dimanche 20 septembre 2026

« La Tempête » du Genevois Frank Martin d’après William Shakespeare ouvre en fanfare la saison du Grand Théâtre de Genève

Genève. Grand Théâtre. Bâtiment des Forces motrices. Mercredi 16 septembre 2026 

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Compositeur parmi les plus importants que la Suisse romande au monde, aux côtés d’Arthur Honegger, mais aussi de l’ensemble de la Confédération Helvétique, Othmar Schoeck, Klaus Huber, Heinz Holliger et Michaël Jarrell le compositeur suisse le plus emblématique, hélas trop peu programmé en France. Aussi, une reprise de son unique opéra, Der Sturm, même dans sa version française, La Tempête, représentait pour moi une occasion unique d’approfondir ma connaissance de ce créateur particulièrement attanchant.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Célébré pour son oratorio profane pour douze chanteurs et huit instruments inspiré du Roman de Tristan et Yseult de Joseph Bédier, Le Vin herbé (1938-1941) de Frank Martin (1890-1974) est merveilleusement inventif et d’une grande force expressive. Bien que non envisagé par son auteur, cette partition est souvent portée à la scène. Aux antipodes de celui de Wagner, ce Tristan ne s’achève pas moins sur l’attente fébrile de l’amante par un héros qui, prisonnier des effets du philtre magique et doutant de l’amour de cette dernière, a choisi de se donner la mort en se jetant sur une lance empoisonnée. Autre partition majeure de ce fils de pasteur qui revendiquait son attachement au christianisme, le remarquable oratorio sacré Golgotha (1945-1946), une Messe pour double chœur a capella, une Cantate sur la Nativité, des Psaumes, un In Terra Pax

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Ainsi, mercredi 16 septembre, j’ai pu assister Grand Théâtre de Genève installé pour cause de travaux Bâtiment des Forces motrices au milieu du Rhône,  à la première d’une nouvelle production de l’unique opéra de Frank Martin, le rare La Tempête (Der Sturm) dans sa version française tiré du chef-d’œuvre éponyme de William Shakespeare.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Né à Genève le 15 septembre 1890, fils de pasteur, élève du Conservatoire de Genèse après avoir composé à 9 ans plusieurs chants, Frank Martin se tourne définitivement vers la musique en 1910 après deux années d’études scientifiques et de mathématique à l’Université de Genève. En 1915, il rencontre Ernest Ansermet, qui dirige trois ans plus tard la création de sa première œuvre d’importance, Les Dithyrambes pour chœur et orchestre. Après avoir séjourné à Paris, Rome et Zürich, il s’inscrit comme étudiant à l’Institut Jacques-Dalcroze  de Genève où il enseignera de 1928 à 1939 l’improvisation et le rythme. En 1926, il achève sa Messe pour double chœur a cappella et participe à la fondation de la Société de Musique de chambre de Genève dont il est le pianiste et claveciniste jusqu’en 1938, année où il reçoit le commande et compose Le Vin herbé, œuvre décrite comme « dodécaphonique tonale ou harmonique », principe qu’il applique après la découverte des principes d’écriture d’Arnold Schönberg en 1932,  et qui est créée en 1942, année où il compose Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke pour alto et petit orchestre, et devient président de l’Association Suisse des Musiciens jusqu’à ce qu’il s’installe en Hollande en 1946, à quelques encablures d’Amsterdam, à Naarden, où il achève Golgotha en 1948 où il mourra le 21 novembre 1974. De 1950 à 1957, il enseigne la composition à la Staatliche Hochschule für Musik à Cologne, avant de se consacrer exclusivement à la composition, le Concerto pour violon (1951), ceux pour violoncelle (1965 et pour piano n° 2 (1967), son opéra Der Sturm (1952-1955), Polyptyque pour violon et deux petits orchestres à cordes (1973), le Requiem (1971-1972) et la cantate Et la vie l’emporta pour contralto, baryton, chœur de chambre et ensemble (1974) son ultime partition qu’il termine dix jours avant sa mort.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

Composé dans la première moitié des années 1950, Der Sturm est l’unique opéra de Frank Martin. Il s’inspire de The Tempest (La Tempête), comédie en cinq actes de William Shakespeare (1564-1616) conçue vers 1610-1611 et publiée à Londres en 1623 qui se déroule sur une île déserte sur laquelle le duc de Milan, Prospero, s’échoue durant une tempête provoquée par un esprit, Ariel, tandis qu’il est exilé avec sa fille par son frère. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits, notamment Ariel, esprit positif de l’air et du souffle de vie, et Caliban, être négatif symbolisant la terre, la violence et la mort. Frank Martin a adapté lui-même le texte à la lettre en trois actes, non pas à partir de sa langue originale mais dans une traduction en allemand d’August Wilhelm Schlegel pour la création le 17 juin 1956 à l’Opéra d’Etat de Vienne tout juste reconstruit après sa destruction par les bombes alliées en 1945 - elle est la première création contemporaine donnée dans cette salle rénovée -, sous la direction d’Ernest Ansermet, qui avait remplacé Karl Böhm, démissionnaire de son poste de directeur artistique et musical à la suite de désaccords avec l’administrateur du Staatsoper, avant de le faire traduire par sa sœur, Pauline Martin, en vue de la première production en Suisse le 13 avril 1967 au Grand Théâtre de Genève, avec rien moins que Ramon Vinay, José Van Dam, André Vessières, Eric Tappy, Jules Bastin. A la création de l’ouvrage, le rôle de Prospero, initialement conçu pour Dietrich Fischer-Dieskau, qui, pour cause de maladie, est finalement revenu à un autre grand nom du théâtre lyrique, Eberhard Waechter, avec, à ses côtés, la Miranda de la jeune Christa Ludwig et le Ferdinand d’Anton Dermota, tandis que les interventions d’Ariel étaient confiées à un chœur lointain en coulisse et incarné sur la scène par un danseur. Caractéristique de son auteur, cette partition est d’une richesse musicale singulière, d’une originalité et d’une expressivité saisissantes, tout en rendant hommage plutôt qu’empruntant à des compositeurs comme Kurt Weill, Francis Poulenc, Darius Milhaud, Alban Berg, le jazz… L’ouvrage requiert deux orchestres, un symphonique dans la fosse et un petit ensemble dont un clavecin dans les coulisses, mais hélas il se trouve trop de scènes dialoguées au point que l’on regrette qu’il n’y ait pas davantage de musique.

Frank Martin (1890-1974), La Tempête 
Photo : (c) Carole Parodi

La nouvelle production qu’a offerte le Grand Théâtre de Genève pour le retour à l’affiche de La Tempête  de Frank Martin est irréprochable, tant sur le plan scénique que vocal et orchestral. La mise en scène et la scénographie de Netia Jones, qui situe l'action dans un lieu sphérique mi-labotratoire mi-station d'observation météo, tirent naturellement vers le théâtre au point d’avoir fait abstraction du ballet, à l’exception du rôle d’Ariel tenu par le comédien chanteur acrobate Joseph Chosson, bien que la partition soit complète côté orchestre, remarquablement dirigé par le chef suisse Thierry Fischer, ardent défenseur de la musique de Frank Martin (1), l’impérial Orchestre de la Suisse Romande sonnant rond et clair. A la tête d’une riche distribution, le toujours aussi impressionnant et magistral baryton français Stéphane Degout en Prospero, à qui revient la partie la plus somptueuse de la partition. A ses côtés la touchante Miranda, seul personnage féminin, de la soprano française Catherine Trottmann à la voix souple et au timbre de velours, le Ferdinand à la diction exemplaire du ténor bordelais Julien Dran, l’Alonso du baryton basse Nicolas Cavallier qui s’est illustré le printemps dernier à l’Opéra de Paris dans Satyagaha de Philip Glass, le reste de la distribution étant au même degré de conviction la basse franco-irlandaise Edwin Crossley-Mercer, l’Antonio du ténor français Léo Vermot-Desroches, Le Gonzalo du baryton germano-suisse Christian Immler, et cinq autres rôles solistes, sans oublier le vaillant Chœur du Grand Théâtre. A noter que les divagations parles des trois ivrognes, le monstrueux et vil Caliban (la basse états-unienne Alex Rosen), le bouffon Trinculo (le ténor français François Rougir) et l’échanson Stéphano (le baryton français Christophe Gay) sont excessivement développées et traînent en longueur, malgré le brio de leurs titulaires.

Bruno Serrou 

Jusqu’au 26 septembre 2026

1) Thierry Fischer a enregistré l’œuvre dans sa version allemande avec l’Orchestre  Philharmonique et le Chœur de la Radio Néerlandaise pour le label Hypérion

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