le recueil de chants populaires du Wunderhorn originellement conçu pour conclure cette Troisième Symphonie).

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Gustav Mahler (1860-1911) (caricature) dirigeant la création de sa Troisième Symphonie à Krefeld le 9 juin 1902. Photo : (c) akg-images

Du chaos originel jusqu’aux déchirements de l’amour qui concluent la symphonie en apothéose sur des battements frénétiques de quatre timbales qui sont comme autant de battements de deux cœurs humains épris l’un de l’autre et transcendés par l’émotion, l’évolution de l’œuvre est admirablement édifiée par Andris Nelsons, qui ménage avec précision les divers plans séquences qui s’enchevêtrent dans la première partie [Vigoureux. Décidé, « L’éveil de Pan »] qui apparaissent clairement tuilés, le matériau se renouvelant et s’imbriquant constamment, instillant à la fois unité et diversité qui annihilent ainsi judicieusement tout aspect décousu mais donnent au contraire l’impression de chaos s’organisant peu à peu, et les élans insufflés par le chef letton portent en germes l’extraordinaire expressivité des mouvements qui suivent.


Susan Graham (mezzo-soprano), Andris Nelsons et le Boston Symphony Orchestra. Photo : (c) Philharmonie de Paris

Cela dès le Menuetto (Ce que me content les fleurs des champs) où Nelsons répond précisément aux intentions de Mahler, qui entendait ménager ici une plage de repos après les déchirements et soubresauts qui précédaient. Le somptueux Comodo. Scherzando (Ce que me content les animaux de la forêt) [Sans hâte] avec cor de postillon obligé dans le lointain (ici une trompette) brillamment tenu sans la coulisse par Mark Thomas Rolfs, trompette solo du Boston Symphony, a été d’un onirisme envoûtant auquel répondaient avec une fraîcheur communicative des bois gazouillant tandis que la section des neuf cors alignés sur toute la largeur du plateau, le soutenait dans un pianissimo surnaturel. L’émotion atteignait une première apnée dans le Misterioso (Ce que me conte l’homme) [Absolument ppp] du lied O Mensch sur un poème extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, avec un orchestre grondant dans le grave avec une délectable douceur qui enveloppe la voix savoureuse de l’immense mezzo-soprano américaine Susan Graham toujours aussi rayonnante de beauté, placée à la gauche du chef, et introduisant délicatement à la joie des anges - Lustig im Tempo und keck im Ausdruck [Gai dans le tempo et guilleret dans l’expression) -, femmes et enfants mêlés tenus avec ferveur par des membres du Chœur de Radio France et par la Maîtrise de Radio France - certains éléments de cette dernière se tenant de façon relâchée, alors qu’un tel ensemble est censé forger la jeunesse à une certaine discipline. Enfin, l’adagio final, Langsam (Ce que me conte l’Amour), où le chef letton retient son souffle et son orchestre dans un crescendo à la conduite suffocante qui a permis d’atteindre le comble de l’émotion dans un moment confondant de beauté, tour à tour contenue et exaltée, Nelsons ménageant un immense et magistral rinforzando qui aura conduit à la plénitude de l’amour conquis de haute lutte, entre doutes et passions, mais dans la confiance de l’accomplissement.


Susan Graham (mezzo-soprano), Andris Nelsons, Boston Symphony Orchestra, Maîtrise et Choeur de femmes de Radio France. Photo : (c) Bruno Serrou

Sonnant fier et moelleux (cordes disposées selon la formule premiers et seconds violons, altos et violoncelles, contrebasses dans le prolongement des altos et des violoncelles, première trompette et premier trombone fidèles à la réputation des cuivres américains rassurant ainsi sur le côté humain de ces musiciens d’orchestres nord-américains par d’infimes imperfections dans les attaques les plus hardies, mais toujours d’une singulière homogénéité, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités comme le tromboniste Toby Oft, mais aussi le corniste James Sommerville, le trompettiste déjà cité Thomas Rolfs, le tubiste Mike Roylance, la piccolo Cynthia Meyers, le hautboïste John Ferrillo, le cor anglais Robert Sheena, le clarinettiste William R. Hudgins, le bassoniste Richard Svoboda, la violoniste Tamara Smirnova, l’altiste Steven Ansell, le violoncelliste Blaise Déjardin. Le Boston Symphony Orchestra a ainsi démontré samedi combien l’entente avec Andris Nelsons, son directeur musical depuis quatre ans, est déjà totale.

Bruno Serrou

A signaler la parution des Symphonies n° 4 et n° 11 de Dimitri Chostakovitch chez Deutsche Gramophon : 2 CD DG B0028595-02

samedi 15 septembre 2018

Karlheinz Stockhausen et son hypnotique rituel universel « Inori » ont ouvert avec grand succès la programmation musicale du Festival d’Automne à Paris


Festival d’Automne à Paris. Philharmonie de Paris. Salle Pierre Boulez. Vendredi 14 septembre 2018

Karlheinz Stockhausen (1928-2007) dirigeant Sirius. Photo : collection Festival d'Automne à Paris

Il est des soirs où l’on aimerait avoir le don d’ubiquité. D’un côté, Radio France, où l’Orchestre Philharmonique maison donnait en ouverture de programme la création mondiale attendue d’un nouvel opus du compositeur argentin Martin Matalon, Rugged pour double orchestre, et, de l’autre, une partition-phare pour orchestre fort rare en France, Inori, de l’un des maître de la musique du XXe siècle, Karlheinz Stockhausen, qui, s’il n’était mort en 2007, aurait eu 90 ans cette année.

Karlheinz Stockhausen (1928-2007). Photo : collection Festival d'Automne à Paris

Très souvent invité par le Festival d’Automne à Paris, qui a proposé plusieurs premières françaises de sa création, il était donc naturel que la manifestation fondée par Michel Guy en 1972 rende hommage à Stockhausen. C’est d’ailleurs dans le cadre de cette manifestation qu’Inori a connu sa création française en 1978 sous la direction du compositeur. De cette sous-titrée « Adorations pour un ou deux solistes et orchestre », cette œuvre rarement donnée dans sa version pour grand orchestre - l’Ensemble Intercontemporain a en revanche programmé plusieurs fois la version pour trente-trois instruments amplifiés, notamment sous la direction de Péter Eötvös  -, a pour instrumentarium originel quatre vingt neuf musiciens [bois par quatre (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons)], huit cors, quatre trompettes, trois trombones dont un basse, tuba, quatre percussionnistes, piano, quatorze premiers et douze seconds violons, dix altos, huit violoncelles et huit contrebasses à cinq cordes, auxquels s’ajoutent deux mimes-danseurs, une spatialisation scénique (dont un praticable sur lequel sont installés les mimes) et sonore, ainsi qu’un jeu de lumières. Venu de la langue japonaise, le terme Inori signifie Prière, Invocation ou Adoration.

Photo : (c) Philharmonie de Paris

Conçu en 1973-1974, créé au Festival de Donaueschingen le 18 octobre 1974 par l’Orchestre de la Südwestfunk (SWR) dirigé par Stockhausen, Inori est destiné autant à la salle de concert qu’au théâtre, avec orchestre ou bande, et un mime dansant, ou deux ou trois jouant simultanément. Dans ce rituel pour les oreilles et pour les yeux, Stockhausen exalte la forme spirale sous laquelle a placé sa création entière, et qui entraîne dans son constant tournoiement toutes les dimensions de l’œuvre. A l’origine, une forme fondamentale ou « formule » d’une minute environ dont la fertilité engendre près d’une heure et quinze minutes de musique. Cette invention conduite avec une rigueur unique n’annihile aucunement la musicalité, mais suscite toute une mystique et une cosmologie, dans l’esprit de la Grèce antique dont le côté répétitif plus aéré, stylé et créatif que chez les minimalistes américains, tient d’un nouvel ordonnancement de l’univers. Ladite formule se divise en cinq segments ou « membres séparés » (Stockhausen) par des échos et des silences qui durent  environ douze, quinze, six, neuf et dix-huit minutes et qui délimitent autant de composants, rythme, dynamique, mélodie, harmonie et polyphonie, ce dernier contenant un moment « transcendantal » non mesuré, des points d’orgue et un très long final confié aux seuls grelots indiens, chaque composant permet au compositeur de retracer à grands traits l’histoire de la musique depuis les temps archaïques. Quant aux danseurs, ils adoptent diverses attitudes de prières, empruntées au yoga, au temple d’Angkor ou au rituel catholique de la messe utilisés comme des timbres ou des tempos. A travers ces religions du globe, leur gestuelle qui compte treize positions et sont exécutés de façon synchrone avec l’orchestre, selon que les bras, mains ou doigts se rapprochent au s’éloignent du cœur, déterminent ou représentent les paramètres sonores, hauteurs, durées, timbres, nuances.

Photo : (c) Philharmonie de Paris

C’est l’Orchestre de l’Académie de Lucerne, académie dont Pierre Boulez avait assuré la direction artistique de plusieurs sessions à la demande de son ami Claudio Abbado, et désormais dirigée par Wolfgang Rihm, qui l’a interprété le 14 septembre dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris dans le cadre du Festival d’Automne. La formation était naturellement spatialisée, mais selon un dispositif dispersé sur le seul plateau de la Philharmonie, avec des groupes de pupitres répartis dans l’espace et séparés par d’autres instruments, tandis que le jeu de cloches indiennes se trouvait face au chef sous le praticable où s’exprimaient les mimes-danseurs. Cet « office mystique » impressionnant et hypnotisant qui s’est déroulé devant un public nombreux fasciné et silencieux devant un tel rituel aux sonorités riches et variées, certains spectateurs découvrant l’étant tout autant par la salle qu’il découvraient, a été magistralement interprété par cette équipe jeune et conquise par la partition, dirigée par un jeune chef hongrois, Gergely Madaras, assistant de Pierre Boulez à l’Académie du Festival de Lucerne de 2010 à 2013, proche de George Benjamin et de Péter Eötvös, et actuel directeur musical de l’Orchestre Dijon-Bourgogne qui devrait occuper les mêmes fonctions à l’Orchestre Philharmonique de Liège en septembre 2019. Il faut également saluer les deux mimes-danseurs, Emmanuelle Grach et Jamil Attar pour leur incroyable performance, autant côté synchronisation que côté fluidité et constance de la gestique.

Inori, saluts. Photo : (c) Bruno Serrou

Une soirée de bon augure pour la belle programmation musicale de l’édition 2018 du Festival d’Automne à Paris, dont l’un des points-forts est le portrait en cinq épisodes (1) du génial compositeur canadien Claude Vivier, mort assassiné à Paris dans la nuit du 7 au 8 mars 1983 à l’âge de trente-quatre ans.

Bruno Serrou

1) Les 27 septembre (Auditorium de Radio France), 8 (Théâtre de la Ville/Pierre Cardin) et 25 (Auditorium de Radio France) octobre, 16 novembre (Philharmonie de Paris, Cité de la musique), et du 4 au 8 décembre (Théâtre de la Ville/Pierre Cardin) et du 17 au 19 décembre (Nouveau théâtre de Montreuil) pour le « rituel de mort » Kopernikus mis en scène par Peter Sellars

dimanche 9 septembre 2018

Pierre Boulez, 60 ans de piano restitués de sublime façon par le Hollandais Ralph van Raat

Paris. Ière Biennale Pierre Boulez. Studio de la Philharmonie de Paris. Samedi 8 septembre 2018

Ralph van Raat (né en 1978). Photo : (c) Simon van Boxtel

C’est un magnifique programme qu’a donné samedi soir, dans le cadre de la Première Biennale Pierre Boulez, le pianiste hollandais Ralph van Raat dans le Studio de la Philharmonie de Paris à l’acoustique parfaite pour un tel récital monographique consacré au piano de Pierre Boulez, dont une partition inédite de près d’une demi-heure.

Pierre Boulez (1925-2016) au piano à l'IRCAM. Photo : (c) IRCAM

Pianiste de formation, tenant les claviers dans la fosse du Théâtre Marigny de la Compagnie Renaud-Barrault dont il était le directeur musical, le piano a été le compagnon de vie de Pierre Boulez, représentant l’alpha et l’oméga de sa création. Pourtant, grâce à son oreille absolue et à la tradition de l’écoute interne acquise auprès d’Olivier Messiaen, Pierre Boulez ne composait pas au piano mais à la table. « J’ai fait beaucoup d’orchestres, beaucoup de formations de chambre, si bien que le piano m’est apparu moins important, me déclarait-il en 1998 [cf. Pierre Boulez, entretiens avec Bruno Serrou, 1983-2013, Editions Aedam Musicae 2017]. Mallarmé disait pour la rose « l’absente de tout bouquet », alors que, pour moi, la technique du piano c’est l’absente de tout piano. Parce que le piano est inutile à l’acte de composer. Je n’ai plus de piano à Paris, j’en ai un à Baden-Baden, un autre dans le Midi, un autre enfin à Montargis, mais je ne m’en sers pas.  Parce que j’ai acquis un excellent entraînement au Conservatoire avec Messiaen. Ce dont je me loue toujours. Parce que, parmi ses trois classes d’harmonie hebdomadaires, celle du milieu de semaine était réservée à des exercices d’harmonie, enfin une base chiffrée, une basse ou un chant donné dans la classe. Messiaen dictait le texte, il fallait donc prendre le texte à la volée, et l’on écrivait l’exercice avec les cours des classes environnantes, à droite une classe de piano, à gauche de je ne sais plus quoi, l’isolation était vraiment aléatoire entre les murs de la rue de Madrid et l’on était obligé de se concentrer énormément. Et comme le devoir était corrigé immédiatement, Messiaen se mettait au piano pour jouer nos devoirs, on se rendait compte immédiatement des gaffes que l’on avait faites et des choses qui n’étaient pas entendues. C’est ainsi que mon audition interne s’est affinée. » Mais le piano sera souvent de la partie dans ses œuvres, de la Sonate pour flûte et piano à Une page d’éphéméride, et y compris au sein d’ensembles, comme dans Répons et sur Incises. Ce qui le fascinait, dans le piano, ce sont les phénomènes sonores qui en émanent, dont la résonance, la tenue du son, ses capacités aux contrastes et mélanges de couleurs, ses harmonies flottantes et réverbérées par l’usage de la troisième pédale,  la volubilité de la course des doigts sur le clavier, mais aussi son aptitude à l’expressivité, aux nuances.


Ralph van Raat. Photo : (c) Simon van Boxtel

Elève de Claude Helffer (1922-2004) [voir mon livre Claude Helffer : la musique sur le bout des doigts, Editions INA/Michel de Maule, 2005], l’un des membres fondateurs du Domaine musical qui jouait par cœur les trois Sonates de son ami Pierre Boulez, et de Pierre-Laurent Aimard, ex-membre de l’Ensemble Intercontemporain, le pianiste musicologue batave Ralph van Raat est à quarante ans l’un des interprètes les plus actifs dans le domaine de la création contemporaine, qu’il enseigne également au Conservatoire d’Amsterdam. Cela, tout courants et styles mêlés, de son compatriote Louis Andriessen au Hongrois György Kurtág, en passant par John Adams, Gavin Bryars, Tan Dun, Arvo Pärt, Frederic Rzewski, John Taverner, d’une part, et, d’autre part, Olivier Messiaen, Elliott Carter, György Ligeti, Jonathan Harvey, Magnus Lindberg, Helmut Lachenmann, beaucoup lui ayant dédié certaines de leurs œuvres. C’est grâce à son professeur d’histoire au collège, que Raat a découvert la musique contemporaine par l’écoute « en boucle » de la Sonate n° 2 de Boulez dans un enregistrement du pianiste mathématicien Christopher Taylor capté lors d'une finale du Concours international de piano Van Cliburn. « J’étais subjugué, se souvient-il dans la préface d’un ouvrage d’Emanuel Overbeeke paru en 2016 consacré à Pierre Boulez. Les contrastes gigantesques de nuances, de tempos et de registres faisaient exploser mon univers musical comme le big-bang. »

Ralph van Raat présentant Prélude, Toccata et Fugue de Pierre Boulez. Photo (c) Bruno Serrou

Avec beaucoup d’a propos, le pianiste, une fois assis devant son Steinway, a ouvert son récital Boulez par l’œuvre ultime pour piano, Une page d’éphéméride, composée en 2005 et créée le 4 février 2008 par Gaspard Dehaene à Paris. Dans cette pièce d’une douzaine de minutes aux élans parfois impressionnistes, Ralph van Raat s’est immédiatement montré en totale osmose avec l’univers boulézien, magnifiant à satiété les résonances du piano, élargissant l’espace et le temps qui semblait sous ses doigts comme suspendus, les sonorités cristallines, la vélocité à la aérienne et affirmée, l’impression de liberté voulue par le compositeur, saisissant à la toute fin par le son s’éteindre dans un silence habité par les résonances émanant du coffre du piano et qui laissent l’auditeur habité par la totalité de l’œuvre qu’il vient d’écouter et qui semble reprendre à l’infini dans la mémoire de l’écoute.

Les mains de Pierre Boulez filmées par Michel Fano en 1965. Photo : (c) Michel Fano

Le contraste avec cette œuvre ultime et celle qui la suivait immédiatement dans l’enchaînement du programme monographique conçu par Ralph van Raat, allait s’avérer à la fois saisissant et particulièrement instructif. Heureusement présentée par le pianiste, l’œuvre suivante était en effet à la fois inconnue, inédite et révélatrice d’un Boulez encore élève d’Olivier Messiaen, car conçue durant la courte et seule année scolaire 1944-1945 passée au Conservatoire de Paris. Ce triptyque au titre façon César Franck, Prélude, Toccata et Scherzo, était en effet donnée en création mondiale. D’une durée assez importante (vingt-six minutes), cette partition inédite a été réalisée par la Fondation Paul Sacher sous la direction d’Angela Ida De Benedictis. Le pianiste hollandais rappelle dans le texte cité plus haut et publié dans le programme de salle de cette soirée de création mondiale, s’est mis en quête de cette partition après en avoir appris l’existence dans une étude récemment publiée sur le répertoire pour piano de Pierre Boulez. « Lorsque j’ai eu le manuscrit devant les yeux un peu plus tard, avoue-t-il, il m’a semblé évident que la pièce occupait une place essentielle dans son œuvre : en plus de l’influence de son professeur Olivier Messiaen et de quelques autres compositeurs, on peut vraiment entendre le langage musical de Boulez évoluer au cours de la pièce. » La structure de l’œuvre en trois parties se présente sous la forme lent-vif-lent. Le morceau initial (Prélude) de forme ABA présente un thème principal aisément identifiable qui est repris à la fin en octaves. Le mouvement central (Toccata) alterne des traits rapides et virtuoses de notes isolées, deux fugues fondées sur ladite constellation de notes qui finit par engendrer un réseau complexe d’intervalles thématiques qui se démantèle dans un ultime passage relativement développé de type toccata. Le finale (Scherzo) est une alternance de répétitions rythmiques et percussives de l’intervalle de neuvième mineure et ses transpositions, et de passages lents d’accords faisant penser à des tintements de cloches réitérés selon diverses superpositions, chacun avec son propre tempo. Dans ces pages, l’on retrouve non seulement les influences de Bartók, de Stravinski et de Messiaen, mais aussi nombre d’éléments caractéristiques du Boulez de la maturité, jusqu’à Incises, chez un compositeur de moins de vingt ans déjà maître de la forme, ce que Ralph van Raat a démontré avec une maîtrise et une empathie particulièrement communicatives. Signalons ici que Ralph van Raat a signé pour le label Naxos le premier enregistrement mondial de ce Prélude, Toccata et Scherzo de Pierre Boulez.

Notations 2 pour piano (Très vif), extrait du manuscrit de Pierre Boulez (1946). Photo : (c) Universal Edition, Wien

Cycle composé peu après le triptyque inédit donné en création mondiale, les douze Notations pour piano sont d’un jeune homme de vingt ans tout juste sorti de la classe de Messiaen, dont on retrouve l’influence rythmique, qui, comme le titre du recueil l’indique, se présentent sous la forme de courtes pages comme écrites à main levée sur un carnet de notes pour des pièces plus développées enchaînant mouvements lent-vif-lent. Ce que fera d’ailleurs Pierre Boulez, en commençant à déployer pour grand orchestre ces douze miniatures de douze minutes chacune écrites selon la méthode dodécaphonique sur une même série de douze sons que le compositeur peaufinera en 1985. Ralph van Raat en a restitué avec une subtilité saisissante les arcanes, grâce à une maîtrise époustouflante de la forme, de l’ornementation mêlés d’un plaisir dans le jeu et de l’enchevêtrement des mélismes, se jouant des alternances et superpositions de tempos prestement pulsés, suspendus, flottants, et méditant sur les propres résonances de son piano.

Pierre Boulez, Incises pour piano (1994). Photo : (c) Universal Edition, Wien

Composé en 1994 à la demande des amis de Pierre Boulez Luciano Berio et Maurizio Pollini pour le Concours international de piano Umberto Micheli de Milan, révisée et rallongée en 2001, Incises, qui sera amplement développé de façon jubilatoire en 1996-1998 dans sur Incises pour trois pianos, trois harpes et trois percussionnistes, exhale une liberté d’invention, de style et de dynamique phénoménale. Après une introduction non mesurée, Boulez lance Incises dans une folle course de toccata en trois minutes prestissimo de notes répétées en doubles croches (la noire à 144) dont la mécanique est parfois déréglée par l’intervention de « groupes-fusées » de triples croches. Trois ans après la conception de sur Incises, Boulez ajoute à l’original d’Incises une seconde section qui alterne des passages très lents au sein desquels des arabesques plongent et résonnent dans l’extrême grave et où se glissent des moments plus vifs et plus strictement structurés, les idées, comme le titre de l’œuvre l’indique, s’insérant les unes dans les autres. Une fois encore, Ralph van Raat a offert une interprétation rayonnante somptueusement contrastée et vivifiante, donnant à cette dizaine de minutes la dimension d’un classique du XXe siècle.

Ralph van Raat à la fin de son récital Pierre Boulez. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour répondre aux ovations insistantes et largement méritées du public, Ralph van Raat a donné en bis le Scherzo de la Sonate n° 2 pour piano du même Pierre Boulez, œuvre de 1948 entendue en son entier dans le cadre de la soirée d’ouverture de cette Première Biennale Pierre Boulez jouée par Dimitri Vassiliakis [voir https://brunoserrou.blogspot.com/2018/09/iere-biennale-pierre-boulez-ouverture.html]. Ralph van Raat concluait ainsi de façon éblouissante une soirée à marquer d’une pierre blanche, et qui atteste du génie d’un compositeur qui devrait très vite entrer dans le grand répertoire, une fois les conflits délirants et stériles autour de l’homme qui a pourtant énormément fait pour la musique en France et ses institutions, et les clichés incompréhensibles autour du compositeur qui finiront par s’éteindre faute de combattants aussi inventifs et subtils que lui.

Bruno Serrou

vendredi 7 septembre 2018

Daniel Barenboïm dans les pas de Pierre Boulez à la Première Biennale Pierre Boulez

Paris, Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Jeudi 7 septembre 2018

Affiche de la Première Biennale Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris. Phot : (c) Philharmonie de Paris

A l’origine, avec Laurent Bayle, de la Biennale Pierre Boulez, Daniel Barenboïm a dirigé deux concerts cette semaine à la Philharmonie de Paris. Le premier dans un programme monographique Claude Debussy, l’un des créateurs favoris de Pierre Boulez, le second plus boulézien encore autour du rituel, puisque constitué de l’une des œuvres phares du compositeur Boulez, Rituel in memoriam Bruno Maderna, et l’une des partitions fétiches du chef d’orchestre Boulez, le Sacre du printemps d’Igor Stravinski.

Pierre Boulez et Daniel Barenboïm. Photo : DR

« J’ai connu Daniel Barenboïm au Domaine musical, me rappelait Pierre Boulez lors d’un entretien qu’il m’accorda en 2007 à l’occasion des quarante ans de l’Orchestre de Paris (cf. mon livre Entretiens avec Pierre Boulez 1983-2013, Editions Aedam Musicae, 2017). J’avais entendu parler de lui par Friedelind Wagner, petite-fille de Richard Wagner, et je l’ai engagé pour l’un de ses tout premiers concerts parisiens. Je l’ai dirigé à l’Odéon dans le Kammerkonzert d’Alban Berg avec la violoniste polonaise Wanda Wilkomirska. En 1975, Daniel, alors directeur musical de l’Orchestre de Paris, savait très bien que j’avais coupé les ponts avec la France depuis un bon moment, tandis que Michel Guy [NDR : fondateur du Festival d’Automne à Paris et Secrétaire d’Etat à la Culture de Valéry Giscard d’Estaing] pouvait me parler de l’éventualité de me produire avec l’Orchestre de Paris avec plus d’autorité, si je puis dire. Il m’a dit « Ah, cela suffit, maintenant. Il faut que vous dirigiez cet orchestre, puisque vous n’avez jamais plus dirigé d’orchestre français depuis votre départ en 1968 ». Barenboïm m’étant très proche, j’ai répondu « bon, eh bien pourquoi pas ».Ce soir de 1975, j’ai accompagné Daniel dans le Cinquième Concerto de Beethoven, et j’ai dirigé l’orchestre dans la version originale de l’Oiseau de feu de Stravinski. Les quinze ans de Barenboïm à la tête de l’Orchestre de Paris ont contribué à améliorer les choses. Daniel a fait des cycles, travaillé les différents styles, etc. Il a réalisé un travail considérable. Un travail qu’il a fait pour lui-même aussi, parce que, au début, il n’avait pas lui-même une grande expérience du métier de chef. »

Une partie du dispositif de Rituel in memoriam Bruno Maderna de Pierre Boulez. Photo : (c) Philharmonie de Paris

Tout jeune encore lorsqu’il fit la connaissance de Pierre Boulez, Daniel Barenboïm est resté proche du compositeur chef d’orchestre, l’invitant très souvent à diriger les phalanges dont il était le directeur musical, le Chicago Symphony Orchestra et la Staatskapelle Berlin, deux formations avec lesquelles Boulez a enregistré de nombreux disques pour le label DG. C’est avec l’orchestre berlinois, qui est aussi celui de l’Opéra « Unter den Linden » que Daniel Barenboïm a donné dans la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie la pièce naturellement spatialisée composée en 1974 à la suite du décès du grand compositeur chef d’orchestre vénitien Bruno Maderna (1920-1973), proche de Boulez et membre comme lui de l’école dite de Darmstadt où ils se sont rencontrés en 1952, à l’instar entre autres Luigi Nono et Karlheinz Stockhausen. Rituel in memoriam Bruno Maderna est du point de vue organisationnel une pièce complexe, mais musicalement facile d’accès, car de conception obsessionnelle et répétitive. 

Pierre Boulez, Bruno Maderna et Karlheinz Stockhausen à Darmstadt en 1955. Photo : DR

Conçue quelques années avant Répons, qui utilise l’outil informatique de l’IRCAM, institut encore en gestation au moment de la composition de Rituel, Boulez célèbre la mémoire de son ami Maderna avec un ensemble orchestral composé de huit groupes aux effectifs croissants et disposés séparément sur le plateau, mais toujours pourvu d’une percussion : un hautbois, deux clarinettes, trois flûtes, quatre violons, un quintette à vent, un sextuor à cordes, un septuor de bois et un groupe de quatorze cuivres, ce dernier, le plus sonore, dispose de deux percussionnistes, principalement gongs et tam-tam, le gong le plus grave donnant les départs de chacune des sections. Plus tard, riche de l’expérience de Répons, Pierre Boulez suggéra sa préférence de voir les huit groupes instrumentaux de Rituel répartis dans l’espace.

Daniel Barenboïm dirigeant Rituel in memoriam Bruno Maderna. Photo : (c) Philharmonie de Paris

C’est cette dernière option qu’a retenue Daniel Barenboïm, qui, avant l’exécution de l’œuvre, a choisi de la présenter et de la commenter longuement, cherchant à rassurer le public pourtant déjà largement conquis, de l’écoute aisée de cette partition complexe, expliquant les nuances entre « compliqué » et « complexe », au risque de se mélanger les pinceaux en reprenant les termes. Cette présentation, bonne a priori, mais plus longue à exprimer, avec l’appui d’exemples exécutés par l’orchestre, que l’œuvre elle-même, alors même que l’analyse de Dominique Jameux publiée dans le programme de salle était amplement suffisante, d’autant plus qu’elle est remarquablement écrite et concise. Quoi qu’il en soit, l’œuvre sonne magistralement dans la grande salle de la Philharmonie, et l’on ne peut être qu’envoûté par le rendu sonore, à l’exception des deux ensembles situés côté jardin et un troisième au fond, tous au dernier étage, qui ont suscité une forte réverbération.

Le Sacre du printdemps d'Igor Stravinski chorégraphié par Maurice Béjart et dirigé par Pierre Boulez au Festival de Salzbourg en 1960. Photo : DR

Œuvre fétiche de Pierre Boulez, le rituel sacrificiel brut et primitif d’Igor Stravinski le Sacre du printemps ponctue sa carrière, depuis ses études avec Olivier Messiaen, enregistrant son premier disque officiel avec un orchestre symphonique, l’Orchestre National de France, pour la Guilde du Disque en 1963, et qu’il réenregistrera à deux reprises par la suite, avec l’Orchestre de Cleveland (CBS/Sony, DG), sans compter le DVD avec le BBC Symphony, et qu’il aura dirigé avec tous les grands orchestres du monde, faisant notamment ses débuts à la tête du Philharmonique de Berlin à Salzbourg en 1960 pour la chorégraphie de Maurice Béjart, avant de le refaire pour la scène en 2002 à la demande de Bartabas pour ses chevaux avec l’Orchestre de Paris. Chaque interprétation du Sacre permettait de suivre le développement de la pensée du chef, depuis la version virtuose et d’une précision rythmique des débuts, jusqu’à la souplesse et la luxuriance sonore de la fin, en passant par la fluidité et la transparence des textures, mais préservant un continuum rythmique d’une stabilité impressionnante à chaque reprise de l’œuvre. Pierre Boulez m’avait rapporté que Stravinski avait détesté sa conception de l’œuvre à chaque fois qu’il l’entendait sous sa direction, cela jusqu’à sa mort en 1971.

Daniel Barenboïm et la Staatskapelle de Berlin dans le Sacre du printemps d'Igor Stravinski. Photo : (c) Philharmonie de Paris

Daniel Barenboïm s’est avéré loin de la vivacité et des contrastes inouïs que seul Pierre Boulez savait mettre en jeu - ce qui bien évidemment n’empêche pas d’autres chefs d’offrir des interprétations tout aussi saisissantes de l’œuvre -, à la tête d’un Orchestre de la Staatskapelle de Berlin moins virtuose qu’attendu, à commencer par l’entrée exposée par un basson tremblotant à l’excès. La direction de Barenboïm a retenu l’intensité des variations de tempos, épaissit les étoffes de l’orchestre, écrasé le nuancier, faisant ainsi du Sacre du printemps une œuvre plutôt germanique que russo-française.

Bruno Serrou