mardi 22 novembre 2016

Votre Faust de Butor et Pousseur ouvre le festival Mesure pour Mesure de Montreuil 47 ans après sa création à Milan

Montreuil (Seine-Saint-Denis). Festival Mesure pour Mesure. Nouveau Théâtre de Montreuil. Jeudi 17 novembre 2016

Henri Pousseur (1929-2009), Vôtre Faust. Production d'Aliénor Dauchez et Laurent Cuniot. Photo : (c) Arcadi

Vôtre Faust, pièce de théâtre musical plutôt qu’opéra, est devenu un mythe en moins d’un demi-siècle. Cette partition d’une durée démesurée n’a pas été donnée en France avant le 17 novembre dernier. 

Henri Pousseur (1929-2009), Vôtre Faust. Production d'Aliénor Dauchez et Laurent Cuniot. Photo : (c) Arcadi

Vôtre Faust est classé opéra. Or, il s’agit d’une « fantaisie variable dans le style d’un opéra » en deux actes, en fait une pièce de théâtre musical dont le héros est le compositeur belge Henri Pousseur (1929-2009) en personne, membre de l’Ecole de Darmstadt, tandis que le texte est de l’écrivain français Michel Butor (1926-2016). Ecrit entre 1960 et 1968 pour cinq comédiens,  quatre chanteurs, douze instrumentistes et bande, Votre Faust a été créé à la Piccola Scala de Milan en 1969 et révisé en 1981. Bien qu’il y ait quelques sept heures de matériau musical et théâtral, la structure en œuvre ouverte ne permet pas l’utilisation du tout en une seule représentation, qui se limite à trois heures/trois heures trente, le public décidant du déroulement de l’intrigue sous la conduite d’un médiateur.  

Henri Pousseur (1929-2009), Vôtre Faust. Production d'Aliénor Dauchez et Laurent Cuniot. Photo : (c) Sébastian Bolesch

L’action de Votre Faust est assez simple. Henri [Pousseur], incarné par un comédien, fait une rencontre qui bouleverse sa vie. Un méphistophélique directeur de théâtre lui passe un pacte diabolique : écrire un Faust en échange d’autant de temps, d’argent et de musiciens qu’il désirera. Dessein rapidement mis à mal par l’angélique Maggy, dont il tombe amoureux. A moins qu’il s’agisse de sa sœur, la lascive Greta, qu’il entraîne dans la luxure… Qui choisira de suivre Henri ? Qui devrait-il choisir ?... C’est au public d’en décider... Cinq fins sont envisageables, de la plus heureuse à la plus infernale, une seule achèvera le drame. Dans deux cas seulement, un Faust sera joué.

Henri Pousseur (1929-2009), Vôtre Faust. Production d'Aliénor Dauchez et Laurent Cuniot. Photo : (c) Arcadi

Avec cet « opéra », Henri Pousseur et Michel Butor avaient pour ambition l'éveil d'un public ankylosé par la société de divertissement et de consommation du « sens de la responsabilité et de la dignité spirituelle » que « l’industrie des loisirs s’efforçait d’annihiler dans un haut degré d’apathie »… L’on trouve dans la partition de Pousseur nombre de citations, notamment une trop longue reprise de Don Giovanni de Mozart, et de plus courtes de Chopin, Wagner, Palestrina, du Dies Irae…

Henri Pousseur (1929-2009), Vôtre Faust. Production d'Aliénor Dauchez et Laurent Cuniot. Photo : (c) Bruno Serrou

Mise en scène par Aliénor Dauchez, la production présentée par la Compagnie La Cage et l’Ensemble TM+ dirigé avec ferveur par Laurent Cuniot, lui-même acteur muet mais omnipotent, met en avant le théâtre, chanteurs et musiciens étant placés en fond de scène, tandis que l’action est réservée aux seuls comédiens. La scénographie, également d’Aliénor Dauchez, tient du spectacle forain avec en son centre une estrade mobile montée sur amortisseurs symbolisant navire, avion, train, tandis que les instrumentistes s’expriment dans des cages, le tout surplombés par des flonflons courant de la scène à la salle et qui égayent cette pièce longuette qui démontre le désœuvrement de l’avant-garde face à l’opéra alors considéré obsolète. Excellentes prestations en revanche des comédiens Eléonore Briganti, Antoine Sarrazin, Vincent Schmitt, Laetitia Spigarelli et Pierre-Benoist Varoclier, des chanteurs Friedemann Büttner, Kai-Uwe Fahnert, Angela Postweiler et Natalia Pschenitschnikova, ainsi que des musiciens de TM+, tous affublés de costumes extravagants.

Bruno Serrou

Vôtre Faust est en tournée à Châtillon (25/11), Nanterre (13-14/01/17), Vélizy-Villacoublay (27/01/17), Arras (3/02/17), Grenoble (22-23/03/17)


Article paru dans le quotidien La Croix

lundi 7 novembre 2016

Mort à 64 ans de Zoltan Kocsis, le feu follet du piano hongrois

Zoltan Kocsis (1952-2016). Photo : DR

L’immense pianiste hongrois Zoltan Kocsis, également chef d’orchestre, compositeur et pédagogue, est décédé dimanche 6 novembre des suites d’une longue maladie. En 2012, il avait été opéré du cœur. Depuis quelques mois, ses médecins lui avaient demandé de réduire au maximum son activité.

Les mains de Zoltan Kocsis courant sur le clavier. Photo : DR

Son ami et compatriote Ivan Fischer, le chef d’orchestre avec qui il avait fondé le Budapest Festival Orchestra en 1983, écrit à son propos sur son portail Facebook : « Zoltan Kocsis était un géant de la musique, l’un des rares génies. Son impact sur toute sa génération est incommensurable. » Le pianiste français François-Frédéric Guy, sur Facebook encore écrit : « Un géant que j’avais eu la chance de rencontrer plusieurs fois… inspirant, intimidant… Ses Bartók restent inoubliables. Mais tout Liszt, Brahms, Debussy… et je programme tous les ans ses merveilleuses transcriptions de Wagner, notamment l’extraordinaire Feuerzauber de la Walkyrie ou encore le Prélude de Tristan und Isolde. »



Zoltan Kocsis en 1981. Photo : DR

Né à Budapest le 30 mai 1952, Zoltan Kocsis a commencé à jouer du piano dès l'âge de 5 ans. A 11 ans, il entre au Conservatoire Béla Bartók où il étudie le piano et la composition. En 1968, il est admis au Conservatoire Franz Liszt, où il travaille avec Pal Kadosa et Ferenc Rados. Sa carrière internationale a été lancée à l’âge de 18 ans, lorsqu’il remporte en 1970 le Concours Beethoven organisé par la Radio hongroise. Un an plus tard, il faisait sa première tournée aux Etats-Unis. En 1973, il est le plus jeune vainqueur du Prix Liszt. En 1978, il avait obtenu la plus haute récompense artistique hongroise, le prix Kossuth, qui lui sera de nouveau attribuée une seconde fois en 2005. Depuis 1976, il enseignait à l’Académie Franz Liszt de Budapest. En France, René Martin l’invitait tous les deux ou trois ans au Festival de La Roque d’Anthéron, et il était en 2009 l’hôte du Festival d’Auvers-sur-Oise et en 2014 celui du Festival d’Annecy (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/la-ve-edition-de-lannecy-classic.html, http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/zoltan-kocsis-dirige-annecy-lorchestre.html, http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/pour-leur-second-programme-commun.html).

Zoltan Kocsis (1952-2016). Photo : DR

« L’école musicale hongroise n’est plus ce qu’elle était voilà encore trente ans, se désolait Zoltan Kocsis en 2009. Les institutions pédagogiques n’ont plus les ambitions d’antan, et je ne vois pas comment nous allons nous en sortir. Il se trouve néanmoins d’excellents musiciens, preuve en est nos orchestres, qui sont essentiellement constitués de Hongrois. » Avec son ami Deszö Ranki, Zoltan Kocsis est le grand pianiste hongrois de sa génération.  Héritier d’une école fondée par Franz Liszt qui a contribué à l’évolution de l’instrument, autant côté jeu et interprétation que côté technique, avec des musiciens comme Béla Bartók jusqu’à György Cziffra, Kocsis s’est rapidement imposé non seulement comme un éminent interprète de la musique de ses compatriotes mais aussi comme un grand interprète de Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Liszt, Debussy, Rachmaninov et de la musique de son temps, notamment György Kurtag.

Photo : DR

Poète, secret, flamboyant, fougueux, Kocsis est l’une des personnalités les plus singulières du monde de la musique. Pianiste, chef d’orchestre, chambriste, il est aussi compositeur et arrangeur. Lorsque je l'ai rencontré en mai 2009 à Budapest, dans la nouvelle Philharmonie sur la rive gauche du Danube à dix minutes du centre de la capitale hongroise, il accueillait son visiteur avec chaleur et lui parlait sans attendre du programme qu’il s’apprêtait à diriger à la tête de son orchestre, s’assayait devant le Steinway de son bureau et jouait une réduction improvisée de l’œuvre programmée. Le matin de notre rencontre, c’était Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, sortant de son seul clavier l’infinie variété des timbres et des nuance de l’orchestre entier et de leur diversité polyphonique. Pas un des quatre vingt dix instruments de Strauss ne manquait dans le coffre du grand-queue de concert. Si bien que la répétition tutti venue, le profane ne sentait presque pas de différences.

Zoltan Kocsis chef d'orchestre. Photo : DR

En fait, depuis vingt-cinq ans [en 2009], Kocsis ne se contente pas du piano, qu’il considère pourtant comme un orchestre à part entière. Après avoir dirigé le Studio de Musique Nouvelle de Budapest, il fondait en 1983 avec Ivan Fischer le Budapest Festival Orchestra dont il est l’un des directeurs artistiques jusqu’en 1997. L’année suivante, il est nommé Directeur musical de l’Orchestre Philharmonique National Hongrois, dont il renouvelle le quart des effectifs après avoir auditionné la totalité de ses musiciens, et à la tête duquel il dirige un vaste répertoire, les compositeurs hongrois, de Liszt, dont il orchestre des pages pour piano, à Peter Eötvös et György Kurtag en passant par Béla Bartók, dont il grave entre 2005 et 2008 une troisième intégrale discographique, Zoltan Kodaly et György Ligeti, jusqu’aux écoles française, particulièrement Claude Debussy dont il a orchestré plusieurs pièces pour piano et des mélodies, autrichienne, allemande et tchèque. Il laisse une riche discographie, au sein de laquelle nombre d’indispensables, particulièrement les intégrales Bartók, choisissant peut-être celle de Philips (1987-1994), ses Debussy (Philips), Rachmaninov (Philips), Ravel (Philips), Schumann (Philips), et comme chef d’orchestre ses Bartók et Debussy (Hungaroton).

Bruno Serrou

1 - Après une première intégrale partagée avec Deszö Ranki chez Hungaroton entre 1972 et 1983 dans le cadre du centenaire de la naissance de Béla Bartók, Zoltan Kocsis a gravé seul une deuxième intégrale de son compatriote pour le label Philips (aujourd’hui Decca), enfin une troisième disponibles pour Hungaroton (2005-2008), à laquelle cette fois cette ajoutée l’œuvre pour orchestre


jeudi 3 novembre 2016

DVD : Trois chefs-d’œuvre de l’opéra du XXe siècle dans des productions de grande qualité du Festival de Salzbourg réunies en un coffret à voir et à revoir à satiété


Désormais distribué par Warner Classics, EuroArts a eu l’heureuse initiative de réunir en un coffret de quatre DVD trois des productions majeures du Festival de Salzbourg dans le cadre de sa collection que l’éditeur berlinois de documents musicaux, principalement de captations de concerts et d’opéras coproduit avec Unitel Classica. Ces trois spectacles précédemment accessibles en DVD séparés, sont autant de chefs-d’œuvre du théâtre lyrique du XXe siècle, Die Gezeichneten (Les Stigmatisés) de Franz Schreker, Lulu d’Alban Berg et Die Soldaten (Les Soldats) de Bernd Aloïs Zimmermann, réalisés par des équipes de production de tout premier plan, chefs (Kent Nagano, Marc Albrecht, Ingo Metzmacher), orchestres (Wiener Philharmoniker, Deutsches Symphonie-Orchestrer Berlin), metteurs en scène (Nikolaus Lehnoff, Vera Nemirova, Alvis Hermanis) et distributions vocales, captés entre 2005 et 2012, sur la même scène de la Felsenreitschule (Ecole d’équitation) de Salzbourg.


Franz Schreker, Die Gezeichneten

Né à Monte-Carlo le 23 mars 1878, proche d’Arnold Schönberg dont il dirigea le chœur des Gurrelieder à leur création, fils de photographe juif autrichien converti au protestantisme et d’aristocrate catholique, Franz Schreker a rapidement imposé son leadership sur la scène lyrique allemande aux côtés de Richard Strauss. En 1920, il est nommé par le gouvernement social-démocrate allemand directeur du Conservatoire de Berlin. Sous sa direction, la grande institution pédagogique prussienne devient un centre majeur de la vie musicale européenne, avec des enseignants comme Paul Hindemith, Arthur Schnabel, Ferruccio Busoni, Arnold Schönberg. Mis à l’écart en 1933 de toute fonction éducative par un régime qui ne manque pas une occasion de le fustiger comme « artiste dégénéré », Schreker meurt dans l’indifférence à 56 ans le 21 mars 1934.

Aux côtés du Son lointain (Der ferne Klang), les Stigmatisés (Die Gezeichneten) créé en 1918 compte parmi les chefs-d’œuvre du théâtre lyriques du siècle dernier. Son livret, dont le compositeur est l’auteur comme chacun de ses opéras, résulte d’une commande d’un autre compositeur juif autrichien, Alexandre Zemlinsky (1871-1942), qui lui avait expressément demandé pour son propre usage un texte dont le personnage central, Alviano, soit à son image, laid et repoussant. Mais, conquis par son sujet, Schreker se le réserva et Zemlinsky dût se tourner vers le Nain d’Oscar Wilde, qui donnera naissance au remarquable Der Zwerg.

Franz Schreker (1878-1934), Die Gezeichneten. Photo : (c) Salzbug Festspiele

L’action des Stigmatisés se déroule à Gênes, au XVIe siècle. Le noble Alviano Salvago, d’une laideur repoussante, a usé de son immense fortune pour bâtir une cité utopique d’une extraordinaire beauté sur une île voisine. Mais la noblesse génoise désœuvrée se sert de ladite île comme d’un lupanar, à l’insu d’Alviano. Ce dernier, troublé par sa laideur, se refuse en effet à pénétrer dans sa cité chimérique. Il s’apprête même à la céder à l’Etat génois, ce qui suscite l’inquiétude de la noblesse. Alviano, éconduit par celle qu’il aime, l’artiste-peintre Carlotta Nardi qui préfère son bourreau, le comte Tamare, finit par se suicider. Le chromatisme exacerbé de l’écriture de Schreker, l’extraordinaire présence de l’orchestre qui donne à cet opéra le tour d’un immense poème symphonique avec voix obligées, à l’instar des ouvrages lyriques d’Alexandre Zemlinsky et d’Erich Wolfgang Korngold conçus à la même époque, la tension vocale extrême qui en résulte donnent à cette œuvre une force phénoménale coupant littéralement le souffle de l’auditeur pour ne le lâcher que longtemps après le rideau final.

La distribution réunie pour cette production salzbourgeoise de 2005, fort nombreuse au point d’inclure des solistes de l’excellent Chœur de l’Opéra de Vienne, est à la hauteur de cette musique paroxysmique, avec à sa tête le solide ténor Robert Brubaker, Alviano hallucinant de douleur et d’héroïsme. Sa tessiture tendue comme un arc est d’une assurance à toute épreuve. La soprano Anne Schwanewilms est une Carlotta digne de lui, déployant de son timbre voluptueux une densité et une émotion à fleur de peau. Le baryton Michael Volle excelle en Tamare, et l’on retrouve avec plaisir le vétéran Robert Hale qui campe avec force un abject Duc de Gêne Adorno. Mais il faudrait citer tous les protagonistes, tant chacun est exactement à sa place, à commencer par le Podestat de Gênes, père de Carlotta, brillamment tenu par un autre vétéran, Wolfgang Schöne. La mise en scène de Nikolaus Lehnoff et la scénographie de Raimund Bauer qui situent l’action de nos jours, exploite les moindres recoins de l’Ecole d’équitation de Salzbourg, avec une terre battue d’aspect lunaire tandis que dans les alvéoles s’expriment le chœur et les masques. La direction d’acteur, fouillée, et les changements d’atmosphères font pénétrer le spectateur jusqu’au plus secret de l’âme des protagonistes. A l’instar de la direction musicale de Kent Nagano qui avive avec une ardeur et un souffle conquérants un Deutsche Symphonie-Orchester Berlin de braise et aux timbres luxuriants.


Alban Berg, Lulu

Incomplet à la mort de son auteur, Lulu, second opéra d’Alban Berg (1885-1935), est sans doute moins « révolutionnaire » que Wozzeck. Il n’en est pas moins l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra du XXe siècle, et il était regrettable que cet ouvrage conçu en forme d’arche ait été réduit à ses deux seuls actes complets, alors que Berg avait presque tout écrit. Après les refus de Schönberg, Zemlinsky et Webern, la veuve de Berg, Helen, s’opposa à toute velléité d’achèvement. Il fallut attendre sa mort en 1976 pour que cette entreprise prenne forme. La création sera donnée en février 1979 à l’Opéra de Paris dans la production légendaire de Pierre Boulez et Patrice Chéreau…

Cette version achevée par Friedrich Cehra a déjà fait l’objet de plusieurs productions reprises en DVD, les deux plus marquantes étant celles d’Olivier Py à Genève et de Warlikowski à Bruxelles. Remarquablement filmée par Brian Large, la mise en scène de Vera Nemirova souligne met bien en évidence le cheminement tragique de l’innocence et de la spontanéité avilies puis déchues de la femme proie de l’égoïsme et de la goujaterie des hommes au sein d’une somptueuse scénographie se faisant toujours plus sombre au fur et à mesure des scènes conçue par le plasticien allemand Daniel Richter, avec qui la metteur en scène bulgare travaillait pour la première fois, et les beaux costumes de Klaus Noack. Néanmoins, les conceptions de la metteur en scène et de son décorateur semblent se déployer de façon autonome, voire antinomique, Richter tendant à faire de Lulu un Don Giovanni au féminin tandis que Nemirova se focalise sur la dégradation d’un être condamné à mort. Les trois actes de Lulu ne sont ainsi que la sinistre descente aux enfers d’une femme de chair et de sang par trop désirable et que la trivialité égotiste et cruelle des hommes voue à l’anéantissement.

Alban Berg (1885-1935), Lulu. Patricia Petibon (Lulu), Michel Volle (Dr Schön). Photo : (c) Salzburg Festspiele

Cette version de Lulu enregistrée en 2010 est somptueusement servie par une remarquable distribution d'une vérité exceptionnelle, les interprète s’identifiant avec un naturel confondant, sans trouble ni artifices, à la narration bergienne d’une rare théâtralité. En premier lieu, la phénoménale Lulu de Patricia Petibon, qui s’était déjà illustrée dans le même rôle à l’Opéra de Genève pilotée par Olivier Py. Mais la soprano française n’a plus ici cette pudeur qui la contraignait dans le premier acte genevois. La soprano française brûle littéralement les planches. Voix souple et féline, à l’image de son corps dont elle joue en actrice accomplie, sans pudeur mais non pas impudique. Face à cette silhouette incandescente, la bouleversante Geschwitz de Tanja Ariane Baumgartner, un Dr Schön admirablement campé par Michael Volle. Pavol Brelik (le Peintre/un Nègre), Cora Burggraaf (un Ecolier/un Groom), Thomas Piffka (Alwa), Thomas Johannes Mayer (un Dompteur/un Athlète), Andreas Konrad (le Marquis) et Cornelia Wulkopf (la Mère) leur donnent une réplique idoine. Et quel plaisir que de retrouver deux immenses chanteurs dans des rôles de composition excellemment tenus, Franz Grundheber (sans doute le plus grand Wozzeck du dernier demi-siècle) en Schigolch, et Heinz Zednik (formidable Mime du Ring du Centenaire de Bayreuth de Boulez/Chéreau). Marc Albrecht dirige avec un sens du discours et du drame si puissant que l’Orchestre Philharmonique de Vienne atteint des sommets d’expressivité, participant à l’action avec un souffle et un naturel époustouflant.


Bernd Aloïs Zimmermann, Die Soldaten

Die Soldaten (Les Soldats) de Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) est l’opéra le plus fou jamais conçu par un compositeur. Le style et la structure de cette partition reconnue comme l'une des œuvres-clefs du XXe siècle, sa technique de collage musical et dramatique l’amènent aux limites de l’exécutable. Donné à Salzbourg l’été 2012 sur la vaste scène de l’Ecole d'équitation, Die Soldaten a trouvé un lieu à sa dimension et, avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne sous la direction puissante et raffinée d’Ingo Metzmacher à la tête d’une distribution exceptionnelle, cette production de 2006 est à la hauteur de cet ouvrage extraordinaire.

Tout, dans ce spectacle salzbourgeois enregistré en 2012, est à grande échelle, avec cent soixante dix musiciens, dont une cinquantaine dans les galeries latérales, et cinquante solistes sur le plateau contribuent à faire de cette partition singulièrement complexe une expérience proprement physique pour le public. La force de la musique et son énergie se retrouvent dans la mise en scène d’Alvis Hermanis. Le metteur en scène letton exploite avec habileté le plateau de quarante mètres d’ouverture dans la Felsenreitschule ainsi que sa hauteur insolite pour dépeindre avec netteté les divers épisodes et scènes de l’action dans la simultanéité requise par Zimmermann et en fait un drame hallucinant. Fondé sur la pièce éponyme de Reinhold Jakob Michael Lenz écrite en 1776, et créé en 1965 à l’Opéra de Cologne, Die Soldaten est transplanté par Hermanis au cœur de la Première Guerre mondiale. Il est vrai que l’intrigue - à Lille, la jeune et innocente Marie doit épouser le marchand de tissu Stolzius, mais elle est séduite par l’officier Desportes, qui l’abandonnera à un sort cruel qui fera d’elle une marginale -, Zimmermann conçoit des personnages qui sont « des gens comme nous pouvons en rencontrer n’importe quand et n’importe et qui, bien que non coupables, peuvent être détruits ».

Bernd Aloïs Zimmermann (1918-1970), Die Soldaten. Laura Alkin (Marie). Photo : (c) Salzburg Festspiele

Les solistes, les excellents Laura Aikin, bouleversante Marie, Alfred Muff (Wesener), Tomasz Konieczny (Stolzius), Daniel Brenna (Desportes) en tête de distribution, l’Orchestre Philharmonique de Vienne, Ingo Metzmacher, Alvis Hermanis, sa direction d’acteur et ses impressionnants décors, font de ce spectacle un grand moment de théâtre lyrique, rendant toute la dimension de ce chef-d’œuvre du XXe siècle pour en faire un  monument du XXIe siècle.

Au total un coffret à se procurer impérativement qui démontre s’il en était encore besoin combien l’opéra du XXe siècle est riche en inventivité et en théâtralité, comme jamais depuis la naissance du théâtre lyrique voilà plus de cinq cents ans.

Bruno Serrou

4 DVD Salzburg Festival Modern Operas, Zimmermann, Schreker, Berg. EuroArts/Unitel Classica 2072972. Distribution Warner Classics

mardi 1 novembre 2016

Concerts d’Automne de Tours, un nouveau festival de musique ancienne

Tours. Concerts d’Automne. Eglise Saint-Julien. Vendredi 28 octobre 2016

Tours. Eglise Saint-Julien et le public de Concerts d'Automne. Photo : (c) Bruno Serrou

Né de l’initiative du musicologue italien Alessandro di Profio, maître de conférences à l’Université François Rabelais de Tours, le festival Concerts d’Automne de Tours s’est déroulé pour sa première édition sur trois week-ends d’octobre, entre les 14 et 30 octobre, en deux lieux différents, le Grand Théâtre et l’église Saint-Julien érigée au XIIIe siècle.

Ensemble La Venexiana. Photo : (c) Bruno Serrou

Lieu de résidence de quatre ensembles de renom, Consonance, Diabolus in musica, Doulce Mémoire et Jacques Moderne, chacun couvrant un répertoire différent couvrant dix siècles d’histoire de la musique, la cité tourangelle était un lieu tout indiqué pour un festival qui leur soit consacré. Ainsi, le répertoire de cette jeune manifestation entend d’attacher à la musique ancienne au baroque, couvrant ainsi une période courant du VIIIe au XVIIIe siècle. Mais la particularité de Concerts d’Automne réside dans le fait d’associer musiques savantes et populaires d’époques diverses, pouvant paraître de prime abord antagonistes. Ainsi, la soirée à laquelle j’ai assisté, la pénultième de cette première édition, a-t-elle mis en regard l’art du madrigal et le jazz, qui ont cohabité à un point tel que l’un et l’autre ont paru venir d’une même source et s’enrichir l’un l’autre.

Francesca Lombardi Mazzulli (soprano) et Alberto Lo Gatto (contrebasse). Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa première prestation à Tours, l’ensemble milanais La Venexiana, dont le champ d’investigation est le madrigal italien qu’il entend théâtraliser - comme l’indique son nom tiré du titre d’une comédie d’un auteur anonyme du XVIe siècle -, par une attention particulière au texte, par le jeu instrumental. Pour la circonstance, l’ensemble a associé six instrumentistes baroques à deux jazzmen, le contrebassiste Alberto Lo Gatto créant le lien entre les deux groupes, par son omniprésence et son aisance remarquable dans le passage d’un style à l’autre. Des styles au fond pas si éloignés que cela, les modes d’écriture, de jeu et d’improvisation étant assez proches, la différence tangible étant l’instrumentarium de base, le clavecin, la viole de gambe et le théorbe chez les premiers, le saxophone, la trompette et le piano pour les seconds, la percussion étant une constante. Le plus ancien des instruments de musique, la voix, est l’élément fondamental du madrigal et est souvent intégré aux formations jazz, à l’instar de Billy Holiday, figure tutélaire du spectacle proposé par La Venexiana intitulé Round M. (Autour de Monteverdi). Cette part essentielle de ces répertoires était confiée à la soprano Francesca Lombardi Mazzulli, disciple de Mirella Freni et Luciano Pavarotti, dont la voix chaude, nuancée et solide, s’est exprimée avec autant d’acuité et de fluidité dans tous les répertoires, chantant pendant près de deux heures sans défaillir. 

L'ensemble La Venexiana. Photo : (c) Bruno Serrou

A l’instar du contrebassiste Alberto Lo Gatto, omniprésent, et, à un moindre degré, le percussionniste-batteur Donato Stolfi. Les dix musiciens ont mis en regard en les alternant des pages du XVIIe siècle signées Claudio Monteverdi (1567-1643) et ses contemporains et compatriotes, Giovanni Felice Sances (1600-1679), Tarquinio Merula (1595-1665) et Benedetto Ferrari (1603/4-1681), ainsi que l’Anglais Henry Purcell (1659-1695). Côté jazz, c’est principalement à Bill Evans (1929-1980) que La Venexiana a emprunté, fusionnant avec dextérité le jazz aux madrigaux. Un moment de grâce et d’émotion pure, la voix ardente de Francesca Lombardi Mazzulli dans le Lamento della Ninfa de Monteverdi et l’aria « When I am laid in earth » extrait de Didon et Enée de Purcell, la section jazz (Emanuele Cisi, saxophone soprano et alto, Giampaolo Casati, trompette, Donato Stolfi, batterie) s’intégrant avec finesse dans la continuité du discours.

Bruno Serrou 

jeudi 27 octobre 2016

L’Elixir d’amour de Donizetti aux herbes folles du metteur en scène italien Stefano Poda

Strasbourg. Opéra du Rhin-Opéra de Strasbourg. Vendredi 21 octobre 2016

Gaetano Donizetti (1797-1848), L'Elisir d'amore. Ismael Jordi (Nemorino), Danielle de Niese (Ardina), Franco Pomponi (Belcore). Photo : (c) Klara Beck

Pour son premier essai en France, le metteur en scène plasticien Stefano Poda signe à Strasbourg un Elisire d'amore (Elixir d’amour) de Gaetano Donizetti dans un univers rongé par la végétation

Gaetano Donizetti (1797-1848), L'Elisir d'amore. Photo : (c) Klara Beck

Metteur en scène, chorégraphe, décorateur, costumier, éclairagiste italien, Stefano Poda a réalisé en vingt-deux ans plus d’une centaine de spectacles lyriques dans le monde. Seule la France l’a ignoré jusqu’en ce mois d’octobre. Même s’il eut de son propre aveu préféré commencer avec une production wagnérienne, c’est avec l’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti (1797-1848) qu’il fait ses premiers pas en France, à l’Opéra du Rhin, relevant ainsi un défi avec un ouvrage primesautier. Naturellement, Poda situe l’action du melodramma giocoso en deux actes de Gaetano Donizetti aux confins du printemps et de l’été, dans un cube envahi par la végétation, avec une avant-scène bordée de fleurs, des murs couverts de lierre, un fond entouré d’arbres feuillus encadrant un ciel bleu argenté présentant quelques lézardes traversé par un viaduc. 

Gaetano Donizetti (1797-1848), L'Elisir d'amore. Danielle de Nise (Ardina), Ismael Jordi (Nemorino). Photo : (c) Klara Beck

Au centre du plateau tournant une pomme craquelée gigantesque moitié grise moitié blanche s’ouvrant en son centre et, en guise de véhicule du charlatan ambulant Dulcamara, l’ultime modèle Coccinelle de Volkswagen mise au point par Ferdinand Porsche à la demande du chancelier Adolf Hitler rongée par la mauvaise herbe. Les costumes sont tous plus ou moins fleuris, tandis que les soldats sont de cuir vêtus, les femmes portant chaussures rouges à haut talon dont elles font un énorme tas et disposent sur la Coccinelle.

Gaetano Donizetti (1797-1848), L'Elisir d'amore. Ismael Jordi (Nemorino). Photo : (c) Klara Beck

Le quintette vocal réuni pour l’occasion ne démérite pas dans cet environnement floral. Portés par l’esprit commedia dell’arte de l’ouvrage de Donizetti, les chanteurs s’expriment joyeusement, prenant un plaisir patent à s’exprimer dans ce cadre champêtre où le réalisme de certains objets est absorbé par un onirisme certain. Le ténor espagnol Ismael Jordi qui fit ses débuts en France en 2002 sur cette même scène de l’Opéra de Strasbourg est un Nemorino naïf et empressé à la voix souple et ferme, la soprano australienne Danielle de Niese une Ardina rayonnante, sensuelle, comédienne accomplie à la voix rayonnante. Le baryton italien Franco Pomponi est un sergent Belcore entreprenant, la soprano belge Hanne Roos une séduisante Giannetta. Seule la basse italienne Enzo Capuano n’est pas tout à fait à son affaire dans le rôle du Dr Dulcamara, dessinant un charlatan sans faconde et guère fourbe, tandis que le chœur de l’Opéra du Rhin incarne avec entrain le petit peuple basque. 

Gaetano Donizetti (1797-1848), L'Elisir d'amore. Danielle de Niese (Ardina), Enzo Capuano (Dr. Dulcamara). Photo : (c) Klara Beck

Dans la fosse, l’Orchestre Symphonique de Mulhouse fait un sans-faute (bois de toute beauté) sous la direction galbée et souple de la chef britannique Julia Jones qui restitue la partition dans toute sa variété de couleurs et de desseins.

Bruno Serrou


1) Jusqu’au 7/11 Opéra de Strasbourg, le 17/11 Théâtre de Colmar, 25 et 27/11 La Sinne de Mulhouse. Rens. : http://www.operanationaldurhin.eu 

Article paru dans le quotidien La Croix daté mardi 25 octobre 2016 

jeudi 20 octobre 2016

Le piano de György Ligeti

György Ligeti (1923-2006). Photo : DR

Il y a eu dix ans le 12 juin dernier (2016), György Ligeti s’éteignait à Vienne à l’âge de 83 ans. Dix ans plus tôt, en mai 1996, je l’interviewais pour la troisième fois de ma vie dans la perspective d’un dossier consacré à son œuvre pour clavier pour la revue annuelle Piano de la Lettre du Musicien. Trois ans après avoir publié l’interview du compositeur hongrois sur ce blog (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/12/gyorgy-ligeti-1923-2006-propos-sur-ses.html), je reprends sur ce même site la deuxième partie du dossier, ainsi que l’entretien que m’avait accordé le pianiste Pierre-Laurent Aimard, proche de György Ligeti qui lui avait dédié une grande part de ses Etudes pour piano. « Le piano est mon instrument favori. Je lui voue une véritable passion », affirmait György Ligeti qui, de 1984 jusqu’à sa mort, a engrangé ces Etudes comme autant de jalons gouvernant l’ensemble de sa création. « Si j’étais sûr d’avoir vingt ans devant moi, je pourrais écrire quantité d’études, assurait-il. J’ai encore des centaines d’idées... »

La littérature pianistique du XXe siècle est bien plus riche et diverse que ce que d’aucuns veulent bien admettre. C’est ce qu’a démontré le catalogue établi par Jay Gottlieb publié dans deux des précédents numéros de la revue Piano (1). Parmi les œuvres phares pour clavier, celles de György Ligeti figurent en excellente place, même si, comme chez Johannes Brahms, le piano n’occupe que deux époques de la vie créatrice du compositeur hongrois. Dans l’intervalle, rien ou presque. Il est vrai que, pour Ligeti, c’est la période de l’exil, le compositeur ayant choisi la liberté lors de la sanglante répression de Budapest par les troupes soviétiques en 1956. En raison de ses conditions de vie précaires, travaillant à Cologne puis s’installant à Vienne, et se déplaçant volontiers à travers l’Europe, Ligeti ne pourra disposer d’un piano à demeure qu’à la fin des années soixante. Une fois l’instrument en sa possession, offert par une généreuse mécène, il ne devait pas pour autant dédier de nouvelles partitions au piano jusque dans les années 1980.

György Ligeti (1923-2006). Photo : DR

La période hongroise

Les premières œuvres pour piano de Ligeti sont d’un jeune compositeur qui, encore étudiant au plus noir de la Seconde Guerre mondiale, ignorait tout de la seconde Ecole de Vienne, à l’exception de quelques pages d’Alban Berg. Lieder pour voix et piano, trio pour violon, violoncelle et piano, duo pour violon et piano, danses de noces et sonatine pour piano à quatre mains, enfin la Fantaisie chromatique écrite en 1956 mais que Ligeti hésite toujours à publier, quantité de pièces pour et avec piano sont nées durant la période hongroise de Ligeti. L’essentiel de ces pages est resté à l’état de manuscrit. Ces travaux d’étudiant sont placés pour la plupart sous le signe de François Couperin, Jean-Philippe Rameau, Joseph Haydn, Wolfgang Amadeus Mozart ou Robert Schumann. Au sein ce florilège, Ligeti n’a jusqu’à présent accepté de publier que trois morceaux, deux Capricci composés entre mai et septembre 1947 et qui ne seront créés qu’en 1978, dans lesquels s’imposent déjà deux préoccupations fondamentales du compositeur, l’intervalle (Capriccio n° 1) et le rythme (Capriccio n° 2). Tout comme l’Invention de janvier 1948, vestige d’un ensemble d’inventions à deux et trois voix placées sous le sceau de Jean-Sébastien Bach, pièces nées alors que le jeune compositeur était encore l’élève de Sándor Varess. C’est ce dernier qui lui suggéra d’écrire ces pages dans un style plus « personnel ». Ces œuvres restent néanmoins proches de la musique populaire des Balkans et de celle de Béla Bartók pour les premières, alors que la troisième est à la fois recherche mélodique et travail contrapuntique et rythmique fondé sur le principe de l’imitation : de petites cellules mélodiques de neuf ou dix sons sont disposées symétriquement autour d’un axe pivot dont elles se rapprochent ou s’éloignent plus ou moins. 

Puis ce fut un ensemble de onze pièces écrites entre 1951 et 1953 réunies en recueil, Musica ricercata, la dernière, Omaggio a Girolamo Frescobaldi, étant l’adaptation pour piano de la pièce éponyme dédiée à l’orgue en 1951. Six autres de ces pièces allaient être reprises en 1953 dans les Six bagatelles pour quintette à vent puis arrangées pour double quintette à vent par Friedrich K. Wanek en 1975 sous le titre de Six miniatures. Placée sous la double influence de Béla Bartók et d’Igor Stravinski, cette partition de jeunesse, «ricercare mi-scolaire, mi-persifleur» (Ligeti), se présente comme un jeu dont le propos, fort simple, se développe autour d’un ensemble de notes allant croissant, d’une seule (la) pour la première, avec transpositions à l’octave, jusqu’à douze pour la dernière, pièce polyphonique chromatique d’apparence académique mais annonciatrice du musicien de l’espace et du temps que Ligeti devait devenir. Le compositeur, qui se réclame pourtant de l’héritage pianistique Scarlatti-Chopin-Schumann-Debussy, rappelle que ce recueil, resté inédit à l’époque, fut en son temps interdit d’exécution en Hongrie, parce que jugé trop moderne, dissonant, chromatique. 


Premier chef-d’œuvre

Abstraction faite de le recueil ironique, Trois bagatelles pour un pianiste, pages quasi silencieuses écrites en 1961, allusion directe à John Cage, il faut attendre la fin des années soixante-dix pour que le piano réapparaisse dans la création de Ligeti, jusqu’à devenir une préoccupation constante au début des années quatre-vingt, à partir du Trio pour violon, cor et piano. Premier chef-d’œuvre pianistique en 1976 : les Trois pièces pour deux pianos (Monument, Selbstportrait, Bewegung) dédiées aux frères Alfons et Aloys Kontarsky. Neuf ans plus tard, commence la genèse des Etudes, les trois premières (1985-1986) étant composées parallèlement aux trois mouvements initiaux du Concerto pour piano et orchestre, qui sera enrichi de deux mouvements supplémentaires en 1987.

Dans les Trois pièces de 1976, œuvre de transition, Ligeti retrouve donc le piano solo pour lequel il n’avait plus rien écrit depuis 1953. Cet ensemble figure parmi les pages les plus abouties de la littérature pour deux pianos du XXe siècle. Quoiqu’encore rattachées à certaines œuvres antérieures de Ligeti sur le plan technique, elles manifestent le renouveau de l’écriture du compositeur dans leur conception et leur expression. Elles relèvent toutes trois de la même forme en « déploiement » (la formule est de Ligeti) à partir d’une idée simple « déployée » sous une forme toujours plus complexe, tout comme la rythmique, qui va en s’accentuant, alors que s’impose une nouvelle façon d’agencer les sons. Mais l’une des principales caractéristiques de l’œuvre est la polymétrie quasi constante, les événements sonores ne résultant pas du jeu de chacun des deux interprètes, mais des décalages, des disparités de vitesse de jeu entre les parties. L’illusion auditive est dans ces pièces un facteur capital, non seulement pour le rythme mais aussi pour leur conception générale. « Lorsque la différenciation dynamique est précisément réalisée, écrit Ligeti à propos de Monument, la musique paraît être tridimensionnelle, comme un hologramme dans un espace imaginaire. Cette illusion spatiale donne à la musique un caractère statuaire, immobile. » Dans Selbstportrait (Autoportrait), dont le titre complet est « Autoportrait avec Reich et Riley (et avec Chopin à l’arrière-plan) », est un hommage aux représentants étatsuniens de la musique « répétitive » - ce qui allait coûter cher à ce farouche indépendant qui se verra récupéré par les minimalistes, alors que, mêlant sa technique des transformations rythmiques progressives et celles des deux compositeurs américains, il signe une partition profondément personnelle. Il utilise ici une technique pianistique particulière, le « blocage mobile des touches », mode de jeu mis au point par Karl-Erok Welin et Henning Siedentopf qui consiste à appuyer avec les doigts d’une main sur certaines touches sans émettre de sons et à jouer avec les doigts de la main restée libre sur les touches non « bloquées ». Ainsi, « les deux pianistes ne représentent au fond qu’un seul pianiste à deux mains » (Ligeti). Ce principe, qui gouvernera l’Etude n° 3 pour piano « les touches bloquées »(1985), permet d’exécuter de façon extrêmement rapide des rythmes irréguliers complexes sans que le(s) pianiste(s) ai(ent) à compter la durée exacte des notes. Ce concept d’illusion rythmique a été expérimenté par Ligeti dès 1968 dans Continuum pour clavecin. Outre les illusions, l’œuvre est emplie d’allusions. Au-delà du clin d’œil à la musique répétitive et à l’écriture pianistique de Chopin dans Selbstportrait, on trouve dans Bewegung quelque évocation plus lointaine de Schumann, Brahms et Debussy.


Les Etudes pour piano

C’est à partir de 1983 que le piano s’impose définitivement dans l’œuvre de Ligeti. Entreprises en 1985, les Etudes sont en effet devenues depuis lors le centre de la création du compositeur. Ligeti y revient toujours, « toute sa créativité inouïe arrive à passer à travers un instrument aussi simple que le piano », constate Pierre-Laurent Aimard, « le pianiste de Ligeti », puisqu’il a travaillé avec lui ces pièces près de deux décennies. Cette « redécouverte » du clavier, qui permet au compositeur de franchir un nouveau cap dans sa création, correspond à quelques « coups de foudre » musicaux, notamment les œuvres pour piano mécanique de Conlon Nancarrow, les musiques traditionnelles d’Afrique centrale, les musiques occidentales du dernier tiers du XIVe siècle ainsi que différents aspects des mathématiques.

Dès l’été 1980, Ligeti voue une véritable passion à Conlon Nancarrow né en 1912 (voir l’entretien avec György Ligeti http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/12/gyorgy-ligeti-1923-2006-propos-sur-ses.html). Le piano mécanique du compositeur mexicano-étatsunien qui permet à la fois une très grande précision rythmique et une vitesse de jeu phénoménale, allait directement inspirer la rythmique complexe et les croisements de vitesses opposées, accélérant ou ralentissant progressivement, dans les Etudes pour piano seul de Ligeti. Quatre ans plus tard, le Hongrois a la révélation des musiques centrafricaines grâce aux travaux de deux ethnomusicologues, Simha Arom et Gerhard Kubik, qui allaient lui ouvrir de nouvelles perspectives, notamment à travers l’étude des pièces instrumentales des Pygmées Aka ou des Banda Linda. Ces travaux recoupaient alors les préoccupations rythmiques de Ligeti, particulièrement le rapport d’opposition entre une pulsation élémentaire très rapide et différentes cellules ou périodes organisées à partir de ladite pulsation. Enfin, la musique occidentale de la fin du XIVe siècle, connue sous le terme « Ars subtilior » et réunissant des pièces des Franco-Flamands Baude Cordier, Jean Galiot, Solage ou Johannes Ciconia aux rythmiques complexes dans lesquelles Ligeti a décelé des propriétés d’écriture corroborant ses recherches. Enfin, l’homme de sciences trouve en ce début des années 1980 une réponse à un certain nombre de ses préoccupations de compositeur dans la géométrie fractale de Benoît Mandelbrot à laquelle l’initie Manfred Eigen en 1984. Bien que la géométrie fractale nécessite l’emploi de l’ordinateur, Ligeti préfère travailler à la main. « Compte tenu de ma formation, le monde de l’électronique m’est familier et je m’inspire de données scientifiques, convient-il. Mais ce que je fais c’est de l’art, pas de la science. Je suis un artisan. Je n’utilise donc que des concepts, que je transforme pour les adapter à des instruments acoustiques traditionnels. J’ai toujours voulu dans mon œuvre un petit chaos, un petit désordre. Certes, en informatique, il est toujours possible de programmer un résultat chaotique, mais je veux penser par moi-même. » Sa connaissance profonde du piano a permis à Ligeti de créer un univers pianistique d’une richesse et d’une diversité exceptionnelles. En s’appuyant sur une très grande virtuosité, il a pu adapter au clavier des notions rythmiques et polyphoniques jusqu’alors associées à des ensembles vocaux et instrumentaux ou au seul piano mécanique. Bien qu’il le nie, les Etudes constituent une sorte de laboratoire à des pages plus développées, même s’il considère chacune de ces pièces comme une œuvre à part entière à laquelle il tient particulièrement. « Si l’on prend les Etudes une à une, dit Aimard, on s’aperçoit que la Quatrième est le deuxième mouvement du Trio, la Sixième se retrouve dans le Concerto pour violon et celui pour piano, dans le finale du Trio, etc. »

« Désordre » (Etude n° 1) et « Automne à Varsovie » (Etude n° 6) sont des pages de très haute virtuosité, la dernière, qui combine la technique de l’hémiole (2) de la musique romantique (Schumann, Chopin) avec la pensée en patterns (3) (« Pulsationsmetrik ») additifs de la musique africaine, donnant ainsi l’illusion de plusieurs strates de vitesse superposées exécutées par un unique interprète. « Automne à Varsovie » compte aussi plusieurs passages combinant trois ou quatre tempi différents à la fois. Les séries de notes accentuées ne sont plus alors seulement réparties entre les deux mains, mais entre les doigts d’une même main. En faisant « naître la musique de la position des dix doigts sur le clavier […] à cause des limitations anatomiques » (4), Ligeti marche dans les Etudes dans les traces de Schumann, Liszt, Debussy, Bartók...

L’unité conceptuelle du cycle des Etudes pourrait être la polyrythmie ou polymétrie. Il faut en effet au pianiste une très grande assurance et une sensibilité rythmique poussée à son summum, même si ce dernier « n’exécute pas la folie qu’entend l’auditeur, mais des accents décalés, les doigts jouant de façon totalement uniforme », technique déjà utilisée dans Continuum (Ligeti). « Comme toute musique virtuose nouvelle, rappelle Aimard, les Etudes posent des problèmes apparemment insolubles à l’interprète. Pourtant, les problèmes qu’elles soulèvent placent le pianiste dans une situation limite, mais après avoir semblé injouable, elle devient très difficile, puis difficile avant d’entrer finalement dans les doigts, faisant ainsi reculer les limites de la technique pianistique. Si quelqu’un crée une situation inédite, il faut un laps de temps aux interprètes pour engranger les nouveaux mécanismes. Le piano de Ligeti ne se livre qu’à la condition que l’interprète lui donne toutes ses forces, ses forces d’existence, d’énergie, de conviction, d’émotion intellectuelle, physique. Si l’on ne sort pas rompu d’un concert, c’est que l’on n’a pas réussi livrer l’essence. La musique de Ligeti n’est pas une musique de bon temps, elle pousse ses interprètes au point de rupture. »

En dépit des difficultés infinies que recèle cette musique, l’auditeur peut goûter à loisir l’évolution de chacune des Etudes, dont il saura même aisément retenir les mélodies. « Ce qui montre combien Ligeti est grand, souligne Aimard, c’est qu’il arrive à donner naissance à une musique facilement accessible. Elle a une identité puissante, une prégnance très forte, alors qu’elle utilise un matériau fort simple que tout le monde peut retenir. Comme la création pour piano de Beethoven. »

Bruno Serrou

1) Piano n° 8 et n° 9
2) Hémiole : procédé apparu au XVe siècle qui consiste à insérer un rythme ternaire dans un rythme binaire et vice versa. Cette notion a été développée par Ligeti dans la notule publiée dans le programme de la création du Premier Livre des Etudes pour piano.
3) Pattern : modèle simplifié de structure.
4) Formule de Ligeti publiée dans la notice du disque d’Erika Haase, paru chez Col Legno en 1991.


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György Ligeti travaillant dans un train l'une de ses Etudes avec Pierre-Laurent Aimard. Photo : DR

Entretien avec
Pierre-Laurent Aimard
(Pianiste)

Bruno Serrou : Le piano de Ligeti est-il « pianistique » ?
Pierre-Laurent Aimard : Très pianistique, mais c’est un autre piano. C’est-à-dire que, à force d’imprimer de nouveaux schémas de fonctionnement au corps, on arrive toujours à trouver un pianiste capable de se plier aux exigences d’une nouvelle expression pianistique pleinement originale. Mais ce n’est pas parce que vous savez bien jouer du Liszt, que vous saurez bien jouer du Ligeti.

B. S. : Dans les Etudes, vous êtes constamment obligé d’inventer la façon de jouer, notamment les doigtés…
P-L. A. : Le contrôle de la motorique est complètement différent de ce que l’on a coutume de faire. C’est presque «schizophrénique», une sorte de jeu de double pour contrôler le virtuose que l’on est et le polyrythmicien que l’on est par ailleurs. C’est un type de jeu très spécial.

B.S. : En fait, vous êtes presque obligé de vous regarder jouer ?
P-L. A. : On est double et en même temps on doit investir tellement de soi-même, que l’on n’est pas loin de perdre toute lucidité. Ce jeu de double est très intéressant. Ligeti réinvente le piano. Il écrit pour le piano – de ce point de vue cela ne peut pas être plus pianistique –, et en même temps il le dépasse complètement parce qu’il réinvente l’instrument, ce qui le conduit à forger une nouvelle virtuosité. D’où l’énorme intérêt de cette musique qui nous oblige à trouver des solutions à des problèmes extrêmement complexes selon des schémas inédits qu’il nous faut créer. Il nous faut nous-mêmes réinventer un geste, une projection acoustique. Il s’agit de ce fait d’un jeu de virtuosité interprétatif.

B. S. : Tout le monde ne peut donc jouer les Etudes de Ligeti ! Elles ne sont pas à mettre entre toutes les mains !
P-L. A. : Lorsque je reçois une nouvelle Etude, je me tape la tête contre les murs ! Et pas seulement à la réception. Chaque concert est une épreuve. C’est pourquoi le fait que Ligeti soit désormais programmé par plusieurs concours internationaux pose de réelles questions. C’est à la fois formidable et inquiétant, parce que c’est une musique qui est tout sauf normale, et elle ne vaut que par son exception. Donc, si l’on ne s’engage pas à chaque fois à deux cents pour cent, le résultat est décevant. C’est d’un certain point de vue très dangereux pour l’interprète. Mais c’est aussi pour cela que ces pages sont passionnantes. Ce danger est inclus dans la composition elle-même, sinon elle perd son sens. La scène, le risque de la scène, la folie de l’instant sur scène, le jeu entre le possible et l’impossible dans l’exécution elle-même sont inscrits dans la composition.

B. S. : Quand vous analysez les partitions, vous arrivez à repérer les éléments de structures mélodiques propres à Ligeti ?
P-L. A. : Je crois que ce qui est intéressant chez lui ce sont toutes les frontières autres que la mélodie. Ce n’est pas tant qu’il nous propose une mélodie facilement mémorisable parce que construite de telle ou telle façons, mais ce que ce que cette mélodie va devenir. C’est-à-dire qu’il va la presser, la transformer, comme s’il la déformait à l’aide d’un ordinateur, envahir tout l’espace, ou si elle est compressée dans le temps, elle finira par imploser... En fait, elle est continuellement soumise à un processus qui va la changer en autre chose, et c’est ce jeu d’illusions qui fait qui donne le sentiment d’être transporté dans un univers inédit et que l’on finit parfois par perdre la notion d’équilibre. Et pour l’interprète se pose la question de savoir comment donner à la mélodie ses différents états et comment opérer la transmutation, pour que cela reste malgré tout organique, que l’on puisse à la fois suivre son évolution et que l’on ait bien le sentiment d’un bouleversement continu. Ce travail est vraiment fabuleux, car il nous faut nous demander non pas simplement comment l’analyser, comment cela fonctionne, mais ce que nous allons pouvoir en faire comme interprète pour donner vie à l’œuvre. Le travail de l’interprète n’est pas simplement le fait d’être fidèle à un texte et de l’exécuter mais de lui trouver une solution de vérité, de vécu afin que ce que l’auditeur perçoit lui soit irrésistible.

György Ligeti et Pierre-Laurent Aimard. Photo : DR

B. S. : Ligeti se réfère à Ockeghem, précisant : «... Il ne s’agit pas d’une influence stylistique mais technique dont on peut voir les effets dans mes Etudes pour piano et mon Concerto pour piano». Chez Ligeti, la polyphonie n’est-elle pas toujours plus complexe, jusqu’à devenir injouable ?
P-L. A. : A partir de l’ère baroque, moment où s’impose une musique de type de plus en plus harmonique, se perd la notion de liberté polyphonique souvent très audacieuse qui caractérisait la Renaissance. La polyphonie s’est tellement émancipée qu’il a fallu trouver d’autres modes de contrôle. Pourtant, l’intérêt de la polyphonie est d’engendrer une musique très émancipée sonnant de façon très moderne, mais à l’époque elle posait le problème d’un contrôle vertical. D’où l’émergence la musique harmonique. A une époque comme la nôtre où chacun définit son propre système, son propre langage, ce qui intéresse Ligeti est d’écrire une musique régie par la vie polyphonique et polyrythmique, et il joue de la complexité. Chez lui, c’est très clair dans certaines Etudes, vous avez une voix au début, puis une deuxième, puis une troisième – vous pouvez encore suivre –, mais quand il y a six voix superposées, voire beaucoup plus, l’accumulation est si dense que l’on perd le fils, et l’on finit par changer de degré de perception. Or, ce qui intéresse Ligeti, c’est justement de jouer avec les différentes perceptions qu’on l’on peut avoir d’une polyphonie. Cette préoccupation remonte aux années 1960-1970. Dès cette époque, il plaçait dans tout petit intervalle une polyphonie très serrée, constituée soit de micro intervalles soit de canons très chromatiques. Si vous parcourez ses partitions, vous y découvrez des éléments très simples qui s’entrelacent. En fait, il joue avec la perception, et il en a tellement accumulé que ce que l’on perçoit tout d’abord comme une polyphonie finit par se transformer en texture. La superposition de plusieurs vitesses devient une nouvelle façon d’écrire l’espace en mouvement : l’espace tournoie et implose pour devenir nouvel espace.

B. S. : Il s’agit presque d’un temps immobile, à force de tuilage de temps rapides.
P-L. A. : Une sorte d’immobilité générale avec beaucoup de mobilités locales.

B. S. : Ligeti se revendique également de Conlon Nancarrow : «Je considère ses musiques pour piano player polyrythmiques comme un tournant dans la musique de notre siècle». Qu’a-t-il donc découvert dans cette musique ?
P-L. A. : Là encore il a trouvé a posteriori des solutions à des questions qu’il se posait, ce qui l’a encouragé dans sa voie. Je pense que c’est parce que Nancarrow réalise des canons en jouant lui aussi sur la vitesse. Il prend une mélodie très simple, puis il la fait jouer deux fois, quatre fois, huit fois plus vite, ce qui engendre des superpositions absolument délirantes qui changent la perception générale de ce que l’on entend. Ce qui intéresse Ligeti, est cette espèce de folie contrapuntique, ce changement dans l’espace auquel Nancarrow aboutit, une certaine de folie mécanique – il est fasciné par les mécanismes – et la façon dont Nancarrow, grâce à ses mécanismes, met en place des choses qui se transforment.


B. S. : Il évoque aussi les beautés de la géométrie fractales.
P-L. A. : Mais c’est toujours une question de choc, qu’il revendique très fort. Le choc qu’une nouvelle dimension peut apporter à un créateur pour forger sa propre dimension ou sa propre technique. Cela vaut surtout pour le quatrième mouvement du Concerto pour piano, dont l’écriture recèle un type de comportement très particulier qui use de petits accords ou de courtes mélodies mille fois entendus par ailleurs mais agencés de façon tellement bizarre dans le temps et l’espace qu’ils sonnent comme du Ligeti et comme une musique tout à fait neuve dans la façon dont ces brèves cellules se comportent, se démultiplient. La géométrie fractale semble l’avoir beaucoup stimulé.

B. S. : La partie clavier du Concerto pour piano et orchestre est-elle virtuose ?
P-L. A. : Il s’agit d’une œuvre virtuose dans la mesure où elle est extrêmement difficile pour l’instrument. Là aussi, Ligeti joue avec des limites de difficulté, mais multipliant les couches rythmiques, le piano étant l’une de ces couches. Ce n’est donc pas un concerto dans le sens où l’entendaient les romantiques, un individu jouant contre une masse, mais une «folie» des couches rythmiques portée à son comble. Ce que le pianiste réalise seul dans les Etudes, Ligeti l’attribue à tous les instrumentistes du Concerto qui sont autant de virtuoses. Dans le quatrième mouvement, il associe des sources sonores très hétérogènes que son style intègre si fort qu’il arrive à assimiler les choses les plus extraordinaires. Dans les Etudes, c’est la même chose. Par exemple, mélangeant un pseudo do majeur et un pseudo fa dièse majeur – rien que des touches blanches, rien que des touches noires –, il parvient à créer une sorte de congloméra parfaitement original, alors que l’on a perdu toute notion de tonalité. C’est non pas cette puissance de «digestion» mais la façon de se constituer un grenier personnel où traînent quantité de styles venus de tous les coins du globe qui permet à la musique de Ligeti d’être foncièrement originale.

Propos recueillis par Bruno Serrou
Mai 1996