jeudi 11 juin 2026

Un « Enlèvement au sérail » de Mozart trop sérieux au Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Samedi 6 juin 2026 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail 
Photo : (c) Vincent Pontet

Vu au Théâtre des Champs-Elysées une nouvelle production du premier chef-d’œuvre lyrique de Wolfgang Amadeus Mozart, après Idomeneo, L’Enlèvement au sérail, deux ans e demi après une eséduisante version concertante par Le Concert de La Loge 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail 
Photo : (c) Vincent Pontet

Singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb Stephanie le Jeune, Die Entfürung aus dem Serail (L’Enlèvement au sérail) est le deuxième des grands ouvrages scéniques de Mozart. Créé avec succès à Vienne en 1782, cet opéra-comique écrit sur un texte allemand à la suite d’une commande de l’empereur d’Autriche Joseph II établit la réputation du Salzbourgeois dans la capitale impériale. Le compositeur, qui voulait à la fois éblouir le monarque et le public viennois afin d’assurer son avenir de musicien indépendant, réussit à concocter ici le premier grand chef-d’œuvre de l’histoire de l’opéra allemand.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail 
Photo : (c) Vincent Pontet

S’agissant d’un singspiel, équivalent germanique de l’opéra-comique français, l’action se déploie essentiellement pendant les dialogues parlés, et la musique, qui ne compte aucun récitatif accompagné, se subdivise en vingt et un numéros avec airs et ensembles. Mozart fonde sa musique sur l’exotisme de l’empire ottoman récemment défait militairement par l’Autriche aux portes de Vienne. On y trouve de ce fait de la musique turque avec triangle, cymbales et grand tambour, à l'imitation des fanfares des janissaires utilisées pour stimuler la soldatesque turque. Comme beaucoup de comédies de l’époque, quantité d’éléments sont empruntés à la commedia dell’arte. Les personnages de l’opéra montrent quelques stéréotypes turcs, surtout Osmin, le sinistre gardien du sérail du Pacha Selim qui profère ses menaces exprimées depuis les abysses de sa voix de basse. Sa présence menaçante et vindicative sert d’appui au thème principal qu’est celui de la clémence, thème qui sera repris par Mozart dans son ultime opéra, la Clémence de Titus, en 1791. L’on y trouve aussi Così fan tutte à travers le doute des hommes quant à la fidélité de leurs promises, ainsi que maints ingrédients de Die Zauberflötte (La Flûte enchantée) de neuf ans postérieure, notamment la virtuosité des voix de femmes digne de la Reine de la Nuit, et celle d’Osmin, qui n’est pas loin de Sarastro… Rappelons que le Pacha ne s’exprime que par la parole, et que le rôle est de ce fait tenu par un comédien. L’opéra conte les aventures suscitées par la tentative du noble espagnol Belmonte aidé de son serviteur Pedrillo d’enlever sa fiancée Constance - qui porte le prénom de Constance Weber que Mozart allait bientôt épouser -, capturée en haute mer par des pirates et vendue au Pacha Selim qui la retient prisonnière dans son sérail sous la surveillance de son intendant Osmin en compagnie de sa servante Blondine, fiancée de Pedrillo. Alors que les deux couples d’amants se croient perdus, la tentative d’évasion étant découverte par le sanguin Osmin, la clémence de Selim les libère de façon fortuite.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail 
Photo : (c) Vincent Pontet

A la tête de ses ensembles Insula Orchestra aux intonations trop touffues, aux sonorités trop sombres et ne sonnant pas toujours juste côté instruments à vent, et Chœur de chambre Accentus, toujours brillant et homogène, Laurence Equilbey brosse un singspiel loin de la vie trépidente de la partition, sans humour ni souplesse, tirant avec insistance vers la gravité, plus serioso que buffo. La première partie s’étire en longueur, et il faut attendre le milieu de l’acte II pour que l’on prenne enfin plaisir à l’écoute et surtout que le spectacle soit un instant interrompu par un imprévu, une coupure d’électricité qui aura plongé le Théâtre des Champs-Elysées dans la pénombre pour qu’à la reprise le courant finisse par… passer sur le plateau et tire le public de la torpeur, comme si l’équipe artistique d’un coup trouvait l’énergie nécessaire pour entrer enfin dans l’action autant que dans la musique. La mise en scène de Florent Slaud est sur le même registre dans une scénographie de Romain Fabre qui fuit comme la preste la couleur locale, transformant le harem turc en demeure design d’une froideur pétrifiante tandis que le pacha, véritable gourou et ses sbires en costumes pourvus d’écouteurs tels des videurs de galeries marchandes, tandis que leur « chef » Osmin termine abattu sur ordre de Selim, qui exige de ses ex-captifs de chanter ses propres louanges. La distribution manque de cohésion, les meilleurs éléments étant l’Osmin de la basse croate Ante Jerkunica, voix profonde et colorée, sans néanmoins atteindre celle de son aîné Finlandais Martti Talvela, qui, il est vrai, demeure inégalé, mais déployant une articulation allemande impeccable, la Konstanze de la soprano australienne Jessica Pratt, voix solide, charnue et colorée, et le Pedrollo du ténor états-unien Brenton Ryan, ainsi que le selim du comédien allemand Uli Kirsch.

Bruno Serrou

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