jeudi 13 octobre 2022

Fabuleux "Winterreise" (Voyage d’hiver) de Schubert de Matthias Goerne et Leif Ove Andsnes à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Salle Boulez. Mercredi 12 octobre 2022 

Leif Ove Andsnes et Matthias Goerne. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Winterreise de Schubert est le cycle de lieder le plus déchirant de l’histoire de la musique. Plus de dix ans après l’avoir donné Salle Pleyel avec Christoph Eschenbach, et avec le même deux ans plus tôt à Monaco à l’invitation du compositeur Marc Monnet alors directeur du Printemps des Arts de Monte-Carlo, l’immense chanteur de lieder Matthias Goerne est revenu sur cet Himalaya du lied dans la grande salle Boulez de la Philharmonie de Paris devant plus de deux mille auditeurs, cette fois avec la complicité d’un autre éminent spécialiste de Schubert et du lied, le pianiste Leif Ove Andsnes pour une interprétation d’une déréliction hallucinante.

Il est des moments intenses que l’on ne vit qu’une fois dans sa vie et que l’on cherche à tout prix à retenir, où l’espace et le temps s’ouvrent sur l’infini et se fondent dans l’apesanteur. Telle a été la soirée d’hier, et le retour à la réalité de la vie a été particulièrement malaisé tant l’âme et le corps étaient imprégnés de sentiments et de sensations d’une profondeur et d’une portée vertigineuses. En effet, le baryton allemand Matthias Goerne et le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes ont donné mercredi à la Philharmonie une interprétation inouïe du Winterreise de Franz Schubert. Goerne est assurément le plus grand baryton de notre temps, une voix d’une exceptionnelle beauté, d’une expressivité phénoménale, vivant intensément chaque note qu’il incarne littéralement. Impossible de résister à une telle musicalité !

Composé en 1827, ce cycle de vingt-quatre lieder est l’une des partitions les plus déchirantes de l’histoire de la musique. Le compositeur, qui se savait condamné par la maladie tandis qu’il n’était âgé que de trente ans, traversait alors une grave dépression. Le climat de l’œuvre est d’un pessimisme abyssal, l’aspiration au silence de la tombe l’enveloppant d’un bout à l’autre de son lourd manteau. Les poèmes de Wilhelm Müller, auteur de ceux de la Belle meunière que Schubert avait mis en musique quatre ans plus tôt et qui meurt cette même année à trente-trois ans d’une crise cardiaque, relatent l’errance d’un amant délaissé qui, miné par le chagrin, prend la route, sans volonté de retour, fuyant les contraintes du monde, sans s’apitoyer sur lui-même et sans regrets. La poésie de Wilhelm Müller est d’une authenticité dramatique sans équivalent que le compositeur a su souligner par la plus sublime et dépouillée des musiques, celle du cœur et de l’âme, et magnifiée par l’interprétation fabuleuse de Matthias Goerne et Leif Ove Andsnes.

Matthias Goerne et Leif Ov Andsnes. Photo : (c) Bruno Serrou

Considéré comme l’un des héritiers de Dietrich Fischer-Dieskau, qui lui a transmis un sens singulier du verbe alors qu’il était son élève en même temps que celui d’Elisabeth Schwartzkopf, Matthias Goerne agrège comme peu de ses confrères le mot et la note, qu’il vit intensément de l’intérieur, en tirant un alliage d’une beauté confondante et d’une pénétration sans équivalent chez les chanteurs de sa génération. Baryton au timbre aussi profond que lumineux, son approche de la musique saisit par son immédiateté, sa musicalité naturelle, sa voix d’une tendresse infinie, sa présence indicible qui ensorcelle l’auditeur, tandis que son chant se caractérise par un raffinement que suscite une intelligence de sentiment exceptionnelle. Mais, contrairement à Fischer-Dieskau, qui se focalisait sur le mot, Goerne prend la phrase entière qui devient par son souffle interminable pur enchantement. « L’étude des textes demande beaucoup de temps pour être saisis dans la diversité de leurs dimensions, me disait-il en décembre 2007 tandis que je l’interviewais pour le magazine espagnol Scherzo. Il ne suffit pas de se contenter de travailler les seules grandes œuvres ou les dix pièces les plus connues de Schubert, mais cent. Même chose pour Schumann et d’autres si l’on veut comprendre et pénétrer le style de chaque compositeur. Je pense par ailleurs qu’il est impossible d’interpréter Schumann sans connaître Schubert et saisir les différences de leurs univers, de leurs environnements, de leurs cultures. Schubert est plus proche, dans la concentration, la pureté, de Bach que ne l’est Schumann. J’aime aussi à travailler avec plusieurs très bons pianistes, qui ont tous des caractères bien trempés. Ils ont leur propre opinion, une façon d’aborder les partitions distincte et très personnelle. Ainsi les lieder sont-ils approchés diversement et selon des visions chaque fois plus conformes à leurs particularités. »

Leif Ove Andsnes et Matthias Goerne/ Photo : Alexandre Wallon / Philharmonie de Paris

Auprès de Leif Ove Andsnes, magicien du son d’une musicalité subliminale, qui connaît son Schubert jusqu’en sa nostalgie la plus secrète, la conception de Matthias Goerne du Voyage d’Hiver a évolué vers davantage de frénésie, de terreur intime, d’introspection douloureuse, d’humaine et mâle souffrance, de solitude glacée. Totalement investi dans l’errance sans espoir du cycle schubertien, le faîte de l’émotion a été atteint avec ce Voyage d’Hiver d’anthologie par l’engagement ahurissant des deux artistes. Le saisissement aura été à son comble, chaque étape de ce périple conduisant à la mort étant littéralement vécu par les deux interprètes, Goerne, prenant tour à tour le public, le pianiste et le piano à témoin comme autant d’individus saisis d’effroi, a investi chaque étape du périple hivernal comme s’il en était lui-même le héros tragique, sentiment amplifié par la voix parfois fragile mais puissante et capable de nuances époustouflantes du baryton, dans un extraordinaire dialogue avec le piano somptueusement évocateur d’Andsnes, à la fois discret et présent, douloureux, amère, sépulcral, introverti, tendrement poétique. En vérité, un piano intensément humain. Aux côtés du baryton allemand, l’immense pianiste norvégien a offert du chef-d’œuvre schubertien une interprétation à la fois élégante, puissante et extrêmement sensible. Silhouette élancée, se tenant relativement loin du clavier tandis que les doigts courent l’air de rien sur le clavier qu’ils frôlent plutôt qu’ils le touchent, la perfection de la technique est avec lui au service d’une interprétation épique et pénétrante, qui saisit l’auditeur pour le transporter dans l’inouï. Se regardant comme deux êtres emportés dans le même drame sans retour, le pianiste norvégien et le baryton allemand ont fusionné leur conception de l’œuvre pour en faire un véritable chemin de croix.

Bouleversé et transi de froid par la désolation exaltée de ce Winterreise de Schubert de légende, il était impossible de s’en extraire, et applaudir était en briser la magie… seulement interrompue par des toux bruyantes et des raclements de gorge intempestifs de la part d’une partie du public entre chaque lied qui n’appelait pourtant que le silence et l’introspection…

Bruno Serrou

mardi 11 octobre 2022

Naissance d’un chef-d’œuvre à l’Opéra de Nantes, «L’Annonce faite à Marie» de Philippe Leroux d’après Paul Claudel

Nantes (Loire-Atlantique). Angers-Nantes-Opéra. Théâtre Graslin. Dimanche 9 octobre 2022

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), Sophia Burgos (Mara Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Toute œuvre nouvelle de Philippe Leroux crée l’événement tant ce compositeur exigeant et sa musique extraordinairement raffinée sont une magistrale expérience au service du Verbe, ce que confirme son premier opéra fondé sur un « mystère » de l’un des plus grands auteurs dramatiques du XXe siècle, Paul Claudel (1868-1955).

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), Vincent Bouchot (Pierre de Craon), Sophia Burgos (Mara Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Compositeur rare, Philippe Leroux (né en 1958) compte parmi les plus significatifs de sa riche génération, celle des années cinquante. « Je me souviens du jour où il est venu se présenter à moi, au conservatoire, me rappelait Ivo Malec en 2006 pour un documentaire produit par l’INA. C’était un très beau garçon, plein de cheveux bouclés. Une apparition très belle et étrange. Il est arrivé comme un ange, et il m’a parlé comme il le fait encore, doucement. Avec lui, il faut toujours tendre l’oreille. » Tel qu’il est dépeint par son professeur au Conservatoire de Paris, Philippe Leroux est un artiste discret et lucide, qui allie rigueur technique et passion pour la transmission, autant vers le public que vers les musiciens, notamment dans le cadre de son enseignement à l’IRCAM puis à l’Université McGill de Montréal. Créateur au talent exceptionnel, il s’est tourné vers la composition dès l’âge de onze ans, avant de s’imposer aujourd’hui comme l’un des créateurs majeurs par la puissance de son inspiration, l’exigence de son écriture, la profondeur, la délicatesse, l’expressivité de sa musique.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Els Janssens Vanmunster (Elisabethe Vercors), Marc Scoffoni (Anne Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Sur une magistrale adaptation de Raphaèle Fleury, spécialiste du théâtre claudélien qui s’était déjà illustrée par son travail remarquable sur Le Soulier de satin pour l’opéra de Marc-André Dalbavie créé au palais Garnier en mai 2021, Philippe Leroux réalise un pur joyau qui confine au chef-d’œuvre. Ce premier opéra réunit six chanteurs (deux sopranos, mezzo-soprano, ténor, deux barytons) et neuf instrumentistes (guitare, piano, violon, violoncelle, flûte, clarinette, trompette, percussion, clavier), et l’outil informatique en temps réel de l’IRCAM.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Initialement intitulé La Jeune Fille Violaine dans sa première version de 1892, remanié en 1899 puis en 1948, le « mystère » en un prologue et quatre actes de Claudel L’Annonce faite à Marie, qui tire son titre de l’annonce de la maternité divine du Christ à la vierge Marie par l’archange Gabriel, conte l’histoire de deux sœurs qui se déchirent. Violaine, fille aînée du riche fermier Anne Vercors, qui après avoir appris de celui qui l’a abusé antan, le bâtisseur d’églises Pierre de Craon, qu’il est atteint de la lèpre, lui donne par mansuétude un baiser sur la bouche et un anneau, ignorant que sa sœur Mara les voit. Cette dernière harcèle le jeune paysan Jacques Hury, fiancé de Violaine, et l’informe qu’il est trompé. Fou de jalousie, il presse Violaine de se disculper. Ce qu’elle refuse, préférant que son fiancé la croie coupable et l’oublie. Violaine finira par mourir de la lèpre sous les coups des accusations de Mara, bien qu’elle ait sauvé par une miraculeuse nuit de Noël l’enfant que cette dernière faillit perdre.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Els Janssens Vanmunster (Elisabeth Vercors), Sophia Burgos (Mara Vrcors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Philippe Leroux laisse le texte s’exprimer clairement, utilisant tous les modes d’expression que le théâtre lyrique met à sa disposition après cinq siècles d’histoire, du parler au chant en passant par le recitativo cantando, le parler-chanter et jusqu’au phonème, qui magnifie rythme et prosodie. Ce « mystère » de Claudel qui décrit la « possession d’une âme par le surnaturel » selon le dramaturge, est somptueusement mis en musique par Philippe Leroux dont l’orchestre est empli de sortilèges, de magie surnaturelle, de timbres et de sonorités continuellement mouvants, renouvelés et envoûtants, la musique étant extraordinairement originale. Elle est à la fois précise, fourmillante, sensible, délicate, ingénieuse, épique, tendre, toujours surprenante. Elle tient de l’irrationnel, de l’onirique, qu’elle soit instrumentale ou vocale. A l’écoute de ce joyau, il s’avère que le compositeur était indubitablement fait pour l’opéra, comme le laissait présager ses Voi(Rex), pour voix, six instruments et dispositif électronique dédié à François Paris créé le 20 janvier 2003 à l’IRCAM, et Quid sit Musicus?, pour sept voix, deux instruments et électronique créé dans le cadre de Manifeste de l’IRCAM le 18 juin 2014, deux partitions qui constituent autant d’étapes majeures dans un parcours qui conduisait le compositeur vers l’opéra dont il rêvait depuis quarante ans. Le passage entre acoustique et électronique est fascinant, le traitement des voix unique, L’Annonce faite à Marie est l’une de ses créations les plus complexes et originales, avec cet électronique qui s’intègre à la perfection au sein de l’élément acoustique sculptant le son instrumental et vocal, donnant un relief exceptionnel au dessein sonore et dramatique du verbe et de la musique, les parties vocales, souvent traitées dans le style madrigalesque, instrumentales et l’électronique en temps réel étant étroitement imbriquées, laissant percer tout autant l’indépendance et la fusion des voix d’une mobilité perpétuelle grâce à une écriture serrée au large ambitus, l’individuel et le collectif étant travaillés sous une forme composite. Les alliages de timbres et la dynamique bigarrée qui émane de l’écriture de Leroux font de cette partition une œuvre de tout premier plan.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Sophia Burgos (Mara Vercors),Charles Rice (Jacques Hury), Marc Scoffoni (Anne Vercors), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), Els Janssens Vanmunster (Elisabeth Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Deux scènes magistrales se détachent de l’ensemble où pas une faiblesse n’est décelable du début à la fin, le duo d’amour Jacques/Violaine du deuxième acte et la lecture de l’Evangile selon saint Luc énonçant l’Annonciation au troisième acte. Ainsi, le spectateur, transporté par l’émerveillement qui maintient continument son attention en éveil, ne voit pas le temps passer, malgré les deux heures trente sans entracte, ce qui de plus crée une unité extraordinaire à l’œuvre entière.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Charles Rice (Jacques Hury), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

La mise en scène de Célie Pauthe, d’une grande efficacité théâtrale avec des gestes sobres et une vérité dramatique poignante qui se déploie au sein d’une scénographie de Guillaume Delaveau enfermant l’action dans un cube aux murs gris animé par des projections d’images décolorées de François Weber qui situent l’action dans un Moyen-Age finissant du temps des bâtisseurs de cathédrales délicatement souligné par les costumes sobres d’Anaïs Romand.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Le sextuor de chanteurs réunis pour cette création participe à la perfection à l’élaboration de cet univers fascinant par une présence scénique et une virtuosité vocale confondantes. Tous excellent à la fois dans la musique ancienne et dans la création contemporaine. Fidèle interprète de Philippe Leroux, voix pleine à l’articulation extrêmement claire, Raphaële Kennedy campe une Violaine Vercors bouleversante, tandis que la Portoricaine Sophia Burgos, voix charnelle et chaude, est au diapason du somptueux morceau d’anthologie qu’est le récit évangélique qu’elle déplore à la façon d’un madrigal. Els Janssens Vanmunster dans le rôle de la mère complète le trio féminin dans un style belcantiste idoine. Dans le personnage de Jacques Hury, le baryton britannique Charles Rice à la ligne de chant impeccable brille face Raphaële Kennedy dans l’ardent duo d’amour du deuxième acte, tandis que le baryton-ténor toulousain Vincent Bouchot, pilier de l’Ensemble Clément Janequin lui-même compositeur, incarne un Pierre de Craon déchiré et déchirant, le baryton Marc Scoffoni, familier du grand répertoire lyrique, forme brillamment auprès d’Els Janssens Vanmunster, le côté paternel du couple parental des deux sœurs rivales.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), Sophia Burgos (Mara Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Dans la fosse, les huit solistes de l’Ensemble Cairn, qui connaît parfaitement l’univers de Philippe Leroux, servent à la perfection l’écriture instrumentale du compositeur, ses finesses, sa délicatesse, ses splendeurs, son écriture colorée, ses sonorités mystérieuses et ensorceleuses, ses saillies puissantes et amples, son onirisme captivant, sa fluidité prodigieuse, sa transparence cristalline. Directeur musical de l’Ensemble Cairn aux côtés du compositeur Jérôme Combier, enseignant à l’Université McGill à l’instar de Philippe Leroux, Guillaume Bourgogne dirige l’ouvrage avec une précision au cordeau, une maîtrise du temps et de l’espace saisissante, un sens du théâtre et des nuances qui emportent l’œuvre sur les cimes.

Philippe Leroux (né en 1958), L'Annonce faite à Marie. Charles Rice (Jacques Hury), Marc Scoffoni (Anne Vercors), Sophia Burgos (Mara Vercors), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors). Photo : (c) Martin Argyroglo pour AngersNantesOpéra

Pour découvrir sans attendre cette œuvre majeure, L’Annonce faite à Marie est donné à l’Opéra de Nantes jusqu’au 14 octobre, à l’Opéra de Rennes du 6 au 9 novembre., puis à l'Opéra d'Angers le 19 novembre. Reste à souhaiter que d’autres programmateurs de théâtres lyriques se décident à inscrire au plus vite à leur répertoire cet incontestable chef-d’œuvre...

Bruno Serrou 

 

samedi 8 octobre 2022

De somptueux Messiaen et Debussy par l’Orchestre Philharmonique de Radio France et Mikko Franck à la Philharmonie de Paris

Paris. Philharmonie. Salle Boulez. Vendredi 7 octobre 2022

Mikko Franck et l'Orchestre Philharmonique de Radio France à la Philharmonie de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

De temps à autres, l’Orchestre Philarmonique de Radio France quitte sa salle du Quai Kennedy pour se produire à la Philharmonie de Paris dont la jauge est plus conséquente que celle de l’Auditorium de Radio France. Ainsi, vendredi 7 octobre, avec la présence d’Evgeny Kissin, l’OPRF a fait salle comble sous la conduite de son directeur musical Mikko Franck dans un programme plus grand public, à l’exception de l’œuvre de Messiaen, bien trop négligée par les orchestres.

Evgeny Kissin, Mikko Franck et l'Orchestre Philharmonique de Radio France à la Philharmonie de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Mais au lieu du Concerto n° 3 de Serge Rachmaninov initialement prévu, c’est le Concerto n° 23 en la majeur KV. 488 de Mozart qu’Evgeny Kissin a proposé, changement de programme dû à un accident domestique du pianiste russe, une chute dans un escalier le blessant au bras. Il apparaît donc délicat de juger la prestation de cet immense artiste, qui de plus se comporte admirablement face au conflit russo-ukrainien, ne craignant pas de clamer haut et fort ce qu’il pense de Vladimir Poutine et de ses sbires. Néanmoins, si le toucher délié, l’ampleur de ses sonorités qui font la particularité de son jeu ont suscité l’admiration, il convient de noter que Kissin n’est pas vraiment entré dans l’œuvre qu’il avait choisie, son interprétation restant distante et froide, particulièrement dans le mouvement central, l’un de ces fameux adagios que seul Mozart fait chanter comme s’il s’agissait d’une aria d’opéra. Il faut aussi relever une distribution des cordes trop volumineuse, avec un dispositif 12-10-8-6-4 désormais trop fourni par rapport aux habitudes d’écoute. 

Evgeny Kissin et l'Orchestre Philharmonique de Radio France à la Philharmonie de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Ces réserves formulées, le public a applaudi avec ferveur la prestation du pianiste, qui s’est rapidement lancé après l’avoir annoncé de sa voix grave inarticulée dans une Marche turque extraite de la Sonate n° 11 pour piano de Mozart sonore et rapidement enlevée puis, après une nouvelle ovation insistante, dans la Valse n° 14 en mi mineur op. posth. de Chopin dans un style plus adapté.

Mikko Franck. Photo : DR

Cent pour cent française, la seconde partie du concert a été un véritable feu d’artifice sonore, Mikko Franck se montrant de plus en plus à l’aise avec ce répertoire. Les Offrandes oubliées qu’Olivier Messiaen - pour qui Mozart était le compositeur par excellence - composa en 1931 trop rarement programmées, l’OPRF et Franck en offrant une interprétation d’une exaltante puis touchante intériorité, dramatique puis onirique, brillant dans tous ses éclats dans la première partie avec l’orchestre de quatre vingt sept musiciens au complet, et la longue et vibrante réflexion spirituelle de la seconde partie avec la totalité des pupitres des premiers violons, le trio de seconds violons et le quatuor d’altos.

Cette page à la teneur mystique de Messiaen préludait au sommet du concert, une fabuleuse exécution de La Mer de Debussy. Le « Philharmonique » a donné du sommet de la création symphonique de Debussy une lecture au cordeau, d’une expressivité et d’une poésie hallucinante. Le chef finlandais a dirigé une Mer pleine de houle et d’embruns déchaînés par un souffle puissamment inspiré, un sens des contrastes saisissant, motivant l’orchestre jusque dans ses retranchements les plus ahurissants, tous les pupitres s’en donnant à cœur joie, comme formé par quatre vingt onze solistes, chacun s’investissant avec un plaisir commun pour se fondre en un tout formidablement homogène. Une Mer comme celle-ci est à graver dans la mémoire de tous les acteurs de la soirée, musiciens et public confondus, une soirée à marquer d’une pierre blanche… en espérant que les auditeurs de France Musique, qui retransmettra ce concert le 27 octobre, pourront ressentir le même plaisir, immense comme l'Océan.

Bruno Serrou 


vendredi 7 octobre 2022

L’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä au sommet dans un programme virtuose réunissant Saariaho, Ravel et Stravinski

Paris. Philharmonie. Salle Boulez. Jeudi 6 octobre 2022

Klaus Mäkelä et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est un Sacre du Printemps de feu qu’ont proposé l’Orchestre de Paris et son flamboyant directeur musical finlandais Klaus Mäkelä, donnant toute sa signification au sous-titre de l’œuvre, Tableaux de la Russie païenne. Cette partition créée le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs-Elysées par les Ballets Russes sous la direction de Pierre Monteux et dans une chorégraphie de Vaslav Nijinski est l’une de celles qui ouvrirent le XXe siècle musical, « un chiffon rouge, un brûlot » comme se plaisait à la qualifier Pierre Boulez, qui en avait fait l’un de ses chevaux de bataille. Au sein d’un matériau mélodique et harmonique relativement élémentaire et traditionnel, Stravinski instille dans ce ballet une vitalité rythmique inédite inouïe et jamais égalée qui ne pouvait être obtenue sans une certaine simplification de son vocabulaire.

Klaus Mäkelä et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Klaus Mäkelä à la tête de son Orchestre de Paris d’une vélocité proprement éblouissante, a instillé une puissance tellurique et des tensions hallucinantes comparables à ce que proposait un Pierre Boulez, ou un Esa-Pekka Salonen, avec un sens de la narration, une théâtralité haletante qu’il distille à satiété, sûr de son orchestre qui scintille de tous ses feux avec le confort d’une Rolls Royce dopée aux amphétamines. Timbres fauves, rythmique incantatoire, vecteurs spécifiques du langage du Stravinski dans Le Sacre du printemps, juxtaposition des lignes… Mäkelä et sa phalange symphonique parisienne ont donné tout ce qui fait du Sacre une œuvre stupéfiante, d’une force, d’une vitalité rythmique phénoménale, mettant également en exergue les nombreux passages d’inspiration populaire. Dans cette fête des sons et des rythmes, il faudrait citer la totalité des noms des quatre vingt quinze musiciens de l’Orchestre de Paris dans leur traitement global plus ou moins solistes, surtout dans les rangs des bois, des cuivres et de la percussion, ainsi que les têtes de pupitres du quintette des cordes, particulièrement les altos.

Le programme s’ouvrait sur la création française de Vista, grande partition d’orchestre de près d’une demie heure de Kaija Saariaho, partition en deux mouvements au titre inspiré par des panneaux routiers étatsuniens indiquant des points de vue touristiques de Californie, composé en 2019 à la suite d’une commande groupée des Orchestre Philharmoniques de Berlin, Oslo, Los Angeles et Helsinski, cette dernière formation en ayant donné la première mondiale en mai 2021. Le premier mouvement, Horizons, s’ouvre sur un superbe appel de deux hautbois, l’un s’exprimant sur une hauteur fixe, l’autre jouant un thème volubile, formules qui se propagent aux flûtes puis aux cordes, et à travers tout l’orchestre, et allant se transformant peu à peu jusqu’à engendrer une longue section aux élans lyriques annonciateurs de l’opéra Innocence créé l’été 2021 au Festival d’Aix-en-Provence. La seconde partie, Targets, plus tendu et dramatique, se déploie avec une énergie saisissante, développant le matériau musical exposé dans le mouvement initial, avant de s’effacer et de s’éteindre sur les traits de hautbois qui ont préludé à l’œuvre entière. Vista a été remarquablement servi par un Orchestre de Paris galvanisé par la direction au cordeau de Klaus Mäkelä.

Alice Sara Ott, Klaus Mäkelä et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa première prestation avec l'Orchestre de Paris, la jeune nippo-allemande Alice Sara Ott, née à Munich en 1988, s’est imposée dans le Concerto pour piano et orchestre en sol majeur de Maurice Ravel. Cette partition célébrissime, qui associe le jazz et Mozart, a été remarquablement servie par son interprète, dont la main gauche est tout simplement féerique, à la fois solide, souple, légère, expressive, inaltérable dans le mouvement lent dont la rythmique et le tempo sont restés pérennes du début à la fin, soutenant une main droite volubile, aérienne, planant au-dessus du clavier dont elle tire néanmoins des sonorités lumineuses et sensuelles. Au terme de ces vingt minutes qui se sont écoulées tel un rêve dans un dialogue avec un Orchestre de Paris aux sonorités éclatantes et voluptueuses, particulièrement le cor anglais et la harpe, mais aussi flûte, clarinette, basson et cordes. En bis, et après quelques mots destinés au public, Alice Sara Ott, qui a confirmé au public être atteinte d'une sclérose en plaque depuis 2019, a donné une troisième Gymnopédie d’Erik Satie d’une grande délicatesse.

Bruno Serrou


jeudi 6 octobre 2022

CD : Warner Classics réunit la totalité de ses enregistrements de Frank-Peter Zimmermann, le plus grand violoniste allemand contemporain


Le classicisme épuré de Frank Peter Zimmermann éblouit par la sobriété et l’autorité de son jeu, la pureté de sa sonorité. En trente CD, Warner Classics présente dix-huit années d’un parcours à travers soixante-seize œuvres de vingt-sept compositeurs, de Jean-Sébastien Bach à György Ligeti, soit près de trois siècles de création musicale.  

Le coffret rétrospectif de trente CD que consacre Warner à Frank-Peter Zimmermann présente une synthèse de l’art extraordinaire de l’un des plus grands violonistes de notre temps, entre 1984, avec les Concertos pour violon n° 3 et n° 5 de Mozart qu’il reprendra plusieurs fois, et 2001, avec le Concerto pour violon de Ligeti. Agé de 57 ans, ce merveilleux artiste allemand n’est pas exclusif Warner Classics, loin s’en faut puisque sa discographie, qui compte quantité d’enregistrements tout aussi capitaux et captivants que ceux réunis dans ce coffret, se répartit entre plusieurs labels, Bis Records notamment pour les intégrales des Sonates pour violon et piano de Beethoven avec le pianiste Martin Helmchem et des Sonates et Partitas pour violon seul de Bach, cette dernière ayant été entreprise durant le lock down imposé par la pandémie de la Covid19.

Fondée sur une technique si parfaite qu’elle confine parfois au funambulisme, la virtuosité souple et naturelle, et la musicalité rayonnante de Zimmermann suscitent un chant incommensurable, tandis que son jeu et sa sonorité sont immédiatement identifiables grâce à un archet d’une délicatesse prodigieuse au service d’une grande liberté tant intellectuelle que spirituelle qui lui permet une grande simplicité, et de remettre constamment sur le métier les œuvres qu’il interprète dont ii renouvelle toujours la teneur. Finesse de timbre, légèreté de l’archet, sobriété du jeu, pureté d’exécution mettent en valeur les propriétés des œuvre qu’il joue, les élans lyriques et passionnés des compositeurs. Jouant depuis 2001 un Stradivarius de 1711, le Lady Inchiquin, qui a appartenu à Fritz Kreisler, il dit entretenir avec l’instrument une véritable histoire d’amour depuis 2001 malgré un intervalle de deux ans (2016-2018) dû à la faillite de son mécène.

Dans le coffret qu’il lui consacre, Warner Classics publie les disques dans leur ordre chronologique tels qu’ils étaient à l’origine, non seulement les pochettes mais aussi les couplages. Si bien que plusieurs œuvres d’orchestre pur y figurent sans qu’y intervienne le violoniste - ainsi en est-il des CD Ligeti, Weill, Saint-Saëns, Schumann, et d’un Mozart (Symphonie n° 40) -, Zimmermann pouvant également jouer en compagnie d’autres solistes. A noter parmi tant de gravures exceptionneles, le superbe CD consacré en 1991 à des Sonates de musique française de Georges Auric, Jean Françaix, Erik Satie, Darius Milhaud et Francis Poulenc, ainsi que celui réunissant en 1990 les Sonates de Debussy et Ravel à celle du Tchèque Janacek, deux disques avec le pianiste Alexander Lonquich, également son partenaire dans les intégrales des Sonates pour violon et piano de Mozart et de Prokofiev, tandis que ses Concertos de Bach sont d’une grande probité, et ses Sonates d’Eugène Ysaÿe, malgré leurs difficultés extrême,  atteignent couleurs inédites. A noter que les concertos sont tous dirigés par des chefs d’orchestre parmi les plus éminents, Gerd Albrecht, Gary Bertini, Gianluigi Gelmetti, Mariss Jansons, Lorin Maazel, Jukka-Pekka Saraste, Wolfgang Sawallisch, Jeffrey Tate, Franz Welser-Möst… Sa première version du Concerto pour violon de Beethoven est déjà d’une grande maturité, solide et profonde, et ses sonorités sont brillantes, flatteuses, surnaturelles. Dirigés par Gianluigi Gelmetti, ses Concertos de Berg et de Stravinsky associés au Tzigane de Ravel captés en 1991 sont magnifiques, Zimmermann étant assurément l’un de leurs interprètes les plus inspirés. Dans Beethoven, le Concerto et deux Romances avec Jeffrey Tate, le jeu de Zimmermann est à la fois épuré et précis, combinant lyrisme et intensité, exactement dans le caractère beethovénien, le soliste dialoguant avec l’excellent English Chamber Orchestra dirigé par un Jeffrey Tate particulièrement clair, fluide, suprêmement équilibré, transparent comme le doit une formation de chambriste. Il faut y ajouter le Triple Concerto traité en 1985 comme une véritable musique de chambre par le trio de solistes dont aucun ne tire la couverture à lui, avec aux côtés de Zimmermann le violoncelliste Robert Cohen et le pianiste Wolfgang Manz qui concertent avec l’English Chamber Orchestra dirigé cette fois par Jukka-Pekka Saraste. Dans les deux Concertos de Brahms le violon intervient, celui pour violon et le « double » avec violoncelle, enregistrés live, Zimmermann instaure dans le second avec Heinrich Schiff un dialogue sensible et épanoui, dans la plus pure tradition romantique. Malgré la direction plus ou moins pesante de Wolfgang Sawallisch, le Concerto pour violon sous l’archet de Zimmermann est un moment d’anthologie. A l’instar des Concertos de Schumann dont il tire la substantifique moelle sous la direction de Hans Vonk, de Dvorak avec l’Orchestre Philharmonique de Londres et Franz Welser-Möst, celui de Sibelius remarquablement dirigé par Mariss Jansons à la tête du Philharmonia Orchestra.

Photo : DR

La musique de chambre que Frank-Peter Zimmermann se plaît à jouer avec ses amis, choisissant soigneusement ses partenaires en raison de l’intimité nécessaire à l’interprétation de ce répertoire, n’est pas absente dans ce coffret. Prokofiev, avec intégrale de l’œuvre pour violon où il va jusqu’à enregistrer les deux parties de la Sonate pour deux violons, une lecture captivante de la Sonate de Janacek, les deux Quatuors avec piano de Mozart, et le Trio avec cor de Brahms. Dans Paganini, sa technique est si stupéfiante de naturel qu’elle se fait oublier au profit de la seule musicalité que Zimmermann tire de ces pages de haute voltige. Lorsqu’il enregistra ces Caprices en 1985, Zimmermann avait vingt ans, il disait alors vouloir jouer ces pièces comme des mélodies de Mozart, dont il avait gravé pour EMI quelques mois plus tôt, en 1984 précisément, deux des cinq Concertos pour violon dans lesquels il révèlait déjà une affinité singulière avec le classicisme qu’il joue depuis lors avec une élégance suprême dans un style intemporel. Ces pages, qu’elles soient de Paganini ou de Mozart, sont à la fois juvéniles et spectaculaires, et imposent déjà son jeu d’une sûreté absolue. Mais ce sont précisément ses Mozart qui constituent le fer de lance de sa discographie, avec les splendides intégrales des quinze Sonates pour Violon et piano ainsi que des cinq Concertos, dont deux versions des Troisième et Quatrième d’entre eux, le tout constituant des versions de référence incontestables et incontestées de la discographie mozartienne. 

Frank Peter Zimmermann excelle également dans le répertoire du XXe siècle, comme l’attestent ses gravures des Concertos de Berg, Weill - son ultime enregistrement EMI -, et Ligeti, pour Teldec en 2001 dans le Concerto pour violon que son maître Saschko Gawrilow avait créé en 1990, mais aussi ses Janacek, Ravel, outre bien sûr Prokofiev déjà évoqués.

Bruno Serrou

30 CD Warner Classics 0190296 317880. Durée : 29h 49mn. Enregistrements : 1984-2001. 


mercredi 5 octobre 2022

L’ultime récital solo parisien d'un géant du piano, l'Allemand Christian Zacharias a été donné le 4 octobre 2022 au Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Mardi 4 octobre 2022

Christian Zacharias. Photo : (c) Bruno Serrou

Christian Zacharias est l’un des pianistes les plus élégants, nobles et sensibles qui se puissent trouver aujourd’hui. Chacune de ses apparitions est une fête en soi. Surtout hier soir, tandis qu’il se produisait à Paris dans ce qui devrait être son ultime récital solo.

Christian Zacharias est chez lui, au Théâtre des Champs-Elysées. Il y joue très souvent, et le public ne s’en lasse pas, d’ailleurs, se montrant à son égard aussi fidèle que lui, se bousculant à chacune de ses prestations. Mardi 4 octobre, le pianiste allemand né en Inde (Jamshedpur) voilà 72 ans, disciple de Vlado Perlemuter au CNSMD de Paris après avoir étudié le piano au Conservatoire de Karlsruhe auprès d’Irène Slavine, outre son extraordinaire talent de pianiste, s’illustre dans les domaines de la direction d’orchestre depuis 1992 et de festivals, ainsi que d’écrivain, tout en avouant une passion pour la peinture, possédant une riche collection en son domicile.

Avant de renoncer à sa carrière de récitaliste pour donner la priorité à celle de chef d’orchestre - il est notamment chef associé de l’Orchestre National d’Auvergne -, dirigeant aussi du piano, et de concertiste, invité, Christian Zacharias a donné au Théâtre des Champs-Elysées un programme qui lui va à merveille, lui permettant d’exposer pleinement son lyrisme raffiné, ses sonorités envoûtantes, son toucher délicat, sa profondeur spirituelle.

Depuis ses débuts à Genève en 1969 après avoir remporté le deuxième Prix du concours de la métropole lémanique, Christian Zacharias accorde une importance particulière à la probité du texte musical, s’attachant jusqu’aux plus infimes détails des partitions tout en cherchant à aller au-delà des notes, ce qui le conduit à briller particulièrement dans la musique de Scarlatti, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Debussy et Ravel, son répertoire de prédilection qu’il défend avec flamme.

Christian Zacharias. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour ce qui pourrait être sa dernière prestation solo à Paris, le pianiste allemand a choisi le brillant cycle Les Saisons op. 37a que Tchaïkovski composa en 1875-1876 qui semblent soudain de plus en plus courues en ce moment par les pianistes du monde, et l’une des sonates les plus réputées de Schubert, la célèbre « Gastein ». En authentique conteur, Zacharias prend l’auditeur par la main pour ne plus la lâcher du début à la fin des œuvres qu’il joue, offrant à son oreille mille et un sortilèges des partitions qu’il interprète, quelles que soient leur durée et le nombre parties, et ce jusqu’au plus infime détail. Son toucher aérien, la limpidité de ses phrasés, les sonorités argentines emplies de sortilèges, la délicatesse de son jeu donnent à entendre les infinies richesses des œuvres qu’il joue. Ainsi, les douze mois des Saisons de Tchaïkovski sont sous les doigts de Zacharias un véritable livre d’images (Au coin du feu, Le Carnaval, Chant de l’alouette, Perce-neige, Les nuits de mai, Barcarolle, Chant du faucheur, La moisson, La chasse, Chant d’automne, Troïka, Noël) délicieusement contrastées, d’une variété et d’une densité de couleurs chatoyantes qui illustre à la perfection les épigraphes que le compositeur met en exergue de chacune des pièces, à l’instar de Janvier, « Ce lieu de douceur et de paix, / La nuit l’a vêtu de pénombre ; / Le feu s’éteint dans la cheminée, / La chandelle charbonne. (Pouchkine) », ou de Novembre, « Ne contemple pas la route tristement. / Ne te hâte point de suivre la troïka. / La mélancolie dans ton cœur tapie, / Impose-lui le silence à jamais. (Nikolaï Nekrassov) »

De la Sonate pour piano n° 17 en majeur op. 53 D. 850 de Franz Schubert qui s’est vue attribuer le sous-titre « Gastein » en raison du lieu (Bad Gastein, non loin de Salzbourg) de sa composition, durant une villégiature de son auteur en août 1825, Zacharias a donné toute la joie conquérante, la tendresse radieuse, la vitalité enjouée, le pianiste ménageant des rythmes solaires d’une ardeur éclatante dès l’entrée de l’Allegro vivace initial, tandis que le jeu du pianiste s’avère d’une liberté surnaturelle dans les deux mouvements centraux, véritables joyaux de l’œuvre, l’abandon du Con moto et ses exquises harmonies, ineffable contemplation des mystères de la nature, exaltant les rythmes pointés du Scherzo, les échos cajoleurs et attendrissants de Ländler ainsi que la rêverie de son trio et son harmonie envoûtante, enfin le délicieux Rondo final dont il souligne avec un naturel confondant la candide simplicité.

Comme hypnotisé par la beauté du son égrené par les doigts de Christian Zacharias, le public n’a pas bronché pendant une heure trente-cinq, ne serait-ce que d’un cil comme tétanisé par tant de profondeur et de musicalité (exception faite de quelque alarme de téléphone resté ouvert par mégarde et de retardés à l’issue de l’entracte faute de sonnerie). Au point que Christian Zacharias s’est rapidement assis devant son Steinway d’un soir pour se lancer dans une série de Variations du « jeune Beethoven », estimant à raison qu’il était « impossible après un tel sommet de la musique [la Sonate de Schubert] de jouer des pages majeures du répertoire ».

Bruno Serrou

 

 

mardi 4 octobre 2022

L’évidente de filiation Dvořák-Brahms par Hilary Hahn, l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam et Lahav Shani au Théâtre des Champs-Elysées

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Lundi 3 octobre 2022

Lahav Shani. Photo : DR

Orchestre en résidence du Théâtre des Champs-Elysées, l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam (Rotterdams Philharmonisch Orkest) et son directeur musical Lahav Shani ont proposé lundi 3 octobre un programme placé sous la figure tutélaire de Johannes Brahms, une symphonie du maître de Hambourg étant mise en regard d’un concerto de l’un de ses protégés, Antonín Dvořák.

Hilary Hahn, Lahav Shani et l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam. Photo : (c) Bruno Serrou

Plus classique et retenu que le Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur op. 104 de 1895, et surtout infiniment moins couru que ce dernier, le Concerto pour violon et orchestre en la mineur op. 53 composé par Dvořák en 1879 est plus rarement programmé. Composé pour le même violoniste que celui de Brahms et ceux de Bruch, Joseph Joachim à qui il est dédié et qui demanda à deux reprises des modifications à son auteur, en 1880 et en 1882, tant les difficultés d’exécution défiaient même la dextérité de son dédicataire, et qui continuent à refroidir quantité de violonistes aujourd’hui encore tant il requiert une excellente maîtrise technique du fait de nombreux procédés d’écriture, registre aigu, arpèges, octaves, tierces, trilles, doubles cordes, etc. Si bien que nombre de violonistes se refusent de le jouer, et pas des moindres, puisque même Joachim y renonça, si bien que l’œuvre dut attendre le 14 octobre 1883 pour être créée à Prague avec en soliste Ondříček František, futur violoniste de l’empereur austro-hongrois. Le violon intervient dès le début, l’orchestre n’entrant que plusieurs mesures plus tard, tandis que dans l’Adagio central l'instrument solo est tour à tour soliste et accompagnateur, et que l’Allegro giocoso final prend le tour d’une étude de rythmes et de danses tchèques. 

Hilary Hahn et l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam. Photo : (c) Bruno Serrou

Hilary Hahn, soliste invitée de l’Orchestre Philharmonique d’Amsterdam, possède indubitablement la technique, le souffle et la vélocité aptes à répondre aux exigences de la partition, ainsi que le son riche, généreux, fruité et l’ampleur du nuancier qui lui permet tout autant d’émerger des tutti de l’orchestre et de s’y fondre. Si l’on ne peut qu’admirer sa performance, il n’en demeure pas moins que l’on reste froid devant une telle virtuosité sans fioriture tant il y manque de musicalité, d’engagement, de sensibilité de la part de l’artiste états-unienne, que l’on finit par perdre le fil d’une œuvre certes d’esprit classique mais aussi d’essence romantique, donc expressive et, surtout, nostalgique. Performance virtuose mais distanciée qui aura néanmoins convaincu une large part de l’auditoire, et aura valu à la violoniste une longue ovation qui l’a conduite à donner trois bis, tous tirés des Sonates et Partitas de Jean-Sébastien Bach.

Lahav Shani et l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam (Rotterdams Philharmonisch Orkest) au Théâtre des Champs-Elysées. Photo : (c) Bruno Serrou

En seconde partie, l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam a offert une Symphonie n° 1 en ut mineur op. 68 (1876) de Johannes Brahms au cordeau. Sous la conduite précise et brûlante du directeur musical de la phalange batave, l’œuvre du protecteur de Dvořák composée trois ans avant le Concerto pour violon de ce dernier a été vaillante, virtuose, énergique, d’une tension saisissante, souple, aérée, mais aussi terriblement dramatique. L’orchestre, avec un effectif de cordes plus léger que de coutume (14-12-10-8-6), a permis de distinguer de façon claire la variété des couleurs, les longues phrases caractéristiques du style de Brahms, l’élasticité des lignes, l’éclat des textures, la limpidité des voix, tout en soulignant la rondeur des graves qui constituent l’assise harmonique dont l’appui chez le compositeur allemand se situe au creux des timbales. Une interprétation de feu particulièrement séduisante, d’une profondeur de pensée impressionnante, fruit d’une osmose apparemment parfaite entre un jeune chef et un orchestre en très grande forme.

Bruno Serrou