Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 1er avril 2026
Concert de l’Orchestre de Paris dirigé par son chef principal désigné Esa-Pekka Salonen cette semaine à la Philharmonie de Paris dans un programme à dominante impressionniste mais amputé d’une pièce chorale de Stravinski annoncée mais devenue fantôme, les Quatre Chants paysans russes passés à la trappe… Le programme a commencé et s’est conclu avec deux partitions célèbres de Claude Debussy encadrant deux œuvres finlandaises…
Le concert de l’Orchestre de Paris de la Semaine Sainte s’est donc ouvert
sur l’œuvre qui est sans doute la plus connue de « Claude de France »,
le Prélude
à l’après-midi d’un faune (1894) qui va si bien à la phalange parisienne.
Esa-Pekka Salonen saisit à merveille la chaleur sensuelle de l’après-midi
faunesque, et les solos de vents sont d’une fluidité remarquable, une alchimie
de timbres fascinante. Ce prologue d’une
ineffable beauté a préludé à un long Concerto
pour cor d’Esa-Pekka Salonen, corniste de formation, par ses créateurs en août
2025 au Festival de Lucerne, Stefan Dohr, son dédicataire, cor solo des Berliner
Philharmoniker, et l’Orchestre de Paris dirigé par l’auteur. Annoncée complexe
et créative sur les plans techniques et sonore, il ne se trouve pourtant à l’écoute
de cette partition en trois mouvements classiques de près de trente minutes certes
virtuose, aucun traitement qui surprenne l’oreille et moins encore engendre l’inouï,
une certaine monotonie se faisant même jour jusqu’à ce qu’enfin le finale soit
emporté par un groove faisant plus ou
moins songer à Leonard Bernstein.
La seconde partie a été totalement
différente, avec deux œuvres somptueuses qui vont formidablement bien au chef
compositeur finlandais, qui inspire une véritable alchimie de la part des
musiciens de l’Orchestre de Paris (violon, violoncelle solos, bois et cuivres).
La fantaisie symphonique La Fille de Pohjala de Jean Sibelius et le
triptyque symphonique La Mer de Debussy où Salonen a fait plonger
l’auditeur dans les souvenirs de ce que faisait Pierre Boulez dans cette même
partition. Salonen a ouvert cette seconde partie dans son jardin
finlandais, choisissant parmi le répertoire pour orchestre de la grande référence
de la musique de son pays qu’est Jean Sibelius le poème symphonique La Fille de Pohjala op. 49 qui, à l’instar
de la Suite Lemminkaïnen op. 22 (1893-1895),
est inspiré du Kalevala, épopée populaire
de l’écrivain folkloriste finlandais Elias Lönnrot (1802-1884). Composée en
1906, créée dans la foulée Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg à la fin de
la même année, révisée en 1919, cette « fantaisie pour orchestre »
évoque un vieux barde du nom de Väinämöinen, qui, apercevant depuis son
traineau la belle jeune fille du Nord Pohjala assise sur un arc-en-ciel tissant
un drap d’or, en tombe immédiatement amoureux. Alors qu’il lui demande de se
joindre à lui dans son voyage, elle le met au défi d’effectuer un certain
nombre de travaux insurmontables, dont la construction d’un navire à partir de
fragments de grenouilles. Il réussit la plupart d’entre eux, mais il se heurte
aux esprits malveillants dans sa tentative de construction du bateau, finissant
par se blesser avec une hache. Il abandonne alors son entreprise et reprend
seul son périple… A la tête d’un Orchestre de Paris heureux de toute évidence
de jouer cette musique naturelle à son chef désigné, en souligne à satiété les
couleurs et les chatoiements ensorcelants, mettant en évidence la puissance
expressive, les métamorphoses de couleurs et de rythmes qui reflètent les
différents états d’âme des personnages, passant idéalement du naturalisme au
merveilleux. Dans La Mer de Claude
Debussy, Esa-Pekka Salonen, qui se situe entre postromantisme et impressionnisme
tout en mettant en exergue les hardiesses de l’écriture debussyste, fait des
trois « esquisses symphoniques » non pas une symphonie en trois
mouvements mais un poème symphonique en trois parties, s’avérant ici plus descriptif
que suggestif. Les textures délicieusement charnues de l’Orchestre de Paris,
ainsi que la polyphonie d’une fluidité absolue sont parues merveilleusement
claires, ce qui a permis à Salonen de mettre en relief les infinis détails avec
précision et minutie, tout en se montrant narratif et d’une expressivité
soulignant les embruns et le flux liquide, des sonorités supérieurement limpides,
attentif aux détails sans jamais briser l’élan, un Debussy peint à l’acrylique
et non pas à l’aquarelle, jamais agressif néanmoins mais aux climax d’une vigueur
saisissante, tandis que le chef finlandais exalte une alchimie sonore dans la
continuité de l’œuvre en ouverture de programme, le Prélude à l’après-midi d’un faune, bouclant ainsi son programme
pour former un véritable cercle…
Bruno Serrou


