dimanche 9 août 2015

Le Festival de Menton, à 65 ans et aux côtés des artistes prestigieux qui s’y produisent, est l’un des tremplins les plus actifs des jeunes musiciens de talent

Menton (Alpes-Maritimes), Parvis de la basilique Saint-Michel-Archange, Musée Cocteau et Esplanade Francis-Palmero, mardi 5, mercredi 6 et jeudi 7 août 2015

Festival de Musique de Menton, le parvi de la basilique Saint-Michel-Archange et la vue sur la Méditerranée et l'Italie. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour sa soixante-sixième édition, l’un des plus anciens festivals de France, le Festival de Musique de Menton, reste fidèle à sa réputation en accueillant les plus grands interprètes internationaux, du soliste à la formation de chambre sur le célèbre parvis de la basilique Saint-Michel-Archange qui domine la mer et dont l’escalier plonge sur la côte italienne qui part du poste frontière rendu fameux grâce à une séquence du film le Corniaud de Gérard Oury.

La ville de Menton et la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

Devant des salles toujours complètes, l’édition 2015 est centrée sur le violon, « héros » de cinq des dix concerts organisés sur le parvis, avec les stars de l’instrument que sont Pinchas Zukerman, qui a fait l’ouverture des festivités à la tête du Camerata de Salzbourg, Christian Tetzlaff, venu en trio avec sa sœur violoncelliste Tanja Tetzlaff et le pianiste Lars Vogt, et Janine Jensen. Un violon principalement classique et romantique. Mais, s’il n’est pas question de musique post-1950, qui « risquerait d’effrayer le public et de l’éloigner définitivement » selon les responsables de la manifestation, le répertoire baroque se taille aussi la part belle cette année, avec, côté violon, Fabio Biondi et son orchestre Europa Galante, et, côté voix, le contre-ténor Franco Fagioli accompagné par l’Orchestre de Chambre de Bâle.

Parvis de Saint-Michel-Archange, concert Fabio Biondi et Europa Galante. Photo : (c) Bruno Serrou

Un double de Bach fabuleux de Fabio Biondi et Fabio Ravasi

C’est le premier que j’ai pu écouter durant mon séjour à Menton. En soliste comme avec son ensemble qu’il a créé en 1989, Fabio Biondi est l’un des musiciens baroques les plus ouvert et aventureux qui se puisse trouver au sein de sa génération. Formé à la grande école du violon italien, ce palermitain de 54 ans est aussi un grand lyrique, faisant chanter son instrument tel un belcantiste, et dirigeant aussi bien l’opéra que l’orchestre à l’instar de ce qui se faisait aux XVIIe et XVIIIe siècles, des prémices de l’ère baroque au premier romantisme, avec toujours la même élégance et un constant souci d’authenticité. C’est dans le répertoire baroque négligé du XVIIe siècle que cet ex-enfant prodige - il s’est imposé au public à peine âgé de 12 ans - se distingue particulièrement, mais aussi dans le XVIIIe et le début du XIXe, où la luminosité de son italianita fait des étincelles. Après avoir été premier violon et conseiller artistique de La Chapelle Royale de Philippe Herreweghe, des Musiciens du Louvre de Marc Minkowski, d’Hespèrion XX et la Capella de Catalunya de Jordi Savall, du Clemencic Consort de René Clemencic et d’Il Seminario musicale de Gérard Lesne, Fabio Biondi a fondé en 1981 le Quatuor Stendhal sur instruments d’époque et est devenu professeur au Conservatoire de Parme avant de créer en 1990 sa propre formation, Europa Galante, ensemble à géométrie variable d’une quinzaine de musiciens jouant sur instruments anciens qu’il dirige du violon. « Mes interprétations résultent de recherches musicologiques sur des manuscrits anciens, me rappelait-il après son concert de mercredi, mais elles se caractérisent surtout par une quête poétique qui passe par la virtuosité et la dynamique du jeu instrumental. » Si Vivaldi est au centre de son activité, il a aussi pour ambition de faire revivre l’ensemble du répertoire italien, de Cavalli à Donizetti, en passant par Scarlatti, Tartini, Caldara, Boccherini, Bellini, Rossini… 

Menton, vue partièle de la façade de la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

Enchaînant la Suite d’orchestre que Georg Friedrich Haendel a tirée du premier des quatre opéras qu’il a composés pour la scène italienne, Rodrigo (1707), à quatre concertos d’Antonio Vivaldi, deux de la Stravaganza op. 4 (RV 357 et 284), et deux de l’Estro Armonico op. 3 (RV. 522 et 230), et malgré l’extraordinaire jubilation du jeu de Biondi et de ses onze musiciens jouant debout en arc de cercle autour de la claveciniste du groupe (quatre premiers violons, trois seconds, un alto, un violoncelle, un violone, un théorbe), il est ressorti de ces pages une impression de très long monolithe, les morceaux se succédant de façon rébarbative, sans rupture de ton, de couleurs ni d’intonation, chaque œuvre semblant être la copie conforme de celle qui la précédait et de celle qui la suivait… L’on sentait bien pourtant que l’on entendait ces pages dans les meilleurs conditions imaginables jouées par ses interprètes les plus convaincus et convaincants, mais, du moins pour ma part, le ressenti s’est avéré sclérosant et lassant, et les musiciens avaient beau faire, je perdais patience au point de ne plus tenir sur mon siège…

Menton, façade de la basilique Saint-Michel-Archange. Photo : (c) Bruno Serrou

… Jusqu’à ce qu’enfin survienne la toute dernière œuvre du programme, le célébrissime Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043 de Jean-Sébastien Bach. Un Bach jaillissant, chatoyant, vivifiant, dynamique, chantant, les archets des deux solistes rebondissant avec grâce et un allant extraordinaire sur les cordes, chacun rivalisant de virtuosité et de plastique sonore, Fabio Ravasi s’avérant l’égal de son partenaire, Fabio Biondi. Cette interprétation d’une élégance, d’une finesse et d’une précision remarquables a porté cette page pourtant rabâchée au pinacle, démontrant ainsi les progrès incroyables réalisés par les musiciens baroques qui relèguent désormais les ensembles sur instruments modernes au rang d’antiquité, impression renforcée une semaine après l’audition de la même partition au Festival de Prades par un grand violoniste, certes, puisqu’il s’agissait de Pierre Amoyal, mais moins aérien et délié que son cadet Fabio Biondi, de plus accompagné par un ensemble particulièrement décevant (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/07/pierre-amoyal-le-fine-arts-quartet-et.html).

Musée Cocteau. Un dessin de Jean Cocteau de la Collection Séverin Wunderman. Photo : (c) Bruno Serrou

Le Quatuor Hermès et Kotaro Fukuma au Musée Cocteau

Outre les grands concerts du parvis de la basilique, d’autres propositions sont faites dans un lieu d’une toute autre nature, le Musée Cocteau conçu par l’architecte italien Rudy Ricciotti où sont exposés les dessins du poète de la Collection Séverin Wunderman. Ces rendez-vous permettent à de jeunes musiciens auréolés de prix et de concours internationaux réputés déjà engagés dans leur carrière de se faire entendre du public mentonnais. Ainsi, un an après la violoniste Solenne Païdassi et le pianiste Frédéric Vaysse-Knitter (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/08/legende-vivante-du-piano-menahem.html), j’ai pu assister à deux concerts de cette série.

Festival de Menton, Musée Cocteau. Le Quatuor Hermès : Omer Bouchez et Elise Liu, (violons), Anthony Condo (violoncelle), Yung-Hsin Lou Chang (alto). Photo : (c) Bruno Serrou

Le premier de ces concerts a présenté le Quatuor Hermès découvert au Festival de Pâques de Deauville 2014 dans des œuvres de Leoš Janacek et Thomas Adès. Constitué de deux jeunes femmes (la violoniste Elise Liu et l’altiste Yung-Hsin Lou Chang) et de deux jeunes gens (le violoniste Omer Bouchez et le violoncelliste Anthony Kondo), tous issus du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, formé à l’aune des Ravel et des Ysaÿe, résident de la Fondation Singer-Polignac depuis 2013, le Quatuor Hermès s’est rapidement imposé parmi les meilleurs quatuors d’archets de leur génération, en France et à l’étranger, au concert comme au disque, remportant partout où ils se produisent de francs succès confortés par plusieurs récompenses attribuées à leur enregistrement des quatuors à cordes de Robert Schumann paru l’an dernier. C’est justement dans deux pages de jeunesse qu’ils ont choisi de se produire à Menton, devant un public nombreux dont la moyenne d’âge était proche de la somme de leurs âges respectifs. Le Quatuor à cordes n° 14 en sol majeur KV. 387 est le premier des six quatuors que Mozart a dédiés à Joseph Haydn un an après leur première rencontre en 1781. Ce n’est donc pas à proprement parler une œuvre de jeunesse, puisque son auteur avait vingt-cinq ans au moment de la genèse de l’œuvre et qu’il ne lui restait moins d’une décennie à vivre, mais la fraîcheur et la spontanéité juvénile qui en émane a été restituée avec naturel et une générosité de bon aloi. Mais c’est dans le deuxième des trois Quatuor à cordes op. 41 de Robert Schumann que les quatre archets ont donné la plénitude de leurs moyens, imposant leurs sonorités rondes et épanouies, leur élan et leur intelligence de l’univers du compositeur rhénan alors en pleine maturité d’homme et d’artiste. En bis, les Hermès ont donné une plaisante interprétation d’un arrangement pour quatuor à cordes de la Pastorale de l’Arlésienne de Georges Bizet.

Festival de Menton, Musée Cocteau. Kotaro Fukuma (piano). Photo : (c) Bruno Serrou

Le second concert de la série Concerts au Musée auquel j’ai assisté a été l’occasion d’écouter le pianiste japonais vivant en France Kotaro Fukuma, lauréat du Concours de Cleveland 2003, disciple de rien moins que Bruno Rigutto, Marie-Françoise Bucquet, Leon Fleisher, Mitsuko Ushida, Richard Goode, Alicia de Larrocha, Maria Joao Pirès, Aldo Ciccolini… Au programme, des pages de jeunesse de Mozart, Beethoven et Schubert, avec pour chacun d’eux la première sonate pour piano de leur catalogue, et, pour le troisième, l’adjonction des 10 Variations en fa majeur D. 158. Un programme joué avec dextérité et allant, du moins autant que j’ai pu en juger depuis le dernier rang de côté où j’étais assis d’où l’acoustique, certes présente, s’est avérée sèche, mais plus probant dans les deux bis, un Nocturne de Chopin onirique et surtout un éblouissant Scherzo du trop rare Eugen d’Albert. 

Festival de Menton, Musée Cocteau. l'intérieur du couvercle du piano Bösendorfer porteur de la reproduction gravée de l'Orphée et sa lyre dessiné par Jean Cocteau. Photo : (c) Bruno Serrou

A noter que le piano sur lequel a joué Fukuma est un trois-quarts de queue Bösendorfer dit « modèle Cocteau » en raison de la présence de l’Orphée dessiné par le poète gravé à l’intérieur du couvercle.

Menton, Esplanade Francis-Palmero : le Smart is Brass. Photo : (c) Bruno Serrou

« Festival off »

Parallèlement aux concerts « officiels », le festival organise de sa propre initiative un « off » qui lui permet de présenter des formations hors normes composées de musiciens de haut vol. Ainsi un quintette de cuivres, le Smart is Brass, constitué de Rémy Labarthe et Pierre Désolé (trompettes), Guillaume Begni (cor), Jonathan Reiss (trombone) et Florian Coutet (tuba), tous cinq membres d’orchestres symphoniques et lyriques français (Orchestre de Paris, Orchestre de l’Opéra de Paris, Orchestre de Chambre de Paris, Orchestre National de Lyon, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo), a proposé sous un chapiteau planté sur l’Esplanade Francis-Palmero au cœur d’un parc longeant la mer à quelques mètres du Bastion du Vieux Port restauré à l’initiative de Cocteau un programme grand public constitué d’arrangements d’œuvres célèbres, de Bernstein à Chostakovitch, de Weill à Gershwin, de Cosma à Green. Une prestation de grande qualité mais manquant du peps requis dans un tel contexte de fête musicale populaire car jouée de façon plus canalisée que ludique et, de ce fait, plus contrainte que déliée.

Menton, le "Off" sur l'Esplanade Francis-Palmero. Au fond, le Bastion du Vieux-Port. Photo : (c) Bruno Serrou

Paul-Emmanuel Thomas, directeur artistique du Festival de Musique de Menton, s’est engagé à ce que la prochaine édition de la manifestation azuréenne élargisse davantage encore son offre de concerts, qui sera enrichie d’une nouvelle série dédiée aux plus jeunes musiciens, frais émoulus des conservatoires et des concours internationaux, en partenariat avec les pianos Yamaha désormais propriétaire du célèbre facteur viennois Bösendorfer.

Bruno Serrou

Le Festival de Musique de Menton 2015 se poursuit jusqu’au 13 août. www.festival-musique-menton.fr

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